‹ L'âme du voyageurChapitre 9 sur 41 · ARTICLE 6 DU TRAITÉ DE TIEN-TSIN · texte numérisé non relu

ARTICLE 6 DU TRAITÉ DE TIEN-TSIN

« Yu un décret du 25 de la ire lune, delà 26e année de Kouang-Su, avertissant le peuple chinois, soldats, plébéiens et autres :

» Quiconque empêchera de prêcher PÉvangile, de donner des conférences religieuses, de bâtir des maisons, de célébrer des fêtes, devra être appréhendé et

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livré au mandarin du lieu ; de plus, les pertes subies pendant la persécution : églises, écoles, cimetières, rizières, terrains, maisons, greniers, etc., devront être réparées en nature ou en argent, livrées entre les mains de l’ambassadeur français à Pékin qui les fera remettre aux intéressés; de plus, les missionnaires français pourront, dans chaque province, louer, acheter, bâtir à leur guise. »

Le traité a été affiché à Lhaça. Des passeports signés par le baron Gros et le prince Kong sont donnés de Pékin aux Pères pour le Thibet. D’autres papiers leur sont remis par le vice- roi du Setchuen, pour que dans leur voyage tout secours nécessaire leur soit fourni par les autorités ; ils sont en règle. L’article 8 du traité qui s’applique aux simples voyageurs, et l’article 6 qui regarde leur qualité de missionnaires leur donnant libre passage, ils n’ont qu’à se mettre en route pour la ville sainte.

Pour qui n’a pas eu affaire aux Chinois, il semble que rien ne doive s’opposer à la réussite du voyage entrepris par les Pères. Et pourtant, cet excès de précautions, cette abondance de permissions, cette aide empressée de la part des autorités, ne sont pas de bon augure.

L’événement doit justifier les appréhensions des voyageurs.

Les missionnaires sont arrêtés en route à une vingtaine de jours de Lhaça dans cette même ville de Tsiamdo que Renou n’a pu dépasser. « Le nommé

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T hou , évêque français, chassé par les mandarins de la terre des herbes » (ainsi porte le passeport de retour, délivré à Tsiamdo à monseigneur Demazures), retourne à Pékin. Le chargé d’affaires français lui promet alors, par un acte authentique, la possession à perpétuité de la vallée de Bonga, le libre exercice de la religion chrétienne au Thibet, et la liberté de s’établir à Lhaça.

La vallée de Bonga devient propriété nationale, le drapeau tricolore va flotter sur la maison des missionnaires et l’impératrice Eugénie prend sous sa protection la colonie naissante.

Cette nouvelle ère de prospérité sera bien courte ; de nouvelles complications intérieures se produiront en Chine et au Thibet, et les missionnaires seront les premiers à en ressentir les contre-coups.

Durant ces troubles qui agitent Chinois et Thibétains, la mission subit une grande perte dans la personne de M. Benou. Charles-Alexis Renou, du diocèse d’Angers, Lou (en chinois) qu’on a surnommé à juste titre le « Père de la mission du Thibet », s’éteint à Kiang-ka en i863. Il a été enseveli près de cette ville à l’ombre d’un rocher, sentinelle dressée à l’entrée de cette contrée ingrate à laquelle il a donné sa vie sans pouvoir la conquérir à la foi.

La mort de M. Renou est bientôt suivie de la perte de Bonga. Attaquée en i864 et défendue avec héroïsme par Desgodins, la colonie est définitivement détruite l’année suivante.

Le légat chinois, acheté par les grandes lamaseries au prix de vases pleins de pièces d’or (c’est sous cette

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forme que sont donnés les pots de vin au Thibet), a apposé sa signature à l’ordre de destruction.

A Pékin, la légation française ne fait rien pour obtenir une réparation ; c’est à peine si on envoie aux missionnaires un passeport pour M. Renou qui est mort. Nous sommes loin du temps où des troupes européennes entraient à Pékin et brûlaient le Palais d’Eté : on suit maintenant une autre politique envers la Chine ; une politique de concessions où nos ministres compromettent leur dignité et affaiblissent le prestige du nom français. Bientôt les Chinois savent qu’à tout prix on veut éviter des complications ; aussi, après les épouvantables massacres de Tien-tsin (1870), ne s’étonneront-ils pas d’en être quittes pour une somme d’argent et des excuses faites à M. Thiers par le promoteur même de ces horreurs.

