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ET LA POLITIQUE DE LA FRANCE EN CHINE

L’INSURRECTION DES BOXERS

Juillet 1900.

Les troubles les plus graves ont réeemment éclaté en Chine. Des révoltés connus sous le nom de Boxers ont fait leur apparition dans le Quang-Toung et se sont répandus dans le Tchi-li. Ils ont attaqué Tientsin, ont coupé les chemins de fer et les télégraphes, et menacé Pékin. Quelques Européens ont été tués; la vie de la plupart des résidents blancs, ministres, fonctionnaires ou commerçants qui se trouvent dans ces régions court les plus grands dangers. D’un jour à l’autre on peut s’attendre à une catastrophe.

L’attitude du gouvernement chinois en présence de cette révolte a semblé plus que louche. Le général Nieh, envoyé contre les rebelles, a été désavoué. Dans ces circonstances, les puissances civilisées se sont mises d’accord pour réunir d’abord les troupes dont

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elles pouvaient disposer sur le théâtre des événements, pour les grossir ensuite par l’envoi de nouveaux contingents contre l’ennemi commun.

Telle est la situation. Il serait oiseux d’entreprendre déjà, sans plus ample information, le récit de ce qui se passe à quelques milliers de kilomètres de nous, et de vouloir anticiper sur un chapitre d’histoire qui s’écrit à l’extrémité de l’ancien continent, et dont la conclusion est encore inconnue. Le cœur serré à la pensée de ce que cet inconnu peut réserver aux serviteurs de la France, et aux Européens qui défendent le pavillon de leur pays, je veux leur envoyer mon profond hommage.

Il n’est plus temps de chercher dans une critique du passé un remède au mal qui vient de frapper l’ancien monde. Aussi bien n’est-ce pas l’histoire des événements que je prétends faire, ni des palliatifs que je veux proposer. On trouvera encore moins ici une œuvre de passion.

Devant l’ennemi commun, nous devons nous serrer; mais de ce qu’on doit s’unir sur le terrain de la politique extérieure, il ne faut pas conclure néanmoins qu’on ne puisse pas étudier les causes de ce qui arrive. D’un examen impartial peut se dégager un enseignement qu’il est du devoir de tout bon citoyen de mettre en lumière, encore qu’il ne profite pas toujours. Car la vérité ne saurait être trop répétée. Si, dans notre vieille Europe, la plupart s’étonnent de ce qui se passe maintenant en Chine et voient dans les troubles une éclosion subite, ceux qui sont au courant des choses de

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ce pays s’étonnent simplement que l’échéance ait pu être reculée jusqu’ici.

Ces troubles ont leur raison d’être en partie dans l’esprit chinois même, dans le génie de la race,

idans le caractère du peuple : ils sont alors causés par une action directe ; ils sont également provoqués par l’attitude des puissances, et, dans ce cas, sont le produit d’actions réflexes : les deux ordres de causes se trouvent naturellement et intimement liés. Nous allons les examiner tour à tour.

Présenter une analyse exacte du caractère chinois serait fort difficile ; les points de comparaison nous font défaut ; certaines cases que nous trouvons dans le cerveau occidental semblent manquer au leur: la case, par exemple, qui correspond à l’idée de patrie. Mais ils possèdent la solidarité que crée généralement ce sentiment parmi les gens du pays; même chez eux, Punion est due à l’esprit de race et à l’association. Nulle part, le génie propre qni engendre l’esprit de race n’est plus marqué qu’en Chine. L’orgueil de ses habitants est immense; tout ce qui n’est pas race jaune leur semble inférieur. De là, mépris ou haine pour l’étranger, quel qu’il soit. La dynastie même qui gouverne, la dynastie tartare, qui a remplacé celle des Ming, n’échappe pas aux atteintes de ce sentiment.

