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cols que nous avons franchis ont été nombreux. Le plus élevé atteint 3 600 mètres.
2° (i8-25 novembre). Depuis quelque temps les indigènes nous parlent d’une grande plaine qu’ils appellent Apon, puis Mouan. Ils la décrivent comme un vrai paradis où l’on trouve toutes les ressources possibles ; de nombreux villages habités par des gens à dents noires, portant turban. Chacun dans notre troupe a hâte d’arriver à cette terre promise. On est séduit par l’idée de marcher en terrain plat, de trouver du sel (pendant dix jours nous sommes privés de sel et de graisse, ne mangeant plus que du riz cuit à l’eau, sans assaisonnement). Continuant toujours notre route vers l’ouest, nous atteignons, le 18 novembre, cette plaine, qui forme le fond de la vallée de la branche occidentale de l’Irraouaddy, le Namkiou. Nous avons la surprise de trouver dans le pays de Kampti (ainsi se nomme cette plaine), des Thaïs parlant la langue de leurs frères des bords du Mékong, se servant d’une écriture à très peu de chose près semblable à celle qu’on retrouve depuis la rivière de Canton, depuis le milieu du Yunnan chez les Païs, jusqu’à l’embouchure de la Ménam.
Nous nous sentons ici en pays connu. Plusieurs Anglais sont venus d’Assam jusqu’à Kampti. Trouvant une race plus instruite, plus civilisée, pénétrant dans une contrée qui a déjà vu des voyageurs européens, nous espérons avoir plus de facilités pour la suite de notre voyage. Nous nous trompions. C’est à partir de
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Kampti que nous rencontrons les obstacles les plus difficiles de notre exploration.
Les premiers ennuis viennent des habitants mêmes. On ne nous repousse pas ouvertement ; mais avant de rien nous vendre, avant de nous laisser passer, avant de nous donner des renseignements sur la route, on exige de nous de l’argent, des fusils. Depuis les hommes du peuple jusqu’aux chefs, tout le monde cherche à nous rançonner ; on n’est jamais content, il faut donner toujours davantage. Durant le peu de jours que nous restons à Kampti, nous passons notre temps à discuter avec les autorités locales. Les parents du roi se montrent d’une rapacité qui nous écœure. On en vient après avoir reçu des cadeaux d’une valeur très élevée, à nous mendier quelques roupies. Le fils du roi va jusqu’à me demander mes bottes, et celui qui s’humilie ainsi se fait gloire d’avoir été à Calcutta. Malheureusement tout en conservant un langage ferme, nous sommes bien obligés d’en passer par une partie des exigences des gens de Kampti sans l’aide desquels il ne nous sera pas possible de continuer. Ajoutez à cela que les conversations ne sont pas faciles. Voici comment nous nous y prenons pour nous faire comprendre : nous parlons latin à Joseph ; celui-ci parle chinois à un de nos Thibétains, Siranséli, ancien chercheur d’or; Siranséli, transmet ce qui lui est dit en lissou à un des porteurs indigènes de la montagne ; le porteur parle sa propre langue à un Thaï qui la comprend, et qui répète ce qu’on lui dit aux chefs, de Kampti. Ceux-ci, d’ail-
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leurs, semblent trouver toute naturelle leur manière de faire ; tout en demandant continuellement, ils nous adressent les plus gracieux sourires et vont jusqu’à plaisanter.
3° (25 novembre- 16 décembre). Ayant fini par nous mettre d’accord avec les chefs de Kampti, nous nous préparons à partir pour l’Assam. Trois routes y mènent : une dans le sud, ne franchissant pas de hautes montagnes, mais assez longue et déjà suivie par les Anglais ; une dans le nord, allant rejoindre la frontière du Dzayul et traversant pendant plusieurs jours le dangereux pays des Mishmis ; une troisième à l’ouest, entre les deux frontières, escaladant de nombreuses montagnes, mais offrant l’avantage d’ètre la plus courte et de n’avoir été suivie par aucun Européen. C’est donc pour celle-ci que nous nous décidons.
