SUR LA PERTE DE DIEU
Voici la méditation éternelle du damné, et les senti-
ments qui occuperont, qui tourmenteront, qui déchireront à jamais son cœur, sans qu'il puisse s’en éloigner un instant : Jai perdu Dieu, je l’ai perdu par ma faute, je l'ai perdu pour toujours. Courtes paroles, mais grand sujet de méditation pour toute la vie, peut-être pour l’éternité tout entière.
Représentons-nous une âme plongée dans l’amertume de sa sombre douleur, concentrée dans elle-même, absorbée dans la profondeur de ses réflexions accablantes, et dans l'abime de son affreux désespoir, se disant sans cesse à elle-même :
1° J'ai perdu Dieu, mon créateur, mon sauveur, l’auteur de mon être, mon premier principe, ma fin dernière, la source de mon bonheur. J’ai perdu Dieu : j'étais faite pour le posséder, il m'avait créée pour lui, il me destinait à sa gloire ; c’est pour cela qu’il m'avait mise sur la terre ; actuellement je devrais régner avec lui dans le ciel. J’ai perdu Dieu, hélas ! on me l'avait annoncé, je m’y exposais de plein gré. Insensée ! que je connaissais peu la grandeur de cette perte et l’abîme de
ce malheur ! j'ai perdu Dieu; eten le perdant j'ai tout
perdu ; biens, honneurs, plaisirs, liberté, consolation, espérance : et que peut-il rester à celui qui a perdu le souverain bien ? J'ai tout perdu, hélas! il n’en fallait pas tant pour exciter des regrets durant la vie. A Ja moindre perte on est si sensible, on se livre à des retours si amers : on peut cependant se consoler d'une chose qu’on perd par une autre ; mais en perdant Dieu j'ai tout perdu sans réserve. J’ai perdu une bonté dont les douceurs sont ineffables ; une beauté dont les charmes sont ravissants ; une libéralité dont les trésors'sont immenses ; toutes ces perfections adorables devaient faire ma félicité, et elles combleront à jamaismon malheur. J'ai perdu Dieu ; à peine dégagée des liéns de ce corps, j'ai envisagé la fin où j'étais appelée, à la pensée de ses attraits ravissants, mille mondes se seraient présentés à moi, je les aurais rejetés ; j'avais entrevu mon bonheur; la violence, la véhémence du penchant m'y conduisaient ; je me suis élancée vers lui avec plus de rapidité que le feu vers sa sphère. Ah ! disais-je, voilà ma félicité et le centre de mon bonheur ; mais, hélas ! ce bonheur s’est
dérobé ?
séparer.
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Mais encore.
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dérobé à mes avides désirs, un chaos immense nous vient séparer. Ô Être suprême et vengeur ! fallait-il me montrer tant de charmes, pour les faire aussitôt disparaître ? fallait-il me faire sentir tant d’attraits, pour les ravir si subitement à mon cœur ? fallait-il exciter en moi une soif si ardente, pour me laisser consumer par de si violentes ardeurs ?
Tout demande son Dieu à ce réprouvé : son, âme lui demande son Dieu, comme première et essentielle vérité ; sa volonté demande son Dieu, comme souveraine bonté; toutes ses affections lui demandent son Dieu, comme source des pures délices ; à tous ses désirs si empressés et si violents rien ne s'offre que cette pensée à jamais désespérante : j'ai perdu Dieu. Ube est Deus tuus ? ; |
Mais que dis-je, j’ai perdu Dieu. Non, je le trouve encore, J’ai perdu un Dieu bon, miséricordieux, un Dieu père ; et je netrouve plus qu’un Dieu irrité, implacable et vengeur : je le vois armé contre moi, et sa présence ne se fait sentir que par ses rigueurs.
2° J'ai perdu Dieu, et je l'ai perdu par ma faute. Je suis damnée, et je pouvais me sauver : tant que l’homme est en cette vie, il est fasciné par des objets créés, aveuglé, entraîné par les sens. Esaü, pour un mets ordinaire, vendit son droit d’aîresse : il ne connut pas d’abord son mal-
heur ; mais quand il vit les bénédictions dont il s'était
privé, quand il fit réflexion sur sa perteet sur le prix auquel il l'avait livré, il jeta des cris, il fit des gémissements, il poussa dés hurlements lamentables: Zrrugiit clamore magno (1). Triste, mais naturelle figure du réprouvé qui sacrifie son Dieu, qui immole son salut et
‘son âme ; il la sacrifie, il l’immole, et à quoi ? à une lé-
gère satisfaction, à des objets périssables, à un plaisir d'un moment. Durant la vie, séduit par ses passions,
(1) Gen, xxvir.
il fait Je sacrifice comme sans peine, il est aveuglé sur sa perle ; mais lorsque les yeux dessillés par la mort lui fe. ront apercevoir la grandeur du bien perdu, l’indignité du bien préféré, le néant de tout bien auprès de ce bien suprême, ah ! quels seront alors son étonnement, son regret et son désespoir! Quoi, pour des biens périssables, des biens d'un moment, des plaisirs trompeurs, et toujours mêlés d’amertume, m'être privé des biens véritables, des biens immortels ! avoir pu me sauver, et m'étre damné, et damné pour des riens !
