‹ L'ame élevée a Dieu par les réflexions et les sentimentsChapitre 8 sur 22 · MEDITATION SUR L ENFER · texte numérisé non relu

MEDITATION SUR L ENFER

Trois pensées feront le sujet de cette méditation ; elles devraient faire le sujet de nos larmes toute notre vie : éclairez-moi, soutenez-moi, ô mon Dieu ! dans la considération profonde de ces vérités effrayantes.

Premier point. — Je suis sûr d'avoir mérité l'en fer. 11 ne faut pour cela qu'avoir commis un péché mortel : combien, hélas ! en ai-jc commis dans ma vie qui m'ont rendu digne du dernier des malheurs ! Si, il y a un certain temps Dieu m'avait retiré de ce monde ; si telle année, dans telle circonstance, Dieu m'avait frappé de quelque accident imprévu, dans quel état allais- je paraître devant lui ! à quoi devais je m'attendre, si ce n'est à la rigueur de sa justice et de sa colère? De sorte que si je ne suis pas actuellement enseveli avec les damnés dans le fond des abîmes,

livrée l'horreur des supplices, c'esl par un efïet de la miséricorde de Dieu, qui pouvait me précipiter dans ces gouffres d'horreur, où je serais actuelle meut abreuvé de liel et de l'amertume d'un cléses poir éternel. De sorte que j'ai plus d'obligation à J)ieu de m'avoir préservé de tomber dans l'enfer, que si, y étant déjà tombé, il m'en avait retiré.

Si Dieu rappelait Caïn de ce lieu de supplices, de cette prison éternelle, quel retour de reconnaissance, de pénitence, d'horreur du péché, ne concevrait il pas? Aurait il assez de sentiments à offrir à Dieu, assez de rigueurs à exercer contre lui-même? Or, ma reconnaissance doit être encore plus grande et plus animée, car le bienfait est bien plus signalé, de préserver que de retirer du malheur.

J'ai mérité l'enfer : voilà, ô mon Dieu ! le triste et funeste état où je me suis jeté par mon péché, et voilà la grâce que vous m'avez accordée de m'en retirer par votre miséricorde, préférablement à tant d'autres qui ,sont morts dans cet état de péché, et qui en subiront à jamais la peine. Votre tendresse ne s'est point rebutée de mes iniquités; elle m'a supporté; elle m'a rappelé; elle m'a attendu ; elle n'a point consenti à me perdre. Mais toujours est-il vrai que, de ma part, j'ai mérité plusieurs fois l'enfer, et que je me suis rendu digne de tous ses tourments. A cette vue, je ne dis plus quelle doit cire ma reconnaissance, mais quels doivent être mes transports. Un seul péché mériterait toutes mes larmes, puisqu'un seul péché pouvait me damnera jamais. Puis-je donc trop pleurer des péchés sans nombre ? puis-je trop gémir sur des péchés multipliés, et malheureusement accumulés tant de lois ?

J'ai mérité l'enfer : à cette vue désolante, ô mon Dieu ! mon àme se trouve consternée, abattue aux pieds de votre justice, sans oser vous regarder ni vous parler que par ses soupirs. Regardez-les comme l'hommage le plus sincère que je puisse vous offrir de ma reconnaissance et de ma douleur.

Second point. — Je suis incertain si actuellement même je ne mérité pas encore l'enfer ; certain d'avoir mortellement péché, je suis incertain si j'en ai fait pénitence, du moins une pénitence véritable, sincère, proportionnée à la grandeur de mes crimes, capable d'apaiser la colère de Dieu, de me rendre sa grâce que j'avais perdue. Je me suis approché du sacré tribunal de la pénitence ; mais suis-je assuré de l'avoir fait avec les dispositions nécessaires, pour l'examen, la déclaration, la douleur, le propos? Or, si j'ai manqué à quelqu'un de ces points, mon péché ne m'a pas été pardonné ; et si cela est, je suis encore actuellement en état de péché, et actuellement encore je mérite l'enfer. Cependant, hélas ! je suis et serai toujours incertain sur tous ces points essentiels au salut de mon âme. Je suis donc et serai toujours incertain si à chaque instant de ma vie je ne mérite pas l'enfer. Ah ! quel malheur d'avoir ofïensé Dieu, et d'avoir perdu le précieux trésor de sa grâce ! Heureuse et mille fois heureuse une àme qui l'a toujours conservée ! heureux les enfants qu'une mort prématurée a enlevés de ce monde après leur baptême, et avant qu'ils eussent le malheur d'être infectés du funeste poison du péché !

Pour moi, ô mon Dieu ! me voilà ; après avoir par mon péché perdu votre grâce, me voilà incertain si je l'ai recouvrée; incertain si à présent même

je ne suis pas encore en état de péché, ef dès lors incertain si à présent même je ne mérite pas encore l'enfer.

Terrible incertitude ! qui fait gémir les justes mêmes sur la terre, qui tire de leurs yeux tant de larmes, et de leur cœur tant de gémissements, tant de soupirs et tant de sanglots, ne sachant jamais s'ils sont dignes d'amour ou de haine ; si aux yeux de Dieu ils sont des objets de colère ou de complaisance, c'est-à-dire si actuellement même ils ne sont pas encore sur le bord de l'enfer et en état d'y tomber en mourant. ; que si les saints ont gémi et tremblé sur leur état après tant de larmes et de sanglots, après tantd'austérités, de mortifications, de rigueurs, de quels sentiments dois-je être pénétré sur mon état, ayant commis bien plus de péchés, et fait bien moins de pénitence et de satisfaction.

Troisième point. — Sentiment encore bien plus triste, et situation encore bien plus terrible ! Je suis incertain si un jour je ne serai pas précipité dans l'enfer; si je ne serai point à jamais au nombre des damnés et des réprouvés. Ce serait déjà un sujet de douleur et de crainte bien grandes, de pouvoir se dire qu'après son péché on ne sera jamais assuré d'avoir obtenu le pardon ; mais, hélas ! il y a un sujet de crainte encore bien plus redoutable pour nous.

Oui, quand même nous serions assurés qu'après notre péché nous avons fait une véritable pénitence, que nous en avons eu une douleur sincère, que nous l'avons expié par une satisfaction convenable ; en un. mot, que tous nos péchés nous ont été pardonnes, que nous sommes rentrés en grâce avec Dieu et que nous vivons en ce moment dans sa grâce ; malgré

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tout cela, nous sommes encore incertains de notre sort pour l'éternité. Pourquoi, hélas ! parce que, quand même nous sciions assurés de posséder à présent le trésor dé la grâce, nous sommes incer tains si nous la conserverons jusqu'à la fin ; si nous n'aurons pasencorele malheur de la perdre avant que de mourir, et si jusqu'au dernier soupir nous serons fidèles.

Il est vrai que nous devons toujours tout espérer de la miséricorde de Dieu, surtout si depuis un temps nous avons tâché de vivre dans la grâce ; si durant un temps nous avons fait pénitence de nos péchés, il y a tout sujet de croire que la honte de Dieu ne nous délaissera pas à cc^ derniers mo ments, qu'elle nous soutiendra dans les épreuves et les angoisses des derniers combats. Tel est le cours ordinaire de sa providence. Mais aussi il n'est pas moins vrai que, s'il va toujours de quoi espérer, il n'y a jamais de quoi se rassurer entièrement ; que, quoiqu'on doive présumer de la honte du Seigneur qu'il nous soutiendra jusqu'à la lin, il n'y a jamais lieu de vivre dans la sécurité sur cette espérance. En cela personne ne peut s'assurer de son sort ; en cela les plus grands saints, les Ames les plus justes, les plus pénitentes ont toujours à trembler. Que sera-ce de moi, ô mon Dieu, étant si éloigné de leur sainteté; de moi, après tant de péchés et si peu de pénitence ?

A la vue de ces grandes et terribles vérités, vérités cependant de foi, quels sentiments doivent se former dans mon cœur! Recevez les, o mon Dieu! c'est vous-même qui me les inspirez.

1" Sentiment de douleur d'avoir mérité si sou vent l'enfer par tant de péchés, de si grands péchés,

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continués durant si longtemps cl malgré tant de grâces.