Le ferment de haine contre ce qui n’est pas Chi-

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nois existe toujours à l’état latent; parfois, il donne lieu à des éruptions; nous avons eu la révolte des Taï-pings, les massacres de Tientsin, les attaques contre les missionnaires, les troubles de 1892 dans la vallée du Yang-tsé ; puis le mouvement des Boxers.

Pour que l’éruption se produise, il suffit d’un excès de misère, faisant déborder la coupe, ou d’un mot d’ordre d’un mandarin, ou d’un chef de société.

C’est une erreur dans laquelle tombent quelques écrivains, que de vouloir nous peindre le Chinois comme un homme heureux. Certains signes, dit-on, tendraient à faire croire à son bonheur ; il a le métier militaire en mépris ; il a de nombreux enfants, il jardine et il trafique.

Je ne crois pas qu’aucun des signes de félicité invoqué soit décisif dans le cas présent. S’il était si heureux chez lui, le Chinois chercherait moins à en sortir. Curzon cite le rapport fait en 1893, par un consul chinois à Singapour, disant que ses compatriotes se réfugient en grand nombre sur le territoire anglais pour éviter les injustices auxquelles ils sont en butte chez eux. Ce qui fait que le Chinois est peut-être moins malheureux que des gens d’autre race, c’est son mépris de la mort, et la réduction de la souffrance due au manque de nerfs. Marcel Monnier attribue judicieusement à cette cause le stoïcisme qui nous étonne parfois dans l’Empire du Milieu. Le Chinois sent moins vivement que nous, assurément, mais il est homme et a bel et bien ses misères. Il connaît la

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faim, et parfois c’est une famine qui met en mouvement toute une population chinoise.

Il souffre aussi des méfaits de ses gouvernants ; nulle part l’administration n’est aussi arbitraire qu’en Chine ; le peuple se console en partie des exactions en pensant que s’il était au pouvoir, il en ferait autant. Mais il cherche à se défendre, il puise sa force de résistance dans les associations. On peut dire que les deux pivots de la société chinoise sont le culte des ancêtres et le droit d’association.

Nulle part le droit d’association n’est plus respecté et plus appliqué qu’en Chine ; ses habitants voyagent beaucoup et s’entr’aident de la manière suivante : dès qu’il se trouve dans une ville importante un certain nombre de gens d’une province étrangère, ils se réunissent en une société de secours mutuels ; la confrérie nourrit ceux de ses membres qui sont en prison et leur vient en aide dans une certaine mesure lorsqu’ils ont des difficultés financières ; l’un d’eux part-il, elle le recommande à la société correspondante de la province voisine.

Pour bien comprendre le besoin de réunion et l’utilité qui en découle pour les habitants de l’Empire du Milieu, il faut se rappeler que la Chine est plus grande que l’Europe, et que telle province est plus étrangère de langue et d’idées à telle autre que ne l’est par exemple l’Espagne à la Suède. En face de l’étranger, les habitants de toutes les provinces chinoises proprement dites se souviennent toujours qu’ils sont Chinois. Les Etats de l’Europe ne se sont pas toujours rappelés

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qu’ils étaient solidaires les uns des autres par la race et la civilisation ; nous aurons à revenir sur cette question.

L’association ne se fait pas seulement entre gens de meme province, elle se forme dans un corps de métier ou pour une aide mutuelle. Il y a des sociétés pour enterrer les morts, des associations de voleurs, de mandarins pour se faciliter l’avancement.

Il y a surtout les sociétés secrètes1; elles pullulent en Chine ; certaines sont fort importantes et savamment organisées, avec des cadres, une hiérarchie et des chefs. Parmi les plus puissantes se trou\e celle du Nénuphar Blanc, qui a pour foyer le Hou-nan. C’est la société des Triades San-ho-hoeï qui a enfanté la guerre des Taï-pings; on sait que les rebelles ne furent écrasés qu’en 1 864 après onze ans de lutte, grâce à l’appui apporté au gouvernement chinois par les Anglais et les Français. La société dite Tien-ti-hoeï se propose de venger le meurtre des prêtres ordonné jadis par un roi Tsing, et de remplacer la dynastie des Tsing par celle des Ming.

