SUR LA CRAINTE DE DIEU
L'Apôtre des nations, pénétré de frayeur dans lui-même, nous avertit tous, nous annonce à tous d'opérer notre salut dans la crainte et le tremblement : Cum timore et tremore salutem vestram operamini (1).
Ce vase d'élection, ce prodige de grâce, ce modèle de l'apostolat, cet homme ravi au troisième ciel, étonné, iremblant, alarmé à la vue des grandeurs, de la justice des jugements de Dieu, laisse comme sortir de son cœur les sentiments de terreur et de crainte dont il est pénétré, pour nous en remplir et nous en pénétrer nous-mêmes, pécheurs coupables, en nous assurant que, si nous avons un désir sincère de nous sauver, c'est dans le sein de la crainte et du tremblement que nous devons opérer notre salut.
Nous devons aimer Dieu, mais en même temps nous devons le craindre. Nous devons l'aimer, parce qu'il est infiniment bon et ineffable dans ses bontés:; mais nous devons le craindre, parce qu'il est juste et infiniment redoutable dans sa justice. |
Dans ses vues primitives, Dieu ne voulait qu'être aimé;
() I Cor. 11,
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mais, si on ne l'aime pas, on sera forcé de le craindre. S$; on l'aime, on entre dans l’ordre de la miséricorde, qui ne présente et n'offre que les récompenses; mais, si l'on en sort, on est forcé de rentrer dans l'ordre de la justice, qui imprime la crainte et annonce les chätiments. C’est dans ce sens que saint Augustin dit que Dieu est bon et aimable de son fonds, et qu'il est juste et redoutable du nôtre : De suo bonus, de nostru justus.
Il y a trois sortes de craintes de Dieu. Il y a une crainte fausse, défectueuse, criminelle, et même coupable, qui ne regarde que la peine du péché, et qui laisse l'affection même actuelle au péché; elle arrête la main et non le cœur. C'est là ce qu'on appelle une crainte servilement servile, qui ne convient qu'à de vils esclaves et à des mercenaires indignes.
Il y a une crainte parfaite qui évite le péché uniquement parce qu’il déplaît à Dieu infiniment bon, en sorte que, quand mêre il n’y aurait absolument point de peine à craindre, on détesterait toute faute et tout péché uniquement parce qu'il oflense Dieu et blesse son cœur. C’est ce qu'on appelle une crainte filiale, la crainte d’un digne fils, qui ne voudrait en rien déplaire à un tendre père qu'il aime.
Il y a une crainte moins parfaite, qui tient comme le milieu entre les deux autres : c’est celle qui éloigne du péché parce qu’il mérite et attire une peine, parce qu'il damne et rend digne de l'enfer et de ses tourments. Cette crainte est bonne et salutaire, elle détache du péché et de l'affection actuelle au péché; elle dispose à l'amour de Dieu comme auteur de notre justice ; mais cette crainte est moins parfaite, parce que dans son motif elle a en vue la peine qui menace l’homme, bien plus que la bonté de Dieu qui est oflensé.
C'est de cette crainte, ou de ces dernières craintes tout à la fois, que l'on entend parler quand on exhorte à craindre le Seigneur: Deum time (1). Crainte de Dieu! faut-il autre chose pour nous y engager que de considérer la grandeur de son être et de ses perfections, aimables à la vérité, mais en même temps adorables et redoutables?
Craindre la justice inexorable de Dieu, qui, ennemi irréconciliable du péché, exerce contre lui de si rigoureuses vengeances, frappe de si terribles anathèmes, le condamne à des peines si aflreuses et si désespérantes. Un enfer préparé dans les trésors de la colère de Dieu; des abîmes profonds ouverts sous les pieds des pécheurs, des flammes
(1) Eccl., xu.
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ardentes qui les consumeront à jamais; des torrents d'amertume et de fiel dont ils seront sans cesse abreuvés: une éternité tout entière de pleurs, de gémissements, de rage, de fureur et de désespoir, qui seront à jamais leur partage : quels motifs de terreur, Ô Dieu juste, à Dieu vengeur! O Roi des nations! s'écrie le prophète alarmé, qui est-ce d'entre les hommes qui n'apprendra pas à vous craindre ? Quis te non timebit, o Rex gentium (1)?
