GOUVERNEUR. - IMPOTS
La ville et la province de Battambang sont actuellement gouvernées par « Lac-prâ-tha-than » qui a succédé à son père en 1893, à l’âge de trente-six ans. Il est nommé par le gouvernement du Siam auquel il paie un tribut annuel de 3o piculs de cardamone. Les pouvoirs les plus étendus lui sont conférés; il a sur ses sujets droit de vie et de mort.
Or, d’après la rumeur universelle, il use aussi mal que possible de ses pouvoirs. Les Cambodgiens sont grevés d’impôts, pressurés de toutes façons, et du haut en bas de l’échelle administrative, le bon plaisir des mandarins est la seule loi réellement appliquée. Peu ou point de fonctionnaires sont payés régulièrement, à eux de se débrouiller pour tirer de leurs administrés un traitement convenable. De ce système étonnant découlent des conséquences telles que celle-ci. A Bat-
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tambang, les condamnations prononcées par les tribunaux sont de durée illimitée, et tout individu condamné à la prison l’est en principe toute sa vie: c’est à lui ou à sa famille de payer pour l’en faire sortir, sinon il doit travailler pour le compte du gouverneur. De plus le mandarin chargé des prisonniers prescrit chaque soir une bastonnade générale : ceux qui veulent y échapper doivent payer pour cela, et le plus clair de ses revenus provient de cette source odieuse.
A dire vrai, le dernier traité conclu entre la France et le Siam ne peut que faire empirer ce triste état de choses. Un des principaux articles porte que les Siamois n’entretiendront aucune force militaire dans la province de Battambang et que l’ordre y sera maintenu par les polices locales. Il en résulte que le commissaire siamois ou « Kaluong » qui devrait jouer auprès du gouverneur le rôle considérable que les représentants de la République jouaient auprès des généraux commandant les armées, n’est en réalitéqu’un comparse sans autorité ni influence. En Orient, la force est tout : or, le Kaluong n’a ni hommes ni fusils à sa disposition; lorsqu’il fait des observations au gouverneur, ce dernier n’en tient nul compte. Le Ivalnong télégraphie alors à Bangkok pour se plaindre ; mais Bangkok est loin, et la cour de Siam n’aurait d’autre recours contre le gouverneur que de signer un décret lui enlevant ses pouvoirs, décret qui pourrait fort bien rester sans exécution. Encore paraît-il qu’elle le ménage beaucoup de peur qu’il ne se rallie au Cambodge.
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En cela, il semble qu’elle a tort: depuis son enfance le gouverneur n’a jamais cessé de manifester à l’égard des Européens les sentiments les plus hostiles. Pendant les événements de Bangkok, il aurait donné l’ordre, si les Français venaient dans la province de Battambang, de massacrer les Européens qui s’y trouveraient. Les rapports avec le Cambodge ne peuvent être bons ; la plupart de ses éléphants ont été volés par ses soins au roi Norodom sur le territoire de Pursat; nulle tentative ne semble avoir été faite de notre part pour punir le coupable ; il est donc douteux qu’il désire changer sa situation de petit roi indépendant contre celle de protégé français.
En dehors du chef des bonzes qui a une autorité religieuse et une influence considérables, les mandarins les plus importants sont le « Balat » et le « Yocabat », ce qui signifie en cambodgien, mandarins de droite et de gauche. Le « Balat », qui avait épousé la sœur du gouverneur, est mort en 1894 et n’était pas encore remplacé ; le Yocabat est l’oncle du gouverneur ; c’est un homme d’une cinquantaine d’années à la ligure sournoise et hypocrite.
Au point de vue politique, le Siam compte donc pour fort peu dans la province de Battambang; son pouvoir est purement nominal ; au point de vue militaire, il y a deux cents hommes de garnison à Sisaphon, et trente à Ang-col-borey : ce sont les seules forces que les Siamois entretiennent près des frontières de la province. Les fameux forts auxquels on a fait l’honneur de consacrer un article du traité, n’étaient
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que de vulgaires talus de boue, à peine hauts d’un mètre cinquante: ils ont été démolis, si tant est qu’il y avait quelque chose à démolir.