2° Sentiment de reconnaissance envers Dieu, qui ne m'a pas enlevé de ce monde et précipité dans l'enfer quand j'étais dans cet état déplorable, digne de toute sa colère, et indigne de la moindre de ses miséricordes.

3° Sentiment de crainte et de tremblement salutaire sur le danger où je suis encore tous les jours de perdre la grâce de mon Dieu, quand même je la posséderais à présent.

4° Cependant, sentiment de confiance en Dieu, espérant de son ineffable bonté que, malgré mes péchés et mes égarements, dès que je les déteste, il voudra bien encore me favoriser de ses grâces, et surtout de la grâce des grâces, de celle de la persévérance jusqu'au dernier soupir.

Prière. — Oui, mon Dieu, je le reconnais ; j'ai mérité l'enfer, je l'ai mérité mille fois; vous avez pu m'y précipiter avec justice, j'aurais été moi seul l'auteur de ma perte et de mon malheur. Je l'ai mérité plus qu'une infinité d'autres qui y sont condamnés. C'est à votre seule miséricorde que je le dois ; si je ne suis pas actuellement au nombre des réprouvés, j'en bénis celte miséricorde infinie ; je la conjure d'achever son ouvrage, de me préserver du péché ; de me soutenir dans la résolution de le détester et de l'éviter à jamais. Ne permettez pas que cette âme qui vous a coûté si cher, que vous avez comblée de tant de grâces, que vous avez créée pour vous louer ;ï jamais, soit un jour réduite à vous haïr, à vous détester. Vous l'avez déjà comme arrachée à l'enfer ; ne permettez pas qu'elle s'expose à y tomber, et retirez-moi de ce monde avant que ce malheur ne m'arrive jamais.

Pratiques. — 1" Rappeler souvent la pensée et la crainte de l'enfer; voir la place que j'y avais méritée, et

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que je puis encore occuper, si je viens à pécher, et à mourir malheureusement dans mon péché.

2 Me regarder comme un tison encore fumant que Dieu a arraché à l'enfer, et dont il faut éteindre les flammes par le torrent de mes larmes.

3" Quand j'aurai des alïlictions et des peines en cette vie, me dire à moi-même qu'ayant mérité les peines de l'enfer, je ne dois me plaindre de rien.

4" Demander souvent à Dieu la grâce de la persévérance, surtout pour le dernier moment qui doit décider de l'éternité.

5° Consacrer de temps en temps quelques communions, quelques pénitences à cette intention, et renouveler tous les jours les sentiments de ma juste reconnaissance envers Dieu qui m'a si longtemps préservé.

DOUZIEME LECTURE Sur la miséricorde de Dieu envers les pécheurs.

Que la conduite de Dieu à l'égard du pécheur est admirable ! qu'elle est ineffable et bien digne du Père des miséricordes par excellence ! Le pécheur fait par son péché trois démarches également funestes : il s'éloigne de Dieu ; étant éloigné, il s'égare de plus en plus ; étant égaré, il persévère souvent dans son égarement. Que fait le Seigneur envers lui ? Trois démarches toutes contraires : il le rappelle avec tendresse dans son éloignement; il le poursuit avec empressement dans sa fuite; il l'attend avec patience dans ses délais, prêta le recevoir avec bonté dans son retour. Quelle miséricorde ! Tout autre qu'un Dieu en est-il capable ?

Rien de si vrai, et en même temps rien de si admi-

DOUZIÈME LECTURE l.'U)

rable : à peine le pécheur s'est-il éloigné, que Dieu met tout en œuvre pour le rappeler ; d'abord il excite dans son cœur un trouble salutaire qui L'agite,

et des remords de conscience qui le déchirent. A ce trouble succèdent les plus vives lumières : il lui représente quelle est l'horreur de sa conduite, le danger terrible de son état et quelles peuvent en être les suites funestes ; il lui fait connaître la vanité d'un plaisir qui passe en un instant, et l'amertume d'un regret qui sera peut-être éternel; il rappelle à une Ame le premier état où elle vivait avant son péché, et où elle vivait si contente ; il lui fait avouer malgré elle qu'il s'en faut bien qu'elle trouve dans son péché toute la satisfaction qu'elle s'était flattée d'y trouver. Qui pourrait exprimer le langage secret que la grâce fait entendre au pécheur ?

Dieu lui a t il fait connaître le malheur de son état, il n'oublie rien pour l'engagera en sortir ; pour cela, il veut bien faire lui-même les premières avances pour en épargner la peine ou la honte au pécheur: il vient lui-même au-devant de lui ; il le rappelle avec bonté ; il l'invite avec tendresse, il ne lui refuse pas même le doux nom de fils pour toucher son cœur! fui, prœbe cor tuum mihil Quelle bonté ! Que penserait-on d'un juge qui inviterait le coupable à recevoir sa grâce ? mais que penserait-on d'un coupable qui refuserait de la recevoir?

Voilà cependant le portrait du pécheur. Bien souvent, malgré ces tendres invitations, il résiste encore ;i son Dieu ; il parait même l'éviter et le fuir. Misé ricorde divine! est il encore des grâces dans vos pleurs? Elle ne se lasse point; et si le pécheur, comme un autre Jonas, s'enfuit devant Dieu, Dieu le poursuivra avec empressement dans sa fuite. Rap

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pelez vous, pécheur infidèle, ce qui s'est passé ou ce qui se passe peut être encore en vous après votre péché. N'est il pas vrai que Dieu vous poursuit sans cesse ; qu'il se présente partout à vous, et qu'il prend occasion de tout pour vous parler au cœur? Vous arrivé-t-il quelque disgrâce, Dieu se trouve auprès de vous pour vous faire entendre que la source de vos malheurs est au dedans de vous-même, et que vous serez malheureux tant que vous serez criminel. Etes-vous tombé dans quelque maladie, voilà aussitôt votre Dieu, comme au chevet de votre lit, pour vous avertir que votre âme est dans un état plus triste encore que votre corps. Allez-vous prendre votre repos, voilà encore votre Dieu qui vous suit pour vous représenter que votre conscience n'est pas en repos elle-même, et que s'il survenait quelque funeste accident, vous ne seriez exposé à rien moins qu'à être transporté du lit dans le tombeau, et du tombeau peut-être dans les enfers. 11 ira, ce Dieu de bonté, vous solliciter jusque dans les endroits où vous l'attendiez le moins, et où vous vous croyiez le plus à couvert de ses poursuites ; il ira jusque dans les parties de plaisirs, et il les détrempera d'amertumes ; jusque dans les assemblées mondaines, et là même il vous fera éprouver des moments de dégoût et de chagrin ; vous vous trouverez tout inquiet ; on vous en demandera la raison, vous la sentirez vivement et vous ne pourrez la donner ; vous aurez le cœur flétri sans savoir pourquoi ; les yeux égarés sans savoir sur quoi ; l'esprit abstrait et occupé ailleurs sans savoir de quoi; dans tout cela vous ne trouverez peut-être qu'un effet naturel de ces moments de mélancolie, qui absorbent quelquefois sans qu'on sache pourquoi ni comment ; et moi

DOUZIÈME LECTURE Kl

je n'y trouve qu'un effel de la miséricorde de Dieu qui vous dégoûte de tout pour vous ramener.

Que si les voies de douceur ne suffisent pas pour VOUS faire rentrer dans les sentiers du salut, votre Dieu vous aime assez pour eu venir aux voies de rigueur ; c'est-à-dire que, plutôt que d'abandonner le pécheur à lui-même, Dieu emploiera les menaces les plus terribles. Il présentera aux yeux du coupable tout ce qu'il y a de plus effrayant dans la religion : les horreurs d'une mort toujours prête à l'enlever de ce monde ; les terreurs d'un jugement toujours suspendu sur sa tête ; les abîmes d'une éternité ouverts sous ses pieds pour l'engloutir à jamais : quels spectacles de terreur et d'effroi ! Mais nous connaissons votre cœur, o mon Dieu ! s'écrie le prophète, et nous savons que, dans le fort même de votre colère, vous n'oubliez pas votre miséricorde : cum iratus fueris, misericordim recordabcris. Vos menaces mêmes en sont une nouvelle preuve, puisque vous ne nous menacez que pour nous épargner. Il me semble que je vois une tendre mère faisant peur à son enfant qui s'éloigne d'elle, afin que cet enfant effrayé vienne se jeter entre ses bras.