Bonga est définitivement abandonné. Est- ce à dire que la mission française ait renoncé au Thibet? Non. Franchissons un espace de quatorze années et examinons la situation en 1877, à la mort de monseigneur Chauveau, qui a pris, en i863, la succession de monseigneur Demazures, rentré en France,

La mission du Thibet compte 56 1 chrétiens partagés en sept districts, ayant chacun une résidence et une chapelle ; quatre pharmacies, quatre écoles et un collège-séminaire ont été fondés.

Le siège épiscopal est à Ta-tsien-lou, dans le Setchucn thibétain. La ville est très bien choisie, c’est un centre de commerce important. A Ta-tsicn-lou, le cuir et les cornes du Dégué, l’or de Batang, le musc

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du Kham, sont troqués contre le thé et les étoffes de Pékin, que portent à Lhaça les longues caravanes de yaks. A Ta-tsien-lou, le Talaï-lama a son acheteur, son carban. L’ambassade du Népaul à Pékin et la caravane du Tachileumbo s’arrêtent à Ta-tsien-lou un mois, la première tous les cinq ans, la seconde tous les deux ans. A la frontière des deux contrées, Ta-tsien-lou est le grand marché entre le Thibet et la Chine.

A Yerkalo, pays des salines sur le haut Mékong, à quelques journées au sud de Kiang-ka et au nord d’Atentsé, prospère un vaste établissement. Une grande maison a été construite en 1873, pouvant abriter, outre les missionnaires, plusieurs familles chinoises ; une cathédrale a été édifiée par des charpentiers du Yunnan, et la bibliothèque comprend près de quatre mille volumes.

Yerkalo, par sa position centrale, est appelée à devenir la procure de la mission du Thibet.

Avec Ta-tsien-lou et Yerkalo, Batang et Tsekou sont, en 1877, les centres des principaux groupes de la mission. Ces stations sont disposées sur deux lignes qui s’étendent chacune sur plus de 25o kilomètres à vol d’oiseau et viennent se couper à angle droit à Batang, c’est-à-dire à la roule impériale de Pékin à Lhaça. La mission forme ainsi un coin dont la pointe serait enfoncée sur la voie de pénétration au Thibet vers le cœur de ce pays encore fermé.

Réduits à leurs propres forces, les missionnaires français sont dans l’obligation de rester à la porte de

ce Thibet dont la Chine continue à leur fermer l’accès en dépit des traités ; ils ont du moins la consolation, si c’en est une, de ne pas être les seuls à échouer. Leurs tentatives répétées aux frontières de l’Inde, du Yunnan et du Setchuen, les observations, les éludes de linguistique et d’ethnographie qu’ils ont envoyées, les rapports qu’ils ont adressés, les cartes relevées par l’abbé Desgodins, sa correspondance avec Francis Garnier d’un côté, et de l’autre, dans des régions touchant au Thibet, les prodigieuses découvertes de l’abbé Armand David, qui révèlent une flore et une faune inconnues, des espèces, des genres même, éteints ailleurs ; l’ensemble de ces travaux considérables de tous genres a appelé l’attention de l’Europe sur le Thibet. Après 1870, des voyageurs de tous les pays essayeront les uns après les autres de soulever un coin du voile dont les Chinois couvrent avec un soin si jaloux cette contrée inhospitalière, et, à tour de rôle, ils s’en iront après un échec.

Le général russe Prjévalsky, arrivé avec quinze hommes armés, à une douzaine de jours de Lhaça, doit se retirer << devant la volonté du peuple thibétain ».