Le 24 novembre nous quittons Kampti pour franchir le massif qui sépare le bassin de l’Irraouaddy de de celui du Brahmapoutre. Cette dernière partie du voyage est la plus dangereuse et la plus pénible. Aux difficultés de la route même qui nous rappellent celles que nous avons déjà connues, telles que torrents à suivre ou à traverser, cinq montagnes successives à franchir, marche sur des rochers, équilibre à garder sur des ponts de bambous, vient s’ajouter une série d’obstacles d’un autre genre. Chaque jour quelque circonstance imprévue arrête ou du moins retarde notre marche. Nous ne sommes pas habitués à tant de malchance. Il semble que la mauvaise fortune se
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soit attachée à nos pas, et fasse systématiquement échouer tous nos plans les uns après les autres. D’abord nous avons été trompés à Kampti, je ne crois pas malintentionnellement, mais pour nous le résultat est le même. On nous a dit que jusqu’au premier village d’Assam, il ne faut que dix jours de marche. Heureusement j’ai fait prendre treize jours de vivres, et aussi par les habitants je puis en faire racheter pour trois jours à un petit village de Kammys (nom des montagnards), le dernier que nous trouverons jusqu’à la plaine d’Assam. Pour nous engager dans la traversée d’un véritable désert de forêts pendant i4o kilomètres au milieu de montagnes, seize jours de vivres c’est peu. Mais il nous est impossible d’en prendre davantage ; au départ cinq, et le lendemain trois des porteurs indigènes que nous avions engagés, se sont enfuis, effrayés par la longueur de la route à faire, et c’est avec grand’peine que nous sommes arrivés à réunir et à conserver les autres. Nous avons un guide de Kampti, brave garçon qui nous aidera de son mieux.
La maladie qui avait jusqu’alors épargné notre troupe vient se mettre sur nos hommes. Dans les nuits brumeuses de Kampti ils ont pris des germes de fièvre, et les voilà tous fatigués, anémiés, harassés, se plaignant de maux de tête ou de maux d’estomac, alors qu’il faudrait le plus de force et de santé. On jette encore quelques menus objets ; on arrive à diminuer un peu les charges, et nos hommes se traitant comme des frères, les plus forts augmentent leur
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fardeau pour alléger les malades. On continue à avancer.
Au bout de quelques jours c’est sur mes compagnons mêmes que la fièvre vient s’abattre. M. Roux est pris d’un fort accès et M. Briffaud est bientôt atteint à son tour. Vous pouvez vous imaginer les émotions par lesquelles j’ai passé, les angoisses auxquelles j’ai été en proie durant ce trajet. Ayant comme chef, et comme parfaitement valide, toutes les responsabilités, voyant autour de moi les malheurs venir les uns après les autres, m’attendant chaque jour à quelque catastrophe et ne pouvant rien, j’ai certes souffert tout autant au moral que le plus malade au physique, et en entreprenant ce récit, j’ai encore le cœur tout serré à la pensée du désastre épouvantable dont notre troupe a été sur le point de devenir victime.
Lorsque mes compagnons tombent malades, nous avons déjà avancé de huit jours ; nous sommes presque à moitié route. On ne peut, dans l’état où sont nos hommes, retourner en arrière. Un mois d’arrêt dans un pays malsain ne les remettrait peut-être pas. On ne peut envoyer chercher des approvisionnements et manger sur place ceux qu’on a, avec le risque de ne pas en recevoir de nouveaux. Il n’y a qu’à avancer. Je divise la colonne en deux. Les moins forts vont continuer tout de suite avec les indigènes et le guide. Ils nous marqueront la route et s’ils arrivent avant nous à un village, ils enverront immédiatement des vivres. Nous^mêmes* avec les plus valides, attendrons un jour
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pour permettre à nos compagnons de se reposer. C’est tout ce qu’on peut faire ; encore est-ce risqué.
Au bout d’un jour M. Roux ne se sent pas la force de partir. Il me prie de m’en aller avec la seconde colonne, et m’écrit un papier certifiant que c’est lui qui me prie instamment de partir. Je le laisse avec deux hommes et douze jours de vivres. Quoiqu’il m’en coûte de laisser ainsi dans la montagne, peut-être à huit jours de tout ravitaillement possible, un compagnon malade, je comprends que mon devoir est de me mettre en route. En restant je ne ferais qu’augmenter d’un membre la troupe qui consomme sur place, et je puis être bien plus utile en allant aussi vite que possible en avant, et en m’occupant du ravitaillement. M. Briffaud malgré sa faiblesse vient avec moi.