Cependant telles sont quelquefois l'insensibilité et l'obstination du pécheur, qu'il résiste à tout : invitations, sollicitations, promesses, menaces, lien ne le touche : on le dirait tombé dans une espèce de léthargie d'autant plus funeste, qu'il semble aimer son état et ne rien tant craindre que d'en sortir. Miséricorde de mon Dieu ! vos trésors sont-ils enfin épuisés? Non ; il lui reste encore une dernière res source : elle attendra le pécheur malgré son obstination et ses délais; et par ce prodige de patience (die comblera tous les autres prodiges de sa bout»'.

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Dieu par ce délai veut donnerai! pécheur le temps et les moyens de se reconnaître. Je sais bien que le fort de la passion n'est guère le temps de parler de réconciliation ; mais quand le feu de celte passion sera ralenti, le cœur sera alors plus en état de rentrer en lui même, et l'esprit plus disposé à se prêter aux réflexions salutaires. Sait-on, dit ce Dieu de bonté, si le temps n'amènera pas un jour ce qu'on ne saurait attendre à présent de la réflexion ? Si je ne me lasse pas de l'attendre, il se lassera lui-même de me fuir : il m'a coûté tant de sang- et de grâces, n'aurais-pas quelque regret à le perdre?

Patience d'autant plus admirable, qu'elle se trouve dans un Dieu offensé, et dans un Dieu qui a en main de quoi se venger! Patience d'autant plus ineffable, que souvent les pécheurs en abusent, et tournent contre Dieu les dons mêmes de Dieu ! Patience d'au * tant plus ineffable envers certains pécheurs, que Dieu n'en a pas usé de même envers tant d'autres qui ont été suintement enlevés de ce monde !

De quels sentiments devons-nous être pénétrés à la vue des miséricordes dont il a usé envers nous ! car enfin Dieu pouvait nous traiter comme il les a traités ; nous étions ce qu'ils étaient, et nous mérite rions d'être ce qu'ils sont. Cependant quelle différence de leur sort et du nôtre! ils sont morts, et nous respirons encore ; ils subissent l'arrêt de leur condamnation dans l'enfer, et nous espérons encore une place dans le ciel ; ils maudissent les rigueurs de la justice de Dieu, et nous sommes encore en état de bénir ses miséricordes : Misencordids Domini in œternum cantabo.

0 bonté de mon Dieu ! qu'ai je donc l'ait pour mériter ces faveurs ? Mais est-ce dans moi qu'il faut en

chercher les motifs? Voire miséricorde ne les trouve; t-elle pas dans elle-même el dans le plaisir de sauver des malheureux et de pardonner aux coupables? Aussi le sentiment de vos bontés sera-t-ilà jamais gravé dans mon cœur.

Je sais (pie Le grand moyen de reconnaître cette miséricorde, c'est de nous en former une grande idée, et de nous bien persuader que, comme elle est au dessus de tous nos éloges, quelque magnifiques qu'ils soient, elle est encore infiniment au-dessus de tous nos péchés, quelque énormes qu'ils puissent être. Miséricorde de mon Dieu ! que ma main droite soil mise dans un éternel oubli, si jamais elle oublie vos bienfaits; que ma langue desséchée s'attache à mon palais, si elle cesse jamais de publier vos éloges. Malheur, ah! malheur à moi, si ces sentiments s'éloignent jamais de mon cœur ! je mériterais de n'avoir plus de part dans le vôtre. Que je cesse mille fois de vivre plutôt que de ne pas vivre pour vous !

MÉDITATION SUR LE MÊME SUJET

Quelque ineffable que soit votre miséricorde, ô mon Dieu ! envers le pécheur qui s'éloigne malheureusement de vous par le péché, peut être l'est elle encore infiniment davantage envers le pécheur qui revient sincèrement à vous par la pénitence.

Vous le recevez avec une nouvelle tendresse, qui ouvre tous les sentiments de votre cœur.

Vous le recevez avec une nouvelle libéralité, qui ouvre tous les trésors de la grâce.

Dieu de bonté ! ce n'est pas dans les autres que je dois en chercher la preuve ; je la trouve en moi-

même, ou plutôt dans la bonté inlinie avec laquelle vous m'avez reçu, quand, éclairé, touché de votre grâce, j*ai enfin pensé à revenir à vous, nue ne puis je faire connaître à toul l'univers les prodiges de votre miséricorde envers moi, et engager tous les pécheurs à venir se jeter entre ses bras !

Premier point. — Il semble d'abord qu'après le péché, Dieu ne devrait avoir pour le pécheur que des sentiments d'indignation et de haine ; l'abandonner à son sens réprouvé, ou du moins paraître indifférent à sa perte : mais c'est là bien peu vous connaître, ô mon Dieu ! ou plutôt n'est-ce pas absolument vous méconnaître? J'entre dans le sein de vos miséricordes, et au lieu de ces sentiments de vengeance et de haine, je ne trouve que des pensées de douceur et de paix. Eh ! comment pourrait-il se faire, ô mon Dieu ! que vous, qui avez poursuivi le pécheur avec tant d'empressement dans sa fuite, ne le reçussiez pas avec tendresse dans son retour? que vous, qui l'appeliez lorsqu'il vous évitait, le rejetiez à présent qu'il revient à vous ? que vous, qui jetiez sur lui des regards de compassion lors qu'il vous outrageait, le regardiez avec indifférence lorsqu'il vient se jeter dans vos bras ? Ah ! que ces sentiments sont éloignés de votre cœur ! Quels prodiges de miséricorde au contraire ne nous avez vous pas présentés dans une Madeleine pénitente, dans un publicain humilié, dans une Samaritaine touchée de la grâce ; mais surtout dans cette parabole toute divine de l'enfant prodigue, où vous avez daigné vous même nous tracer votre portrait, nous ouvrir votre cœur et nous en montrer tous les sentiments ! Puis je ici me la rappeler, et la méditer sans admiration, sans en être touché.

Ce lils ingrat, ennuyé de la maison paternelle, demande la portion de son héritage : il est assez malheureux [tour l'obtenir; bientôt il l'a dissipée. Alors, se voyant réduil à la plus affreuse misère, il rentre en lui-même, et prend la résolution de revenir dans la maison paternelle. Ce tendre père, qui le regrettait, qui l'attendait toujours, portait souvent ses regards sur le chemin par où son fils pouvait revenir. Il le voit enfin ; son cœur est ému; mais, hélas ! de quels sentiments ! N'est il point ému de colère et d'indignation? Ces sentiments seraient justes, mais ce ne sont pas ceux de la miséricorde, et dés lors ce ne sont pas les siens. Il est ému de compassion ; à la compassion succède la tendresse ; à la tendresse succède la joie ; et la joie va bientôt jusqu'au transport. Sans attendre que ce fils confus et interdit vienne se jeterà ses pieds, il court lui-même au-devant de lui, l'embrasse tendrement ; il le serre sur sa poitrine, il répand plus de larmes de joie que la douleur n'en fait répandre à ce fils pénitent : la raison qu'il en donne est bien digne d'un si bon Père : « Mon fils était perdu, et je l'ai retrouvé ; il était mort, et le voilà ressuscité ; » il veut qu'on s'en réjouisse avec lui, qu'on fasse une espèce de fête, et que tous de concert témoignent leur allégresse.

Non, mon Dieu ! ce n'est point seulement l'image d'un tendre père qui nous est ici tracée ; c'est vousmême, c'est votre cœur ; et n'est-ce pas ainsi, et avec cette ineffable bonté que vous pardonnez au pécheur sincèrement pénitent, sans lui faire acheter son pardon par de longs délais ; sans lui faire essuyer des reproches amers ; sans garder sur le cœur ni ressentiment ni aigreur, mais ensevelissant le passé dans un éternel oubli, du moment qu'il est détesté ?

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Oui, Dieu des miséricordes ! si nous revenons bien sincèrement à vous, à la première larme qui coulera de nos yeux, au premier soupir qui sortira de notre bouche, au premier sentiment de componction qui se formera dans notre cœur, votre colère s'apaisera, votre cœur s'ouvrira, les armes vous tomberont des mains, et au lieu des éclairs et des foudres dont elles étaient armées pour nous perdre, elles ne verseront sur nous qu'une douce rosée pour nous consoler. Bonté divine ! tendresse inelïable ! peut-on vous connaître sans vous adorer, sans vous admirer, et plus encore sans vous aimer ?

