ONZIÈME LECTURE SUR LA PERTE DE DIEU
Voici la méditation éternelle du damné, et les sentiments qui occuperont, qui tourmenteront, qui déchireront à jamais SON cœur, sans qu'il puisse s’en éloigner un instant : J'ai perdu Dieu, je l'ai perdu par ma faute, je l'ai perdu pour toujours. Courtes paroles, mais grand sujet de médilation pour toute la vie, peut-être pour l'écrnité tout entière.
Représentons-nous une âme plongée dans l'amertume de sa sombre douleur, concentrée dans elle-même, absorbée dans la profondeur de ses réflexions accablantes, et dans l’abîme de son atlreux désespoir se disant sans cesse à ellemême :
40 J'ai perdu Dieu, mon Créateur, mon Sauveur, l’Auteui de mon êire, mon premier principe, ma fin dernière, la source de mon bonheur. J'ai perdu Dieu. Hélas, on me lavait annoncé, Je m'y exposais de plein gré. Insensée ! que je connaissais peu la grandeur de cette perte et l’abime de ce malheur! J'ai perdu Dieu, et en le perdant j'ai tout perdu : biens, honneurs, plaisirs, liberté, consolation. espérance ; et que peut-il rester à celui qui a perdu le souverain bien? J'ai tout perdu. Hélas! il n’en fallait pas tant pour exciter des regrets durant la vie. À la moindre perte on est si sensible, on se livre à des retours si amers; on peut cependant se consoler d'une chose par une autre; mais en perdant Dieu j'ai tout perdu sans réserve. J'ai perdu une bonté dont les douceurs sont inetlables, une beauté don:
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Los charmes sont ravissants, une libéralité dont 1+s trésors sont immenses : toutes ces perfections adorables devaient faire ma félicité, et elles combleront à jamais mon malheur.
J'ai perdu Dieu : à peine dégagée des liens de ce corps,
j'ai envisagé la fin où j'étais appelée: à la pensée de ses at-
traits ravissants, mille mondes se seraient présentés à moi, ie les aurais rejetés ; j'avais entrevu mon bonheur; la violence. la véhémence du penchant m'y conduisaient , je me suis élancée vers lui avec plus de rapidité que le feu vers sa sphère. Ah! disais-je, voilà ma félicité et le centre de mon bonheur; mais, hélas! ce bonheur s'est dérobé à mes avides désirs, un chaos immense nous vient séparer, O Etre supréme el vengeur ! fallait - 11 me montrer lan de charmes, pour les faire aussitôt disparaître? fallait-1l me faire sentir tant d'attraits pour les ravir si subitement à mon cœur? fallait-il exciter en moi une soif si ardente pour me laisser consumer par de si violentes ardeurs?
Tout demande son Dieu à ce réprouvé : son âme lui demande son Dieu, comme première et essentielle vérité: su volonté lui demande son Dieu, comme souveraine bonté; toutes ses affections lui demandent son Dieu, comme source des pures délices ; à tous ces désirs si empressés et si violents rien ne s'offre que cette pensée à jamais désespérante : J'ai perdu mon Dieu. Ubi est Deus tuus ?
Mais que dis-je? j'ai perdu Dieu. Non, je le trouve encore. J'ai perdu un Dieu bon, un Dieu miséricordieux, un Dieu père; je ne trouve plus qu'un Dieu irrité, implacable el vengeur : je le vois armé contre moi, et sa présence ne se fai sentir que par ses rigueurs.
20 J'ai perdu Dieu, et je l'ai perdu par ma faute. Je suis damné, et je pouvais me sauver : tant que l’homme est en celte vie, il est fasciné par les ohjets créés, aveuglé, entraîné par les sens. Esaü, pour un mets ordinaire, vendit son droit d'aînesse : il ne connut pas d'abord son malheur: mais quand il vit les bénédictions dont il s'était privé, quand il lit réflexion sur sa perte et sur le prix auquel il l'avait livré, il jeta des cris, 1l fit des gémissements, il poussa des hurlements lamentables, érrugiit clamore magno (1). Triste nais naturelle figure du réprouvé qui sacrifie son Dieu, qui immole son salut et son âme: il la sacrifie, il Pimmole; et « quoi? À une légère satisfaction, à des objets périssables, à un plaisir d'un moment. Durant sa vie. séduit par ses pas-
(1) Gen. xx vit.