ET LES MOYENS DE LA COMBATTRE
Arrivé à la fin de décembre à Hong-Kong, j’ai la chance d’y assister à des essais qu’on fait du charbon du Tonkin ; ce dernier est brûlé à bord de plusieurs ferrys de la rade et dans les fourneaux de l’usine Jardine et Maheson. Le feu doit être entretenu avec soin. Mais le combustible produisant, à quantité égale, plus de calorique que celui du Japon, on réalise à son emploi une économie de près d’un tiers sur le japonais. Des chiffres donnent ainsi la mesure du succès du charbon de notre colonie.
Quelques jours plus tard, une chaloupe mise à ma disposition par un des capitalistes de Hong-Kong les plus convaincus de l’avenir du Tonkin, M. Gheater, me transporta de Haïphong à Hong-Hay ; de cette excursion dans les charbonnages, j’ai envoyé un compte rendu détaillé à la Société de géographie commerciale.
DE HANOÏ A BANGKOK l6l
Qu’il nous suffise de dire ici que deux gisements principaux exploités, l’un en galerie et l’autre à ciel ouvert, comme une simple carrière, et reliés au port par une quinzaine de kilomètres de chemin de fer à voie d’un mètre, donnent actuellement cent cinquante tonnes de charbon par jour et que dans quelques mois, lorsque les derniers kilomètres de rails seront posés, on pourra compter sur un rendement journalier de trois cents tonnes.
Au mois de décembre 1891, six mille tonnes ont déjà été envoyées à Hong-Kong; et lorsque j’ajouterai que la production totale d’un des centres d’exploitation (il y en a trois principaux dans la concession seule de Hong-Hay) est évaluée à plus de quarante millions de tonnes, je crois que j’aurai dissipé toute crainte qu’on pourrait avoir d’un rapide épuisement de la mine.
Plus loin, Kébao, dont les travaux ont été commencés plus tard et avec un moindre capital, suit pourtant honorablement l’exemple donné par son aînée Hong-Hay ; les deux exploitations sœurs sont appelées à un grand avenir.
L’île de Kébao ferme la rade profonde de Tien-Yen; les vaisseaux calant sept mètres pourront y trouver abri et venir aux plus basses marées jusqu’au pied de la falaise. Sur les îlots semés à l’entrée de la baie, comme des sentinelles aux avant-postes, des batteries vont être établies et derrière celles-ci sera créé un port de ravitaillement pour la marine militaire : peut-être alors ceux qui ont invoqué l’abandon pour la France
UNE EXCURSION EN INDO-CHINE
de la clef de l’océan Indien, le canal de Suez, comme argument contre l’occupation du Tonkin, comprendront-ils l’immense avantage pour la patrie d’être seule avec la Russie à posséder un grand port militaire dans l’Extrême-Orient ; et qui se souvient de la position critique dans laquelle le manque de combustible avait mis notre flotte, sous le commandement de l’amiral Courbet, sentira la force qu’elle se donne en construisant ses appontements sur des assises de charbon.