Le fameux comte hongrois Bêla Zéchenyi a cru prendre les Chinois par leur faible en leur disant qu’il va honorer ses ancêtres dont les restes reposent à Lhaça. La religion du Chinois n’atteint pas à la hauteur de ses intérêts. Un grand mandarin accompagne le comte, lui fournit une escorte d’honneur et reçoit quelques milliers de taëls des grandes lamaseries de

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Lhaça pour l’arrêter à Batang; c’est là que Zéchenyi débouche sa fameuse bouteille de champagne qu’il devait boire au Potala. Trompé depuis la côte de Chine, successivement par un Juif hongrois qui lui a fourni du faux argent, par des missionnaires protestants, puis par son propre interprète, il doit s’arrêter devant la perfidie chinoise aux portes du Thibet, lui « qui n’avait jamais été trompé ».

Des Anglais venus de la côte de Chine, les uns après les autres, tous par la même voie du Yang-tsé pour aboutir à Ta-tsien-lou, descendent au sud et débouchent en Birmanie ; ils voyagent dans un but de commerce, dessinant à tour de rôle cette grande route commerciale qu’ils voudraient tant créer à leur profit, à travers la Chine, pour éviter à leur commerce de l’Inde le long détour des côtes.

Ce sont Gill et Mesny i, deux aventuriers, bien Anglais dans leurs aventures : le premier a été reconnu pour son héritier par un riche lord dont il a ramassé le chapeau dans la rue ; le deuxième, issu d’une ancienne famille française de Jersey, se réclame de cette ancienne origine pour vivre avec les missionnaires français dont il recevra l’hospitalité comme de com-

i. Arrivé pauvre à Canton, adopté par un Chinois nommé Ouang, Mesny se brouille vite avec son protecteur et prend le nom de Mé-ta-jen; voyageant en Chine, accueilli cordialement par les missionnaires français, pendant la guerre du Tonkin, il ira à Yunnan-sen, se fera héberger par nos compatriotes, et les quittera leur annonçant qu’il part pour Canton ; il aura honte de leur dire qu’il va au Tonkin, mais on apprendra qu’il s’est battu dans les rangs chinois à la prise de Son-Tai.

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patriotes, jusqu’au moment où, paye par la Chine, il se battra contre nous au Tonkin. Il est vrai qu’il fait des affaires et que sa conscience est au plus offrant.

A ces commerçants succéderont d’autres explorateurs anglais ; ils s’arrêteront tour à tour chez les missionnaires français et les remercieront de leur hospitalité chacun à leur manière : Baber, que ses compatriotes ont surnommé le Marco Polo des temps modernes, séjournera un mois auprès de monseigneur Biet1 ; il viendra chaque jour écrire plusieurs heures sous la dictée du vieux missionnaire ; celui-ci croira servir la cause de la civilisation du Thibet en fournissant des renseignements au voyageur anglais ; il lui traduira des chansons thibétaines, relèvera dans ses notes de grandes erreurs, l’étonnera en lisant l’écriture des Si- Fan qui n’est autre que le thibétain, lui prouvera qu’en dépit de ses grandes oreilles « l’âne des Rochers » des Chinois n’est qu’une antilope. L’Anglais poussera sa grossièreté naïve jusqu’à répéter à quelques jours de distance les mêmes questions au missionnaire, cherchant à le trouver en contradiction ; il partira enfin muni d’une provision de notes inédites, très intéressantes, étonné d’avoir trouvé chez nos compatriotes des Européens aussi aimables pour d’autres Européens, quoique d’une religion différente : « Vous êtes libéral » , dit-il à monseigneur Biet en le quittant. Les pasteurs protestants ne l’ont pas, paraît-il, habitué à

i. Monseigneur Biet, évêque de la mission du Thibet depuis 1877, époque de la mort de monseigneur Chauveau.

ces procédés. Et lorsque, de retour en Angleterre, Baber publie cette intéressante relation, dont il doit plus des trois quarts à la bonté de nos compatriotes, non seulement il ne leur en envoie pas un exemplaire, mais il ne les nomme même pas dans son récit.

Cela se passe de commentaires.

