SUR LE RESPECT HUMAIN
Le respect humain est un bas sentiment de l'âme qui la fait agir contre les lumières de sa conscience; c'est une erainte lâche qui empêche de pratiquer le bien et qui fait commettre le mal, de peur de déplaire aux hommes, ou dans la vue de leur plaire; c'est une faiblesse indigne qui fait trahir les sentiments naturels qu'on éprouve, pour suivre des sentiments étrangers que l’on condamne; c’est une dépendance servile qui fait ramper devant les hommes, dans le désir de se concilier leur estime, ou dans la crainte de s’attirer leur censure.
Selon cette idée, est-ce assez de dire que le respect humain déshonore la raison? Ne faut-il pas ajouter qu’il est l’opprobre de la religion, puisqu'il est tout à la fois une servitude honteuse dans elle-même, dans son principe, dans son objet, dans son étendue! O âme chrétienne! âme immortelle ! rougissez d’un pareil avilissement, qui fait rougir votre religion elle-même. Erubesce, Sidon (1).
Servitude honteuse dans elle-même : quoi de plus servile, et par là même de plus honteux, que de se rendre dépendant et esclave des autres, de ne régler ses vues et ses actions que par les vues et les démarches des autres, de penser, de parler, de juger, non selon ses vues el ses lumières, disons mieux, selon les idées et les caprices des autres; d'approuver le bien, et de n’oser le faire; de condamner le mal, et de s'y jaisser entrainer; de voir ses obiigations, et de n’oser les remplir; de n’avoir presque plus par soi-même ni pensée, ni lumières, ni raison, ni sentiments, ni liberté, ou de n'avoir des lumières que pour s'aveugler, de raison que pour la sacrifier, des sentiments que pour les dégrader, de liberté que pour l'immoler ? S'il y a des esclaves dans le monde, en est-il de plus indignes et de plus méprisables ?
Servitude honteuse dans son principe: car d'où peut venir le respect humain, que d'une indigne faiblesse d'esprit, ou d'une bassesse de cœur encore plus indigne? Ah ! si on avait celte fermeté d'âme, cette noblesse de sentiments qu’in-
(1) Isa, xx.
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spirent la raison, et encore plus la religion, en viendrait-on a ces excès de faiblesse et de lâcheté? Et quand le monde voudrait nous assujelir et nous dominer, ne s'écrierait-on pas avec la noble générosité de l'Apôtre : Mihi autem pro minimo est ut a vobis judicer (1)! Monde injuste! qu'importe que vous m'accusiez ou m'approuviez! Ce n’est point à votre wribunal que je dois être jugé, c’est du souverain Juge que J'attends l'équité de mon jugement. Pour vous, bien souvent c'est préjugé, c’est prévention, c’est illusion, c'est erreur : balance trompeuse! jamais tu ne seras la règle de mes seniments ni le mobile de ma conduite. Ainsi parlerait, ainsi penserait un esprit libre, une äàme qui sait sentir sa grandeur ; et en parlant, el en pensant ainsi, elle se rendrait estimable et respectable au monde lui-même; car le monde. tout dépravé qu'il est, sait assez ce qu'il doit en penser. Mais ces âmes làches que le monde réprouve; chrétiens à deux faces, que le Ciel déteste; soldats ambigus, qui ne sont ni à Dieu ni au monde, quelle idée le monde même en a-t-il? et de quel œil les regarde-t-i1?
