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abandonner, ses conseils n’ont pas abouti. Et c’est lui qui est le « dindon de la farce » qu’il croyait nous jouer. Nous voilà donc sans interprète ; il ne nous reste qu’à apprendre le chinois. Pour les besoins de la route nous nous en tirons déjà ; quant aux renseignements, avec de la persévérance et de la volonté, nous arriverons bien à les obtenir. Nous trouverons une aide dans certains de nos hommes qui commencent à comprendre l’objet de nos recherches.
i4 mai, Yun-tchéou ; 17 mai, Ghunning-fou ; le pays est entièrement chinois et plus peuplé ; on sent qu’on approche des grands centres. La route étant connue, nous marchons plus vite.
Le 20 mai, nous revoyons le Mékong pour la sixième fois et le traversons sur un pont de chaînes. La journée du 21 est marquée par un incident qui eût pu tourner très mal : mon fidèle Sao tombe de son mulet et roule pendant une vingtaine de mètres sur une pente très raide : un arbuste le retient. Il n’a, par miracle, absolument rien ; quelques mètres plus loin, il se fût infailliblement tué. Le 22 mai, nous passons sur un radeau de bambous, un gros affluent du Mékong, la rivière Yang-pi, roulant lentement des eaux rouges, sur une largeur d’une centaine de mètres.
Le 25 et le 26 la route traverse la longue et belle plaine de Meng-hua-ting, et c’est dans l’après-midi du second jour qu’une montée, nous menant à l’altitude de 2 600 mètres, découvre à nos pieds le lac célèbre Er-hai. Dans la soirée nous atteignons Ta-lifou où nous recevons du Père Leguilcher l’accueil et
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l'hospitalité auxquels m’ont accoutume tous mes compatriotes au loin.
La première partie de notre voyage est terminée et le but que nous nous proposions est pleinement atteint. Sur i 700 kilomètres parcourus et relevés nous avons eu la chance d’en faire 1 290 entièrement nouveaux. Entre Man-Hao et Ssemao nous avons visité une région à travers laquelle deux Anglais, voyageurs remarquables, ont déclaré qu’on ne pouvait passer. M. Colquhoun n’a pu aller de Man-Hao à Yuen-Kiang, malgré tout l'argent promis à Mong-tsé; etM. Bourne, dans son rapport1, écrit de Ssemao : « Une course directe nous aurait menés droit dans l’est à Mong-tsé, juste au-dessus de Laokay. Malheureusement là s’étend un large espace de contrée, à travers lequel il ri y a pas de route et sur lequel presque rien n’est connu... »
Dans ce trajet nous avons suivi la route que prennent, pendant la bonne saison, les caravanes de thé et de coton, revenant des jardins de thé de Mong-Kai et même des frontières de Birmanie. J’ai donc pu recueillir des renseignements importants sur les voies qui sont ouvertes vers la Chine à nos possessions d’ Indo-Chine, et sur les produits qu’elles trouveraient profit à exporter. Je dirai tout de suite que le premier, à mon avis, celui qui lui assurera les plus grands bénéfices, c’est le coton.
Nous avons vécu au milieu de populations non
1. Report by F. S. A. Bourne of a journey in South- Western China , p. 20. Londres, 1888.
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chinoises encore mal connues, et sur lesquelles je crois avoir des documents nouveaux.
De précédents voyageurs présentaient la vallée du Mékong comme malsaine et dangereuse. Ils ajoutaient qu’il serait fort difficile d’y entraîner aucun homme d’une autre partie du Yunnan. Nos mafous, je le déclare, n’ont pas fait de résistance pour nous y suivre. Rejoignant sur la rive droite du fleuve la route qui part de Xien-Hong et passe par Mang-Ouan, nous avons pu ainsi déterminer une grande voie suivie et pourtant encore inconnue, qui du nord au sud conduit du Laos à Ta-li-fou. Enfin, relevant six points du Mékong, nous avons pu déterminer le cours du fleuve sur près de 600 kilomètres, entre la zone frontière du Laos et le nord de Chunning; les renseignements que nous avons obtenus, joints aux notes prises de visu, nous ont permis d’établir tous les points où on franchit le fleuve depuis Xien-Hong jusqu’à la route de Chunning-fou à Meng-hua-ting.
