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tout à fait rassuré que le lendemain à la première heure, lorsque je me retrouve en route sur mon cheval. C’est égal, s’il *ie nous est rien arrivé de fâcheux, je n’en ai pas moins passé un des quarts d’heure les plus désagréables de mon existence.
Le jour suivant, M. Roux ayant voulu entrer dans un village non situé sur la route, s’en est vu interdire l’accès par des gens armés. Nous avions ici affaire à des Hou-Nis, peut-être les aborigènes du Yunnan. La route dans cette région est aussi accidentée qu’avant I-Sa. Cette partie du Yunnan est aussi montueuse que le Thibet, toutefois les chaînes sont moins élevées. Du bassin du Fleuve Rouge nous sommes passés dans celui de la Rivière Noire. Avant le Li-san-Kiang qu’on franchit en sampans, nous avons dû traverser une assez forte rivière qui vient le grossir. Après un jour de pluie les eaux étaient assez hautes, et nos hommes demandaient d’attendre qu’elles fussent plus basses. Comme nous ne savions quand cesserait la pluie, nous avons décidé de passer tout de suite, et nous avons pu atteindre la rive opposée sans autre encombre qu’un demi-bain pour quelques caisses. Un mulet a failli être entraîné par le courant. A Muong-Lé on nous signale le passage de M. Pavie avec un compagnon, venus du sud; nous regrettons de ne pas les avoir rencontrés. J’aurais eu un vrai plaisir à retrouver M. Pavie, pour qui j’ai des sentiments de grande admiration et de vive sympathie.
Le Ier avril nous sommes assaillis par un orage suivi de grêle, tel que je n’en ai jamais vu. Les grê-
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Ions sont au moins de la taille d’un œuf de pigeon. Nous sommes à découvert, et force est de nous arrêter pour tourner le dos à cette mitraille céleste qui, à travers nos chapeaux, nous fait encore très mal. Nos animaux font comme nous, mais ils ne se contentent pas de s’arrêter, ils cherchent à fuir les projectiles, et les mafous ont peine à les réunir. — Si ce n’est pas un poisson d’avril pour nous, du moins en est-ce un pour nos Annamites qui n’ont jamais vu pareille chose, et ramassent les grêlons avec étonnement.
C’est le lendemain de cette journée qu’un petit col auquel nous accédons facilement nous fait passer par une altitude de i 3oo et quelques mètres dans le bassin du Mékong, où désormais nous voyagerons durant plusieurs mois.
Quatre jours après nous descendions sur la grande plaine de Ssemao. Un court séjour du 6 au io avril permit à nos hommes et à nos animaux de se reposer. Nous-mêmes le mettons à profit pour prendre des renseignements commerciaux et pour étudier la route que nous pourrons suivre jusqu’au Mékong. On nous apprend que deux Anglais viennent de quitter la ville. La nouvelle n’est pas pour nous réjouir. Les reconnaissances se multiplient au Yunnan, la course se fait entre Français et Anglais, même entre Français ; le champ de l’inconnu se réduit de jour en jour avec une singulière vitesse, et pour trouver à traverser un espace encore blanc sur la carte, il faut se hâter.
Plus tard nous apprenons l’itinéraire de ces Anglais;
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le voici en ses principales lignes : Birmanie, Ten- Yue, Ta-li-fou, Chun-Ning-fou, Yun-tchéou, Mienning, Muong-Moun, Ning-Oua, Tchienlo, Ssemao, Pouehrfou, Ouei-y, Tamano, Muong-Moun et retour à la Birmanie. Nous couperons deux fois leur itinéraire, et serons assez heureux pour ne faire que 200 kilomètres communs avec eux, entre Yun-tchéou et Ta-li-fou.
Pendant notre arrêt à Ssemao nous n’avons qu’à nous louer de la politesse et de l’amabilité du mandarin. Il nous rendra même service en faisant retrouver et en nous envoyant par des soldats, à dix jours de distance, deux mulets qui nous ont été volés et dont nous faisions déjà notre deuil. Je remarque d'ailleurs que les Chinois de l’ouest du Yunnan, aussi bien dans le peuple que chez les mandarins, sont bien différents de ceux du Setchuen par leur manière de se comporter envers les Européens. Dans les villes, à part quelques moqueries de gamins, nous n’avons pas entendu dans la foule un seul mot malsonnant et surtout qui eût besoin d’être relevé. Au Setchuen, lorsque nous descendions de Ta-tsien-lou, il ne se passait presque pas de jour où il ne fallut en venir aux coups. Quant à la guerre du Japon elle ne semble avoir aucun écho ici .
