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Servitude honteuse dans elle-même : quoi de plus servile, et par là même de plus honteux que de se rendre dépendant et esclave des autres ; de ne régler ses vues et ses actions que par les vues et les démarches des autres ? de penser, de parler, de juger non selon ses vues et ses lumières , mais selon les vues et les lumieres, disons mieux, selon les idées et les caprices des autres ; d'approuver le bien , et de n’oser le faire ; de condamner le mal, et de s'y laisser entraîner ; de voir ses obligations , et de n'oser les remplir ; den’avoir presque plus par soi-mème, ni pensée , ni lumières, ni raison, ui sentiments, ni liberté ; ou de n’avoir des lumières que pour s’aveugler , de raison, que pour la sacrifier : des sentiments, que pour les dégrader; de liberté , que pour l'immoler ? S'il y a des esclaves dans le monde, en est-il de plus indignes et de plus méprisables ?
Servitude honteuse dans son principe : car d'où peut venir le respect humain , que d’une indigne faiblesse d'esprit, ou d’une bassesse de cœur encore plus indigne? Ah ! si on avait cette fermeté d'âme , cette noblesse de sentiments qu'inspire la raison , et plus encare la religion, en viendrait-on à ces excès de faiblesse et de lâcheté? et quand le monde voudrait nous assujettir et nous dominer, ne s’écricrait-on pas
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avec la noble générosité de l'Apôtre: Mihi aulem pro minimo est ut a vobis judicer !.
Monde injuste ! qu'importe que vous m'accusiez ou in’approuviez ? Ce n’est point à votre tribunal que je dois être jugé; c’est du souverain Juge que j'attends l'équité de mon jugement. Pour vous, bien souvent c’est préjugé, c’est prévention , e’est illusion , c’est erreur : balance trompeuse ! jamais tu ne seras la règle de mes sentiments, niie mobile de ma conduite. Ainsi parlerait, ainsi penserait un esprit libre, une âme qui sait sentir sa grandeur : et en parlant, et en pensant ainsi, elle se rendrait estimable et respectable au monde lui-même ; car le monde, tout dépravé qu’il est, sait assez ce qu’il doit en penser. Mais ces âmes lâches que le monde réprouve ; chrétiens à deux faces, que le siècle déteste ; soldats ambigus , qui ne sont ni à Dieu, ni au monde ; quelle idée le monde même en a-t-il?
et de quel œil les regarde-t-il ?
Bassesse de cœur. Soumis à Dieu, parce qu’il est votre souverain; engagé à lui, parce qu’il est votre rédempteur ; à tous les titres vous lui appartenez, comme son ouvrage, son héritage, ses disciples, ses enfants ; et par tous ces titres il vous a élevés à la qualité glorieuse,
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a la sainte liberté des enfants de Dieu, au dessus du monde, à une généreuse indépendance du monde : placés si haut par la main de Dieu, vous descendez de ce rang sublime, vous profanez cette qualité éminente ;' et au lieu de vous armer de courage , de vous déclarer hautement pour lui, vous le trahissez, vous vous dépouillez de cette liberté glorieuse qui vous à été acquise par les soins, les travaux, les mérites et le sang même d’un Dieu , et cela pour ramper devant des idoles. Les esclaves les plus indignes sont-ils plus esclaves que vous ?
Servitude honteuse dans son objet : car enfin, il y a certains points dans lequels on pourrait peut-être se prêter. Il en est où par condescendance , par déférence , on pourrait donner quelque chose aux autres, prendre quelque chose sur soi. Je dis plus, il y a des choses où la servitude parait tolérable ; il y en a où elle est raisonnable. Mais dans ce qui intéresse la religion , la foi, la conscience, le salut , c’est à dire dans les choses où il est si nécessaire d’être libre , et si indigne de ne l'être pas, où Dieu lui-même respecte notre liberté; en cela même la dégrader , la déshonorer , l’avilir et la perdre , n’est-ce pas là porter la honte et l'opprobre à son comble ? Que dans des choses qui sont susceptibles de ménagement, on use de
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quelque indulgence ; on le peut ; souvent mème on le doit : mais dans des points essentiels, se laisser dominer, s’assujettir , dans les choses les moins susceptibles d’assujettissement ; dépendre, dans des choses les plus ennemies de la dépendance ; je ne dis pas où est la liberté ? mais , où est la raison et le sentiment ?
Servitude honteuse dans son étendue : car à qui nous assujettissons-nous ? et de combien de personnes le respect humain ne nous rend-il pas les misérables esclaves ? Les autres esclaves ordinairement n’ont qu’un maitre , fût-il injuste, füt-il cruel, füt-il tyran, ils n'en ont qu’un: au lieu que l’esclave du respect humain a comme autant de maitres qu’il y a de personnes dont il craint les discours, dont il cherche les regards , dont il redoute la censure : il ya plus ; non seulement il a autant de maîtres qu’il craint de personnes, mais il a autant de maitres que ces personnes ont de passions. Car du moment qu’il veut les contenter , il faut qu’il ménage tout dans eux ; et comme dans eux il y a mille passions qui les dominent, qui les font agir, il faut nécessairement qu’il en dépende lui-même, et qu’il se rendre esclave d’eux et de leurs passions ; mais esclave jusqu'a quel point ? esclave jusqu’à n'être plus à soi, jusqu'à dissimuler, trahir ses vrais sentiments et prendre des sen-
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timents tout contraires ; esclave jusqu’à n’oser paraitre ce que l’on est et à paraître ce que l’on n’est pas, jusqu'à trembler en leur présence, à rester interdit sous leurs yeux.
Il me semble, en voyant ces chrétiens dominés par le respect humain , il me semble voir une de ces infâmes statues des idoles dont parle le Prophéte , et à qui il insulte par une ironie si sanglante : os habent, dit-il, et non loquentur'; ils ont une bouche , et ils ne peuvent parler, ilsont des yeux et ils ne voient point ; ils ont des oreilles, et ils ne peuvent entendre ; oculos habent, et non videbunt.
Image bien naturelle , mais bien flétrissante de ces statues animées, de ces hommes dominés par cet indigne respect humain. Îls ont une langue, et ils n’osent parler , ou ils ne parlent qu’en tremblant ; ils ont des oreilles , et ils n’osent entendre, ou ils n’entendent que pour applaudir ; ils ont des yeux , et ils ne voient rien par eux-mêmes, ou ils ne voient que comme ne voyant pas; ils ne voient ni l’indignité de leur conduite , ni la bassesse de leurs sentiments , ni la dégradation de leur raison. Mille fois plus à plaindre que ces aveugles à qui la nature a refusé la lumière; hommes dégradés , chrétiens prévaricateurs, ils ont un esprit , et
1 Psalm. 113.