‹ L'âme est la fonction du cerveauChapitre 133 sur 170 · RiBOT · texte numérisé non relu

RiBOT

Dès 1857, un physiologiste éminent, Gratiolet, faisait, quoique spiritualiste, cet aveu caractéristique : (( A chaque sens correspond une mémoire qui hii est corrélative, et l'intelligence a, comme le corps, ses tempéraments qui résultent de la prédominance de tel ou tel ordre de sensations dans les habitudes naturelles de l'esprit ^ »

3° Même ces mémoires particulières, soit de l'appareil optique, soit de l'appareil auditif, soit de tout autre appareil sensoriel, sont une collection de mémoires encore plus localisées.

Nous savons tous, par une expérience journalière, que dans la mémoire visuelle, par exemple, celui-ci se rappelle mieux les formes, celui-là les couleui's, un autre le modelé, et ainsi de suite; ce qui signifie que chez ces diverses personnes la supériorité de structure dans un des éléments anatomiques de l'appareil optique assure la prédominance de tel souvenir particulier.

Ce qui vient d'être dit de l'appareil optique peut | l'être également des autres appareils sensoriaux, de sorte qu'au fond les genres de mémoires qui composent la mémoire totale sont eux-mêmes la collection d'autres mémoires particulières; leur unité est ellemême une unité de collection ; elle n'est pas plus simple que celle de la mémoire totale.

A° Les mémoires sensorielles étant localisées dans ' les centres nerveux respectifs, il reste les états psychiques supérieurs, les idées abstraites.

1. Lfuret et Gn\-!ioi.ET, A?iafou/ie ronipcri^!-. tome II, 4C0.

On sait en gros que le siège général de leur production est dans rOcorce cérébrale; on n'a pas encore pu déterminer d'une manière absolument certaine et précise leur localisation particulière, mais les milliers de faits de la pathologie cérébrale mettent l'existence de ces localisations au-desôus de toute dénégation.

Deux exemples suffiront pour rendre manifeste Tillusion qui fait croire à l'unité simple des souvenirs et par conséquent de la mémoire.

1" Exemple. Soit la mémoire CCune chose^ d'une pomme, par exemple : « A en croire le verdict de la conscience, c'est un fait simple. La physiologie nous montre que ce verdict est une illusion. La mémoire d'une pomme est nécessairement la forme affaiblie de la perception d'une pomme. Que suppose cette perception?

1° Une modification de la rétine, terminaison nerveuse d'une structure si compliquée ;

2° Une transmission par le nerf optique, les corps genouillés, jusqu'aux tubercules quadrijumeaux.

3° De là aux ganglions cérébraux et à la couronne rayonnante deReil;

4° Puis, à travers la substance blanche, aux couches corticales, dans la région du pli courbe, d'après Ferrier.

Cela suppose la mise en activité de bien des éléments divers, épars sur un long trajet. Mais ce n'est pas tout. 11 ne s'agit pas d'une simple sensation de couleur. Nous voyons ou nous imaginons la pomme comme un objet solide, ayant la forme sphérique. Ces jugements

résultent de l'exquise sensibilité musculaire de notre appareil visuel et de ses mouvements. Or les mouvements de Fœil sont réglés par plusieurs nerfs : le pathétique, le moteur oculaire commun, le moteur oculaire externe. Chacun de ces nerfs aboutit à un point particulier du bulbe, rattaché lui-même par un long trajet à l'écorce du cerveau où se forment ce que Maudsley appelle les intuitions motrices. On se fera une idée du nombre prodigieux de filets nerveux et de cellules disséminées en îlots et en archipels dans les diverses parties de l'axe cérébro-spinal qui servent de base à cet état psychique « la mémoire (Tune pomme » que la double illusion nous fait considérer comme simple. »

2° Exemple. — Soit la mémoire (fun mot : « S'il s'agit du mot écrit, c'est une mémoire visuelle qui se rapproche du cas précédent.

S'il s'agit du mot parlé, nous trouvons une complexité tout aussi grande. Le langage articulé suppose l'intervention du larynx, du pharynx, de la bouche, des fosses nasales et par conséquent de plusieurs nerfs qui ont leurs centres dans diverses parties du bulbe : le spinal, le facial, l'hypoglosse.

Si l'on attribue un rôle aux impressions auditives dans la mémoire des mots, c'est une complication encore plus grande.

Entin le centre bulbaire doit être lui-même relié à la troisième circonvolution frontale gauche, considérée universellement comme le contre psycho-moteur de la |)arole. . . ',

Oïl voit que ce cas no diflèrc du prccédcnl ni en nature ni en complexité, et que la mémoire de chaque mot doit avoir pour base une association déterminée d'éléments nerveux *. »

Les cas pathologiques cités plus loin feront toucher du doigt cette complexité harmonique qui constitue un sous'enir. Lorsqu'une cause morbide quelconque suspend passagèrement dans Tencéphale l'activité de tel ou tel dépôt de modifications nerveuses, le souvenir est disloqué corrélativement. La Mémoire n'est donc pas une unité simple ; elle est une synthèse harmonique.

6° On compare souvent la Mémoire à un magasin où toutes nos connaissances seraient conservées dans des casiers. Cette ingénieuse comparaison a le tort de présenter la Mémoire sous un jour trop passif. Il vaudrait mieux, comme le dit justement M. Ribot, la comparer à un vaste atelier où chaque groupe d'ouvriers est chargé d'un travail spécial et concourt activement à l'ouvrage total. On peut supprimer tel ou tel de ces groupes sans que le reste du service en soufTre d'une manière choquante. C'est ce qui arrive dans les désordres partiels de la mémoire.

Page 1