Pour achever l’œuvre à laquelle nous nous sommes attachés il nous reste, nous le savons, beaucoup à faire; après avoir pris connaissance des nouvelles des nôtres, dont nous étions privés depuis trois mois, après nous être séparés et avoir assuré l’expédition des collections réunies jusqu’à ce jour, mous nous remettrons à la besogne. Nous nous dirigerons vers le nordouest, puis le nord, puis... où nos moyens et les circonstances nous permettront d’aller. Je crois que, dans les voyages comme dans les guerres, la réussite dépend, suivant l’expression de Napoléon Ier, de deux
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concours : le concours humain et le concours divin. Du premier nous sommes assurés, car tous trois nous avons la même volonté de réussir. Du second, je ne pourrai en parler que notre voyage terminé. Je m’arrête donc ; aussi bien en voilà assez long pour raconter une simple exploration de trois mois. Je mets à la suite de ma lettre le tableau des résultats géographiques et ethnographiques obtenus et des collections rapportées.
RÉSULTATS DU VOYAGE DE MONG-TSÉ A TA-LI-FOU (27 FÉVRIER-26 MAI 189a)
( 1 700 kilomètres relevés, dont 1 2?0 nouveaux.
Géographie . < 30 latitudes.
( 4 longitudes.
Magnétisme . 1 12 déclinaisons.
Ethnographie
/ Costume et ornements de femme poula.
Broderies lololes.
Boucles d’oreilles lintindjou.
Costume de femme lolote.
. Une pipe en argent, hatou.
et instruments. \ Un costume hou-ni.
1 Étoffes païs.
I Costume de femme païs.
[ Un instrument de musique lochaï.
\ Un sac à tabac lolo.
/ 22 manuscrits lolos, provenant de i six localités différentes ; deux sont / \ en partie traduits en chinois.
. \ Manuscrits . < Liste de 100 mots français écrits en
. ) lolo.
! I Manuscrit religieux païs.
J \ 3 manuscrits païs modernes.
1 poula.
3 hou-nis.
6 lolos.
2 lintindjous.
2 païs.
1 pou-ma.
1 hatou.
2 lochaï.
Vocabulaires 1 (d’environ 70 mots chacun). ]
Costumes]
1 . Je me suis attaché, pour chaque race ou tribu indigène, à prendre plusieurs vocabulaires en diverses localités, afin de pouvoir corriger les unspar les autres.
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Commerce .
Histoire naturelle .
Photographies.....
Échantillons européens et indigènes de Mong-tsé.
— — Muong-lé.
— — Ssemao.
— — Mienning.
— — Ta-li-fou.
Diverses qualités de thé vendues à Ssemao.
(Mammifères : 22 peaux comprenant 1 2 espèces.
Oiseaux : 165 peaux comprenant 98 espèces.
Poissons : il dont 6 espèces.
Chélonien : 1.
Ophidiens : 2.
Botanique . 1 119 espèces de plantes.
Géologie . 1 29 roches.
I 276 expositions (9 X 12).
( 204 instantanées photo-jumelles.
DU YUNNAN A L’ASSAM
DU YUNNAN A L’ASSAM
Sur le Brahmapoutre, 3i décembre 1895.
C’est à Dibrugarh qu’en même temps que j’ai retrouvé la civilisation avec ses avantages, — bateaux à vapeur, chemins de fer, — j’ai reçu toutes les lettres qui m’avaient été écrites depuis sept mois, dont la vôtre, longue et aimable. Elle m’a fait grand plaisir. Vous ne pouvez vous figurer la joie qu’après une si longue absence on éprouve à retrouver des témoignages d’amitié, à voir que, pendant qu’on travaillait en pays sauvage, loin de tout, quelques amis pensaient encore à vous.