J'ai perdu Dieu par ma faute. Si, contraint par une fatale nécessité, si, conduit par un implacable destin, on était tombé dans l'enfer ; si on s’était perdu parce qu’on ne pouvait se sauver ; si, viclime dévouée à la fureur de Dieu, on n’avait pu éviter son malheur, on pourrait maudire son sort sans s’en prendre à soi-même. Mais, non ; dans l’abime de ses maux, le réprouvé voit qu'il ne peut s’en prendre qu’à lui; obligé de dire à sa confession, et d'avouer dans son désespoir, qu'it n’a perdu Dieu que parce qu’il a voulu le perdre, qu’il n’est malheureux que parce qu’il a été coupable, qu'il est damné, et qu’il pouvail se sauver.
J’ai perdu Dieu et je l'ai perdu par ma faute. Qu'est-ce que Dieu n’a pas fait pour me sauver ? Manquais-je de secours et de moyens de salut ! que de grâces ! que de lumières ! que de saintes inspirations ? que de bons désirs ! que de remords touchants! Parents chrétiens, éducation sainte, horreur naturelle du péché, crainte salutaire de Dieu iniprimée dans mon cœur, j’ai abusé de tous ces moyens, j'ai franchi {outes ces bornes, j'ai étouffé tous ces saints désirs et ces vifs remords ; je pouvais me sauver, et je me suis perdu. J'avais devant les yeux tant de bons exemples, j'en élais touché, édifié, le monde même me faisait des leçons capables de me désabuser ; il m’ennuyait, il me dégoûtait, il me présentait mille raisons de le détester ;
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je ne cessais üe me plaindre de la rigueur et de la pesanteur de son joug ; je faisais de temps en temps des réflexions sur le danger qui me menaçait ; la mort d’un parent, la conversion d’un ami me troublaient, m'’effrayaient ; je pensais à revenir à Dieu : je différais, je me rassurais sur la résolution de faire un jour pénitence ; ; je n'en ai pas eu le temps ou j "en ai abusé, et je suis damné!
Que fallait-il faire pour me sauver ? hélas ! souvent beaucoup moins que je n’en ai fait pour me perdre. Ah! si tel jour, dans telle occasion, j'avais suivi la lumière qui m'éclairait ; si j'avais profité du bon moment qui me pénétrait ; si j'avais profité de cette retraite où l’on m’invitait ; si, ce jour de solennité, j'avais approché des sacrements comme j'y élais porté ; si j'avais fait à Dieu le sacrifice qu’il me demandait, actuellement je serais avec les élus dans le ciel, je suis réprouvé à jamais,
Durantun temps j'avais si bien commencé ! j'étais à Dieu et j'étais si content ! Encore quelques années de persévérance, quelques jours de combat, j'élais sauvé etje suis damné !
Qu'il est triste, qu’il est affreux de voir qu’on a été comme environné de grâces, comblé de miséricordes ; et malgré ces miséricordes et ces grâces, d'être réprouvé et à jamais malheureux! Que des infidèles et dés idolâtres soient damnés, ce sera leur faute ;ils ont péché contre leur raison, contre leur conscience ; mais des chrétiens, mais moi, né dans le sein de la foi, dans
l'éclat des lumières et l'abondance des grâces ; malheu-
reux ! je n’ai que trop mérité mon malheur. Je pouvais me sauver, et je suis damné.