En quittant Hong-Hay et Kébao, nous n’en avons pas fini avec la question de la houille au Tonkin : la prochaine carte géologique du pays sera marquée d’une large bande noire traversant la colonie dans sa plus grande étendue, du sud-est au nord-ouest; apparaissant dans l’ile de Haïnan, le charbon est connu à Kébao, à Hong-Hay, puis dans le Dong-Trieu, à Quang-Yen et encore sur les bords du fleuve Rouge, à Yen-Raï , à Lao-Kaï, où les essais ont révélé un combustible égal au meilleur cardiff ; ces charbonnages montent plus haut jusque dans le Yunnan, formant de véritables montagnes sur lesquelles le sabot du cheval se heurte à chaque pas au combustible. Je ne vous parlerai pas des traces connues et que j’ai moi-même relevées sur la basse et la haute rivière Noire ; je ne vous entretiendrai pas de ce qui est encore à trouver, de ce qu’on découvre ainsi en ce moment ; je ne vous conduirai même pas aux célèbres exploitations de l’Annam ; je me bornerai à ce que je viens de vous énumérer au Tonkin même, il y a quelques instants, et je demanderai à chacun de vous, quelque opinion
DE HANOÏ A BANGKOK
qu’il puisse avoir sur la question coloniale, s’il n’est pas tenté de joindre sa voix à celle d’un étranger, d’un Anglais, de lord Connemara, pour dire avec lui :
« Le Tonkin est appelé à jouer dans l’Extrême- Orient le rôle que joue l’Angleterre en Europe ; ce sera le grand producteur de charbon de l’Asie. »
Puisque j’en suis à invoquer les jugements de nos rivaux en matière coloniale, il me plairait de me mettre encore ici sous le couvert d’un journaliste anglais pour vous parler de Haïphong ; je serais ainsi en garde contre l’accusation de partialité ; des citations vous intéresseraient peut-être, des faits vous parleront plus éloquemment.
En 1886, le Haïphong français se composait de quelques cabanes de planches et de bambous dressées au milieu des marais ; la mortalité était grande dans ce centre infectieux.
En 1892, des esprits facétieux (il s’en trouve partout) annoncent que pharmaciens et médecins sont sur le point de se mettre en grève. Sans croire cet âge d’or arrivé, je me contenterai de vous faire remarquer qu’en cette année bienheureuse un seul décès est constaté dans la population européenne de la ville ; nous ne comprenons pas dans celle-ci, bien entendu, des soldats malades évacués du haut Tonkin. Les mares ont été comblées avec des# mottes de terre apportées les unes après les autres par des coolies ; sur ces mottes une ville s’est élevée : des canaux ont été creusés, et le voyageur qui suivrait les quais serait étonné de voir dans les chantiers qui bordent le fleuve Rouge
1 64 UNE EXCURSION EN INDO-CHINE
les carcasses de navires construits de toutes pièces à Haïphong pour la montée des rivières du Tonkin, C’est un de ces navires, appartenant à la Compagnie des Messageries fluviales, dont les bateaux sillonnent la contrée, qui nous conduira en quinze heures à Hanoï. Il me faudrait plusieurs journées pour vous promener dans la ville et ses environs, vous montrer partout les résultats étonnants obtenus en peu d’années par des colons énergiques et travailleurs; le parti qu’on a su tirer de quelques produits déjà utilisés, le dressage qui a été fait d’indigènes, bien différents de nous, mais laborieux et intelligents, mis avec succès à des travaux entièrement nouveaux pour eux ; le temps me presse, et pourtant vous éprouveriez, j’en suis sûr, un bien légitime sentiment d’orgueil national à visiter l’imprimerie, la typographie et la fabrique de papier de MM. Schneider, la fabrique d’allumettes de M. Courtois, les filatures de soie de MM. Dorel et Bourgoin-Meiffre, les broches à coton nouvellement arrivées de ce dernier, les ateliers de confection de M. Charpentier, que sais-je? Plus loin, le Jardin botanique, dirigé avec tant d’intelligence et à si peu de frais par M. Martin, jardin où chacun peut trouver à un extrême bon marché les jeunes plants nécessaires à tous les essais ; et, plus loin encore, à quelques heures de bateau, les carrières de marbre et les cultures de café de Kécheu, dirigées par les frères Guillaume; le vaste établissement agricole créé par le regretté monseigneur Puginier, dont la figure plane dans l’histoire de la colonisation
DE HANOÏ A BANGKOK
française en Indo-Chine au-dessus des partis et des croyances ; les plantations de coton du Syndicat anglo-français, et tant d'entreprises diverses dont la mise en œuvre suffit seule à réduire à rien les dénégations de ceux qui refusent à la race gauloise le génie colonisateur.
Je m’arrête ici pour essayer de répondre à une question que je sens posée sur les lèvres de chacun.