Je vais tâcher de vous résumer notre voyage depuis ma dernière lettre de Ta-li-fou, brièvement, cette lettre ne devant, je pense, devancer mon retour que d’une vingtaine de jours.
Donc, ainsi que je vous l’ai écrit, vers le milieu de
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juin nous quittions Ta-li-fou, notre objectif était de continuer l’exploration du Mékong.
Durant notre séjour à Ta-li, nous avons pu transformer notre caravane : nous avons un excellent chef muletier, homme sérieux, de la bouche duquel nous ne devons entendre, par la suite, aucun juron, aucune plainte (chose rare en Chine). Notre interprète est un chrétien de vingt-huit ans, un Chinois avec lequel nous nous entretenons en latin. Dire qu’à nous entendre Cicéron n’eût pas eu les oreilles écorchées, serait une prétention absurde. Mais, latin de cuisine ou non, nous nous comprenons, c’est le principal. Joseph — c’est le nom de l’interprète — est un homme dévoué, des services duquel nous avons constamment eu à nous louer. Quelques mafous complètent la troupe. Nos deux Annamites continuent à nous suivre.
Nous piquons dans l’ouest; deux cols, dont l’un de plus de trois mille mètres, mais d’accès facile, ayant été franchis, nous arrivons à Yun-longcheou. De là nous atteignons Fei-long-kiao où le Mékong est traversé sur un beau pont, le dernier dans le nord jusqu’à Tsiamdo.
A Fei-long-kiao on nous dit qu’il n’y a de route que sur la rive gauche ; que la rive droite est impossible à suivre pour des mulets et qu’elle est d’ailleurs habitée par des populations sauvages et indépendantes.
Voilà qui est tentant. On parle d’une amorce de route conduisant à Lao, un village à trois jours de Fei-long-kiao sur la rive droite. Allons jusqu’à Lao ;
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ce sera autant de gagné, et nous verrons bien si nous pouvons continuer.
De nouveau en route, nous marchons d’approche en approche , avançant grâce à des renseignements plus ou moins exacts jusqu’à la vallée de la Salouen. Avant d’atteindre cette vallée, nous sommes déjà obligés de nous livrer à ces travaux qui, jusqu’à Tsékou, vont rendre notre marche très lente. Nos hommes doivent se transformer en cantonniers. Chaque jour, il faut décharger les bagages et travailler à la route, trop heureux quand cette opération ne se renouvelle pas plus de deux fois par jour. Le chef muletier en avant, le pic à la main, dirige les travaux. La besogne est très pénible, et, de notre ancienne troupe, nous n’eussions jamais été en mesure d’attendre les efforts que celle-ci nous donne. La route réparée ou faite, on amène les mulets. Pour comble de malheur, nous avons une période de pluie, le terrain est glissant, les animaux tiennent mal ; ils tombent souvent. Je me souviens, entre autres, d’une journée où, au même endroit, nous avons vu successivement dégringoler d’une trentaine de mètres cinq mulets avec leurs charges. Il a fallu que tout le monde vînt travailler à relever les bâts, à les raccommoder, à les remonter, puis à amener les animaux, qu’après ces chutes formidables nous trouvions tranquillement broutant au fond du ravin, comme s’ils étaient faits de caoutchouc. Tout ce travail s’accomplissait par une pluie battante. Encore quelques heures de marche pour gagner la chaumière où nous devions passer la
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nuit, chacun obligé de relever sans cesse des charges qui tombaient, la caravane séparée en plusieurs tronçons, une partie se trompant de route. Je plaignais nos hommes. Franchement , c’était trop de malchance. Il y avait de quoi (pardonnez-moi le mot vulgaire qui rend bien la chose) « enrager » . Au premier village, après ces journées si dures, quelques hommes nous ont quittés ; nous avons pu les remplacer par des gens du pays.