Second point. — Vous portez encore plus loin vos prodiges envers le pécheur pénitent, ô mon Dieu ! vous le recevez avec une libéralité qui va jusqu'à une espèce de confusion de vos grâces ; vous lui en ouvrez tous les trésors. Et c'est ici une pensée bien glorieuse pour vous, et bien consolante pour nous : c'est que, durant le cours de votre vie mortelle, vous semblez avoir eu une espèce de prédilection pour les pécheurs convertis : si vous avez eu des distinctions privilégiées, c'est surtout à eux que vous les avez accordées. Je vois une Madeleine qui autrefois a été le scandale de tout Israël ; mais elle est convertie, vous en faites une amante parfaite, et vous la proposez comme le modèle de la pénitence à tout l'univers. Je vois un saint Pierre qui a eu le malheur de renoncer à son divin Maître ; un si grand crime ne le rendra-t-il pas à jamais indigne de vos faveurs? Non, sans doute, ô mon Dieu ! vous jetez sur lui un de vos regards, vous voyez couler les larmes de ses yeux, à l'instant il rentre dans votre cœur, vous le choisissez pour en faire votre vicaire sur la terre, et le chef visible de votre Eglise.

Le bon larron semble insulter à votre douleur et â votre mort sur la croix ; quel cri nie! quelle horreur! mais le bon larron a t il donné une marque sincère de pénitence, aussitôt il est pardonne. Vous portez sur lui l'arrêt de sa justification, et vous le signez de votre sang même : Hodiè mecum eris in paradiso.

Ainsi, Dieu des miséricordes, vous vous plaisez à combler les pécheurs pénitents de vos bienfaits; vous ne leur laissez d'autre regret que celui de vous avoir offensé, d'autre désir que celui de vous plaire, d'autres chaînes que celles de votre amour. Sur ce point, qu'ai je besoin de chercher ailleurs des exemples ? n'en ai-je pas un dans moi-même ? Quand je me rappelle ces jours heureux où, touché de votre grâce, j'ai eu le bonheur de penser à vous, de revenir à vous, où j'ai déchargé ma conscience du pesant fardeau dont elle était accablée, qu'ai-je éprouvé alors, que douceur et que paix ? Si j'ai versé des larmes, n'étaient ce pas des larmes de joie? N'ai je pas regardé ce jour comme le plus beau et le plus consolant des jours de ma vie? Ainsi, ô mon Dieu ! s'accomplit à la lettre l'oracle de votre apôtre, que plus le pécheur a eu de malice, plus le Seigneur a eu de bonté; que l'abîme d'iniquité a été absorbé par l'abîme des miséricordes, et que l'abondance des péchés a été suivie d'une surabondance de grâces : Ubi abuitdavit peccatum, supefabundavit gratia.

Mais ici, ô mon Dieu ! peut-on assez déplorer, assez détester le malheur, l'aveuglement et le crime de ceux qui abusent de votre miséricorde, et qui, de leur confiance en votre bonté, prennent occasion de se rassurer dans leurs crimes ? Monstres d'ingratitude, qui tournent les bienfaits en affronts, et le

lis l'ame élevée a dieu

remède en poison ! monstres de libertinage et d'impiété, qui ne continuent d'être m ('chants que parce que vous ne cessez pas d'être bon ! monstres d'exé cration et d'horreur, qui, sous prétexte d'une péni tence fausse et chimérique, se précipitent dans une impénitence véritable et réelle ! Qu'est ce que l'homme ? quelle est la malice, la dépravation déplorable du cœur humain, de se faire un prétexte de persévérance dans le péché de ce qui devrait être le plus grand motif de sa conversion ?

Prière. — 0 mon Dieu ! j'aurai bien d'autres péchés à déplorer; mais jamais je n'aurai à me reprocher le crime, ni d'oublier vos bontés, ni d'abuser de votre miséricorde. Sans elle je serais perdu : actuellement je serais dans le fond des abîmes, et livré à la rigueur de vos vengeances. Votre miséricorde m'en a préservé; c'est plus cpie de m'en avoir retiré; éternellement je l'adorerai, je l'admirerai, je la bénirai ! Ces sentiments seront toute ma vie gravés dans mon cœur: puissent-ils être la règle de ma conduite jusqu'à ma mort, et le sujet de mes louanges durant toute l'éternité ! Entrant dans les sentiments du prophète, je me regarderai à jamais comme le monument et le témoignage sensible de vos miséricordes, que vous avez fait éclater dans moi pour montrer combien vous êtes bon, et jusqu'à quel point vous portez vos bienfaits envers les pécheurs.

S'ils connaissaient votre cœur, ne viendraient-ils pas tous se jeter avec confiance entre vos bras, comme autant d'enfants prodigues dans le sein du plus tendre des pères ?

Je viens m'y jeter en ce moment: daignez encore me recevoir, et m'y conserver jusqu'au dernier de mes jours.

Pratiques. — 1" Penser souvent que l'abus des miséricordes est le plus grand des crimes, parce qu'il blesse Dieu dans le fond de son cœur.

2° Former souvent des actes de contrition sur l'abus qu'on a fait de ses miséricordes durant le cours de la vie.

3° Recevoir tout ce qui arrive comme un efïet des miséricordes de Dieu qui punit en ce monde pour sauver dans l'autre.

4° Se souvenir que la miséricorde dont on aura abusé se changera un jour en justice et en vengeance ; et que le jugement le plus redoutable sera celui de l'abus qu'on aura fait de cette miséricorde.

TREIZIEME LECTURE Sur l'esprit de Pénitence.

Il y a deux sortes de pénitences consacrées dans la religion: la pénitence extérieure et des sens, la pénitence intérieure et du cœur ; l'une et l'autre nécessaires et indispensables. Nous sommes chrétiens; la pénitence est l'apanage de notre religion. Nous sommes pécheurs ; la pénitence est la peine de notre péché.

Pénitence extérieure et des sens, qui mortifie, qui afflige le corps. C'est une illusion dangereuse, et cependant une illusion bien commune, de penser que la pénitence intérieure suffise au pécheur, et que la pénitence extérieure et des sens ne soit pas absolument nécessaire pour expier le péché: erreur funeste, que la raison désapprouve, que l'Evangile condamne ! Il est vrai que la pénitence intérieure est la plus excellente et la plus méritoire ; mais il n'est pas moins vrai que la pénitence extérieure est nécessaire et indispensable.

C'est une maxime fondamentale dans la morale

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chrétienne, que le péché ne peut être expié que par la pénitence, et que tout ce qui a été infecté par le péché doit être purifié par la pénitence. Suivant ce principe, le corps a contribué au péché ; le corps doit donc être puni. Le corps a souvent été le complice du crime, il doit participer à la pénitence. L'Apôtre ne l'appelle pas autrement qu'un corps de péché ; il en a été l'instrument et l'organe, il en doit être la victime et l'objet.

Tout l'Evangile, toute l'Ecriture sainte nous prêchent la pénitence du corps avec celle du cœur ; chaque page annonce cette vérité et impose cette obligation : Quiconque veut être mon disciple, dit le Seigneur, qu'il renonce à soi-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. Le royaume du ciel se prend par la force, et on ne l'emporte que par la violence. Oh! que le chemin qui mené à la vie est étroit, et qu'il y en a peu qui y entrent! Non, je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre. En sorte que l'Evangile nous met à tous, en quelque manière, le glaive à la main, pour nous armer contre nous et nos corps, et nous faire à nous-mêmes une guerre continuelle. Tels sont les oracles de la vérité même.