— Si l’on a déjà tant fait, me direz-vous, que reste-t-il à faire ?
Beaucoup, tout de même, et c’est là que j’arrive au revers de la médaille.
Hong-Hay, Haïphong, Hanoï, et une zone environnante ne constituent pas tout le Tonkin ; à droite et à gauche s’étend le Delta, où la population grouille, le Delta fertile avec ses rizières ; et au-dessus du Delta, les plateaux encore non cultivés ; plus haut encore les collines couvertes de forêts. Dans ces régions le colon ne se fixe pas ; c’est à peine s’il les parcourt de temps à autre.
A part les charbonnages et quelques gisements d’antimoine, proches de ces derniers, les mines ne sont pas exploitées.
Les grandes cultures ne sont guère tentées ; de vastes espaces de terre arable sont encore vierges du contact de nos charrues.
Tandis qu’à l’ouest nous voyons les Anglais aller chercher leurs rubis dans les districts les plus reculés de la haute Birmanie, ou faire descendre de forêts éloignées leurs radeaux de teck ; tandis qu’au sud
166 UNE EXCURSION EN INDO-CHINE
les Néerlandais retirent de leurs vallées des centaines de millions sous la forme de feuilles de tabac ou de balles de sucre ; tandis qu’à l’est les Espagnols de Manille chargent des navires entiers de chanvre dit de Manille ou de jute, pourquoi nos compatriotes du Tonkin ne produisent-ils encore que sur une si petite échelle? Pourquoi ne se hasardent-ils guère en dehors d’une bande de terrain si étroite, alors que le pays est si grand !
C’est, dira-t-on, qu’il y a peu de routes, que les capitaux manquent, que beaucoup des préventions qui ont accompagné l’occupation du Tonkin subsistent encore. Tout ceci est exact ; et pourtant là n’est pas encore la vraie réponse :
Nous sommes en retard, parce que le pays nest pas encore pacifié. Les pirates sont partout. Leur existence est la cause de notre faiblesse.
Des travaux dans une mine ont-ils été interrompus? une récolte détruite? un envoi arrêté? un commerçant a-t-il disparu? Chaque malheur, chaque catastrophe, chaque désastre est l’œuvre des pirates, force invisible, mystérieuse, sans cesse combattue et renaissant sans cesse de ses propres débris, semblable à ces annélides dont les tronçons sectionnés à l’infini reforment toujours des corps nouveaux.
Il ne m’appartient pas de faire ici une étude de la piraterie, de vous montrer la différence entre les contrebandiers et les rebelles, d’examiner les sentiments qui les animent, les moyens d’en venir à bout; c’est parmi nous qu’il faut chercher la raison de leur durée
DE HANOÏ A BANGKOK
et de leur force ; on ne peut la préciser et on la trouverait un peu partout : dans l’établissement de la ferme d’opium, qui fait naître les contrebandes; dans le peu d’unité d’action; dans la trop longue rivalité qui s’est produite entre les pouvoirs civils et militaires; dans le trop petit nombre de troupes européennes.
Dans une contrée grande comme la France, où nous ne pouvons pas opposer à douze millions d’habitants plus de trois mille soldats français, une position obtenue ne peut être gardée; tout est sans cesse à recommencer ; est-on parvenu à acculer Lou-Ky dans le Dong-Trieu, qu’il faut l’abandonner, lui laissant les moyens de se reconstituer, pour porter l’attaque dans le Yen-Tsé; et ces opérations sur la rive gauche du fleuve Rouge permettront, à l’ouest, aux bandes du Doc Ngu de gagner du terrain et d’infliger de sérieux échecs à nos troupes, trop faibles sur ce point.