Le manque de renseignements précis nous fait mettre une quinzaine de jours à gagner, sur la rive droite du Mékong, un point qui n’est en réalité qu’à deux jours au nord de Fei-long-kiao. Mais en prenant le chemin des écoliers, nous avons pu aller jusqu’à la rive gauche de la Salouen, et la remonter pendant plusieurs jours. Dans celte vallée nous avons trouvé des Lissous, au point où nous étions encore soumis à la Chine. Comme je vous le dirai plus loin, par la suite nous n’avons pas eu à regretter d’avoir fait ce détour.
Le 9 juillet, de nouveau sur la rive droite du Mékong; nous le remontons jusqu’au n août à Into. Je ne puis dire que la route soit praticable aux mulets. Nous avons passé, et c’est tout. Mais, en dehors des travaux quotidiens de remblayage ou d’élargissement de la route, au cours de la marche, nous devons certains jours nous arrêter complètement, tandis qu’une partie de nos hommes établissent un sentier au milieu d’éboulis qui vont plonger jusque dans le fleuve. Les mulets sont de bons montagnards et ils n’ont pas le vertige , sans quoi nous étions menacés
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de n’en pas conserver un seul. Un de nos animaux tombe dans le fleuve. Les hommes ont la chance de pouvoir arrêter sa charge (deux de nos malles) avant qu’elle n’atteigne l’eau. Quant à l’animal lui-même, emporté par le courant, il traverse le fleuve et aborde plus bas sur la rive gauche. Des villageois peuvent le chasser et nous le renvoyer par la même voie.
Durant cette partie du voyage sur la rive droite du Mékong, nous traversons des populations fort intéressantes, Lamajens et Lissous. N’avançant que lentement et couchant presque chaque nuit dans un de leurs villages, nous sommes à même de les voir de fort près, d’assister à leurs danses et de recueillir des renseignements intéressants sur leurs mœurs. Ces populations ne font pas de difficultés à notre passage; elles semblent plutôt nous craindre. Un soir, nous avons pu nous attendre à une attaque. Etani arrivés tard auprès d’un village lissou, nous campons au dehors. Un de nos hommes, Lissou lui-même, vient nous dire qu’on a allumé de grands feux dans la montagne, qu’il a entendu sonner la corne du ralliement et que dans le village on tient des propos malveillants. « Sûrement, disait-on, nous venions dans un but hostile ; mieux vaut, pour les villageois, nous massacrer que de se laisser attaquer le lendemain. » Le chef du village étant venu au camp, je lui fais dire que nous sommes des amis, que nous payerons les vivres qu’il vendra, mais que si l’on nous attaque nous sommes armés et saurons répondre. Je fais sortir les fusils, et recommande aux hommes de veiller, recommandation d’ail
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leurs bien inutile. Chacun promet bien de veiller à tour de rôle; mais, après la fatigue de journées très dures, le sommeil est plus fort que la crainte, et tout le monde s’endort profondément. Les habitants ont heureusement réfléchi et nous n’avons pas maille à partir avec eux.
Lissous et Lamajens du bord du Mékong sont très craintifs. Les pauvres gens sont continuellement victimes des incursions des Lissous indépendants de la Salouen, brigands dangereux. Presque dans chaque village on nous parle d’une troupe venue de l’autre côté de la montagne, deux jours, trois jours, auparavant, enlever le bétail ou même quelques hommes qui, s’ils ne sont pas rachetés par leurs frères, seront réduits en esclavage. Je demande aux villageois pourquoi ils ne rendent pas la pareille à leurs ennemis, et ne vont pas, à leur tour, « pirater » chez eux : « Ils sont plus forts, et mieux armés que nous. » A cette réponse rien à dire.
Notre passage est généralement bien vu. Il portera bonheur aux villages que nous avons traversés, et le soir les bardes lissous, s’accompagnant d’une petite guitare, diront dans leurs improvisations toutes les prospérités qui s’accumuleront sur leur pays, après le passage des grands hommes venus de si loin. Pauvres gens ! Ils trouvent encore le moyen de chanter et rire dans leur malheur.
