‹ L'âme du voyageurChapitre 31 sur 41 · DU Y U N N A N A L ASSAM · texte numérisé non relu

DU Y U N N A N A L ASSAM

trouve; on passe les rochers en cherchant un point d’appui sur les moindres anfractuosités ; lorsque la roche est trop haute, les rares passants ont dressé contre elle un tronc d’arbre, marqué d’encoches ; c’est l’échelle sur laquelle il faut se hisser. Les torrents sont traversés à l’aide de ponts en rotin auxquels on se suspend dans une sorte de cerceau ; on s’aide avec les pieds ou les mains ; ou bien on jette sur le cours d’eau un bambou, sur lequel il faut garder l’équilibre. Quand les eaux ne sont pas trop profondes, on passe à gué.

Certains torrents sont utilisés comme voies de communication; durant deux ou trois jours on les suit, sautant de pierre en pierre, glissant, arrivant à tenir avec difficulté, tombant sans cesse. Dans cette marche, on n’est jamais sec; lorsqu’on a eu le bonheur de ne pas tomber de tout son long dans l’eau, la pluie se charge de mouiller la partie des vêtements que n’aurait pas atteinte l’eau du torrent.

Les villages sont rares. Les plus rapprochés sont à trois jours les uns des autres. Chaque village ne comprend qu’une dizaine de cases disséminées en diverses parties de la montagne. Les habitants sont des sauvages à peu près nus, sauf un petit pagne. Nous avons la chance de trouver en eux de braves gens. Quelquesuns parlent le lissou que nos hommes comprennent, et ayant eu un appui des chefs pour trouver dans la vallée de la Salouen quelques porteurs supplémentaires que nous avons bien payés, et qui se sont montrés contents, nous pouvons en changer de village en village.

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Les anciens persuadent les nouveaux. On nous fait une bonne réputation et nous en profitons.

La grande difficulté pour nous est dans la question du ravitaillement. C’est une quarantaine d’hommes qu’il faut nourrir dans des pays bien pauvres. Nous n’avons souvent que le juste nécessaire pour atteindre le prochain village. Ce souci de l’alimentation nous donne de grands tracas, et nous met parfois en situation très périlleuse.

Étant ainsi partis d’un petit village où nous avions eu grand’peine à nous procurer pour trois jours de riz, avec la certitude de ne pouvoir rien trouver durant trois jours, même en faisant les étapes les plus longues possibles, nous arrivons un soir au bord d’un torrent qui se jette dans un fleuve dont nous suivons la rive droite. Un pont de corde est sur le torrent, mais les eaux sont si hautes qu’on ne peut essayer de le passer ; on risquerait d’avoir la moitié du corps dans l’eau et d’être entraîné par le courant. Les indigènes nous disent qu’ils passent ordinairement en radeau. Mais maintenant personne ne veut essayer le passage; il est trop dangereux. Quand les eaux montent, nous dit-on. on ne passe pas, on reste chez soi. Que faire? Il ne faut pas songer retourner en arrière, on trouverait difficilement des vivres. D’ailleurs, l’idée de reculer ne nous séduit guère. Traverser le fleuve, on ne peut y songer. Remonter le torrent serait fort difficile ; il n’y a pas de sentier. Et puis nous n’avons que trois jours de vivres; il n’y a pas de temps à perdre. On attendra jusqu’au lendemain matin. Nous établissons notre tente

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sur un amas de galets, les hommes sont autour de nous. Au bout d’une heure nous nous apercevons que les eaux continuent à monter et menacent de nous envahir. Il n’est que temps de décamper. La nuit est noire et la pluie battante ; on plie bagage et on se réfugie sous un grand rocher clans le bois. Le cuisinier chinois, qui ne se plaint pourtant que bien rarement, sanglote. Vous pensez quelle nuit nous passons tous, serrés les uns contre les autres, sous le rocher, et, sans paraître inquiets, à quel genre de réflexions chacun peut se laisser aller.

La pluie continue. Ce n’est pas pour arranger nos affaires. Au petit jour, je songe à peine à aller voir l’état du torrent, convaincu qu’il n’a pu que grossir ; tandis que philosophiquement on allume le feu, un de nos hommes me crie : « Les eaux ont baissé. » Je n’en puis croire mes yeux. C’est pourtant vrai. Par un phénomène que nous avons eu l’occasion de constater par la suite, le niveau du torrent suit un mouvement régulier avec le jour: bas dans la matinée, il augmente le soir. La pluie a cessé. Nous sommes sauvés. On franchit le pont de corde. On ne peut se figurer la joie que nous éprouvons lorsque nous sommes sur la rive droite. Nous sommes sortis d'une bien grande difficulté, dont je n’aurais pu arriver à trouver la solution si les eaux étaient restées dans le même état que la veille.

Durant cette partie du voyage nous avons parcouru de l’est à l’ouest une partie du bassin de l’Irraouaddy. Nous avons traversé et suivi pendant quelques jours Tune des deux branches qui forment le fleuve. Les

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