La venue des voyageurs anglais, qui ont tant profité de la rencontre de nos missionnaires dans ces contrées où les leurs ne peuvent ou ne veulent pas séjourner, n'a guère été utile à la mission du Thibet ; bien que les Pères français sachent à quoi s’en tenir à l’égard des Anglais, et qu’ils n’attendent pas une reconnaissance personnelle, ils peuvent espérer du moins que ces différents voyages contribueront à l’ouverture du Thibet. Il n’en a été rien, au contraire. Dans les colonies anglaises ayant affaire à la Chine, deux partis se trouvent en présence: la Chambre de commerce de Shanghaï et celle de Calcutta.

La première l’emporte généralement; n’ayant en vue que de créer la route du haut Yang-tsé à la Birmanie, d’obtenir des concessions douanières ou l’ouverture au commerce anglais de villes importantes, elle s’oppose énergiquement à des tentatives d’exploration ou d’expédition au Thibet qui pourraient irriter la susceptibilité du Tsung-li-yamen. Aussi les marchands de Shanghaï ne paieront-ils le voyage de Gill qu’à la condition qu’il ne reviendra pas par le Thibet et les Indes, recommandation d’ailleurs assez inutile.

La résistance de leurs compatriotes de la côte de Chine n’empêche pourtant pas entièrement les Anglais

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de l’Inde de s’agiter ; ils grondent, menacent, mais n’avancent pas: une marche militaire au Thibet serait grosse de conséquences ; les rapports avec la Chine se tendraient, le contact serait immédiat, les intérêts commerciaux en souffriraient.

L’ouverture du Thibet serait aussi le signal de la rencontre avec les Russes, dont les sujets sont en Kachgarie. Le choc a été suffisant en Afghanistan, il faut éviter de le renouveler. La politique anglaise ne se plaît pas dans les contacts avec les nations fortes : il vaut mieux éviter les frottements, solder des alliés qui serviront de tampons, paieront les pots cassés quand il y aura lieu, arrêteront au besoin les voyageurs étrangers trop hardis, en un mot, permettront au gouvernement qui les entretient d’agir à sa guise en mettant sa responsabilité à couvert. On enverra des métis indo-thibétains en espions; malgré leur connaissance de la langue, ils seront encore souvent heureux de trouver nos missionnaires et d’avoir recours à eux pour pouvoir continuer leur voyage1 ; ils rapporteront des renseignements plus ou moins exacts ; derrière les lunettes que leur auront fournies les ingénieurs anglais, ils garderont leurs yeuxd’Indous émerveillés; ils verront des ours blancs, des troupeaux d’antilopes par milliers ; des bandes de pèlerins ramassant des fossiles sur les bords du Namtso, ils y verront parfois

i. En 1882, Kishen-sinh, arrivant de Satcheou à Ta-tsien-lou à la suite d’un marchand qu’il sert comme palefrenier, est heureux de recevoir de la main des missionnaires un subside lui permettant de retourner aux Indes.

trois cours d’eau où il n’y en a qu’un, ils donneront des noms qu’aucun de leurs successeurs ne pourra identifier, on publiera leurs notes et leurs protecteurs diront à haute voix que les « sujets de la reine » ont séjourné à Lhaça.

Mais lorsque quatre « officiers anglais » s’appuyant sur une des clauses de la convention de Tché-fou, voudront remonter le Yang-tsé pour faire une reconnaissance au Thibet, ils seront arrêtés.

Baber, qui en quitttant Ta-tsien-lou a invité un peu à la légère les missionnaires « à prendre le thé à son consulat (?) de Tali ou de Lhaça » attend à Tchong-king, pour gagner le Thibet, que le pays soit pacifié. Malgré les lettres de monseigneur Biet qui dément la nouvelle des troubles de Lhaça, et montre que l’occasion est propice pour y rentrer, il engage les officiers à attendre comme lui, et les conseils que lui dicte la prudence sont écoutés1.