Au bout de deux jours nous passons à trois milles mètres, par un peu de neige, le col qui nous conduit aux Indes. La joie d’avoir atteint le but de notre voyage est bien effacée pour moi par les soucis qui me tourmentent continuellement. Au bas du col nous trouvons deux hommes de la première colonne, restés à la recherche d’un vieillard qui, souffrant, n’avançant que difficilement, s’est perdu dans la nuit. Hélas ! on ne l’a pas retrouvé. Les tigres sont nombreux. Il est perdu, le pauvre vieux.
A la nuit, sur une terrasse au milieu des rhododendrons, au milieu desquels nous sommes campés, nos hommes se réunissent en cercle, et s’étant tournés vers Tsékou, s’agenouillent pour réciter pendant près d’une heure de longues litanies. Ils prient pour leur
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aîné qu’ils ne reverront plus. Des rafales de vent d’ouest font frissonner la cime des arbres, tandis que quelques bûches demi-consumées éclairent mal cette scène lugubre. De ma vie je n’ai vu de spectacle aussi saisissant et aussi profondément triste.
Pendant les jours qui suivent c’est une marche forcée, à longues étapes. Chacun cherche tout ce qu’il peut donner de forces. On comprend qu’il faut avancer coûte que coûte. On fuit devant la mort.
Nos vivres baissent ; on est pourtant à la ration. Les hommes ne font que deux repas par jour : trois écuellées de riz largement étendu d’eau.
Nous n’avons qu’une demi-journée de retard sur la première colonne que nous savons un peu mieux approvisionnée que nous. On envoie, pour tâcher de la rejoindre, deux porteurs indigènes restés avec nous. Ils diront à ceux qui nous précèdent de nous laisser un peu de riz.
On continue ; il n’y a plus qu’un repas ; puis, plus rien du tout. Nous sommes obligés d’abandonner deux de nos hommes malades qui ne peuvent avancer aussi vite que nous. On leur enverra du riz dès que nous en aurons. La tente, les ustensiles sont abandonnés. On ne garde plus que les couvertures et une ou deux marmites. La marche est retardée par des gués continuels, des passages de torrent avec de l’eau jusqu’aux aisselles. Les hommes ont marché vingt-quatre heures sans rien manger, lorsque nous trouvons un homme laissé en arrière par la première colonne, avec un sac de riz ; c’est le salut ! En outre on nous an-
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nonce que nous ne sommes qu’à un jour d’un petit village. Il faut immédiatement songer aux deux malades restés en arrière. Je promets une forte récompense à qui voudra leur porter secours? Un vieux Thibétain, Jayo, se lève ; il repartira en arrière et ramènera ses camarades après leur avoir donné des vivres.
Nous voici au premier village; ce sont des Mishmis. mais soumis, ceux-là, des Singphos. Nous retrouvons la première colonne qui, partie vingt-quatre heures avant nous, ne nous a précédés au village que de trois heures. On ramasse aussitôt tout ce qu’on peut de riz et on l’envoie en arrière avec deux indigènes et l’un de nos hommes. Ils pourront revenir sur leurs pas pendant au moins six jours et approvisionner la petite colonne de M. Roux. Pourvu que celui-ci ait pu passer le col, et il est sauvé.
Nous avons si bien réussi à approvisionner ceux qui sont derrière nous en détresse, que nous ne trouvons presque plus rien pour nous -mêmes. On ne veut plus rien nous vendre. C’est avec un peu moins d’un jour de vivres que nous partons pour le premier village important d’Assam, Bishi, qu’on assure être à deux jours de marche. Nos hommes me disent en riant que en mettant beaucoup d’eau dans le riz, cela pourra aller. Nous avons encore dépêché deux indigènes en avant à Bishi, pour nous faire envoyer du riz.
On repart donc sans trop d’inquiétude. Mais notre guide perd la route... C’est trop d’infortune!... Il nous engage dans un petit torrent, disant que celui-ci
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allant à la Dihung, et la Dihung passant à Bishi, on est sûr de trouver le village.
Nous passons encore une soirée fort triste, et nos pauvres hommes me semblent cette fois bien découragés; il y a de quoi.