Le 1 1 avril nous quittons Ssemao pour arriver le 1 8 à Notcha-Tiampi, sur les bords du Mékong. C’est le second point de passage depuis Xieng-Hong. Entre Ssemao et le fleuve la route traverse un gros massif calcaire, avec des formations isolées rappelant celles du Raïkinh ou du Dongtrieu au Tonkin. Dans les
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cuvettes qu’entourent ces rochers nous rencontrons des villages païs. Le i5 avril, à Longtan, nous tombons sur une colonie de Païs, exactement semblables aux Laotiens que je connais. Comme eux, ils portent leurs cheveux en chignon, et, comme eux, ils sont tatoués. Les Chinois paraissent avoir pour ces Païs des ménagements particuliers, car ils donnent à leurs soldats, sous forme de plaques d’argent, des récompenses qu’ils n’accordent pas à d’autres. Longtan apparaît dans ces régions, au milieu des populations qui ont adopté sinon la langue, du moins les coutumes, la coiffure et le vêtement des Chinois, comme un îlot bien isolé. C’est le seul point où j’aie retrouvé les vrais Thaïs, restés eux-mêmes en Chine.
C’est avec plaisir que je retrouve le Mékong, le grand fleuve d’Asie, français par excellence. De plus, pour moi, c’est une vieille connaissance, comme un ami que j’aime à regarder, près duquel il me plaît de m’arrêter, et que, j'espère, nous allons maintenant suivre et revoir souvent.
Sur une largeur de i io à i5o mètres, il coule entre des collines boisées en partie, aux pentes moins escarpées que celles qui forment la vallée du Fleuve Rouge. Des pentes rapides, par endroits, rendent la navigation impossible. Aucune embarcation n’en suit le cours. On ne fait que le franchir aux différents points de passage, sur de grands bacs. Désormais, jusqu’au 20 mai, nous nous tiendrons sur la rive droite. Seul M. Roux, avec deux hommes, fera une excursion sur la rive gauche. Me quittant le 2/1 mai il franchit le
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fleuve à Nam-Pi, puis remontant par Mong-Moung et Mong-Ka, il le traversera de nouveau à Napang, pour nous rejoindre à une trentaine de kilomètres avant Mienning. Pendant cette excursion de mon compagnon, nous-mêmes sommes venus côtoyer le Mékong à Suyen-Kiang, entre Nampi et Napang. Ce sont donc quatre points de son cours qu’il nous est permis de relever ; un cinquième nous est donné après Mienning, alors que nous gagnons Yun-tchéou par une route détournée ; enfin nous retrouvons le fleuve pour la sixième fois, lorsque nous le franchissons entre Chunning-fou et Meng-hua-ting. Toujours autant de montagnes qu’auparavant. Coupant les affluents du fleuve et passant chaque jour d’une petite vallée dans l’autre, c'est continuellement la même manœuvre qu’il faut exécuter.
Le 2 mai nous changions de bassin. La route, traversant une série de mamelons peu élevés, nous conduit dans la plaine de Mienning, dont les eaux se jettent dans la Salouen. A cette hauteur le bassin du Mékong est fort étroit, et nous calculons que nous pourrions aller de celui de la Salouen à celui du Fleuve Rouge en huit jours, en franchissant pendant le trajet tout le bassin du Mékong.
Entre Je 18 avril et le 2 mai nous avons rencontré des populations Lochais se rapprochant beaucoup des Lolos, et de vrais Lolos. Un retard de deux jours, motivé par un vol de bagages au préjudice de M. Roux, nous permet de recueillir d’intéressants renseignements sur ces gens et d’assister à des danses très curieuses.
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Pendant ce temps, grâce à la promesse d’une forte récompense, les bagages sont retrouvés.
Du 2 au 6 mai nous restons dans la plaine de Mienning. Nous devons à la mauvaise volonté de nos hommes qui, contre nos intentions, avaient voulu prendre la grande route de Yun-tchéou, de perdre deux jours. Nous sommes contraints de les faire retourner sur leurs pas. Cette conduite ne porte pas de chance à leur chef. Le 6 mai nous sommes obligés de le laisser percé d’un coup de couteau d’un mafou, qui a exercé sur lui une vengeance, couvée depuis Muong-lé, c’est-à-dire depuis un mois et demi. Tous deux avaient des torts égaux. Il serait trop long de raconter ici par le menu cette histoire qui met à vif un des côtés les plus vils du caractère chinois. Le n mai, c’est de notre interprète qu’il faut nous séparer. Orgueilleux jusqu’au bout des doigts et pensant être indispensable, François (c’est ainsi qu’on l’appelle) se croit toute insolence permise. Deux giffles vigoureusement appliquées de la main de M. Briffaut viennent lui rappeler fort à propos que ce n’est pas impunément qu’on répond à un Français par « le mot de Cambronne ». L’insolence n’est d’ailleurs pas le seul grief que nous ayons contre François. Deux fois il a cherché à exciter nos hommes contre nous. Ce n’est donc pas seulement un vaniteux, c’est un homme qui, en pays sauvage, pourrait devenir dangereux. Nous éprouvons un vrai soulagement à en être débarrassés. Son absence ne nous empêchera pas de continuer notre voyage. En vain a-t-il poussé nos majous à nous