Formé à cette école de mortification et de pénitence, saint Paul explique plus clairement encore ces oracles divins. Tous ceux, dit-il, qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses convoitises. Ce n'est pas seulement le cœur qui doit être crucifié, mais encore la chair ; cette chair criminelle, toujours rebelle à l'esprit, toujours excitant une guerre intestine entre l'esprit et le corps. L'obligation que saint Paul imposait aux autres, il la prenait sur lui-même : « Je châtie mon corps, disait-il, et je le réduis en servitude, de

TREIZIÈME LECTURE l"»l

peur qu'après avoir prêché le salut aux autres, je ne sois réprouvé moi même; j'accomplis en moi ce qui manque à la passion de mon Dieu, c'est de m'en faire l'application par une peine personnelle. » Adimpleo ea quœ desunt passionum Christi-,

Ainsi ont pensé, ainsi ont agi les saints ; on les a vus, les instruments sanglants de la pénitence à la main, couverts du cilice et de la cendre, affliger leur corps, le réduire en servitude, l'offrir en holocauste à un Dieu outragé et vengeur. On les voyait le corps exténué déjeunes, de veilles, de macérations, se consacrer à une pénitence continuelle ; leurs membres déchirés, leurs visages pâles et défigurés annonçaient les rigueurs qu'ils exerçaient sur euxmêmes ; après toutes ces austérités et ces combats, ils tremblaient encore et ils se demandaient les uns aux autres, plus par leurs soupirs que par leurs discours entrecoupés de sanglots : Espérez-vous qu'après nos péchés Dieu voudra un jour nous faire miséricorde! Hélas! ô mon Dieu! avons nous la même foi qu'eux ? suivons-nous le même Evangile? espérons-nous le même ciel et la même récompense ?

Que si ces exemples touchants ne suffisent pas, et s'il faut un motif encore plus pressant, allons sur le Calvaire; portons les yeux sur Jésus-Christ même, le grand, le divin modèle que nous devons suivre, si nous l'adorons. Ah! que vois-je, ô mon adorable Sauveur! dans quel état êtes vous réduit, et quel spectacle présentez- vous aux yeux étonnés de la foi ! votre tête couronnée d'épines, vos yeux noyés dans les larmes, votre bouche abreuvée d'amertume et de fiel, vos mains sacrées percées douloureusement; votre cœur lui-même percé d'une lance; tout votre

corps déchiré et ensanglanté, vos plaies profondes comme autant de voix touchantes et éloquentes, la voix même de votre sang ; tout cela, si nous voulons l'entendre, que nous annonce -t-il, si ce n'est la mortification du corps et des sens? Et si nous ne l'entendons pas, membres délicats sous un chef couronné d'épines, ne seinblons-nous pas renoncer à notre foi ?

A cette vue, si l'on est chrétien, dira-t-on encore ce qu'on dit quelquefois dans le monde? Les austérités, les mortifications ne sont pas de notre état ; c'est le partage des cloîtres et des déserts. Langage de l'illusion ! la religion l'a-t-elle jamais connu ? ne l'a-t-elle pas toujours détesté? Comme si les attaques des passions et des sens étaient moins fréquentes, moins dangereuses dans le monde, comme si les péchés ne devaient pas être expiés dans le monde par la pénitence ; comme si dans le monde on était dispensé de la loi générale qui ordonne aux chrétiens de porter leur croix, de crucifier leur chair, de se renoncer eux mêmes, d'entrer dans la voie étroite ; comme si les pénitences corporelles n'étaient pas encore plus nécessaires aux pécheurs dans le monde qu'à des âmes souvent innocentes dans la religion ; c'est-à-dire, comme si les remèdes étaient moins nécessaires aux malades qu'à ceux qui jouissent de la santé ; comme si, parce qu'on est plus pécheur, on devrait être moins pénitent. En un mot, qu'on considère les mortifications corporelles, ou comme précautions pour préserver du péché, ou comme pénitence pour l'expier; à ce double titre n'est il pas évident qu'elles sont plus indispensable ment nécessaires dans le monde que dans les cloîtres et dans les déserts ?

L'état dans le monde, dit-on, ne les supporte pas; qu'on sache bien que le premier état est celui de chrétien, et le second celui de pécheur, et en couse quence de pénitent. Les saints, dans le monde, étant sous la pourpre et sur les trônes, ont pratiqué la pénitence et les mortifications ; et par les mortilications et la pénitence ils ont consacré le trône et la pourpre. C'était pour eux une moindre gloire d'être grands et d'être rois que d'être pénitents et chré tiens.

Que dit-on encore, et qu'est ce que l'amour propre n'inspire pas contre la pratique des pénitences? La santé ne les permet point, ;ijoute-t-on ; Dieu ne demande pas l'impossible ; mais la santé ne permetelle rien ? ne permet-elle que ce qu'on fait? ne se flatte ton point ? ne s'écoute-ton point en fait de santé ? n'est-ce point un prétexte plutôt qu'une raison ; mais, malgré ce peu de santé, ne pourrait on pas retrancher quelque chose de son sommeil, se priver de quelque chose dans les repas, s'assujettir à quelque travail des mains et à quelque occupation journalière, endurer quelque chose delà rigueur des saisons, supporter quelque incommodité sans tant s'en plaindre ? et tant d'ornements, tant de parures, tant de superfluités, tant de vanités, tant de délicatesses, ne pourraient-elles pas fournir matière à quelque sacrifice ?

Quoiqu'il en soit, Dieu ne demande pas l'impossible ; mais Dieu jugera un jour de cette impossibilité. Car ce qu'il y a d'étonnant et de déplorable en ce point, c'est que bien souvent on ne peut rien souf f ri i- pour Dieu, et l'on est en état de tout soutïrir pour le monde; on veillera ; on pourra donner des nuits au jeux et aux amusements, et l'on ne pourra

154 l'ami: élevée A DIEU

pas donner une heure à la prière, à une lecture de piété. On sera en état de courir tout un jour pour vaquer à une affaire, ou pour contenter une passion, et l'on ne pourra pas s'assujettir à une visite aux pieds des autels; c'est-à-dire qu'on n'a ni santé ni courage pour être pénitent de la religion de Jésus- Christ, et l'on en a pour être pénitent et martyr du monde et du démon.

0 Dieu! quel aveuglement! ù chrétiens! quel désordre et quel crime! Membres de Jésus Christ, revenons à notre chef et à notre modèle, et, prosternés au pied de sa croix et à la vue de ses souffrances, de ses plaies, de ses membres ensanglantés, de son corps déchiré, disons nous : Voilà mon Modèle ; et si, le pouvant, je ne l'imite pas, voilà mon Juge, voilà ma condamnation. Tout corps de péché est dévoué à la pénitence ; et si le feu de la mortification ne le purifie pas en ce monde, le feu vengeur le consumera à jamais dans l'autre. Voilà l'Evangile, voilà la loi : là dessus jugeons-nous nous mêmes, ou attendons nous un jour à être jugés. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'y a que deux voies pour aller au ciel : l'innocence ou la pénitence ; si nous avons perdu l'une, que nous reste t il que de nous condamnera l'autre ?

MEDITATION SUR LE MEME SUJET

C'est un cœur pénitent et contrit que je viens vous offrir, ù mon Dieu ! ou plutôt que je viens vous demander à vous-même pour vous l'offrir; daignez le former en moi. Le péché est l'ouvrage de l'homme ; la douleur du péché ne peut être que l'ouvrage de votre grâce qui l'engage à la pénitence. Faites, ô mon Dieu ! que j'en connaisse la nécessité,

que j'en prenne les sentiments, et que j'en accomplisse les œuvres.

Quelle est la nécessité de la pénitence intérieure? premier point. Quels en sont les sacrés caractères? second point.

Premier point. — Pénitence intérieure et de cœur ; c'est surtout le cœur qui a péché, c'est surtout le cœur qui doit être puni ; c'est le cœur qui a goûté une funeste complaisance ; c'est le cœur qui doit éprouver une salutaire amertume. C'est dans le cœur, nous dit Jésus-Christ, qu'ont été conçus les désirs coupables, les affections déréglées, les projets criminels ; c'est du cœur que doivent sortir les regrets, la componction, les soupirs. C'est sur cet autel du cœur que doit être immolée la victime ; et la victime qui doit être immolée, c'est le cœur lui même ; c'est le premier holocauste que Dieu exige, et sans lequel tous les autres sont rejetés comme défectueux.

Si l'on connaissait bien ce que c'est que Dieu et ce que c'est que le péché, aurait-on besoin d'être excité à la douleur et au repentir? Ah ! si le cœur est sincèrement pénitent, quels mouvements secrets, quels sentiments douloureux ne concevra t-il pas à la vue d'un Dieu si grièvement olïensé ; et de tant de péchés malheureusement accumulés ! Qu'il est triste, qu'il est amer, quand on vient à ouvrir les yeux sur ses péchés, de voir que toute la vie n'a été qu'un égarement continuel ; qu'on n'a travaillé qu'à sa perte; qu'on n'a vécu que pour pécher; qu'on s'est éloigné de Dieu et de sa fin dernière ; qu'on a abusé de ses dons ; qu'on a toujours couru en aveugle dans la voie de la perdition ; que tous les jours qu'on a vécus ont été couverts de ténèbres.