Les sociétés, outre qu’elles réunissent l’élite intellectuelle de la Chine, ne cessent d’entretenir par des brochures, des écrits, le peuple dans certaines idées de haine à l’égard des étrangers ; idée facile à développer.

Le concours de ces sociétés est naturellement assuré aux. Boxers, qui ne semblent pas être directement

K. Voir à ce sujet la remarquable étude sur les Sociétés secrètes de la Chine, par M. Gordier, dans la Revue d’ Ethnographie.

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leur émanation, mais dont le mouvement paraît simplement une résultante du sentiment populaire surexcité. Les Boxers doivent naturellement compter de nombreux adeptes qui espèrent profiter des troubles pour piller ou voler, le vol étant presque une institution nationale. Ceux qui secrètement combattent la dynastie régnante cachent leur préférence derrière les Boxers, espérant aussi pêcher à leur suite en eau trouble.

Quant au gouvernement lui-même, si certains membres plus intelligents que d’autres sont forcés de reconnaître la supériorité européenne, ils ne peuvent pas non plus négliger l’opinion ; peut-être espèrent-ils se tirer de l’impasse où ils se trouvent engagés en ne combattant pas les Boxers, mais en essayant de persuader aux puissances qu’ils ont fait leur possible pour défendre les étrangers. Ils doivent surtout espérer nous duper, en nous divisant une fois de plus les uns contre les autres ; leur tactique a souvent réussi !

Si c’est chez les Chinois eux-mêmes qu’il faut chercher une des causes de l’insurrection des Boxers, chaque puissance a bien aussi sa part de responsabilités. Et si des malheurs irréparables sont à prévoir, les Européens devront s’en prendre beaucoup à euxmêmes.

La première intrusion sérieuse de l’Europe dans les affaires de Chine en ce siècle date de la guerre par

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laquelle l’Angleterre imposa à coups de canon à l’Empire du Milieu l’obligation de recevoir l’opium qu’elle lui fournit. Lorsqu’on songe qu’actuellement un dixième de la population chinoise, au dire d’un pasteur anglais, est empoisonné par la drogue, on ne peut s’empêcher de sourire à la lecture de la dédicace du livre remarquable de M. Gurzon : The problem of the Far East . Je la reproduis sans commentaires, elle en vaut la peine : «A ceux qui croient que l’empire anglais est, après la Providence, le plus grand instrument de bien que le monde ait vu, et qui estiment avec l’auteur que son renom dans l’Extrême-Orient n’est pas encore accompli, ce livre est dédié. »

Depuis le milieu du siècle jusqu’à ces dernières années, la politique européenne en Chine semble dirigée par l’Angleterre, ou contrecarrée par elle lorsque les efforts des autres puissances ne doivent pas lui profiter. De l’action isolée et éminemment pratique de la Grande-Bretagne, nous sommes les premiers à souffrir. Dans les campagnes que nous entreprenons de concert avec notre alliée, nous semblons jouer la fable de Bertrand et de Raton. C’est nous qui tirons les marrons du feu.

Et, à la conclusion du traité qui suivit la conquête du Tonkin, nous ne fûmes pas plus récompensés de notre aide puissante de jadis, que lorsque nous avons voulu étendre notre territoire de Shangaï, réprimer la révolte du Quang-Si, ou bénéficier du traité de i885 pour l’obtention d’avantages spéciaux en ce qui concerne les chemins de fer.

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Je n’ai pas à refaire ici l’histoire des rapports des peuples occidentaux avec la Chine, ni à redire la série d’efforts à la suite desquels les ports chinois s’ouvrirent peu à peu et les ministres purent s’établir à Pékin. On maintenait l’intégrité de l’empire ; on s’obstinait à se fier à son gouvernement en dépit des preuves évidentes de mauvaise foi qu’il donnait. Les puissances acceptaient môme d’ôtre traitées comme des vassales ou des tributaires, et leurs ministres étaient regardés par les Chinois comme des otages. L’Angleterre reconnaissait la suzeraineté de la Chine sur la Birmanie.

