Rpvne sscinjtifiquc, 24 déccmljrc 1SS
^Mémoire. La marche de la maladie est peu frappante, comme tout ce qui se produit par action lente ; mais elle est très instructive, parce qu'en nous montrant comment la Mémoire se désorganise, elle nous apprend comment elle s'est organisée.
11° — LA DISSOLUTION PROGRESSIVE DE LA MÉMOIRE SUIT L ORDRE d'extinction SUIVANT : 1° LES FAITS RÉCENTS; S*" LES CONNAISSANCES INTELLECTUELLES ; 3° LES SENTI- MENTS ET LES affections; 4° EN DERNIER LIEU, LES ACTES MÉCANIQUES.
L'étude de la marche de la démence enseigne nettei ment dans quel ordre s'éteignent les divers groupes de ï faits qui composent la Mémoire.
1° A.ixinésie des faits récents. — Al état normal, les laits les plus récents sont les plus nets. Au (Idébut de la démence, il se produit une lésion anatomique grave, à savoir, un commencement de dégénérescence des cellules nerveuses. Ces éléments en voie I d'atrophie ne peuvent plus conserver les impressions nouvelles. 11 en résulte que ni une modification nouvelle dans les cellules, ni la formation de nouvelles associations dynamiques, ne sont possibles ou du if moins durables. Les conditions anatomiques de lastabbilité et de la reviviscence manquent. Si le fait est 'totalement neuf, il ne s'inscrit pas dans les centres inerveux, ou bien il est aussitôt etfacé^ Mais les mo-
1. llinoT. 02, DaDS un état de démence sénile , un malade, pendant li mois, n'a jamais reconnu son médecin, qui venait le visiter tous les jours.
difications fixées dans les éléments nerveux depuis de longues années et devenues organiques, les associations i dynamiques et les groupes d'associations cent fois et mille fois répétées persistent encore ; elles ont une plus grande force de résistance contre la destruction,
2° Amnésie des eonnaîssances îiitellecttieiles. — Bientôt le fonds ancien s'entame à son : tour. Les acquisitions intellectuelles se perdent peu à peu, connaissances scientifiques, artistiques, professionnelles, langues étrangères, etc. Les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé ; ceux . de l'enfance disparaissent les derniers.
Cette dissolution intellectuelle a pour cause anato- • mique une atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cerveau, puis la substance blanche, en produisant une dégénérescence graisseuse des cellules, des tubes • et des capillaires de la pulpe nerveuse.
3° i\ninésie des sentiments. — Les facultés effectives s'éteignent bien plus lentetnent que les facultés intellectuelles; c'est que les sentiments sont en i nous ce qu'il y a de plus profond, de plus intime, de plus tenace. Tandis que notre savoir intellectuel est acquis et extérieur à nous, nos sentiments sont innés; ils sont l'expression immédiate et permanente de notre organisation. Nos viscères, nos muscles, nos os, tout, jusqu'aux éléments les plus intimes de notre corps, , contribuent pour leur part à les former. Nos senti- ments, c'est nous-même. Il est donc logique que la \ dissolution de rintelligence vienne avant celle des senliments. L'intelligence réside exclusivement dans
LA MÉMOIRE 32b
l'écorce côrébrcilc ; or, ce^l l'écorcc cérébrale qui est la première attaquée.
4° ^imiésie des actes mécaniques. — Les acquisitions qui résistent en dernier lieu sont les actes purement mécaniques, la routine journalière, les ha- 1 bitudes contractées de longue date. Beaucoup d'hom- ; mes peuvent encore se lever, s'habiller, prendre leurs I repas régulièrement, se coucher, s'occuper à des travaux manuels, jouer aux cartes et à d'autres jeux, alors qu'ils n'ont plus ni jugement, ni volonté, ni I affections. Cette activité automatique, qui ne suppose qu'un minimum de mémoire consciente, appartient à r cette forme inférieure de la mémoire pour laquelle les l ganglions cérébraux, le bulbe et la moelle suffisent.
La destruction progressive de la mémoire suit donc une marche logique, une loi. Elle descend progressivement de l'instable au stable. Elle commence par les souvenirs récents qui, mal fixés dans les éléments nerveux, rarement répétés et par conséquent faiblement i associés avec les autres, représentent l'organisation à •son degré le plus faible. Elle finit par cette mémoire • sensorielle instinctive qui, fixée dans l'organisme, devenue une partie de lui-même, représente l'organisa- .tionà son degré le plus fort.
111° — RÉCIPROQUEMENT, LORSQUE LA LÉSION DU CERVEAU, CAUSE DE LA DISSOLUTION PROGRESSIVE DE LA MÉMOIRE, VIENT A GUÉRIR, LA RESTAURATION DE LA MÉMOIRE SE FAIT INVERSEMENT, EN REJ^ONTANT DES FAITS ANCIENS AUX FAITS RÉCEiNTS.
