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IY° — LA PREMIÈRE CONDITION DE LA MÉMOIRE EST LA MODIFICATION NERVEUSE OU DISPOSITION FONCTION- NELLE; LA CONSCIENCE N'eST QUE LA FORME PARFAITE DE LA MÉMOIRE ; ELLE n'en EST PAS LA CONDITION ESSENTIELLE.
Des faits précédents, il résulte que :
1° La modification nerveuse ou disposition fonctionnelle des centres nerveux est la condition fondamentale de la Mémoire ;
2° La conscience psychologique est 'une condition importante sans doute, mais non nécessaire; elle est surajoutée.
Dès qu'une modification nerveuse se produit, l'événement cérébral existe en lui-même;
Lorsque la conscience s'y ajoute, l'événement existe pour lui-même.
La conscience le complète, l'achève, mais ne le constitue pas ; ce qui le constitue, c'est la disposition fonctionnelle des centres nerveux.
Tout état de conscience implique donc, comme partie intégrante et comme fondement, une action nerveuse; cette action nerveuse modifie les centres nerveux d'une manière permanente en y créant une disposition fonctionnelle.
V° — LA SECONDE CONDITION DE LA MÉMOIRE EST LE GROUPEMENT DES MODIFICATIONS NERVEUSES EN ASSO- CIATIONS DYNAMIQUES AVEC APTITUDE A ENTRER DANS PLUSIEURS ASSOCIATIONS.
Les cellules modifiées se groupent en associations; elles sont aptes à entrer dans plusieurs associations ; et chacune de ces associations renferme les conditions d'existence des états de conscience.
La première condition, celle des modifications nerveuses, explique le premier élément constitutif de la Mémoire, celui de la conservation : c'est le côté passif de la Mémoire ;
La seconde condition, celle des associations dynamiques, explique le second élément constitutif de la Mémoire, celui de la reproduction : c'est le côté actif de la Mémoire.
VI° — LE CARACTÈRE PROPRE DE LA MÉMOIRE PSYCHIQUE EST LA LOCALISATION DANS LE PASSÉ.
Les modifications des cellules nerveuses et leurs associations dynamiques sont les deux éléments constitutifs de la mémoire. Si à ces deux conditions fondamentales on ajoute la localisation dans le temps, on a la mémoire consciente ou psychique^ la seule que connaissent les psychologues spiritualistes et qu'ils appellent exclusivement la Mémoire,
La localisation dans le temps peut avoir lieu de deux
manières : 1° Nous remontons d'une circonstance à une circonstance antérieure, de celle-ci à la précédente, et ainsi de suite jusqu'à ce que nous déterminions à quelle date précise a eu lieu le fait de mémoire.
Cette marche régressive qui passe par tous les intermédiaires ne peut se faire que pour les souvenirs peu éloignés. Lorsque le souvenir est dans le lointain, il est clair que l'esprit a besoin d'un procédé plus simple et plus expéditif pour localiser le souvenir dans le temps ; ce procédé est le point de repère. ij
2° Le point de repère est un événement, un état de conscience, dont nous connaissons bien la position dans le temps ; son éloignement, par rapport au moment actuel, nous sert à mesurer les autres éloignements.
Les points de repère ne sont pas choisis arbitrairement: ils s'imposent à nous; ils ont une valeur toute relative. Ils sont tels pour une heure, tels pour un jour, pour une semaine, pour un mois (par exemple, j'ai écrit une lettre à telle heure; je suis allé au théâtre tel jour; j'ai passé tel mois à la campagne); puis, mis hors d'usage, ils tombent dans l'oubli.
Ils ont en général un caractère purement individuel; quelques-uns, cependant, -sont communs.
1° A une famille^ par exemple, la naissance d'un enfant, le décès d'une personne, une f«He anniversaire, etc. ;
2*" A une petite société, par exemple un banquet mensuel, etc. ;
3° A une uation, par exemple, la défaite de Sedan, la Commune de 1871, pour la nation française.
Les points de repère permettent de simplifier le mécanisme de la localisation. L'usage fréquent de ce point de rei)ère fait que la localisation devient instantanée, automatique; c'est un cas analogue à la formation d'une habitude ; les intermédiaires disparaissent, puisqu'ils sont inutiles. Il ne reste plus que deux termes : le point de repère et le souvenir dont l'éloignement est mesuré d'après le point de repère. Sans ce procédé abréviatif, sans la disparition d'un nombre prodigieux de termes, la localisation dans le tçmps serait très longue, très pénible, restreinte à d'étroites limites.
Le mécanisme de la localisation dans le temps, ressemble à celui par lequel nous localisons dans l'espace. Là, en effet, nous avons aussi des points de repère, des procédés abréviatifs, des distances parfaitement connues que nous employons comme unités 'de mesure.
En résumé, dans la plus haute forme de la mémoire, c'est-à-dire dans la mémoire consciente, il n'y a qu'une opération nouvelle, la localisation dans le temps.
Yll° — vu LA FAIBLESSE DE LA NATURE HUMAINE, UNE DES CONDITIONS d'uNE BONNE MÉMOIRE PSYCHIQUE EST LA RENTRÉE A l'ÉTAT LATENT d'uN GRAND NOMBRE d'états de CONSCIENCE.
Si pour atteindre un souvenir lointain il nous fallait remonter la série entière des termes qui nous en
séparent, Ja mémoire serait impossible à cause de la longLieur de l'opération. Sans la rentrée à l'état latent d'un nombre prodigieux d'états de conscience, nous ne pourrions nous souvenir. Au point de vue général, c'est-à-dire au point de vue de la faiblesse humaine, la rentrée dans l'état latent n'est pas une maladie de la mémoire, mais une condition de sa santé et de sa vie* .