Le Siam rachète-t-il ce manque d’autorité et de pouvoir effectif par d’importants avantages pécuniaires? Nullement. Le tribut que le gouverneur lui paye est dérisoire et cependant les revenus de ce dernier sont considérables. Voici en quoi ils consistent, et d’où ils proviennent. Disons tout de suite qu’ils se montent à plus de 80 ooo piastres par an.
i° Le droit de pèche.
Tous les arroyos de la province sont loués moyennant des prix qui s’élèvent parfois jusqu’à i5o ou 200 barres par an (la barre d’argent vaut de i5 à 16 piastres). Seule, la rivière de Battambang ne peut être louée, sauf au moment des hautes eaux ; on met alors en adjudication le terrain inondé de chaque côté du lit ordinaire de la rivière. Autrefois, les droits de pêche étaient beaucoup moins forts, mais depuis que le nombre des Chinois de Battambang va en s’accroissant sensiblement, c’est-à-dire depuis environ dix ans, les droits et en général les prix de toutes les denrées ont suivi la même progression.
2° Les fermes de l’opium et de l’alcool de riz.
3° La ferme des jeux (environ 1 600 barres pour trois ans). Les jeux en usage à Battambang sont comme au Cambodge le bacouan, les trente-six bêtes et les douze bêtes . Toutes ces fermes sont entre les mains des Chi-
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nois. L’impôt principal levé sur les habitants par les agents du gouvernement du Siam porte sur le riz : chaque cultivateur voit prélever par le fisc un dixième de sa récolte ; ceux qui récoltent moins de 3o piculs par an sont cependant exempts de tout impôt.
Des considérations précédentes découle le fait suivant : la province de Battambang, peuplée presque uniquement de Cambodgiens, ne dépend du Siam que nominalement ; les Siamois sont aussi impuissants à y faire respecter la justice qu’ils le seraient en cas de troubles, à y maintenir l’ordre. La France ne doit pas tolérer plus longtemps un état de choses aussi anormal, et le protectorat qu’elle exerce sur le Cambodge lui crée le devoir de rendre à ce petit royaume une de ses plus florissantes provinces. L’occasion a été déjà perdue : espérons qu’on ne la laissera plus échapper, si quelque infraction des Siamois au traité la donne de nouveau.
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Arrivés le 16 février 1896 à Mong-tsé, pendant les onze jours que nous avons séjourné dans cette ville, nous avons pu avec le précieux concours de M. Guérin, faisant fonction de consul, et du Père deGoassarzu, organiser notre caravane, acheter des animaux, engager des hommes et envoyer d’avance une partie de nos bagages et de notre argent, par la grande route, a Ta-li-fou.
Le 27 février nous quittons Mong-tsé. Notre troupe comprend, en dehors de nous trois (votre serviteur, E. Roux, enseigne de vaisseau, et M. Briffaud, colon « de la première heure» auTonkin), deux annamites: l’un, Sao, qui m’a déjà accompagné dans mon voyage au Laos, joint aux qualités de domestique dévoué, celle de bon chasseur et d’excellent préparateur ; l’autre, Nam, qui nous sert de cuisinier. Notre interprète est
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un Chinois de Shanghaï, sur lequel j’ai eu la chance de mettre la main à Langson. Il est fort difficile au Tonkin de trouver des interprètes français-chinois, surtout parlant la langue mandarine usitée au Yunnan. Nous avons un makoteu (chef muletier), à la tête de six hommes. Notre cavalerie se compose de vingt-sept animaux (mulets et chevaux).
C’est avec cette caravane que nous retournons à Man- Ilao, où nous arrivons le ier mars. Notre plan est fait : nous voulons explorer la rive droite du Fleuve Rouge puis de celle-ci jusqu’à Ssemao ou à Pouehr-fou, traversant une région encore mal connue, aller rejoindre le Mékong non loin de son entrée en Indo-Chine, c’està-dire du point où Francis Garnier l’a quitté. Nous essayerons ensuite de gagner Ta-li-fou, en nous tenant aussi près que possible du fleuve afin de relever, si nous le pouvons, son cours jusqu’à hauteur de la grande ville occidentale du Yunnan.