Le lendemain, après nous être péniblement frayé une route à travers bois, nous arrivons vers midi à une butte de pêcheurs. Nous achetons du riz et du poisson et on nous montre la route. Quelques heures après nous rencontrons des gens du Bishi, venus au-devant de nous, pour nous offrir du riz. Nous sommes désormais hors d’affaire.
Dans la journée suivante, le 16 décembre, nous atteignons Bishi, c’est-à-dire la plaine d’Assam. Nous sommes restés seize jours dans les montagnes sans voir d’habitants. Pour nous le voyage est maintenant terminé. A Bishi, nous sommes dans l’abondance de toutes choses, au milieu de gens aimables qui, à l’inverse de ceux de Kampti, donnent sans demander. Deux jours après, nous avons la satisfaction de voir arriver les deux malades laissés en arrière et le brave Jayo. Pour que notre joie soit complète il faudrait que nous fussions tous réunis dans cette plaine de l’Inde. Or nous sommes inquiets au sujet de M. Boux. Je ne veux pas envisager ce qui pourrait lui arriver, si la fièvre le prenait ne le quittait pas ou si ses hommes tombaient malades. Nous avons été si éprouvés, durant cette traversée de Kampti en Assam; nous avons eu une telle malchance que nous pouvons bien espérer avoir au moins quelque bonheur d’un autre côté.
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Cependant, après trois jours de séjour à Bishi, les achats deviennent de plus en plus difficiles (il faut nourrir quarante hommes). Je décide de partir pour le prochain village. Nous marcherons vers Sadiya à toutes petites étapes, nous arrêtant dans chaque village aussi longtemps qu’il pourra nous fournir des vivres. M. Roux nous rejoindra ainsi facilement.
Le 20 au matin j’envoie donc les hommes jusqu’à Khahan, et je reste à Bishi, avec M. Briffaud et deux ou trois hommes, dans l’idée de n’en partir qu’à midi. Bien m’en a pris d’attendre ainsi. Tandis que j’écris, vers dix heures, tout à coup, on m’annonce l’arrivée de M. Roux : « Lou Tajen », me disent les hommes. C’est bien en effet mon compagnon, avec ses deux porteurs, et ceux qui él aient partis pour lui porter des vivres, , tout le monde est sain et sauf. Les porteurs de M. Roux ont eu la fièvre en route. Une crue subite de la Dihung a ensuite arrêté la petite colonne durant deux jours. Enfin les voilà. Nous sommes tous réunis sains et saufs. C’est le principal. Le 20 décembre 1895 compte comme un des plus beaux jours de ma vie. Nous voilà déchargés de ce pesant fardeau de soucis et d’inquiétudes qui nous oppressait sans cesse. On peut respirer librement. Cette périlleuse traversée de Kampti à Bishi ne nous a coûté que la vie d’un homme. Malgré tout le chagrin que nous en éprouvons, nous pouvons nous estimer heureux de n’avoir pas eu d’autres pertes à déplorer.
Nous avons réussi; et si notre tentative a bien tourné, nous devons reporter une partie du succès aux mis-
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sionnaires du Thibet. Sans leur aide, en effet, nous n’eussions jamais pu trouver des hommes pour nous suivre, l’autre partie en revient à nos hommes. Nous nous sommes trouvés à la tête d’une troupe merveilleuse, au physique, de santé, de force et d’endurance; au moral, d’énergie, de désintéressement, de dévouement et de fraternité. Nos hommes, avec lesquels nous prenons plaisir à descendre maintenant jusqu’à Calcutta pour les renvoyer par Rangoon et Bhamo, ne sont pas des porteurs pour nous ; ce sont de vrais enfants avec qui nous vivons dans une communauté de sentiments comme avec les membres d’une même famille. Braves cœurs, généreux, que je ne puis assez admirer, et qui doivent une bonne partie de leurs qualités à l’influence saine et bienfaisante des missionnaires français.
De Bishi nous nous dirigeons sur Sadiya. Au cours de notre route nous trouvons des provisions et des bateaux envoyés par M. Needham « Assistant to political office ». C’est Needham qui, en 1 884, traversa le pays des Mishmis pour explorer le Lohit Brahmapoutre jusqu’à Roma. Nous avons reçu de lui l’accueil le plus hospitalier qui puisse être fait. Maintenant nous descendons à Calcutta d’où, nos affaires réglées, nous partirons pour aller prendre le paquebot à Bombay. Nous pensons être en France dans la seconde moitié de février.