Que de réllexions accablantes se présentent alors

L A .ME ELEVEE A 1)1 El'

à l'esprit pour affliger le cœur! Les vingt, les trente années sacrifiées au inonde, données aux passions, perdues pour le salutel l'éternité, vous m'en demanderez compte, ù mon Dieu! ces années sont marquées dans les trésors de votre vengeance; il me reste à en subir le rigoureux châtiment, je le mérite et je m'y soumets; il est juste que vous soyez satisfait et que je sois puni ; trop heureux que ce soit en ce inonde ! Punissez-moi, juste Juge! j'y consens ; mais punissez-moi dans votre miséricorde et non dans votre colère.

0 douleur ! ô repentir ! se dit alors une âme pénétrée ; où était ton Dieu, et qu'étais-tu envers lui? Tu t'es servie de ses propres dons pour l'offenser; tu as pu vivre dans sa disgrâce sans te mettre en peine de l'apaiser et de revenir à lui; il sera dit éternellement que les plus précieux jours de ta vie ont été employés à le fuir et à l'offenser ; de quel œil te regarde-il à présent? A-t-il écouté tes soupirs? a-t-il reçu tes regrets ? a-t-il accepté ta pénitence? Quel état ! quel malheur pour toi ! jamais tu ne seras assuré d'avoir retrouvé celui que le péché a banni de ton cœur. O retour amer! o moment douloureux ! mais retour et douleur nécessaires. Il faut que ce qui a fait le plaisir du coupable devienne son supplice ; il faut que le triste souvenir du péché purifie l'âme par son repentir ; il faut qu'une ahière douleur de s'être éloigné de Dieu répare la satisfaction criminelle de s'être attaché à la créature. Tels ont été de tout temps les sentiments des vrais pénitents. On en a vu, dès le commencement de leur conversion, pénétrés d'une tristesse si vive, plongés dans un accablement si profond, poussant des soupirs si violents, si amers, qu'il semblait que le cœur, ne

pouvant soutenir ses transports, allait se fendre et se briser <le douleur. Heureuse L'âme qui conçoit de pareils sentiments 1 que vous devez en être glorifié, ô mon Dieu ! et qu'ils réparent bien à vos yeux le malheur qu'on a eu de vous offenser !

Second point. — Mais en même temps, ô Dieu saint! que faut-il penser de la douleur tranquille de tant de prétendus pénitents, qui auraient de si grandes raisons de gémir et de soupirer devant vous? Que dois je penser moi-même de la mienne, après tant de crimes et d'égarements ? O mon âme ! où est cette douleur marquée par les sacrés caractères de la vraie pénitence ? où sont les sentiments qui doivent faire le partage des vrais pénitente ?

Où est celte douleur intérieure qui pénètre le cœur et qui le brise à la vue de ses infidélités et de ses désordres, cette douleur surnaturelle puisée clans le sein de Dieu, et qui ne doit avoir que Dieu pour principe et pour fin ; cette douleur universelle qui s'étend à tout, qui gémit sur tout, qui déplore tout ce qui peut déplaire à Dieu et affliger son cœur; cette douleur souveraine, plus sensible à l'offense de Dieu, à la perte de la grâce de Dieu qu'à la perte des biens, de la liberté, de la santé, de la vie, qu'à tous les malheurs qui pourraient arriver? En est-il de plus grand, ô mon Dieu ! que celui de vous avoir offensé ?

Ai je bien gravé dans le cœur cette généreuse détermination de tout accepter, de tout faire pour apaiser la colère de Dieu ; ce ferme propos, cette constante résolution de mourir plutôt un million de fois que de m'éloigner jamais de Dieu et de son service? Où est enfin cette douleur qui doit être au dessus de toute douleur ?

lo8 l'ame élevée a dieu

Je sais, ô mon Dieu! qu'il n'est pas nécessaire qu'elle soit sensible ; cette sensibilité ne dépend pas de nous ; mais du moins cette douleur est-elle sincère? Si elle l'était au point qu'elle doit l'être, que n'aurait-elle pas produit de changements et et d'elïets dans mon cœur, dans toute ma conduite! Ah ! quand un cœur est sincèrement pénitent, que n'est-il pas en état d'entreprendre, de sacrifier, de souffrir? qu'ai-je fait? qu'ai-je sacrifié? qu'ai je souffert pour Dieu ?

Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il y a de terrible, c'est qu'il suffit d'avoir commis un seul péché mortel dans sa vie pour avoir un sujet de pleurer le reste de ses jours ; c'est que mes péchés ont fait couler les larmes et le sang d'un Dieu ; c'est que le péché est l'unique chose qui mérite mes pleurs et mes larmes.

Ainsi, pénitence intérieure tellement nécessaire, que sans elle le péché ne sera jamais pardonné ; tellement nécessaire, que sans elle il n'y aurait jamais de salut; tellement nécessaire, que, si on ne la fait pas en ce monde, il faudra la subir éternellement dans l'autre par le regret et le désespoir.

Touché, pénétré, effrayé de ces grandes vérités, et à la vue de tant de péchés, je désire ardemment dans ce moment, ô mon Dieu ! vous en témoigner un regret éternel, et vous en offrir l'acte de la contrition la plus vive, la plus amère et la plus parfaite. Voilà les sentiments de mon cœur, que je consacre à la douleur et au repentir ; quelque amers qu'ils soient, seront-ils jamais proportionnés à la grandeur de mes crimes ?

Sentiments d'une âme pénitente. — Dieu des miséricordes! je viens me présenter à vous tout couvert de

TREIZIÈME LECTURE l.j'J

plaies, chargé et accablé du poids de mes crimes. J'ai péché contre le ciel et contre vous, ô Dieu saint ! j'ai étouffe les lumières de ma conscience; j'ai abusé de vos grâces; j'ai violé votre sainte loi; j'ai foulé aux pieds votre sang adorable; j'ai mérité l'enfer. Quand je passerais toute ma vie à gémir, à pleurer amèrement sur mes olïenses ; quand je verserais autant de larmes qu'il y a de gouttes d'eau dans le sein des mers ; quand je souffrirais tous les tourments qu'ont jamais soufferts les martyrs ; quand je livrerais mon corps au fer et au feu, je ne vous offrirais pas encore la juste satisfaction de la douleur proportionnée à la grandeur et à l'énormité de mes péchés. Dieu saint, Dieu juste et vengeur, je ne puis que me jeter à vos pieds et entre les bras de votre miséricorde, implorer votre infinie bonté, vous conjurer d'avoir pitié de mon âme qui vous a coûté si cher, vous offrir les mérites et les souffrances de votre divin Fils. Ecoutez la voix de son sang qui s'élève vers vous pour toucher votre cœur, satisfaire à votre justice. Je déteste tous mes péchés uniquement pour l'amour de vous, et parce qu'ils vous déplaisent. Que ne puis-je les laver dans mes larmes et dans mon sang ! Dieu de bonté! faites éclater votre miséricorde en sauvant un pécheur qui revient à vous, qui n'espère qu'en vous, qui veut enfin être à vous dès ce moment jusqu'au dernier soupir de sa vie.

Pratiques — 1" Faire souvent des actes de contrition.

2" Observer inviolablement les préceptes de l'Eglise sur l'abstinence et le jeûne.

3° Se mortilier dans les aises et les commodités de la vie.

4U Approcher souvent du sacrement de la pénitence.

5" Quand on a commis quelque faute, s'imposer soimême quelque pénitence.

6" Surtout offrir toutes les peines et les afflictions de la vie en esprit de pénitence pour ses péchés.

ET MÉDITATION

Sur la Passion de Notre-seigneur Jésus-Christ.

Considérons la Passion du Sauveur : 1° comme le grand objet de notre loi et de nos adorations ; 2° comme la règle assurée de nos mœurs et de notre conduite.

