HABITANTS. - LES VOIES COMMERCIALES
Nous venons de faire peut-être un trop long séjour dans le bas Tonkin. Le temps me manque, et pourtant je désirerais vous faire entrevoir un coin du haut pays. Pour être bref, et vous épargner les ennuis d’un voyage souvent fatigant, marqué de peu d’incidents saillants, laissez-moi vous transporter à Laï-Chau, le poste français le plus reculé sur la rivière Noire, à six journées de marche de la frontière de Chine. Nous sommes à la fin de février, le thermomètre marque ii° à i5° la nuit, et de 25° à 45° dans l’après-midi, suivant qu’on est à l’ombre ou en plein soleil.
La montée de la rivière Noire m’a pris dix-huit jours : on fait route en pirogues poussées à la perche, ou halées à la cordelle ; en comptant les arrêts dans les postes et les excursions à droite et à gauche, j’ai parcouru pendant trente-cinq jours la vallée du Song-Bo.
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Les eaux sont basses et les rapides nombreux ; c'est par douze ou quinze que je les ai parfois comptés dans la même journée ; les rives sont montueuses, généralement couvertes de forêts épaisses ou de bambous ; les schistes qui forment ces collines, rarement interrompus par des granits, font plus souvent place à de hautes falaises calcaires, à pic, qui encaissent le courant et le dominent parfois de plusieurs centaines de mètres. Les crêtes sont souvent si rapprochées que c’est à peine si elles laissent passer un mince filet de jour qui vienne au fond de la gorge, tout en bas, montrer au batelier la direction à prendre au milieu des bouillons écumants du torrent. Rien de plus beau et en même temps de plus terrible que ces longs et profonds couloirs d’érosion dont les deux parois, portant encore l’empreinte l’une de l’autre, semblent avoir été violemment séparées dans des temps relativement récents. Nous sommes en présence de cette formation de calcaire carbonifère, unique en son genre, je crois, qui, donnant naissance aux îlots bizarres et à la fois grandioses des baies de Fitz-Along et d’Along, s’étend à travers le Tonkin et vient former ici, au milieu des plateaux, des cirques naturels, véritables atolls, rappelant les récifs polynésiens : c’est au fond de ces cuvettes qu’on rencontre les alluvions aurifères, peutêtre produites par la décomposition des schistes. Tel semble du moins être le cas des sables de Molou, à quelques journées de Sonia, sur la rive droite de la rivière.
Le rendement ne m’a pas paru ici très grand ;
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quelques lavages que j’ai fait faire m’ont donné une moyenne de un gramme un dizième d’or à la tonne ; il est vrai que les travaux exécutés à la main, sans l’emploi du mercure, sont grossiers, mais je ne m’explique pourtant les bénéfices obtenus jadis par les patrons chinois à la tête de près de huit cents ouvriers, avant l’arrivée des Pavillons-Noirs, que par le bon marché de la main-d’œuvre ; les travailleurs étaient payés avec de l’opium.
Si l’or donne peu, ici les gisements de cuivre semblent devoir être plus productifs ; j’ai vu des échantillons de cuivre presque pur d’un poids de près de douze kilos, provenant du plateau de Tafine : des chefs m’ont dit qu’on y trouve des blocs de près d’un mètre cube ; d’autres minerais de cuivre fort riches ont été récoltés sur la rive droite de la rivière Noire, presque en face du confluent du Nam-Na ; dans cette région on trouve également de nombreuses mines de plomb argentifère. Gomme dans la basse rivière Noire, j’ai constaté des traces de charbon, sans avoir de données sur la richesse possible du gisement, ou la qualité du combustible des couches inférieures.
Des mines étaient jadis exploitées dans les pays de Deo Yan Tri autour de Laï-Chau ; on y cherchait du cuivre et du plomb pour la consommation locale ; plus tard, les pirates y prirent la matière de leurs balles ; maintenant abandonnées, ces exploitations attendent pour être reprises par l’élément français que les voies de communication, devenues plus praticables, rendent le transport moins coûteux.
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Ce n’est pas seulement des mines que les provinces du pays muong sont appelées à tirer leurs richesses : les hauts plateaux élevés sur des assises calcaires, exposés à une température plus constante que dans le Delta, conviendront à des cultures diverses. Déjà le coton y pousse partout, sans aucun soin, comme une mauvaise herbe. Après un incendie préalable, il est semé par les indigènes qui, dès lors, ne s’en occupent plus que pour la récolte ; les arbustes atteignent un mètre cinquante. La production poursuivie est limitée aux simples besoins de consommation de Phabitant. Mais le colon qui se fixerait dans ces régions ne devrait pas oublier que les Chinois du Yunnan s’en viennent chercher le coton jusque dans les États chans de la Birmanie, en faisant vingt-cinq et trente étapes de caravane pour rapporter leurs balles à la capitale. Ils payent ainsi, si l’on accepte les chiffres donnés par Halett, plus d’un franc de transport par livre. De Yen-Baï, sur le fleuve Rouge, ou de Yan-Bou, sur ]a rivière Noire, à Yunnan-Sen, le prix serait près de moitié du précédent. Pour ne rien omettre ici, je devrais mentionner la concurrence que nos filés pourraient faire à ceux qui viennent de Shanghaï à Mong-Tsé, ville située à douze jours de Laï-Chau et à cinq de Lao-Kaï.
A côté des plantes indigènes, que de cultures nouvelles à introduire ! Un simple coup d’œil sur les Indes néerlandaises suffirait à nous montrer les résultats qu’a su atteindre un travail persévérant et opiniâtre ; je n’en veux qu’un chiffre pour exemple :
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une seule Compagnie de tabac, à Bornéo, produit par an pour plus de quatre-vingts millions de francs.