Craindre la sainteté inviolable de Dieu, qui condamne, qui déteste, qui réprouve tout péché, quelque léger qu’il soit; toule ombre de péché, quelque part qu’elle puisse être et paraître à ses yeux. Sainteté de Dieu, si pure, si inviolable, qu’elle trouve des taches dans les astres, c’est-à-dire dans les âmes les plus pures : les anges mêmes, ces intelligences célestes, ne sont pas purs à ses yeux. Sainteté souverainement éclairée, qui sonde les cœurs, qui dévoile les re secrètes pensées, qui pèse toutes nos actions dans la
alance du sanctuaire, qui dans nos vertus mêmes trouve mille imperfections et mille défauts qu’elle cite à son jugement. Sainteté de Dieu, qui est toujours essentiellement opposée au péché, toujours armée contre le péché, qui a une haine implacable, éternelle, non-seulement contre tout ce qui est péché, mais encore contre tout ce qui peut avoir l'ombre et la moindre apparence du péché. Quel sujet de crainte pour l'homme pécheur!
Craindre la puissance redoutable de Dieu, qui peut nous perdre et nous anéantir à tous les instants, qui nous tient à chaque moment comme suspendus entre deux éternités différentes; qui, au moment même où nous viendrons à pécher, peut nous frapper de la foudre, ouvrir les abimes de la terre sous nos pieds, nous précipiter à jamais dans les gouffres des enfers, nous condamner à une éternité malheureuse ; qui peut susciter, armer contre nous toutes ses créatures, ordonner à la mort de nous frapper, à l'air de nous étouffer, à la terre de nous engloutir, à l'éternité de nous absorber dans son sein et dans ses horreurs.
Que dirons-nous encore? Craindre un Dieu qui dans tous les temps a fait éclater de si terribles effets dans ses redoutabies vengeances; qui a ouvert les cataractes du ciel pour submerger le genre humain presque entier; qui fit descendre le feu du ciel sur Sodome; qui a ouvert le sein de la terre pour engloutir Dathan et Abiron; qui a couvert de plaies l'Egypte alarmée; qui a mis le glaive en main à
(4) Jerem., vu.
D Re 2 ee
et
l'ange exterminateur pour frapper de mort les premiers-nés de chaque famille; qui a appelé à l'exécution de ses vengeances les fléaux de sa colère : la guerre, la peste, la famine, toutes les calamités et tous les malheurs; en un mot, qui tient en main les clefs de la mort et de l'enfer, Dieu puissant! Dieu saint! Dieu vengeur! qui pourrait ne pas vous craindre, élant à chaque moment sous la lumière de vos yeux et sous la puissance de vos bras? Q''is te non timebit, o Rex gentium ?
Sentiment d'une crainte salutaire : c’est lui qui a pénétré tous les saints durant leur course mortelle; c'est lui qui a conduit les solitaires dans les déserts, qui a armé les pénilents des instruments sanglants de la pénitence ; c'est lui qui a soutenu, animé les martyrs sur les échafauds; c'est lui qui à fait gémir et trembler tous les justes; c’est lui que Jésus-Christ même recommandait à ses apôtres. Mes disciples, leur disait-il, vous craignez les hommes qui sont sur la terre ; vous craignez ceux qui vous persécutent, qui vous haïssent, qui peuvent vous tourmenter, vous mettre à mort. Hommes mortels comme vous, que peuvent-ils contre vous? Je vous montrerai quel est celui que vous devez craindre : Ostendam vobis quem timeatis (4). Craignez, ah! craignez Celui qui, après avoir plongé votre corps dans le tombeau, peut encore précipiter votre âme dans le sein des enfers : Timete eum qui, postquam occiderit corpus, potest et animam perdere in gehennam. Je vous le dis en vérité, voilà le seul que vous devez craindre en ce monde et en l’autre. Tout le reste ne peut vous nuire que pour un temps; celui-là seul peut porter ses vengeances dans l'éternité même : 4men dico vobis, hunc timele. Lecon salutaire! puisse-t-elle être à jamais gravée dans nos cœurs!
