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DANS LE Y UN N AN

M. Henri Cordier, professeur à l’École des langues orientales vivantes , donne communication de la lettre suivante adressée de Ta-li-fou, le 2 juin 1895, par le prince Henri d’Orléans, qui lui fait part du résultat de ses recherches :

Pendant un bon mois de suite, puis par intervalles, nous avons eu la chance de voyager parmi les populations non chinoises. L’étude de celles-ci m’intéresse au plus haut point, et j’espère pouvoir la continuer au nord de Ta-li. Croire qu’il est possible d’arriver en si peu de temps à faire parmi elles ‘une classification serait présomptueux de ma part. Mieux que personne vous savez combien d’encre et de papier ont été usés à propos de ces races indigènes. J’espère néan-

moins pouvoir rapporter des notes qui vous intéresseront vous et l’Ecole des Langues orientales. Chez chaque peuplade, je me suis attaché à faire une série de portraits de face et de profil. J’ai tenu en outre à prendre des vocabulaires . Il est difficile de séparer les mots propres des préfixes et suffixes qui les entourent, ou de dégager de certaines circonlocutions l’idée dont on demande le sens. Pourtant, en prenant chez chacune, en divers points, plusieurs vocabulaires, je pense arriver à définir un certain nombre de mots dont je connaîtrai le sens. A mon retour, en les comparant avec ceux qui ont été rapportés par Garnier, Bourne, Baber, Hosie, ceux qui m’ont été communiqués à Mong-tsé, et ceux que j’avais pris sur la frontière du Tonkin à mon dernier voyage, peut-être pourrai-je les ranger en plusieurs familles.

J’ai eu la chance, chez les Lolos, de pouvoir mettre la main sur un bon nombre de manuscrits, ce qui n’a pas été sans difficulté. L’interprète que nous avions au commencement, orgueilleux comme ses congénères, se refusait à admettre qu’il y eût en Chine d’autre écriture que les caractères chinois. Ce n’est qu’après avoir passé dans plusieurs villages lolos que j’ai pu voir un de ces manuscrits. Le propriétaire ne voulait pas le céder et il fallut de longs pourparlers pour le décider à s’en défaire, moyennant finance. Le premier obtenu, les autres sont venus plus facilement. Plusieurs sont ornés de dessins. Il ne suffisait pas d’avoir des manuscrits; il fallait les traduire. Auprès d’un chef lolo chez qui nous avons couché, et à qui je

dois des renseignements fort curieux, j’ai trouvé un Chinois parlant et écrivant la langue. Il a consenti à recopier une partie de manuscrit, plaçant les caractères chinois en regard. Dans cette région, les actes de propriété sont écrits, tantôt en chinois, tantôt en lolo; l’écriture lolote y est donc encore en usage. Enfin à Ssemao, j’ai fait venir un Lolo des environs qui m’a apporté un manuscrit. Pendant une soirée, je me suis occupé à écrire en français, en face des caractères, les sons tels qu’il les prononçait. Mais lorsque il s’est agi de la traduction, mon interlocuteur m’a répondu que le manuscrit était vieux, qu’il pouvait le lire, mais qu’il ne le comprenait pas. J’ai alors obtenu qu’il écrivît une centaine de mots lolos dont il connaissait l’orthographe, et, au fur à mesure, un jeune lettré, à qui je venais de donner une médecine, écrivait en chinois, sous la dictée de mon Lolo, le sens du mot en question. Il me semble reconnaître, à un coup d’œil jeté rapidement sur ces caractères, que, tandis que beaucoup d’entre eux sont identiques à ceux que m’a donnés le Père Yial dans sa brochure, quelques-uns sont différents.

J’ai eu d’autant plus de plaisir à obtenir ces traductions, si courtes qu’elles soient, que M. Guérin, faisant les fonctions de consul à Mong-tsé, m’a dit n’avoir pu trouver, en dépit des récompenses énormes promises, quelqu’un capable de comprendre une ligne d’un manuscrit lolo en sa possession. Pour obtenir la moindre chose des Lolos, il faut pénétrer chez eux, dans leur montagne. J’ajouterai, pour en finir avec ce peu-

pie intéressant, un détail déjà connu, à savoir que le nom de Lolo est une dénomination chinoise, et que ceux que j’ai rencontrés s’intitulent Nisous. La plupart disent être venus, il y a quelques centaines d’années, des environs de Nanking.

Les Han-Nis que j’ai interrogés (et nous en avons vu beaucoup) m’affirment n’avoir que deux caractères pour désigner les chiffres ioo et 200. Les premiers nombres sont indiqués par des barres horizontales. Cette race est sinon aborigène, du moins — de l’avis de tous les autres — établie depuis une très haute antiquité, dans le Yunnan. Son nom propre est Han. Tandis que les Han-Nis, Hatous, Lolos, Lochais ont, par suite de rapports communs, de fusion, ou d’autres motifs, des mots semblables dans leurs idiomes, le dialecte yao se sépare nettement de tous les autres. Dans aucun de ceux que j’ai ici sous la main, je ne trouve de rapports avec le leur.

Sont également à part les parlers sha-jen et miao-tze que M. Marc a bien voulu me communiquer à Mong-tsé. J’ai regretté de n’avoir pas rencontré de Miao-tzé sur notre route. On m’a bien dit qu’ils avaient une écriture à eux, probablement identique à celle qu’a publiée M. Devéria. J’aurais été heureux de pouvoir vérifier le fait.

Des Pa-ïs, j’ai pu avoir quelques manuscrits, ne différant guère, je le pense, des Laotiens. Pourtant, tous les indigènes auxquels je me suis adressé, lisant et écrivant le pa-ïs, ont été unanimes à me déclarer ne pouvoir comprendre un de mes recueils, qui,

selon eux, serait une œuvre fort ancienne, due à des prêtres. Serait-ce une écriture voisine du pâli? je ne sais.

Tels sont, en deux mots, les résultats des études ethnographiques qu’il m’a été donné de faire. Ce sont des matériaux que j’espère pouvoir compléter chez les Minchias, les Léossous, les Lou-tzi, les Lama-jen et qui pourront peut-être en France, avec vos bons conseils, me servir de base à un travail sur les races non chinoises au Yunnan.

Je renvoie d’ici les manuscrits (vingt-deux lolos et six pa-ïs), avec mes collections. Je vous les ferai remettre pour l’École des Langues orientales à qui je suis heureux de les donner.

[M. H. Gordier ajoute que déjà, le 9 mars 1893, le prince Henri d’Orléans avait fait don à l’École des langues orientales de sept manuscrits achetés par lui au cours de ses explorations : ces manuscrits dont quelques-uns provenaient d’une pagode de Luang- Prabang, sont presque tous d’origine thai et écrits sur des feuilles de latanier; deux d’entre eux sont sur papier; l’un deux est un manuscrit yao transcrit en chinois.

Déjà, à la suite d’un voyage de M. Pavie et de ses compagnons, les collections de l’École des langues orientales s’étaient enrichies, par suite de dons et d’acquisitions, de onze manuscrits lolo , yao , etc.

Le prince Henri d’Orléans fit un nouveau don de trois manuscrits « muong » de la Rivière Noire, sur papier.

L’Ecole de la rue de Lille compte donc aujourd’hui quarante-neuf de ces manuscrits ; c’est le fonds le plus riche pour ceux qui s’occupent de l’étude comparée des langues de la presqu’île indochinoise.]

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