La contre épreuve de la loi que suit la clissokition progressive de la mémoire est donnée par le cas de gaérison de la lésion cérébrale, lorsque ces lésions guérissent, ce qui est extrêmement rare.
« Dernièrement, dit M. Taine, on a vu en Russie un célèbre astronome (Struve, le père) oublier tour à tour les événements de la veille, puis ceux de Tannée, puis ceux des dernières années, et ainsi de suite, la lacune gagnant toujours, tant qu'enfin il ne lui restait plus * que le souvenir des événements de son enfance. On le ' croyait perdu. Mais par un arrêt soudain et un retour imprévu, la lacune se combla en sens inverse, les événements de la jeunesse redevenant visibles, puis ceux de l'âge mûr, puis les plus récents, puis ceux de la i veille. La mémoire était restaurée tout entière, lorsqu'il mourut K »
1. Taike, De V Intelligence y I, livre II, chapitre ii, § 4. — Ou trouvera dans Kibot, 96 et suivantes, un cas non moins intéressant de cette restauration inverse de la mémoire, contre partie et contre épreuve démonstrative de la loi que suit la a dissolution progressive de la mémoire.
Y" — CONCLUSION. L\ DISSOLUTION DE LA MÉMOIRE SE FAIT CONFORMÉMENT AUX CONDITIONS BIOLOGIQUES QUI ONT l'RÉSlDÉ A S4 FORMATION.
Il est extrêmement vraisemblable que les souvenirs ccupentle même siège anatomique que les impressions rimitives et qu'ils exigent l'activité des mômes élclents nerveux, cellules et fibres.
Les éléments nerveux peuvent occuper des positions l'ès diverses, depuis l'écorce du cerveau jusqu'à la aoelle.
La conservation des souvenirs et leur reproduction épendent :
1'' D'une certaine modification des cellules | 2" De la formation de groupes plus ou moins com- •lexes, en un mot, d'associations dynamiques. Telles sont les bases physiques de la mémoire. A. Enfance. — Les acquisitions primitives, celles ui datent de l'enfance, sont les pi us simples, à savoir : jrmation des mouvements secondaires automatiques, ducation de nos sens. Elles dépendent principalement u bulbe et des centres inférieurs du cerveau; on sait Il à celte époque de la vie, l'écorce cérébrale est imlarfaitement développée.
Indépendamment de leur simplicité, elles ont toutes
BS raisons possibles d'être les plus stables. D'abord,
'?8 impressions sont reçues par des éléments vierges.
^nutrition est active; mais ce renouvellement mole-
ulaire incessant ne sert qu'à fixer les impressions; les
molécules nouvelles remplaçant exactement les anciennes, la disposition acquise des éléments nerveu: finit par équivaloir aune disposition innée. De plus, le associations dynamiques, formées entre ces éléments^ parviennent à Tétat de fusion complète, grâce à de répétitions sans nombre. 11 est donc inévitable que ce primitives acquisitions soient mieux conservées et plu j facilement reproduites qu'aucune autre; elles constii tuent ainsi la forme la plus solide de la mémoire.
B. Age viril. — Tant que l'individu adulte reste j l'état sain, les impressions et les associations nouvelles! quoique d'un ordre beaucoup plus complexe qui celles de l'enfance, ont encore de grandes chances d stabilité.
C. Vieillesse. — Mais si par l'effet de l'âge ou de L maladie les conditions changent, à savoir, silesactioni vitales, notamment la nutrition, diminuent; si le( pertes sont en excès; alors les impressions devienneni instables ; et les associations, fragiles. C'est l'arrêt d'i la mémoire et le commencement de sa dissolution.
yo AMNÉSIE DES SIGNES 1° Sa nature.
L'amnésie des signes, parole, écriture, geste, n'es qu'un cas parliculier et local des maladies de la mè moire; mais ce cas est le mieux étudié et le plus utili peut-être pour faire connaître l'organisation de la moj moire et la loi qui pi-".sideà sa dissolution.
' — UNE IDÉE N'tST JAMAIS SIMPLE; ELLE EST LA FUSION DE DEUX ÉLÉMENTS DISTINCTS '. 1® LA PENSÉE PROPRE' ^MENT dite; 2° LE SIGNE.
Dans toute idée il y a deux éléments, la pensée et
e mot. La fusion est si complète que la pensée elle-
aême a été appelée le vei'be ou parole intérieure; le
logos des Grec^; désigne à la fois la raison et la parole.
)n sait quel rùle a joué dans la philosophie anoienne
1 théorie du Logos ou du verbe. 11 semblait donc que
'idée était une et simple, tant ridentification de la
f»ensée et du signe était intime! Cette unité n'est
ipi'une illusion; la makdie se charge, en effet, de dis-
oeier les deux éléments et de montrer que Tidée est
Jine combinaison de la pensée et du signe, ce qu'en
■lerme de chimie on appelle un alliage.