En s’humiliant, en se rabaissant, on espérait obtenir davantage : mais on n’avançait guère dans la voie du progrès; c’était sans cesse aux mêmes difficultés qu’on se heurtait. Les mouvements partiels ou généraux contre les Européens s'élaboraient à des années de distance d’une manière analogue; ils étaient précédés des mêmes symptômes.

Le savant auteur de Sinicæ res pouvaient écrire en 1892 : « Tout ce qui se passe en Chine à l’heure actuelle, les soulèvements simultanés de Wou-hou, d’I-chang, de Tchong-king, cette insurrection du nord de la Chine, sur laquelle on ne possède que des renseignements contradictoires, au milieu desquels la vérité ne se fera peut-être jamais jour ; tous ces événements ne sont que la réédition sur de plus grandes proportions de ceux de 1869 et de 1870.

» Dans un rapport secret adressé au trône par Tsengkouo-fan à la fin de 1867, après avoir fait ressortir les perturbations que l’accès des étrangers en Chine

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pourrait produire dans le commerce, dans les transactions et dans l’industrie des transports qui fait vivre une très nombreuse population de coolies et de bateliers, ce haut fonctionnaire suggérait les moyens à employer pour mettre toute cette population en défiance contre les Européens, afin que cette haine prenne des proportions telles qu’il ne soit plus au pouvoir des fonctionnaires de la maîtriser. Des mesures de défense seraient prises sur le littoral, les armements seraient poussés avec activité; quand le moment serait venu, l’expulsion des barbares et leur destruction, si elle était nécessaire s’accomplirait simultanément dans tout l’empire. »

La politique alors suivie était celle de « la porte ouverte », tout à l’avantage de l’Angleterre; celle-ci, en effet, s’opposant à toute ingérance territoriale, maîtresse elle-même des mers conservait sur les côtes la primauté que lui donnait sa marine militaire et marchande, ses dépôts de charbon.

C’est cette même politique que Curzon résume et défend admirablement lorsqu’il parle du Japon : « Par les relations d’amitié avec le Japon, l’Angleterre l’aidera pour son développement commercial et industriel, en même temps que cette amitié nous confirmera le commandement continu des routes de l'Océan . »

Ailleurs, revenant sur la question chinoise, il ajoute : « Tout port, toute ville, tout village qui passe dans les mains françaises ou russes, est un débouché perdu pour Manchester, Bradford ou Bombay. »

Rien n’exprime plus nettement l’opinion que l’An-

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gleterre a de sa puissance et de son droit exclusif; aussi ne faut-il pas s’étonner d’entendre les hommes d’Etat anglais déclarer tour à tour que « le gouvernement britannique est résolu à maintenir tous les droits qu’il tenait du traité de Tientsin (i858) ou qu’il est absolument déterminé, à quelque prix que ce soit, même au risque d’une guerre, à ne pas se laisser fermer la porte (en Chine).»

En ce qui concerne les affaires étrangères, les ministres anglais parlent toujours de leurs droits, rarement de leurs devoirs. Il est fâcheux que l’inverse se produise dans d’autres pays.

Avec la fin du siècle s’est dessiné un fort mouvement en Angleterre en faveur des affaires de Chine. Une ligue vient même d’être fondée : la ligue des affaires de Chine. Les Anglais ont reproché à leur gouvernement de négliger la question d’Extrême-Orient. La face des choses y avait en effet changé.