C’est en vain que Mac-Aulay aura sur la frontière du Sikkim fait gravir à ses éléphants les gradins de l’Himalaya, pour faire à Lhaça une entrée digne d’un voyageur anglais ; il devra attendre que les fêtes du nouvel an se passent, à cause de l’affluence de lamas qui pourrait être dangereuse ; puis que la neige fonde, puis qu’on lui permette d’avancer, finalement il devra redescendre dans les plaines chaudes sans avoir pu

1. Déjà en 1861 trois officiers anglais venus de la côte de Chine pour gagner les Indes par le Thibet ne s’avancèrent que jusqu’au Setchuen. A la nouvelle des troubles du Thibet, ils retournèrent sur leurs pas.

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tenter de franchir la frontière de la « Terre des esprits ».

Qui rira? C’est le Tsung-li-yamen.

Lorsque les troupes anglaises se sont avancées à la porte du Sikkim, au Jalep-Pass, un simple brigadier, accompagné de quatre hommes les ont arrêtés ; ils avaient pour toute arme un drapeau jaune dont les plis flottant au vent laissaient voir la queue du dragon impérial : « Les Européens ne pouvaient avancer, on était sur territoire chinois, ce serait une flagrante violation du droit des gens qu’une marche manu militari dans un pays ami, uni par des traités... » ; etles Anglais se sont rendus au raisonnement et se sont arrêtés.

Et lorsque des missionnaires français demandent, conformément à l’article 6 du traité de Tien-tsin, affiché à Lhaça, des passeports pour cette ville, le Tsung-li-yamen refuse: il ne peut délivrer de papier pour le Thibet, c’est un « pays indépendant, sauvage ; le gouvernement chinois ne pourrait protéger le voyageur ».

— Alors, répond-on, si le Thibet est « indépendant » et sauvage, pourquoi ne permettez -vous pas aux voyageurs armés de se défendre ?

— C’est, dira le Tsung-li-yamen, territoire chinois.

Et devant cette chinoiserie qui est une manière détournée de dire aux Européens : « Vous n’entrerez pas au Thibet », les ministres européens s’inclineront. Il est vrai qu’ils ne peuvent guère protester, eux qui, vis-à-vis des Chinois, ont accepté d’être dans une posi-

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tion d’inférieurs, eux qui, insultés dans la rue, parfois meme jetés dans la boue, souffrent des humiliations continuelles et en ont presque pris l’habitude, eux qui se sont contentés d’une audience par an de l’empereur et dans la salle des tributaires, tandis qu’en Europe leurs souverains donnent des revues et des fêtes aux marquis Tseng ou aux Tcheng-ki-tong. Quand des voyageurs, étonnés des procédés auxquels ils sont euxmême en butte en Chine, des outrages qu’acceptent les représentants de leurs pays, se fâcheront et frapperont, on leur répondra qu’il faut s’y habituer, que c’est la coutume, qu’on doit supporter patiemment les insultes ; on leur fera valoir les compensations obtenues par les différentes nations européennes.

Les Anglais font ouvrir Tchong-king, le « Liverpool » de la Chine sur le haut Yang-tsé, ont des avantages douaniers ; neutres pendant l’affaire du Tonkin, ils se sont contentés d'envoyer des armes dans le Yunnan L

S’il n’a pas accepté jadis d’être le commandant en chef des troupes chinoises contre les Russes, du moins le général Gordon a appris aux Chinois la tactique à suivre contre les Européens.

La conduite de Gordon, de Mesny, et de tant d’autres s’explique : ils sont payés ; il en est de même de ceux qui vendent actuellement des fusils aux sociétés secrètes, il semble que la politique de l’Angleterre en Chiné consiste à profiter de tout pour s’enrichir; il

. Le winchester s’y vend vingt taels.

n’est pas jusqu’aux massacres de voyageurs anglais, de missions protestantes, qui ne rapportent à leur gouvernement. Une répression violente compromettrait trop d’intérêts ; une compensation pécuniaire ne trouble personne et est plus avantageuse. L’assassinat de Margary a été taxée [\i ouanes 1 d’argent; pour le pillage de Tcheng-Kiang, où des cipayes ont été tués, on a demandé de l’argent ; pour l’attaque des marchands de Bhamo, de l’argent, et pour les prochains massacres on demandera encore de l’argent, toujours de l’argent. La cote commence à s’établir; les Chinois sauront bientôt à peu de chose près, ce que coûte la vie d’un Européen.