Telles sont les principales lignes de l’itinéraire que nous nous proposons de suivre; si nous réussissons d’un côté nous pourrons, de l’est à l’ouest, parcourir une contrée qui intéresse particulièrement nos possessions d’Indo-Chine, puisqu’elle en forme la zone naturelle d’expansion pacifique et commerciale ; collaborant sur les territoires chinois, frontières des nôtres, à l’œuvre de la mission Pavie, nous joindrons ainsi ses travaux et ceux de l’état-major autour de Mong-tsé, Kaï-hoa-fou et sur la bordure du Tonkin, à ceux des plus anciens, mais non moins admirables de Francis Garnier. De l’autre côté, il- nous sera permis de
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reprendre du sud au nord la suite de l’entreprise si française commencée, il y a trente ans, par Francis Garnier : l’exploration du fleuve qui, depuis son entrée en Indo-Chine jusqu’à son embouchure, est géographiquement, sinon encore politiquement, entièrement nôtre. Le cours du Mékong dans le Yunnan, c’està-dire sur plus de i ooo kilomètres, depuis les frontières du Thibet jusqu’à celles du Laos, est encore inconnu. Il importe que la conquête scientifique commencée par des Français soit continuée par des Français. C’est pour permettre à M. Roux de travailler avec moi dans ce but que M. Delcassé a bien voulu l’attacher au ministère des Colonies, et lui accorder un congé illimité. Nous travaillerons pour la patrie, pour l’expansion coloniale, pour la géographie ; nous avons un plan, une idée et la foi, assez pour avoir du moins confiance dans le succès, sinon la certitude.
Le jour même de notre retour à Man-Hao nous traversons le Fleuve Rouge. Nos hommes, qui préfèrent les grandes routes avec les étapes connues et de bonnes auberges, nous disent bien qu’il n’y a pas de route sur la rive droite. . . « Vous ne connaissez pas le chemin. Qu’à cela ne tienne ! nous vous le montrerons. » Une excursion que nous avons faite à notre premier passage nous a permis de trouver l’amorce d’un sentier suivi par des mulets ; d’un autre côté un télégraphiste de Man-Hao parlant anglais, nous a dit qu’on pouvait se rendre à Yuen-Kiang par la rive droite du fleuve. C’est muni de ces renseignements que nous nous engageons en région inexplorée.
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Le i3 mars nous atteignons I-Sa, non sans difficultés. Le pays est très accidenté; ce sont de perpétuelles montées et descentes, par des pentes fort raides, par un chemin dallé, humide et glissant. Nos pauvres animaux s’épuisent sur ces surfaces qui, ne leur offrent plus de prise, ils tombent à chaque instant. Nous ne savons plus ce que c’est qu’un terrain plat. Ajoutez à ces difficultés l’ennui d’un temps sale, maussade, pluvieux, de brouillards continuels. Au bout de deux jours, nos mafous sont désespérés et parlent de nous quitter. Quelques-uns se laissent aller comme des femmes et pleurent ; il nous faut sortir tout un arsenal de belles promesses, et faire reluire à leurs yeux l’espoir de jours de plaisirs dans les grandes villes, pour les décider à continuer. Je 11e mets pas au nombre des difficultés matérielles celles qui tiennent au logement ou à la nourriture . Imaginez les « trous » les plus noirs, les plus étroits, les plus sordides, et peutêtre vous ferez-vous une idée des demeures dans lesquelles nous nous empilons la nuit. La pièce qui nous sert de chambre ou de cuisine est parfois si sale que nous sommes heureux de trouver un refuge dans l’écurie ou dans le grenier, sur la paille.
Si la vie matérielle laisse à désirer, en revanche, en ce qui concerne l’étude, nous avons lieu d’être pleinement satisfaits. Nous traversons des populations indigènes fort intéressantes, et j’ai l’occasion de prendre bon nombre de photographies et de notes. Mon compagnon, M. Roux, s’attache spécialement à la question de la carte, et lorsque le temps est assez beau, des
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observations au théodolite et au sextant lui permettent de rectifier ses itinéraires. M. Briffaud dirige la caravane qu’il accompagne, tâche souvent très ingrate, les mafous étant loin d’avoir un caractère très facile. Avec la division du travail ainsi bien marquée, nous espérons faire plus de besogne .