L’année i8g5 restera une date mémorable dans l’histoire de l’Extrême-Orient. Elle marque la consécration de l’infériorité militaire de la Chine. La victoire facile des Japonais, moins aveuglés que certains de nos diplomates, démontrait la fausseté des théories sur lesquelles s’était jusqu’alors appuyée la politique européenne en Chine. De nouveaux facteurs allaient entrer en compte. Le jeu de l’Angleterre devait par là se modifier. Elle ne pourrait plus obtenir les mêmes

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succès que par le passé de sa seule diplomatie, jusqu’ici si habile à se faire la conseillère de la Chine et son intermédiaire apparent ou déguisé dans ses relations étrangères. C’en est fait de la politique de « la porte ouverte » . Elle va faire place à celle « des zones d’influence ».

Des puissances qui avaient semblé ne s’occuper que fort peu des questions de Chine élèvent la voix. Tandis que la Russie avance lourdement, mais sûrement, l’Allemagne, qui se trouve déjà fortement engagée en Extrême-Orient, tant par le commerce de ses nationaux que par l’instruction que ses officiers tentent de donner aux troupes chinoises, fait sur la scène l’entrée théâtrale qu’on sait suivie du succès qui convient à l’empereur allemand. L’Italie elle-même cherche à se faire entendre dans le concert.

Dans l’empressement que chacun met à réclamer quelque chose, on croit voir la hâte qu’auraient des héritiers autour d’un cercueil à se partager une succession. Ici l’héritage est lourd à recueillir. Chacun espère duper le voisin ; on se bat à coup de concessions. A Kiao-tchéou, la Russie répondra par Port- Arthur et Talien-ouan.

L’Angleterre obligée de se résigner à voir sa rivale asiatique trouver son débouché hors des glaces, s’établira vis-à-vis d’elle au sud du golfe de Pé-tchi-li, à Weï-haï-weï. Elle n’oubliera plus, dans le partage éventuel qu’elle réprouve, de se préparer la part la plus belle, la riche vallée du Yang-tsé. Elle n’osera pas prendre parti ouvertement, mais elle empêchera

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l’établissement d’autres puissances par la neutralisation. L’Angleterre se sait la première prête à l’occupation commerciale. D’ailleurs, nous n’ignorons pas ce que valent pour nous les neutralisations et les garanties de réciprocité qui nous sont données. L’exemple de l’Égypte a pu nous instruire ; et sans aller si loin de la Chine, l’extension de Hong-kong s’est effectuée en dépit des conventions qui nous intéressaient. Assurément, le Foreign Office eût préféré préparer tranquillement l’avenir de la Grande-Bretagne en écartant les puissances du gâteau, voire en anglicisant l’administration chinoise. L’impératrice-mère n’a pas entendu de cette oreille. Il a fallu se résigner, ce n’a pas été sans amertume. L’humeur de l’Angleterre s’est traduite par les efforts de son ministre Macdonald à défendre pied à pied contre les Européens ces lambeaux que son gouvernement semblait considérer comme inaliénables, comme s’ils eussent été siens. Quant à s’opposer ouvertement au progrès de la Russie la chose eût semblé aussi insensée que le projet de vouloir arrêter la marche d’un glacier. Sur le terrain même purement diplomatique, où l’Angleterre est passée maîtresse, elle s’était laissée devancer : ce fut la Russie qui la première donna à la Chine son aval de garantie pour un prêt. Avec l’Allemagne, l’Angleterre était en coquetterie ; on essayait bien en-dessous de mordre par un chemin de fer que les occupants de Kiao-tchéou s’étaient adjugé. Mais la malice était trop apparente, le coup fit long feu. Il ne restait que la France à qui on pouvait se prendre ; on ne lui

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épargna aucunpiège, aucun coup d’épingle. M. Pichon, se souvenant des procédés de M. O’Connor à l’égard de M. Gérard, dut plus d’une fois se dire que depuis son prédécesseur rien n’était changé.