Elle est même d'ordinaire plus complexe que nous prenons de le dire, car la pensée proprement dite est oin d'être combinée toujours à un seul signe exclusivement; le plus souvent elle s'allie à des signes très iiombreux, selon le degré d'instruction de la personne qui pense. Exemples :
, 1° Pour un paysan ignorant qui ne sait ni lire ni :3crire, la pensée d'une maison, par exemple, s'allie »xclusivement à la parole maison ;
2° Pour celui qui sait lire et écrire, à la parole maiiion se joint le mot écrit ;
'' 3° Pour celui qui sait plusieurs langues, à la parole îl au mot écrit de la langue maternelle se joignent les
paroles ei les mois écrits des langues étrangères qu'il sait, par exemple : Maison, domus, oaoç, casa, house^ haus, etc.
En résumé, l'idée n'est pas simple ; elle est l'alliage de deux éléments, la pensée et le signe. Le signe peut être unique; le plus souvent il est multiple; il l'esl d'autant plus que l'instruction des personnes est plus étendue,
If — LE SIGNE EST UN MOUVEMENT OU UNE ASSOCIA-\ TION DE mouvements; il EXIGE UN EXERCICE 01 ÉDUCATION DES FIBRES MOTRICES.
L'éducation qu'exige la coordination des mouve ments, soit pour la parole, soit pour l'écriture, est ui fait d'expérience banale.
P Mouvements pour parler. A. — On sait quelsoins et quels exercices répétés sont nécessaires pouii apprendre à l'enfant à prononcer distinctement chas que mot. Plier les fibres motrices aux mouvements ei aux associations de mouvements qu'exige la pronon^ dation de chaque mot est une œuvre longue et difti cilc. C'est à peine si deux ou trois années y suffisent Il est clair que si la prononciation n'imprimait pas unti^ modification aux fibres et ne laissait pas un résid moteur, jamais l'enfant n'apprendrait k parlen l'œuvre serait à recommencer sans fin comme la toil de Pénélope. Si donc, l'enfant apprend à parler, c qui est un fait absolument certain, c'est que ses fibre mol rires ont gardé quoique chose à chaque exercii?ei(
[rensemble de ces résidus est une véritable mémoire molriee. Il y a donc une mémoire motrice, comme il y a une mémoire intellectuelle, une mémoire sensorielle ; et cela, en vertu de la même loi et par le même mécanisme.
B. Toute personne qui apprend la musique sait combien les répétitions sont nécessaires pour fixer l'intonation juste ; on sait qu'il est même des larynx assez rebelles pour rester incapables de donner certains sons avec justesse. Il est donc évident que chez tous les musiciens il a fallu que chaque exercice laissât un résidu dans les fibres motrices et constituât
i une mémoire motrice telle, que la coordination des
) mouvements nécessaires pour donrter un son juste se fit automatiquement.
G. Dans l'étude des langues étrangères, l'homme
p adulte se trouve dans la même position que l'enfant.
l De même que l'enfant se crée une mémoire motrice pour la langue maternelle, de même l'homme adulte qui apprend une langue étrangère est obligé d'imprimer des modifications et des associations de mouvements aux fibres, en un mot, de se créer une mémoire motrice. Il a même, sur l'enfant, ce désavantage que son organe vocal et son appareil auditif étant plies aux coordinations qu'a exigées la langue maternelle, ces appareils façonnés n'ont plus la souplesse qu'ont les appareils vierges de l'enfant pour fixer les modifications exigées par l'étude tardive d'une langue étran-
^ gère. Il arrive même souvent que pour des bouches
' françaises, par exemple, certaines lettres gutturales
des langues étrangères offrent un obstacle insurmontable ; telles le/ espagnol, le ch allemand, le th anglais, le y grec, le bi russe, etc.
Notons enfin que la parole exige non seulement une mémoire motrice des fibres consacrées à la parole, mais encore une mémoire auditive, laquelle doit se coordonner avec la mémoire motrice de la parole. On voit quel degré de complexité il y a dans la prononciation d'une parole, acte qui paraît un et simple par TefTet d'une longue accoutumance automatique.
IP Mouvements pour écrire. — La coordination et les associations de mouvements que demande l'acquisition de l'écriture apparaissent avec netteté même aux yeux des personnes qui n'ont pas l'habitude de réfléchir.
Lorsque l'enfant apprend à écrire, non seulement il hii f.iut une coordination dans les mouvements des doigts de la main, mais encore dans le corps tout entier ; car l'attitude penchée du corps et les inflexions variées qu'exige la marche de la plume sur le papier doivent associer leurs mouvements aux mouvements des doigts. Enfin Tœil lui-même partici[)e à Texécution des mots; l'accommodation des fibres motrices oculaires doit en eff'et s'associer et se coordonner avec les autres mouvements corporels pour arriver au but cherché, c'est-à-dire à récriture des mots. Il est clair que si chaque exercice ne laissait pas un résidu moteur dans les fibres ; bref, s'il ne créait pas une mémoire motrice, l'enfant n'apprendrait jamais à écrire couramment et surlout automatiquement.