MÉDITATION SUR LE MÊME SUJET
Venez, mes chers enfants, disait la Sagesse : écoutez-moi, je vous apprendrai la crainte du Seigneur votre Dieu : Venite, filii, audite me; timorem Domini docebo vos (2). Le monde vous apprendra à vous livrer à la dissipation, aux plaisirs, aux amusements, aux folles joies de la vie. Je vous apprendrai la véritable science des saints : la crainte de Dieu, timorem Domini.
(4) Luc, xu1. — (2) Psalm. xxxin.
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Je do justes !
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Imprimez bien avant dans mon âme cette crainte salutaire, à mon Dieu! Que de sujets n'ai-je pas personnellement, et en mon particulier, de vous craindre et de trembler devant vous! Couvert de tant de péchés, comment oserai-je paraître en votre présence et soutenir vos regards ? Ante faciem frigoris ejus quis sustinebit (|).
PREMIER POINT
Je dois craindre la rigueur de vos jugements. Qu'ils seront
justes! Qu'ils seront terribles! Les saints mêmes les ont
redoutés, en ont été alarmés. Tous les hommes sècheront de frayeur à la seule approche de ce jour redoutable, Quels doivent être mes sentiments, de moi, coupable et criminel à vos yeux !
Je dois craindre le fonds de misère, de faiblesse, de dépravation qui règne dans moi, et dont j'éprouve tous les jours de si tristes et si cruelles atteintes : ce penchant si naturel au mal, ce funeste levain de péché, tant de passions malheureuses, dont le feu, qui n’est jamais entièrement éteint, peut se rallumer à tous les instants,
Je dois craindre surtout mes péchés : c’est là le grand sujet de mes craintes et de mes larmes. j’ai eu le malheur de pécher et de vous offenser. Mes péchés me sonr-ils remis? quelle assurance ai-je qu’ils m'ont été pardonnés? les ai-je accusés dans toute leur étendue ? les ai-je dépicrés avec une sincère douleur? les ai-je expiés par une véritable pénitence? ne vivent-ils pas encore dans mon eœur et à vos yeux? Qui peut savoir s’il est digne d'amour ou de haine? et quand même mes péchés m'auraient été remis, le Sage ne me dit-il pas qu'il faut craindre pour les pechés mêmes qui ontété pardonnés ? De propitiato peccato noli esse sine metu (2). Et quand même je serais assuré d’être à présent en élat de grâce, suis-je assuré de la conserver ? Combien de péchés où je puis encore tomber! combien d'occasions où mon salut est expusé à de nouveaux dangers!
Je dois craindre les tentations du démon, qui, semblable à un lion rugissant, cherche sans cesse une proie pour la dévorer. Je dois craindre la séduction du monde, de tant d'objets qu'il présente pour pervertir et pour perdre les âmes. Hélas! nous marchons sans cesse sur les bords des précipices ; nous vivons en ce monde comme sur une mer orageuse, toujours exposés à quelque funeste naufrage. Chaque moment du temps met en danger pour l'éternité.
(t) Psalm. cxLvu. — (2) Eccli., v.
Je dois craindre pour mes bonnes œuvres, pour mes vertus mêmes, si j'en pratique quelqu'une. L'Esprit - Saint m'avertil qu'il y a une voie qui paraît droite et assurée dont la fin conduit néanmoins à la mort. Pensée effrayante pour les justes mêmes! car les justes craignent non-seulement pour leurs péchés, mais encore pour leurs bonnes œuvres : Verebar omnia opera mea (1), disait Job; et je dois dire avec lui : Je tremblais à chaque action de ma vie, Que sais-je si l'amour-propre, si la vanité, si la complaisance, si les motifs humains n'influent pas dans mes œuvres et ne les infectent pas de leur funeste poison?
Je dois craindre au sujet de vos grâces mêmes; oui, de vos grâces mêmes, Ô mon Dieu! craindre pour le peu d'usage que j'en ai fait; craindre pour l'abus que j'en ai peut-être fait, craindre le compte terrible que j'aurai à en rendre, craindre les châtiments redoutables qu'il m'en faudrait subir, craindre les remords éternels dont je serais un jour déchiré. craindre même dès à présent la soustraction ‘ vos gräces en punition du mauvais usage que j'en aurais ait.