I-Sa est une ville commerçante assez importante, sur le bord du fleuve. Après avoir fait un crochet dans l’ouest, nous nous sommes rapprochés du Songcoï depuis quelques jours. Ici nous sommes en présence de cette même foule chinoise que nous retrouverons dans toutes les villes de quelque importance et qui, sans être hostile, tournera autour de nous comme une nuée de mouches, nous examinera, nous agacera, nous obsédera, c’est le mot, à ce point que nous en viendrons à préférer cent fois aux bonnes auberges et aux ressources des villes les taudis des sauvages montagnards, les maigres dîners, et... la tranquillité. A I-Sa, nous apprenons qu’une route conduit directement à Talan sans passer par Yuen-Kiang ; nous n’hésitons pas à la prendre, notre intention étant, autant que possible , d’éviter les grandes routes connues. Trois jours plus loin, à Ta-yang-ka, le maire du village, interrogé sur le chemin suivi par des caravanes de thé que nous avons rencontrées, nous apprend qu’elles viennent d’I-Hang, par Muong-lé. Voilà notre affaire. « Chiao lou » (petite route), disent nos mafous qui font la grimace à l’idée de ne pas rejoindre encore le ta-lou (grand chemin). — « Des mulets y passent, les nôtres peuvent y aller. »
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Enfin à Muong-lé, où nous arrivons le 21 mars, on nous indique un sentier conduisant à Ssemao sans passer par I-Hang, visité par la mission Pavie, ni par Pouehr-fou. C’est ainsi que, le 5 avril, nous atteignons Ssemao, ayant fait plus de 600 kilomètres de route entièrement nouvelle. En évitant les grands centres et les routes connues, nous avons décrit une courbe, enserrée dans un demi-polygone dont les sommets seraient Man-Hao, Puhang, Yuen-Kiang, Talan, Pouehr-fou. Depuis I-Sa nous avons encore voyagé la plupart du temps au milieu de populations non chinoises ; des Hou-Nis, des Taos, des Lolos, des Pais. Bien que nos hommes aient cherché à nous effrayer avec des histoires de pirates, nous n’en avons pas vu ou du moins nous n’avons pas été attaqués. Le i4 mars pourtant j’ai bien cru devoir être obligé de sortir mon revolver, voici dans quelles circonstances. Etant partis, Sao et moi, en avant de la caravane et n’ayant, pas été rejoints par celle-ci, nous fûmes pris par la nuit. Il s’agissait de trouver un abri. J’avisai, près d’un village, une maison où je m’étais arrêté dans la journée pour demander des renseignements. Nous frappons à la porte; personne ne répond. J’entre dans la cour et commence à desseller les chevaux. Survient une vieille femme qui, à notre vue, se met à pleurer et à crier, donnant les signes de la plus grande frayeur. Sao, qui parle quelques mots de chinois, entreprend de la rassurer. Sur ces entrefaites arrive un second personnage, un vieillard en guenilles qu’au bout de quelques minutes
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les arguments de Sao semblent convaincre. La vieille femme paraît rassurée et, sur la promesse de bon et bel argent, me prépare une paillasse dans un coin. Cependant du côté du village, situé en dessous, j’entends de grandes rumeurs, des coups de fusil répétés ; des lueurs éclairent les bois. Je demande des explications sur ce remue-ménage ; on me répond : « Poufin (pas peur) ». Voulant pourtant en avoir le cœur net, j’ouvre la porte de la cour et regarde dehors. Le spectacle qui se présente alors à ma vue n’est guère fait pour me rassurer. Une troupe d’hommes armés se dirige de notre côté. Leurs intentions ne me paraissant rien moins que pacifiques, je monte pour prendre et charger mon fusil, et dis à Sao d’en faire autant. Pendant que nous nous préparons à nous défendre, si c’est nécessaire, le vieillard conciliateur s’esquive et fait place à des gens munis, qui d’un fusil, qui d’un sabre, qui d’une lance, qui d’un trident. Evidemment tout le magasin d’armes du village a été mis à réquisition. Personne n’a les mains vides. Il en est qui, faute de mieux, se sont contentés d’une faux. Aussitôt voilà fusils armés, lances, sabres, braqués sur nous. Les torches dont s’éclairent les combattants les grandissent et donnent à la scène un caractère sauvage qu’il est impossible de rendre. Un homme, qui semble le chef, s’avance et nous intime d’une voix forte d’avoir à partir aussitôt. La nuit est avancée, et nous ne nous soucions guère de la passer dans le bois, le ventre creux ; le proverbe « qui dort dîne », est beau sur le papier. Quand il s’agit d’en