VIIl" — A LA SUITE d'exercices RÉPÉTÉS ET CONTINUS LA MÉMOIRE CONSCIENTE ÉVOLUE VERS LA MÉMOIRE INCONSCIENTE OU ORGANIQUE ET FINIT PAR SE PERDRE EN CELLE-CI.
C'est un fait que lorsque nous apprenons une langue, nous avons conscience des acquisitions que nous faisons; nous les localisons dans le temps (tel jour, à telle heure, j'ai étudié et appris ces déclinaisons, ces règles, etc.).
C'est un autre fait que par la répétition continue des mots et des phrases, notre esprit finit par agir automatiquement ; il ne cherche plus les mots ni les phrases; les phrases et les mots viennent d'eux-mêmes ; cela est vrai surtout de la langue maternelle. La mémoire consciente de nos acquisitions s'est évanouie et
1. La rentrée dans l'état latent est ce que, dans l'ancienne théorie, on appelle l'oubli. L'oubli suppose à tort l'effacement absolu du souvenir; on sait par expérience qu'il est loin d'en être toujours ainsi. Il suffit qu'une personne étrangère vous dépeigne avec précision les détails et les circonstances du fait cru effacé pour que celui-ci revive dans la mémoire : « C'est vrai, s'écrie-t-on, je l'avais oublié ! » Le fuit était donc simplement rentré dans l'état latent.
<'esl perdue dans la mémoire organique. L;i localisation dans le temps a disparu parce qu'elle est inutile.
Ce qui est vrai des langues Test également pour toute autre acquisition intellectuelle, mathématique, physique, chimie, etc. Par exemple, chez nous tous sans exception, la mémoire de la table de multiplication est devenue automatique ; et cependant il est certain que cette mémoire a commencé par être consciente.
Il en est de même de la partie manuelle d'un art ()ueIconquc. L'habile musicien ne s'occupe pas de son doigté ; le doigté est devenu automatique.. Et cependant, au début, le musicien a eu conscience des places où il devait poser ses doigts. Et ainsi pour tout ouvrier rompu à son métier.
Il en est de même pour tous nos mouvem-ents ainsi que pour une multitude de jugements qui, aujourd'hui, sont automatiques. Au début de notre vie, mouvements et jugements ont été acquis et fixés peu à peu ; ils étaient du domaine de la ménjoire consciente. « Personne ne dit qu'il se rappelle que l'objet qu'il regarde a un côté opposé, ou qu'une certaine modification de l'impression visuelle implique une certaine distance, ou qu'un mouvement des jambes le fera avancer, ni que l'objet qu'il voit se mouvoir est un animal vivant. On considérerait comme un abus de langage de demander à un autre s'il se rappelle que le soleil brille, que le feu brûle, que le fer est dur, que la glace est froide ^ » Et pourtant dans uneintel-
i. Herbert, Spencer, Principes de Phi/siolofjie, tomo 1*^'', i^^ i)arli'.\ ciiap. VI.
ligence naissante tout cela a été de la mémoire, au sens strict du mot.
Ce qu'on appelle vulgairement le sens coimnun n'est pas autre chose qu'un groupe de jugements qui, par la répétition continue sont tombés dans la mémoire purement organique, quoiqu'ils aient commencé dans le temps.
Ce qu'on appelle un esprit borné, un 7'outmier, est un homme qui, s'étant cantonné dans un champ intellectuel étroit, a répété si longtemps les mêmes actes mentaux que ces actes sont devenus automatiques. Chez le routinier, la mémoire psychique a presque entièrement disparu; il ne reste que la mémoire organique.
IX° — PAR CELA qu'elle CONSISTE EN DISPOSITIONS NER- VEUSES FONCTIONNELLES ET EN ASSOCIATIONS DYNA- MIQUES, LA MÉMOIRE DÉPEND DE LA NUTRITION.
Toutes les formes de la mémoire, de la plus haute à la plus basse, ont pour support des associations dynamiques entre les éléments nerveux et des modifications particulières de ces éléments, tout au moins des cellules. Ces modifications, résultant de l'impression première, ne sont pas conservées dans une matière inerte ; elles ne ressemblent pas au cachet imprimé sur la cire ; elles sont déposées dans une matière vivante. Or, tous les tissus vivants sont en état de rénovation musculaire continue, le tissu nerveux plus qu'aucun autre ; et, dans le tissu nerveux, la substance grise plus que la subs-
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tance blanche, comme le prouve rexccssive abondance des vaisseaux sanguins qui la baignent. Puisque les modifications persistent, il est nécessaire que l'apport des nouveaux matériaux, que Tarrangement des nouvelles molécules reproduise exactement le type de celles qui sont remplacées. La mémoire dépond directement de la nutrition *.
Ce fait est d'une importance capitale; il explique comment toute entrave ou toute perversion dans la nutrition amène nécessairement des troubles dans la mémoire.
D'autre part, les cellules nerveuses n'ont pas seulement la propriété de se nourrir, elles sont douées, au moins pendant une partie de leur vie, de la faculté de se reproduire ; ce fait explique certains rétablissements de la mémoire. De l'avis de tous les physiologistes, cette reproduction n'est d'ailleurs qu'une forme de la nutrition. La base de la mémoire est donc la nutrition.
lll^ — MALADIKS TEMPORAIRES DE LA MÉMOIRE.
Tous les cas suivants sont explicables par la théorie piiysiologique de la mémoire ; pas un seul ne l'est par la théorie psychologique.