Que de motifs, mon âme! de craindre continuellement, souverainement le Seigneur! Deum time, et mandata ejus observa (2); c'est le conseil du Sage. O mon âme! craignez le Seigneur, et observez ses commandements : c’est là tout
* l’homme : Hoc est omnis homo. Conjurez-le de graver dans vous les sentiments de cette crainte. Hélas! on craint le monde; on craint les discours du monde; on craint les tristes événements, les accidents, les malheurs de la vie. Craignons le Seigneur, et ne craignons que lui; tout le reste doit peu toucher une âme chrétienne, surtout si elle a eu
le malheur d’ofienser son Dieu et son juge. Deum time.
SECOND POINT
Cette crainte est terrible d’une part, il est vrai, mais de l’autre elle me sera salutaire et avantageuse. Ah! si les impressions de cette crainte sont bien gravées dans moi, quels fruits de salut ne produiront-elles pas dans mon cœur! Combien de péchés elle me fera éviter, et avec quelle perfection! Combien d'occasions, combien de dangers dont elle me fera éloigner ! Quelle vigilance salutaire ne m’inspirera-t-elle pas sur moi, sur mes sens, sur les sentiments de mon cœur, sur les motifs de toutes mes actions ! Quelle circonspection dans mes discours! quelle attention sur
(4) Job, 1x. — (2) Eccl., x.
joutes ardeur
Com pas , q
Com à ma | contre du mo . AtO un gr saint chers rer el vous l pour pour | assuré tum p œæque é
Ent des de mini ( de la Com moi, pas à saluta et qu somn
Ah!
seulen saluta tremb enim | moi; mes.
esprit marcl mes £ devai Héla:
votre point
prit- Saint L'assurée effrayante on-seule.
rs bonnes et je dois à vie, Que plaisance, vres el ne
S; Oui, de
r le peu ue j'en ai aurai à en m'en fauserais un ustraction "en aurais
ellement, ndata ejus ! craignez est là tout aver dans craint le craint les de la vie.
ut le reste elle à eu lime.
, Mais de h! si les ins moi, on cœur!
C quelle 2ers dont m'inspintiments ! Quelle on sur
pour mes
toutes mes démarches el toute ma conduite! Avec quelle ardeur ne me fera-t-elle pas recourir à la prière!
Combien de fois cette crainte n’arrêtera-t-elle point mes pas, quand ils pourraient m'égarer
Combien de fois met@-t-elle un frein de circonspeetion
à ma langue! combien de fois me mettra-t-elle en garde contre les surprises de l'amour-propre, contre la séduction du monde, contre les tentations du démon !
. Atous ces biens ineflæbles que peut-on ajouter? J'entends un grand saint, un s&mt pénitent, un saint solitaire : c’est saint Bernard, Je vous le dis en vérité, s’écriait-il à ses chers disciples, le plus grand bien que nous puissions désirer et posséder en ce monde, c’est la grâce de Dieu. Or je vous le dis en vérité, je l'ai éprouvé par moi-même, soit pour obtenir la grâce de Dieu, soit pour la conserver, soit pour l’augmenter, il n’est point de moyen si eflicace et si assuré que la crainte de Dieu : Zn veritate didici : ad gratiam, tum promerendam, tum retinendam, tum augendam, nihil œque efficax quam non altum sapere, sed timere.
Entin le prophète Isaïe met la crainte de Dieu au nombre des dons ineflables de l’Esprit-Saint : Spiritus timoris Domini (4). C'est dans elle que se trouve le commencement de la divine sagesse : Inilium sapientiæ timor Domini (2). Comment tant de voix touchantes qui se font entendre à moi, mon Dieu, n’exciteront-elles pas, ne graveront-elles pas à jamais dans mon cœur le sentiment de cette crainte salutaire , qui d'abord est le commencement de la sagesse, et qui, perfectionnée par votre amour, en devient la consommation: Corona sapientiæ , timor Domini (3).