Premier point. — Un Dieu sur une croix; quel spectacle! quel mystère! quelle leçon! Ce spectacle, nous l'avons continuellement sous les yeux ; l'avonsnous jamais bien considéré, étudié, médité? Faisonsle aujourd'hui ; en est-il dans la religion de plus digne de nos réflexions et de nos sentiments?

Approchez donc, âme chrétienne et animée par les sentiments de la foi, considérez le Saint des saints dans l'état où l'ont réduit vos péchés, ou plutôt où l'a réduit son amour. Non, il ne se présente pas à vous dans un état de grandeur, de puissance et de majesté, qui frappe et qui éblouit; parla il auraitattiré vos respects ; mais par là aurait-il gagné votre cœur? Il ne veut paraître qu'au milieu des humiliations, des opprobres et des tourments, pour attirer votre amour ; plus il est ici méconnaissable et défiguré, plus vous devez le trouver aimable et digne de vous, puisqu'il n'est tel que pour vous avoir trop aimé: Quanto difformior, tanto mihi carlor. Chacune de ses plaies vous annonce sa tendresse et vous demande la vôtre. Voyez ce corps innocent attaché à une croix infâme, suspendu entre le ciel et la terre, couvert

de blessures profondes, ej, tout arrosé de son sang. Voyez cette tète couronnée d'épines, penchée sous le poids de la douleur qui l'accable ; ces yeux éteints et noyés dans leurs larmes, qui jettent sur vous leurs derniers regards ; cette bouche abreuvée de vinaigre et de fiel, qui ne s'ouvre que pour prononcer quelques mots d'une voix mourante; ces mains qu'il tend encore en mourant à un peuple indocile et incrédule, qui insulte à ses opprobres et à ses tourments : adpopulum non credentem et contradicentem ; considérez surtout ce cœur du plus tendre des pères, percé, navré de douleur, et submergé dans un océan d'amertumes.

Quel objet! à ces traits ensanglantés pourrez-vous reconnaître le roi de gloire, le Dieu des vertus, le Fils du Très-Haut, le doux objet de ses complaisances, maintenant semblable à un ver de terre, et devenu l'opprobre des hommes, le mépris et l'exécration de son peuple? Ego sum rermis et non homo, opprobrium hominum et abjectio pleins. Ah ! le Saint même des saints chargé des péchés du monde, immolé pour tous les pécheurs! Celui qui règne dans les deux, qui peut tout sur la terre et dans les enfers, abandonné de ses amis, trahi par ses disciples, livré à la fureur de ses bourreaux, délaissé de son père, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix! Celui qui tient en ses mains les trésors du ciel, dépouillé de tout et réduit à une extrême indigence! Celui qui a donné l'être et la vie aux hommes, crucifié, mis ta mort par ceux même à qui il a donné la vie ! Ainsi livré à l'excès des afflictions et des humiliations, il souffre avec la douceur de l'agneau ; il souffre comme s'il était criminel ; il souffre dans le silence, qu'il n'interrompt que pour

prier pour ses ennemis et pour excuser le déicide qu'ils commettent en sa personne: Pater, dimitte Mis.

Grand Dieu, Dieu juste et puissant! quelle autre vue que celle de la foi, et de la foi la plus vive, la plus humble et la plus soumise, peut ici nous soutenir ? Mais cette foi vive, ne doit-elle point produire en nous une vive douleur ?

Douleur d'autant plus sensible, que Jésus Christ n'a souffert que parce qu'il nous aimait, et qu'il voulait nous soustraire aux souffrances éternelles que nous avions méritées.

Douleur d'autant plus profonde, que toutes les fois que nous avons péché, nous avons renouvelé les horreurs de sa passion, et nous l'avons crucifié de nouveau dans nos cœurs : rursum crucifigenles.

Douleur qui doit être d'autant plus amère, que ce n'est que par elle que nous pouvons obtenir le pardon, et avoir part aux mérites de ce Dieu souffrant.

Oh! si ce sentiment est bien gravé dans le cœur par la foi, quels effets, quelles impressions n'y produira-t il pas. Une âme pénétrée de cette vive foi, sensible aux tourments de son Dieu, touchée de regret de l'avoir offensé, inconsolable de ses péchés, s'arme contre elle-même, tourne toute sa haine contre ses crimes, venge sur elle-même tous les outrages qu'elle a faits à son céleste Époux : Mon amour, dit elle, est crucifié: amor meus crucifixus est ; et c'est moi-même qui l'ai attaché à la croix, qui ai versé son sang, qui ai contribué à sa mort, et je ne meurs pas de douleur ! et si je vis encore, je ne dois vivre que pour pleurer et pour souffrir. Heu reuse de partager les douleurs de son divin Rédempteur, cette àme affligée se fait une joie de joindre sa pénitence à la pénitence de Jésus Christ, sa douleur

à la douleur de Jésus-Christ, ses larmes aux larmes de Jésus Christ, de pouvoir accomplir dans sa chair coupable ce qui manque à la passion et aux souffrances de Jésus-Christ : adimpleo ea quœ desunt passionum Christ i.

Ah! loin d'elle, plaisirs du monde, délices de la vie, satisfactions coupables des sens, vous fûtes autrefois sa passion ; vous seriez aujourd'hui son supplice. La foi l'éclairé, la grâce la touche, la douleur fait son supplice, fait son martyre ; et ce supplice et ce martyre, elle les aime ; elle les goûte ; elle en préfère l'amertume à toutes les douceurs de la vie: calix meus inebrians quam prœclarus est! De là, dans certaines âmes généreusement pénitentes, cette attention continuelle à mortifier la nature, à dominer l'empire des sens ; de là, cette faim, cette soif ardente des souffrances et des austérités ; de là, ces saints transports pour la croix ; peut-on craindre de trop souffrir quand on se compare à un Dieu mourant? Que la nature abattue s'attriste et s'afflige ; que le monde vienne offrir ses charmes trompeurs ; que le démon suscite mille tentations et mille combats ; la foi et l'amour, ranimés au spectacle d'un Dieu souffrant, répondent avec saint Augustin : Vois dans Dieu souffrant l'effet de tes crimes : vide peu dentem, vide morientem. Que des âmes innocentes goûtent quelques plaisirs permis, pour moi, qui ai eu le malheur de crucifier mon Dieu, que dois je faire autre chose que gémir, et mourir même, si je le pouvais, au pied de la croix ?

Ainsi ont pensé, ainsi ont agi tant d'âmes chrétiennes ; ainsi vivent encore tant d'àmes justes; ainsi vivront et agiront à jamais tous ceux qui seront animés de l'esprit de la foi.

Non, je ne suis point étonné de ce que tant de saints ont souffert durant le cours de leur vie ; de ce que tant de pénitents ont mortifié leurs corps, dominé leurs sens, exercé sur eux mêmes de si excessives rigueurs. Soutenus par la vue, animés par la foi d'un Dieu mourant pour eux, de quoi n'étaient ils pas capables ? Gomment, dit saint Bernard, un cœur pénitent pourrait il sentir ses blessures, lorsqu'il voit celles de son Sauveur encore toutes sanglantes : nolo vivere sine tmlnere, cum te video vulneratum.

0 plaies adorables ! par quels charmes pouvezvous rendre des hommes mortels comme insensibles aux atteintes du fer et du feu, si ce n'est parce qu'un feu céleste et plus ardent encore les animait ? L'amour est plus fort que la mort ; la vue d'un Dieu souffrant, pour qui ils combattaient, les rendait victorieux et triomphants dans toutes leurs souffrances et tous leurs combats. Telles sont les glorieuses victoires que remporte la foi de ce grand mystère. Hœc est Victoria quœ vincit mundum, fides nos Ira.

Second point. — Animés de la même foi, considérons Jésus-Christ mourant comme la règle de nos mœurs et de notre conduite. Dans cet état, que nous dit il ? Quelles leçons nous donne t-il ? et quelles leçons peut-il nous donner sur la croix, que des leçons de pénitence, de mortification et de mort ? et une âme fidèle peut-elle y prendre d'autres sentiments que celui de mourir à vtout pour se rendre conforme à son Dieu mourant? Vous êtes morts, nous dit l'Apôtre, et votre vie est cachée avec Jésus- Christ en Dieu : mortui estis, et vita veslra abscondïta est cum Christoin Dco. L'entendez vous, ô mon âme !