Ces luttes, ces rivalités, ces compétitions, n’ont pas été pour grandir l’opinion qu'on avait de nous en Chine. A Pékin, les Européens se sont trouvés comme devant un miroir où ils se sont reflétés à nu; les Chinois ont regardé; chacun a eu soin de leur faire remarquer le défaut du prochain, d’exagérer ses faiblesses. En cherchant à diminuer leur rivale, certaines puissances ont eu la naïveté de croire qu’elles se faisaient valoir elles-mêmes et qu’elles obtiendraient davantage des Chinois. Elles n’arrivaient qu’à augmenter le mépris inné pour les Européens et à surexciter les passions populaires. La guerre de 1870 a été traduite et répandue en Chine à des milliers d’exemplaires; Fachoda y est déjà connu. Quant à la guerre du Tonkin la légende populaire veut que nous ayons été vaincus; mais comme nous étions pauvres, l’empereur, dans sa commisération, nous a donné une province pour vivre. Voilà l’opinion qui est répandue en Chine ; et malheureusement ce ne sont pas seulement des Chinois qui la répandent. Dans l’opinion publique, on fait peu de distinctions; nous sommes tous des blancs, des Yang koui zeu (diables d’étrangers) et on nous déteste en bloc comme tels.

« Il ne faut pas s’étonner que des mandarins asiatiques, témoins et instigateurs persévérants de toutes les intrigues, y trouvent avec empressement la justifi-

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cation du mépris et de la haine qu'ils éprouvent à l’égard de tous les étrangers, de tous les barbares, d’autant plus que les agents d’autres grandes puissances, notamment ceux de la triple alliance, font de leur mieux pour ne pas se laisser devancer dans la même voie et rivalisent à cet égard de bassesse et de duplicité. Les Chinois, absolument maîtres du désaccord des gouvernements européens, même dans les affaires qui ne touchent qu’au droit des gens et à l’honneur collectif des nations chrétiennes cessent d’éprouver aucune appréhension et mettent en mouvement les moyens invariablement employés depuis le xvie siècle pour se débarrasser des barbares. Ce sont de vastes émeutes soi-disant populaires, mais organisées, en réalité, de haut, dirigées sur place par des lettrés et des agents du gouvernement de Pékin, qui conserve toujours pour lui-même les apparences de la légalité internationale, ainsi que la faculté de désavouer ses émissaires si, contre toute attente, l’intervention européenne paraît devenir sérieuse et efficace...

» Ces résultats sont dus, pour la plus grande partie, aux Allemands et aux Anglais entrés au service du gouvernement chinois ou des vice-rois, ainsi qu’à l’éducation donnée en Europe à un certain nombre d’officiers chinois, qui n’y sont venus d’ailleurs qu’avec l’espérance de pouvoir un jour employer contre les barbares l’instruction qu’ils en recevaient. On peut ajouter que le seul moyen de pousser les Chinois dans cette voie et de surmonter la répugnance invincible

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qu’ils ont à modifier des habitudes séculaires, était de les exciter constamment contre le péril extérieur et contre d’autres nations européennes : la Russie et la France.

» Les événements de 1891 et Y extermination dont sont toujours menacés les étrangers en Chine prouvent que cette semence est tombée sur un terrain fertile. Les agents politiques qui depuis des années ont constamment agi dans ce sens ont assumé la plus terrible des responsabilités devant l’histoire, devant le monde civilisé, devant leur conscience ; leurs propres intérêts nationaux sont tout autant et même plus immédiatement menacés que tous les autres, grâce à leurs intrigues insensées et coupables 1 . »

Je ne prétends pas qu’il fût possible aux puissances européennes en compétition de s’accorder pendant des années à Pékin. Mais certaines d’entre elles n’auraient pas dû, trahissant peut-être inconsciemment la cause de la civilisation, chercher à lier partie avec l’ennemi commun contre les autres. Maintenant, devant un même péril, on fait l’accord; il ne pouvait en être autrement ; on verra les troupes européennes venir recevoir, au nom de la civilisation, les balles allemandes ou essuyer le feu des canons Krupp : après que chacun s’est réjoui en particulier du malheur des autres, on s’afflige ensemble. On porte en commun le poids des fautes commises.

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