Les Allemands font imprimer en chinois et répandre dans tout l’empire le récit delà guerre de 1870, et quel récit! Leur ministre, le doyen du corps représentatif à Pékin, donne l’exemple de l’humiliation devant la Chine et obtient pour son gouvernement le protectorat de ses propres missionnaires, portant ainsi un coup direct au prestige de la France dans l’extrême Orient.

Le prétexte de l’ouverture au commerce du premier port de la Corée a été le massacre de nos missionnaires et ce sont les Américains et les Russes qui ont tiré profit du sang versé par nos compatriotes. Sous l’influence de ces deux puissances, l’entrée de tous les ports et des principales villes de Corée a été déclarée libre; les Américains inondent la Chine de

1 . 1 ouane r: 10 000 taels : de 60 000 à 80 000 francs, suivant le cours.

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leurs marchandises à bon marché, qui pénètrent jusqu’à la frontière du Thibet ; ils ne sont que commerçants et ne s’en cachent pas.

Quant à la Russie, elle refuse de mêler sa voix au concert humiliant des plaintes des autres nations européennes; sachant bien que, chez les peuples d’Orient, il ne faut pas demander, mais exiger, elle suit à bon droit une politique à part ; et les cosaques dont s’entourent ses ministres et ses consuls font plus pour assurer le respect de son nom que toute l’expérience, la diplomatie et la finesse des autres légations.

Dénigrée auprès du Tsung-li-yamen par l’Angleterre, diminuée d’influence par l’Allemagne, la France, sans commerce dans l’intérieur de la Chine, n’est connue dans toute l’étendue de l’empire que par ses missionnaires. C’est son nom, son honneur et son influence qu elle défendrait en exigeant les réparations dues à ses enfants, car c’est la France impuissante et méprisée que les Chinois insultent, bafouent, dépouillent, dans la personne de ses missionnaires ; et dès lors, l’ignorance voulue, ou l’inaction de notre légation devient coupable... à moins qu’elle ne soit impuissante. Qu’elle ne veuille pas ou qu’elle ne puisse pas agir, sa situation est triste, car s’il est aisé d’attendre dans une légation à Pékin, il n’en est pas de même au centre de la Chine, et particulièrement à la frontière du Thibet.

Les échecs des différents voyageurs européens ont été le signal d’attaques contre la mission du Thibet.

Le retrait de l’expédition de Mac-Aulay, en 1886, enhardit les persécuteurs ; les lamas se croient vainqueurs. Les trois grandes lamaseries de Lhaça donnent aux couvents des frontières l’ordre de détruire les stations chrétiennes. Au mois de juillet 1887, tout l’établissement des missionnaires à Batang est pillé, puis brûlé, et, crime inouï en Chine, la tombe de M. Brieux 1 est violée, ses restes partagés et profanés.

Les PP. Giraudot et Soulié, munis d’un mauvais fusil de chasse, après avoir tué plusieurs assaillants, n’échappent à la mort qu’en s’enfuyant.

Après celle de Batang, la station de Yarégong est détruite ; deux mois plus tard, la maison et l’église de Yerkalo, qui ont coûté dix ans à élever, sont brûlées ; les quatre mille volumes si difficilement transportés aux portes du Thibet sont perdus ; pareille aux eaux d’un torrent qui envahirait la vallée emportant tout sur son passage, la persécution semble suivre le cours du Mékong ; elle s’étend sur Tsékou, sur Atentsé ; les maisons sont détruites, les chrétiens chassés. Les pertes matérielles seules sont évaluées à plus de trente mille taels, et ce ne sont pas les plus grandes : le fruit de tant de peines, de travaux, de courageux efforts, de la santé et de la vie même de plusieurs Français est anéanti en quelques mois.

Le mandarin de Ta-tsien-lou demande ironiquement à monseigneur Biet, à qui il s’adressera « puisque le protectorat des missions a été enlevé au gouvernement fran-

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