Durant cette partie du voyage, nous n’avons personnellement qu’un malheur à déplorer. Une nuit, sont volées près du camp, deux valises de mon com-
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pagnon, M. Roux. Il n’y a heureusement rien de perdu, quant aux cartes déjà faites, les calques ayant été, par précaution, pris chaque jour. Mais les instruments, hypsomètre, théodolite, sur lesquels M. Roux comptait pour continuer ses observations, sont perdus. Désormais il ne pourra plus faire de relevé qu’à la boussole. Deux jours d’arrêt, et les promesses de fortes récompenses ne font rien retrouver ; il faut se résigner à partir et à rester volé.
A Into nous sommes en face de Hsiao-ouïsi où se trouve un missionnaire français, le père Tintet, que j’avais déjà eu le plaisir de rencontrer au Setchouen, lors de mon dernier voyage avec M. Bonvalot. Il m’apprend que nous ne pourrons pas aller jusqu’à Tsékou avec les animaux, on arrive avant cette localité à des rochers à pic ; que nous ne pourrions faire contourner à la caravane, même en pratiquant des travaux auquels nous sommes accoutumés. Deux jours audessus d’Into nous sommes donc obligés de traverser le Mékong, passage dangereux sur des petites pirogues lancées au milieu de rapides. On s’en tire pourtant sans accident.
Le 19 août nous repassons le Mékong par un pont de cordes sur lequel hommes et animaux glissent tour à tour, attachés à une petite sellette de bois et on arrive à Tsékou.
Tsékou, station de la mission du Thibet, est habité par deux missionnaires dont nous recevons le meilleur accueil possible. Bien que sous la juridiction du Yunnan nous sommes en pays de langue thibétaine. Quelques
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jours auparavant nous avons terminé l’exploration du Mékong en Chine. Au delà de ce point, son cours a été relevé par MM. Cooper, Gill et Mesny, le comte Szécheny, le Pandit A-K, et les missionnaires jusqu’à Tsiamdo. Au nord ^le ce point, M. Bonvalot et moi. et M. Rockhill l’avons traversé. Pour que le cours soit entièrement connu, il ne resterait plus qu’à en relever une partie à travers le Dégué jusqu’aux sources. Nous avons donc terminé notre mission proprement dite et atteint le but que nous nous étions proposé. Il s’agit de rentrer.
Notre séjour à Tsékou est prolongé plus que nous ne l’avions pensé par l’état de ma santé. Pris de fièvres accompagnées d’asthme et de névralgies, je profite de la bonne hospitalité de nos compatriotes pour me reposer complètement. Durant ce séjour, mon compagnon, M. Roux, pousse à trois jours dans le nord jusqu’à Atentsé, afin de prendre, pour la fin du voyage, un point de départ fixé astronomiquement. Durant les loisirs que me laisse ma convalescence, avec l’aide des missionnaires, je puis recueillir de nombreux renseignements sur les Thibétains, les Lissous et les Mossos de cette région. Je puis acquérir de ces derniers des cahiers de prières de sorciers, écrits avec des hiéroglyphes et les faire traduire devant moi, ce qui, je crois, n’avait pas encore été fait. Je pense qu’ils intéresseront l’École des Langues orientales.
Différentes considérations parmi lesquelles entrent en ligne l’état de notre santé (voilà un an que nous sommes partis), l’insuffisance des éléments qui compo-
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sent notre troupe, et le danger que nous ferions courir aux missionnaires dont la situation est très précaire, si nous engagions de leurs hommes pour le Thibet, nous fait renoncer à aborder la province du Tsarong.
Notre objectif sera les Indes que nous essayerons de gagner par la route la plus directe, la plus courte possible. Nous tâcherons de trouver notre voie le plus près possible du Dzayul, afin de chercher à résoudre d’une manière définitive le problème de la Salouen et de l'Irraouaddy en coupant les hautes branches de celui-ci près de leur source.