En somme, au milieu de nos misères, après les difficultés matérielles qui ont entouré notre voyage jusqu’à Kampti, nous avons eu, au dire des Anglais
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qui se trouvent près de la frontière, une grande chance, celle de « couler », comme on dit pour le gibier, entre les Mishmis au nord et les Singphos au sud. Ces deux peuples qui sont en guerre continuelle avec les Anglais, s’ils ne nous avaient pas fait un mauvais parti, ne nous eussent assurément pas laisser passer.
Le premier résultat de notre voyage depuis Tsékou est un peu de gloriole. Français, nous avons, les premiers, tracé la route la plus courte, la plus directe de la Chine aux Indes, cette route en vain cherchée par tant d’Anglais sur les deux frontières. J’ajouterai que cette route n’est pas pratricable au commerce.
Comme résultats géographiques, nous sommes d’abord à même de démontrer, avec preuves à l’appui, l’erreur commise par le général Walker. Dans la carte du Thibet que la Société géographique de Londres a publiée sous sa direction en i8g4, la Salouen est marquée comme prenant sa souree à la hauteur de Tchamoutong (c’est-à-dire de Tsékou), tandis que le grand cours d’eau prend sa source dans l’est du Tengri Nor, et sous le nom d’Ourtchan traverse une partie du Thibet habité et ne serait que le haut Irraouaddy. Or l’Ourtchan, ainsi que nous pourrons le démontrer, n’est que la haute Salouen, que nous avons déjà reconnue à la latitude de Ta-li-fou, que nous avons traversée ensuite à la hauteur de Tchamoutong. Entre ces deux points nous avons pu établir le cours de la Salouen et les villages qui bordent ses rives par des renseignements pris chaque jour, tandis que nous remontions la rive droite du Mékong.
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Nous avons traversé les hautes branches de l’Irraouaddy, et grâce aux renseignements qu’on nous a donnés et aux visées que nous avons pu prendre des différents cols que nous avons franchis (de plusieurs nous voyions très distinctement et à quelques jours de distance la haute chaîne qui borde le sud du Dzayul), nous avons pu fixer, à quelques kilomètres près, les points où ces branches prennent leurs sources. Les trois grandes branches qui forment l’Irraouaddy sont, en parlant de l’ouest, le Kiou-Kiang, la rivière Télo et le Nam-Kiou. Les deux premières ont le débit d’eau le plus considérable. Elles ne sont pas marquées sur les cartes. La branche la plus septentrionale, le Kiou-Kiang ne sort pas d’une latitude plus au nord que 28°3o'.
Depuis Atentsé, mon compagnon M. Roux a relevé la route avec tout le soin possible à la boussole. Il a pu prendre de nombreuses visées de pics remarquables. Alors même qu’il était seul, malade dans la montagne, il n’a pas interrompu son travail jusqu’à un point connu. Grâce aux vérifications que permettent les visées, je ne crois pas que les résultats qü’il a obtenus soient entachés de grande erreur.
Depuis Tsékou, marchant à pied, et ne pouvant nous charger outre mesure, nous n’avons guère collectionné, en fait d’histoire naturelle. J’ai laissé à Tsékou des récompenses pour des peaux d’animaux qu’on a promis de m’envoyer et que je crois intéressants.
Nous avons eu plus de chance sous le rapport ethno-
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graphique. J’ai pu rapporter de nombreux vocabulaires, et beaucoup de notes sur des peuplades bien peu connues.
J’ajoute, à la fin de cette lettre-rapport, le tableau complet des résultats que nous avons obtenus par ce voyage depuis le Tonkin. — Pour la route nouvelle nous n’avons pris que ce qui était absolument nouveau, ne comptant pas comme tels des tronçons parcourus par des missionnaires, quoique non relevés.
Pendant onze mois de voyage depuis le Tonkin, nous avons cherché à tenir haut le drapeau de la France. Nos efforts n’ont tendu qu’à travailler pour le plus grand honneur et le plus grand profit de la patrie. Si en France, ceux que les questions géographiques, ethnographiques, zoologiques et commerciales intéressent, sont satisfaits des résultats que nous avons atteints , les misères, les souffrances , les dangers auxquels nous avons été exposés seront vite oubliés; nous nous croirons complètement récompensés.