3° J’ai perdu Dieu, et je l’ai perdu pour toujours. C’en est donc fait, mon arrêt est porté, mon sort est décidé, mon malheur est à jamais sans ressource : ily a un Dieu, et jamais je ne le verrai! il y a une région des élus, et
jamais je n’y entrerai ! il y a un bonheur, et jamais je he le posséderai ! Terrible pensée : jamais et toujours ! jamais de consolation, jamais de fin, jamais de miséricorde, jamais de lueur d'espérance ! toujours dans les larmes, toujours dans les regrets, toujours dans les souffrances, toujours dans l’amertume et le désespoir ! Les années auront passé, les siècles se seront écoulés; le soleil aura mille fois commencé et fini sa carrière : les royaumes auront changé mille fois de face; et le damné ne fera encore que commencer sa carrière. Mais quoi! mon Dieu, ne vous laisserez-vous jamais toucher, jamais apaiser ! vous, autrefois si bon, si miséricordieux, si compatissant, ne vous laisserez-vous point attendrir par les cris, les gémissements, les larmes, les soupirs de feu que pousseront des créatures formées à votre image, el rachetées de votre sang ? Quoi ! après des millions d'années et de siècles révolus, votre justice ne sera-t-elle point satisfaite, et quelques lueurs de miséricorde ne viendront-elles point paraître à mes yeux? non, ce Dieu vengeur sera à jamais sourd à ma voix et implacable dans ses vengeances. Un mur de division s’élèvera à jamais entre lui et moi; un nuage sombre et affreux le dérobera sans cesse à mes yeux ; un chaos immense nous séparera, nous divisera à jamais. Je lèverai les yeux, et je ne le verraï point, je pousserai des cris et il ne les entendra point ; j’appellerai un père, et je ne trouverai qu’un vengeur.
Tel sera à jamais le sort et le malheur des damnés. Plus ils avanceront dans le sein de cette éiernité, plus Dieu s’éloignera d’eux, jamais il ne leur aura paru plus grand, plus beau, plus parfait, plus digne de leur amour: au milieu même ‘des blasphèmes qu “ls vomiront, ils seront forcés de reconnaître qu il méritait infiniment d’être aimé. Le cerf altéré qui court après les fontaines, la pierre qui tend rapidement vers son centre, ne sont qu’une image faible de la véhémence avec laquelle cette
âme e:
le dési irrité main une m à l’ins tourmi vive ar la néce être dé attirée, ettoujc pête n contrai tant de froideu ture, € péché.
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âme est entraînée vers son Dieu. Elle le cherche, elle le désire, elle soupire malgré elle vers lui ; mais ce Dieu irrilé se soustrait à la véhémence de ses désirs ; une main invisible semble attirer cette âme vers Dieu, et une main vengeresse et implacable l'arrête et la repousse à l'instant. Quel tourment comparable à la violence de ce tourment ! ne désirer qu’un objet, s’y porter avec la plus vive ardeur, et ne pouvoir jamais le posséder. Se voir dans la nécessité fatale de le désirer avec la dernière violence, et être dans l'impossibilité absolue de s’unir à lui, toujours attirée, et toujours rebutée, toujours poussée vers le ciel et toujours repoussée dans l'enfer. Quel orage, quelle tempête n’exciteront pas dans celle âme des sentiments si contraires et si violents ! tant d'amour et tant de haine ; tant de désirs et tant de rebuts, tant d’ardeurs et tant de froideurs. Toujours unie à Dieu par l'instinct de la nature, et toujours séparée de Dieu par l'opposition du péché. Ainsi, partagé entre lui-même, le réprouvé veut et ne veut pas, il tend à Dieu et il s’en éloigne ; il l'aime et le hait, le fuyant comme son ennemi, et forcé de l’aimer comme son principe ; également malheureux, et dans le désir extrême qu'il aurait de le posséder, et dans l’impossibilité éternelle de jamais l'obtenir.
Aussi, dans cet état violent et funeste, le pécheur se voyant abandonnéde Dieu, éloigné desa fin, sans remède, sans ressource, sans espérance, se livre lui-même à toute l'horreur de son désespoir ; et par un excès de fureur et de rage, il tourne ses armes contre lui-même, il maudit son sort, il voudrait arracher et déchirer son cœur; il voudrait périr, s’anéantir, il en vient jusqu’à s'élever contre Dieu même, et à vomir contre lui des horreurs, des imprécations, des exécrations, des blasphèmes. Dieu irrité et implacable ! venge-toi par la destruction de mon être; qu’un coup favorable de tes vengeances m’anéantisse à jamais; rassemble sur ma tête
tous les tourments, mais extermine-moi, et coupe jusqu'à la racine de mon êlre ; maudit cet être que j’ai reçu! maudit le sein qui m'a porté ! maudit le jour funeste qui m'a vu naître! maudite la vie que j'ai menée! maudit l'air que j'ai respiré, les crimes que j’ai commis, les détestables plaisirs que j'ai goûtés ! Tout est fini ; il ne reste que mon malheur qui commence toujours pour ne finir jamais.
MÉDITATION