Bassesse de cœur. Soumis à Dieu, parce qu'il est votre souverain; engagés à lui, parce qu’il est votre rédempteur; à tous les titres vous lui appartenez, comme son ouvrage, son héritage, ses disciples, ses enfants; et par tous ces titres il vous a élevés à la qualité glorieuse, à la sainte liberté des enfants de Dieu, au-dessus du monde, à une généreuse indépendance du monde. Placés si haut par la main de Dieu, vous descendez de ce rang sublime, vous profanez cette qualité éminente, et, au lieu de vous armer de courage, de vous déclarer hautement pour lui, vous le trahissez, vous vous depouillez de cette liberté glorieuse qui vous a été acquise par les soins, les travaux, les mérites et le sang même d’un Dieu, et cela pour ramper devant les idoles. Les esclaves les plus indignes sont-ils plus esclaves que vous?
servitude honteuse dans son objet. Car enfin il y a certains points dans lesquels on pourrait peut-être se prêter. Il en est où, par condescendance, par déférence, on pourrait donner quelque chose aux autres, prendre quelque chose sur soi. Je dis plus : il y a des choses où la servitude paraît tolérable; il y en a où elle est raisonnable. Mais dans ce qui intéresse la-religion, la foi, la conscience, le salut, c'est-àdire dans les choses cù il est si nécessaire d'être libre, et si indigne de ne l’être pas, où Dieu lui- même respecte notre liberté: en cela même la dégrader, la déshonorer, l’avilir, el
(1) L Cor., 1v.
la perdre, n'est-ce pas porter la honte et l’opprobre à son comble ? Que dans des choses qui sont susceptibles de ménagement, on use de quelque indulgence, on le peut, souvent même on le doit : mais dans des points essentiels, se laisser dominer, s'assujeltir dans les choses les moins susceptibles d'assujettissement, dépendre dans les choses les plus ennemies de la dépendance, je ne dis pas : Où est la liberté; mais : Où sont la raison et le sentiment?
Servitude honteuse dans son étendue : car à qui nous assujeltissons-nous? et de combien de personnes le respect humain ne nous rend-il vas les misérables esclaves? Les autres esclaves ordinairement n'ont qu'un maître ; fût-il injuste, fût-il cruel, füt-il tyran, ils n’en ont qu'un : au lieu que l'esclave du respect humain à comme autant de maîtres qu'il y a de personnes dont il craint les discours, dont il cherche les regards, dont il redoute la censure. I] y a plus : non-seulement il à autant de maîtres qu'il craint de personnes, mais il a autant de maîtres que ces personnes ont de passions : car, du moment qu'il veut les contenter, il faut qu’il ménage tout dans eux ; et comme dans eux il y a mille passions qui les dominent, qui ies font agir, il faut nécessairement qu'il en dépende lui-même, et qu'il se rende esclave d’eux et de leurs passions : mais esclave jusqu'à quel point? esclave jusqu’à n'être plus à soi, jusqu'à dissimuler trahir ses vrais sentiments, et prendre des sentiments tout contraires; esclave jusqu’à n'oser paraître ce qu’il est, et à paraître ce qu'il n’est pas, jusqu'à trembler en leur présence, et à rester interdit sous leurs yeux.
Il me semble, en voyant ces chrétiens dominés par le respect humain, il me semble voir une de ces infâmes statues des idoles dont parle le Prophète, et à qui il insulte par une ironie si sanglante : Os habent, dit-il, et non loquentur (1): ils ont une bouche, el ils ne peuvent parler; ils ont des yeux. et ils ne voient point; ils ont des oreilles, et ils ne peuvent entendre : Oculos habent, et non videbunt.
Image bien naturelle, mais bien flétrissante de ces statues animées. de ces hommes dominés par cet indigne respect humain. Ils ont une langue, et ils n'osent parler, ou ils ne parlent qu’en tremblant ; ils ont des oreilles, et ils n’osent entendre, ou ils n’entendent que pour applaudir: ils ont des yeux, et ils ne voient rien par eux-mêmes, ou ils ne voient que comme ne voyant pas; ils ne voient ni l’indignité de leur conduite, ni la bassesse de leurs sentiments, ni la dé-
(A) Psalm. exuL.
yradalio aveugles grades , captif; | et elle e ls ont que la voue, Q le paga Juste yrés al même 4CCOUE un aul Sort brison de l'es sous l uneur Que s jour nous Souve consc peu nobis
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par le 168 stailte par tur (1):