Le terrain est bon, les herbages hauts ; des bestiaux pourront également trouver leur nourriture sur les plateaux du haut Tonkin.
Plantation ou herbage, quoi qu’y tente le colon, il ne sera pas restreint à une zone étroite ; son entreprise pourra être développée à loisir, car les mêmes conditions de terrain, d’altitude et de climat se répètent sur un vaste espace, des deux côtés de la rivière Noire, depuis le Bavi jusqu’à Laï-Chau, pour ne parler que de l’ouest du Tonkin ; près de ce dernier poste, le plateau atteint seize cents mètres. J’y ai vu la température descendre à — 4° la nuit ; le froment, le maïs, les arbres fruitiers, y donnent d’excellents résultats. C’est peut-être le plateau Tafine, ainsi nomme-t-on ces hauteurs, qu’on donnera un jour comme sanatorium à nos troupes et aux colons anémiés ; ils y trouveront un climat européen .
Au-dessous des rochers calcaires se développent généralement les grandes forêts vierges au milieu desquelles domine le gigantesque ficus, aux racines étalées comme les tentacules d’un poulpe démesuré; de nombreuses essences pourraient être exploitées. Près de Laï-Chau se rencontre, m’a assuré un chef du pays, le teck, ce bois si précieux, qui est appelé à disparaître d’ici à quelques années des forêts du Siam.
Les arbres, et du reste toute la flore de la région avoisinant le Song-Bo, se rapprochent des espèces de Cochinchine et de Malaisie; il n’en est pas de même
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de la faune, qui paraît tenir de près à celle de l’Himalaya. Il semble qu’une même zone de vie animale commençant aux monts du nord de l’Inde, s’étend à travers l’Assam, les États laotiens, pour aboutir sur la rivière Noire et le fleuve Rouge, se laissant à peine entamer par les faunes de Chine, au nord, et de la péninsule, au sud.
Champ d’études particulièrement intéressant pour les naturalistes, la partie du Tonkin comprise entre le Delta et le Yunnan a encore plus d’attraits pour l’ethnographe et l’historien. Dans la péninsule indochinoise, en effet, peut-être plus que dans l’Inde, ils trouveront la solution des grands problèmes qu’ont fait naître les migrations des peuples d’Extrême- Orient; ils y verront l’aborigène coudoyant le conquérant, souvent sans se mêler à lui ; ils feront sortir de la foule où ils se trouvent ensevelis et questionneront encore les débris des anciens empires que, peu à peu, a démembrés ou détruits l’invasion chinoise; ils sauront, au milieu des éléments les plus divers, démêler la langue et l’histoire propre de chacun; travail lourd et difficile, que le savant peut entreprendre dès maintenant, et pour lequel il est du devoir de chacun d’apporter sa somme de renseignements.
Bien que la classification soit loin d’être faite, on s’accorde généralement à reconnaître, en partant du bas pays, les éléments suivants :
D’abord, à la limite du Delta le Moi, peut-être autochtone du Tonkin, refoulé par le Giao-Chi. Plus
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loin le Thaï, rameau de la branche laotienne et siamoise, encore vierge des traditions bouddhistes est adonné aux croyances primitives des esprits; sur les hauteurs, les sauvages yunnanais, les Méos au large turban, portant chez les femmes, comme parmi les Lolos, la petite jupe plissée; avec les Yaos, dont les manuscrits hiéroglyphiques préoccupent l’ethnographe à un si haut point, ils paraissent d’origine quangtoungnaise; les Khas, au teint foncé, population inférieure et de petite taille, apparentés aux Penombs et aux Stiengs du Cambodge et du bas Laos, frères des Négritos d’Australie, semblent former l’élément le plus ancien, aborigène peut-être de lTndo-Chine.
La question des races de la péninsule est trop complexe, trop peu connue, et moi-même je suis trop ignorant en la matière pour vous en entretenir plus longtemps.
Avant d’aborder le Laos, il importe d’examiner ce que la rivière Noire peut promettre comme voie de communication; à mon avis, un grand mouvement commercial ne pourra s’y créer d’ici bien longtemps ; à un développement dans ce sens s’opposent le trop grand nombre de rapides, la lenteur de la montée, qui ne peut pas même être tentée pendant plusieurs mois de l’année, les dangers de la navigation (nos postes en savent quelque chose), le prix des transports.
Le Laos, peut d’ailleurs être atteint par un chemin plus court et à moins de frais.
Le Song-Bo n’est qu’un fort torrent comparé au fleuve Rouge et vous savez déjà toutes les difficultés
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que la Compagnie des Messageries fluviales a trouvées à envoyer ses bateaux jusqu’à Lao-Kaï, en dépit du courage et de l’opiniâtreté qu’elle a apportés dans cette entreprise.
En dehors du ravitaillement de nos postes, la voie de la rivière Noire peut être utilisée pour la mise en communication du district chinois de Ibang avec le Tonkin; les rapports sont déjà établis ; M. Bourgoin- Meiffre, que sa hardiesse et sa persévérance peuvent placer au premier rang des pionniers de la colonisation française au Tonkin a conclu un traité avec l’intelligent chef de Laï, Deo Yan Tri, pour la descente du thé, originaire de Pouher; plus de cent cinquante piculs ont déjà pris la route de Hanoï.
Les deux parties contractantes sont également satisfaites de leur marché ; et un courant tend à s’établir pour emmener le commerce de cette partie du Yunnan vers le Tonkin.
Je suis heureux de vous signaler ce résultat qui, espérons-le, n’est que le point de départ d’un commerce plus important ; reste à charger les pirogues qui ont descendu le thé jusqu’à Gho-Bo, d’articles français pour Ibang, et ainsi sera créé un mouvement d’échanges entre la Chine et Hanoï par la rivière Noire.