QUATORZIÈME LECTURE Ki.'i

ce divin oracle? Morts au monde, morts à nous mêmes, c'est là toute la science des saints, et. c'est un Dieu mourant qui nous renseigne lui-môme. Mortui estis.

1° Morts au monde, à ses pompes, à ses maximes, à ses spectacles; pour une Ame chrétienne y a-t-il d'autre spectacle que celui de la croix ? A la vue d'un Dieu mourant pour expier les péchés du monde, concevons enfin ce que doivent être pour nous les plaisirs, les richesses, les grandeurs, les faveurs, le bonheur de ce siècle pervers: comprenons au contraire le bonheur d'une à me qui gémit, qui souffre, qui est persécutée ; ne nous croyons pas malheureux lorsque nous serons privés des douceurs empoisonnées du siècle, c'est-à-dire lorsque nous aurons part aux souffrances et au calice d'un Dieu Sauveur ; lorsque dans le monde nous serons traités comme lui, oubliés comme lui, désapprouvés, condamnés comme lui. Et quand les mondains viendront nous invitera prendre part à leurs amusements, à leurs fêtes, à leurs parties de plaisirs, disons-nous intérieurement à nous-mêmes : Non, mon cœur n'entrera point dans ces illusions et ces vanités ; le inonde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde : mihi mundus cruciftxus est. et ego mundo. A Dieu ne plaise que je trouve d'autre gloire que dans les humiliations de mon Sauveur, d'autres richesses que dans son indigence, d'autres délices que dans ses amertumes ! absit mihi gloriari nisi in cruee Domini nostri!

Ah! s'il a fallu que mon Dieu souffrît pour entrer dans sa gloire, pourrais-je, voudrais- je me frayer un autre chemin? puis-je oublier de quel chef je suis le membre ? et quelle honte ne serait-ce pas que de

voir un membre délicat sous un chef couronné d'épines? Toujours je me souviendrai que je suis à la suite d'un Dieu souffrant, et que ce n'est qu'en marchant sur ses traces que je puis avoir part à sa gloire ; jamais je n'oublierai que le monde est son ennemi, qu'on ne saurait servir deux maîtres, et qu'il faut nécessairement en abandonner un pour se livrer à l'autre ; enfin j'aurai toujours présent devant les yeux, et plus encore gravé dans le cœur, ce divin oracle : Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Mortui estis.

2° Encore, pour le remplir dans son étendue, et nous conformer à notre Dieu souffrant, n'est-ce pas assez de mourir au monde ? Il faut surtout mourir à nous mêmes, mourir à nos inclinations et à nos penchants, mourir à nos dégoûts et à nos répugnances.

Mourir à nos sens et à leurs satisfactions criminelles; mourir à notre propre esprit, à sa vanité et à son indocilité, à sa curiosité.

Mourir à notre volonté, en réprimer les désirs, en rectifier les mouvements, en étouffer les ressentiments, en purifier toutes les affections, et de terrestres et de charnelles qu'elles sont, les rendre célestes et toutes divines.

En un mot, mourir à nous-mêmes et à tout, pour ne vivre plus que de la vie d'un Dieu mourant, seul et unique auteur de la vie véritable, hors de qui tout n'est que mort, et mort éternelle.

Grandes vérités, terribles engagements ! 0 mon Ame! ne vous alarmez pas ; celui qui vous présente le joug de la croix saura l'adoucir ; il le portera luimême avec vous. Vous aurez à souffrir, à sacrifier, à gémir à la suite de Jésus-Cbrist, il est vrai ; mais

écoulez, méditez attentivement le gçarid 6t admirable sentiment d'une Ame chrétienne et généreuse ; sur le point qu'elle était d'embrasser un genre de vie pénible et rigoureux, comme on lui en représentait, on lui en exagérait les peines, les austérités, les rigueurs: Je comprends tout cela, dit-elle, et je m'y attends ; mais au milieu de tout cela, j'aurai un cru cilix, et il me suffira. Encore une fois, grand senti ment! Ce sera le vôtre, ô mon àme ! Dans les moments où la nature troublée, étonnée sentira ses répugnances, et tremblera à la vue des combats qu'elle aura à livrer, la pensée d'un Dieu souffrant pour vous et avec vous, sera votre force, votre soutien, votre consolation ; et que ne vous dira-t-il pas? Que n'aurez-vous pas vous même à lui dire ?

Tantôt, humilié à la vue de votre crucifix, vous rendrez grâce à ce Dieu d'amour qui vous juge digne d'avoir part à ses souffrances, et au calice de son amertume. Calicem salutaris accipiam.

Tantôt, arrosant le crucifix de vos larmes, vous gémirez, vous pleurerez amèrement sur vos pécliés, et vous ne trouverez de consolations que dans vos regrets et vos soupirs. Peccavi in cœlum et coram te.

Tantôt, assise au pied du crucifix, semblable à Magdeleine sur le Calvaire, votre àme se rassurera contre la colère d'un Dieu irrité par vos péchés. Oui, justice adorable, à la vue de Jésus-Christ, victime pour moi, vous serez apaisée ; jamais je ne me séparerai de lui ; et avec lui pourrais-je ne pas espérer? Pour venir jusqu'à moi, il faudrait percer le sein de celui qui est mon bouclier. Fiducialiter agam et non timebo.

Souvent, embrassant les pieds du crucifix, affligée

KiS l'ame ÉLEVÉE A DIEl'

(le votre langueur, de votre tiédeur, vous ranimerez votre confiance, votre amour, tous vos sentiments. Dieu des miséricordes ! lui dira votre cœur, après avoir acquis par vos mérites des trésors immenses, voudriez-vous m'en refuser une légère part que je vous demande avec toute l'ardeur dont je suis capable ? Je ne le mérite pas ; mais votre sang, votre amour intercèdent et le demandent pour moi. Dilexit me, t radiait semetipmm pro me.

Telle est, ô mon âme, la source où vous puiserez le courage, l'onction, la constance qui vous seront nécessaires dans les moments d'angoisses et de combats. La vue de Jésus crucifié vous rendra, je ne dis pas tolérable, mais facile, mais aimable, mais consolant, le joug du Seigneur, et tout ce que vous souffrirez en le portant. Ainsi dans tous les temps et toutes les circonstances trouverez vous en lui un modèle parfait de toutes les vertus qu'il vous faut pratiquer, et en même temps toutes les grâces et tous les secours pour vous engager à les pratiquer et à retracer dans vous tous les traits de votre divin modèle. Inspire, et fac secundum exemplar.

Après tout, ô mon âme, c'est pour nous une nécessité indispensable de nous conformer au divin exemple qu'un Dieu sur la croix nous présente ; disons-nous ce que la raison, ce que la foi nous diront à jamais : Jésus crucifié est à présent notre maître; si nous l'imitons, il sera notre Sauveur; mais, soit que nous l'imitions ou que nous ne l'imitions pas, il sera un jour notre juge. Un jour viendra que ce même crucifix, qu'on nous présentera à la dernière et lugubre cérémonie qui terminera notre course, que ce crucifix, dis je, sera la règle de notre jugement; lui même et lui seul il nous jugera.

Heureux si, en le portant sur notre corps, plus encore en le gravant dans notre cœur, nous nous sommes appliqués à nous y rendre conformes ! car c'est là ce qui, pour nous, décidera de tout ; mais s'il ne se trouve alors entre lui et nous une sainte ressemblance, sans autre jugement, nous serons déjà jugés, et nous porterons en nous-mêmes l'arrêt de notre condamnation.

11 en coûte à présent, il est vrai, de marcher à la suite du Sauveur portant sa croix : mais levons les yeux en haut, et, éclairés par la foi, voyons par avance au milieu des airs cette croix éclatante revêtue de splendeur et de gloire ; elle paraîtra au grand jour du jugement. Si, sur la terre, nous avons porté son ignominie et ses opprobres, elle sera dans le ciel notre gloire et notre couronne.

A cette pensée, ranimons notre courage, et dans cette douce espérance, puisons de nouvelles forces dans les fontaines sacrées du Sauveur mourant; marchons constamment après lui ; il sera notre modèle pendant notre vie, il sera notre refuge à la mort, il sera notre récompense dans l'éternité.

Rester quelques moments au pied de la croix, et consacrezvous à elle le reste de votre vie.

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