Je devrais mentionner encore ici la difficulté des communications ; je sais que nous devons au gouverneur général la construction de nombreuses routes; mais il reste sur ce point beaucoup à faire. Ne serait-il pas temps de songer à des chemins de fer; de commencer des travaux plus sérieux que ceux du Decauville qui doit transporter les marchandises de Phu- Lang-Thuong à Lang-Son, et dont le spectacle est un scandale , il faut dire le mot, exposé à la vue de tout voyageur venant au Tonkin? Je regrette d’avoir laissé échapper ce mot, et pourtant après vous avoir montré
UNE EXCURSION EN INDO-CHINE
vingt-deux kilomètres de voie de soixante centimètres posés en deux ans, je voudrais pouvoir vous transporter en Birmanie et mettre sous vos yeux deux cent vingt kilomètres de voie d’un mètre établis en un an dans la vallée de l’Irraouaddy, entre Rangoon et Mandalay. Les chiffres parlent ; ils seraient encore plus éloquents si nous abordions le chapitre des dépenses.
La recherche des causes de la piraterie vient de m’entraîner plus loin que je n’aurais voulu, et pourtant je voudrais, avant de la quitter, vous indiquer un autre aspect de la question : celui de notre situation entre la Chine et le Siam; des deux côtés du Tonkin, la frontière est ouverte , et nos voisins ont tout intérêt à soutenir les pirates; les protestations de bonne amitié du Tsong-li-yamen ou de la cour de Siam sont fréquentes; je veux bien que Pékin et Bangkok ne soient pour rien dans les agissements de leurs provinces frontières des nôtres; mais est-ce une raison pour nous de laisser passer des faits graves sans rien dire?
Ne pouvons-nous demander ce que sont devenus les assassins de M. Haïtce? ne nous donnera-t-on pas des explications sur la présence en Chine, près de Mong-Kay, au printemps de cette année, de deux Européens, trafiquant avecLou-Ky de nos fusils Lebel? et pourquoi laisser Tuyet, à Canton, toucher une pension de trois cents piastres par mois, du Tonkin, alors que nous venons de céder à la Chine, sur sa prière, un mandarin fuyard du Céleste-Empire, qui s’était rendu à nous avec ses armes, se fiant à notre parole?
DE HANOÏ A BANGKOK
Et à Bangkok, pourquoi ne pas redemander les chefs annamites faits prisonniers, en 1891, sur notre propre territoire? Pourquoi ne pas élever la voix lorsque les Siamois insultent notre drapeau et nos représentants, ou font venir chez eux, pour leur prêter secrètement serment, des chefs muongs, dépendant de nous directement?
Pour les Orientaux, comme pour d’autres, d’ailleurs, le silence équivaut souvent à l’aveu d’impuissance.
Quoi qu’il en soit, ce n’est pas ici le lieu d’étudier des sujets aussi complexes sur lesquels j’avais voulu simplement attirer votre attention.
Mon désir de rester impartial, qui me les a fait aborder, m’oblige, après ces mots de critique, d’indiquer certaines considérations qui dégagent singulièrement notre responsabilité.
Nous ne devons pas oublier que la piraterie a été la plaie endémique du Tonkin avant notre venue, que nous sommes dans un pays montueux, coupé, broussailleux, rocheux, difficile, en présence de douze millions d’hommes, et que nous n’y sommes que depuis six ans. Si nous nous reportons aux efforts que nous avons dû faire, aux soldats que nous avons sacrifiés, à l’argent qu’il nous a fallu dépenser, et pendant de longues années, en Algérie, nous reconnaîtrons que nous ne sommes pas au Tonkin dans une position anormale. Loin de désespérer de l’état de choses, nous saurons nous imposer de nouveaux sacrifices et les supporter avec patience, en raison de la grandeur du but à atteindre : donner à la patrie dans l’Extrême-
I7O UNE EXCURSION EN INDO-CHINE
Orient ce qu’elle a déjà de l’autre côté de la Méditerranée; faire une seconde France aux portes de la Chine ; créer à côté de l’empire anglais, sur les bords du Pacifique, un empire français solide, durable, riche ; tel est le résultat que nous voulons atteindre, et l’édifice sera impérissable, parce que ses pierres de taille sont faites des os, et son ciment du sang des Français.