C’est avec ces projets que le 10 septembre nous quittons Tsékou. Nous avons renvoyé le plus grand nombre de nos mulets avec tous nos muletiers chinois, nos collections, tout ce qui ne nous est pas absolument nécessaire, à Ta-li-fou (par la grande route Ouïsi Li-kiang). Nous n’avons gardé que l’indispensable et une quinzaine de mulets. Outre notre interprète Joseph, deux Chinois et les Annamites, notre troupe comprend vingt-six hommes de Tsékou ou des environs. Ce sont des gens vêtus à la thibétaine, parlant entre eux thibétain ; mais la plupart étant métis de différentes races qu’on trouve autour de T sékou , sont polyglottes . Presque tous parlent le chinois ; quelques-uns le mosso, le loutsé, et le lissou.Le plus grand nombre est chrétien. Ces hommes serviront à la fois de porteurs et de mafous. Ils s’engagent à nous suivre où nous voudrons, aussi longtemps que nous voudrons. Nous, de notre côté, nous nous engageons à les rapatrier par la voie qui nous paraîtra la plus facile et la moins dangereuse.
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En emmenant quelques mulets, notre intention est de nous en servir aussi longtemps que la route le permettra et de les renvoyer ou, s’il faut, de les abandonner.
Sur le pays dans lequel nous allons nous engager nous avons fort peu de renseignements. On nous dit qu’au delà de la Salouen coule un grand fleuve appelé Kiou-Kiang, que les routes sont très mauvaises, que les habitants sont des sauvages dont certains vivent sur des arbres.
Cette absence de renseignements, ce mystère dont la contrée qui sépare la Chine des Indes est entourée, excitent notre curiosité et augmentent notre désir d’y pénétrer et de la traverser.
Du io au 19 septembre, nous passons de la vallée Mékong dans celle de la Salouen. Le col est élevé (3 3oo m.). Un grand picqui le domine reçoit de nous le nom de « Francis-Garnier ». Durant ce trajet, nous supportons presque continuellement de la pluie. Les animaux sont fatigués. Il faut déjà faire presque toute la route à pied. Nous sommes encore en pays relativement connu. Des missionnaires sont venus dans ces parages sur les bords de la Salouen.
Nous nous trouvons au milieu de populations loutsés qui nous accueillent bien. Le passage de la rivière se fait facilement sur de petites pirogues. Nous sommes entre la lamaserie de Tchamoutong, qui nous envoie des présents, et Tasou où fut jadis le Père Dubernard. Une chaîne avec un col de 3 600 mètres se dresse entre la Salouen et un affluent de droite de celle-ci. Ce
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serait, pour nous, un trop long détour de l’aller chercher à son embouchure. Il faut passer la montagne. Au pied de cette montée, nous sommes forcés de renvoyer les mulets, que nous expédions à Tsékou, sous la garde de deux hommes. Nous renvoyons en même temps quelques menus bagages que nous ne jugeons pas strictement indispensables.
Nous voilà désormais tous à pied jusqu’à la fin de décembre, c’est-à-dirè durant trois mois. Pour plus d’intelligence, je diviserai notre voyage depuis le moment où nous avons quitté nos mulets jusqu’à notre arrivée aux Indes, en trois parties.
i° Du 22 septembre au 18 novembre, depuis la vallée de la Salouen même jusqu’à l’arrivée à la plaine de Kampti.
2° Du 18 au 25 novembre, séjour à Kampti et traversée de la plaine.
3° Du 25 novembre au 16 décembre, depuis Kampti jusqu’au premier grand village d’Assam.
i° Le pays que nous traversons depuis l’abandon des mulets jusqu’à la plaine de Kampti, bien qu’il soit très accidenté, est uniformément le même dans son aspect général. Ce ne sont que montagnes escarpées, cachant leurs pentes raides sous des forêts ; à leur pied de gros torrents, de petits fleuves aux eaux claires, glacées. Des routes, à proprement dire, il n’y en a pas. On escalade les côtes à quatre pattes en s’aidant autant des pieds que des mains, en s’accrochant tant bien que mal aux racines lorsqu’on en