‹ L'âme est la fonction du cerveauChapitre 144 sur 170 · I.A MKMOlin · texte numérisé non relu

I.A MKMOlin

Ce que Ton voit avec tant do netteté chez l'enfant, on peut le constater chez les adultes lorsqu'ils apprennent à écrire une langue étrangère dont les lettres, celles du grec, par exemple, diflèrent absolument des lettres latines. ^

En résumé, tout signe, soit parlé, soit écrit, par cela qu'il est devenu automatique, exige une modifition acquise et fixée des fibres du mouvement, en un mot, une mémoire motrice.

\\^ Son évolution.

1" — DANS LE CAS d'AMNÉSIE PROGRESSIVE DES SIGNES, l'ordre des extinctions est le suivant : 1" LES MOTS OU LANGAGE RATIONNEL ; 2° LKS PHRASES EXCLAMATIVES OU LANGAGE ÉMOTIONNEL; ^^ EN DER- NIER LIEU, MAIS TRÈS RAREMENT, LES GESTES.

D'habitude, l'amnésie des signes est de courte durée. Mais lorsqu'il survient des attaques successives d'apoplexie, l'amnésie prend une marche progressive. Voici dans quel ordre se font les extinctions :

l°^Les mots^ c'est-à-dire le langage de la raison;

2^ Les exclamations, c'est-à-dire le langage émotionnel, selon l'expression de Max MûUer;

3° En dernier lieu, mais très rarement, les Gestes.

Par ce simple exposé, on reconnaît du premier coup d'œil que l'amnésie des signes suit la même marche que la dissolution totale de la Mémoire ; elle n'en est, du reste, qu'un cas particulier, La dissolu-

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tion totale de ]a Mémoire va des connaissances intel lectuelles aux sentiments, des sentiments aux actes mécaniques ; c'est-à-dire qu'elle va du moins stable au plus stable : telle est la loi. Il en est de même de l'amnésie des signes : en premier lieu, s'éteignent les mots, signes traducteurs des connaissances intellectuelles ; ensuite les signes qui traduisent les sentiments; en dernier lieu, les gestes.

P Le langage bationnel. — La dissolution de la mémoire des mots suit un ordre déterminé, et cet ordre est celui même qui régit la dissolution totale de la mémoire; c'est la série des mots les moins stables qui disparaît la première.

1° Les noms propres. — L'amnésie atteint en premier lieu les noms propres. Les noms propres étant t purement individuels ne peuvent pas être répétés eti par conséquent fixés par l'organisme autant que les noms communs. Ceux-ci, en effet, composant le fond nécessaire de l'expression de nos idées, sont d'un usage constant; l'exercice répété fixe solidement les impressions nerveuses, de telle sorte que les mots qui ont rapport à nos habitudes et à nos occupations journalières deviennent automatiques. Il y a- une exception à faire pour le nom propre du malade lui-même; ce nom-là, comme on le comprend, est solidementi fixé dans la mémoire.

2° Les noms communs. — L'amnésie atteint en se-^ cond heu les noms communs; là encore, il y a uneii gradation selon que les noms communs sont d'uni usage plus ou moins fréquent. En général, et sauf lesi

exceptions se rattachant aux habitudes et aux occupations propres de chaque homme, ceux-là sont le plus répétés et par conséquent le mieux fixés qui désignent les choses les plus usuelles.

3° Les adjectifs et les verbes. — Enfin viennent les adjectifs et les verbes, lesquels expriment des qualités, des manières d'être, des actes, c'est-à-dire ce qui est d'un usage continu, nécessaire, et par conséquent le mieux gravé et le plus stable.

Un savant, membre de l'Institut, cité par Gratiolet, avait oublié les noms propres de ses collègues. Il disait : « Mon confrère qui a fait telle invention, » revenant ainsi à la désignation par les qualités.

Du reste, ce fait n'est pas le propre d'un état morbide; chacun plus d'une fois, dans l'impuissance passagère de trouver le nom propre d'une personne ou d'une chose, a désigné l'une ou l'autre par ses qualités. On a donc vérifié maintes fois, soi-même, à l'état sain, que la perte des noms propres ou des noms communs se fait avant celle des mots qui désignent les

qualités des personnes ou des choses.

11° Le langage émotionnel. — Les meilleurs observaleurs, tels que Broca, Trousseau, H. Jackson, Broadbent, ont noté un grand nombre de cas où des aphasiques complètement privés du langage rationnel peuvent proférer non seulement des interjections, mais de courtes locutions usuelles propres à exprimer leur colère, leur dépit, ou à déplorer leur infirmité. L'une des formes les plus persistantes de ce langage <^'^t celle des jurons. Le docteur Bouillaud a commu-

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nique à l'Académie des sciences les deux cas suivants :

l"Ca5, — Un nommé Bâscle avait perdu l'usage de la parole, mais sans avoir été frappé d'hémiplégie. Il était fort intelligent, parlait en quelque sorte du geste ou mimiquement, et ne pouvait prononcer qu'un juron en quatre mots : Sacré nom de Dieu ! qui lui échappait comme automatiquement et comme l'expression énergique de la contrariété, de l'impatience qu'il éprouvait de ne pouvoir répondre aux questions qu'on lui adressait et qu'il comprenait à merveille.

2" Cas. — J'ai vu, il y a bien des années, la femme d'un juge de paix, très intelligente, très respectable, très pieuse, qui ne pouvait prononcer que ces mots : Mon Dieu, mon Dieu ! *

La loi de dissolution est celle-ci : Ce qui est de formation récente périt d'abord; puis viennent les formations anciennes. Or le langage des émotions ou sentiments est antérieur au langage des idées; il est donc naturel et logique qu'il disparaisse après celuici. Enfin, en vertu de la même loi, le complexe disparaît avant le simple, car il est de formation postérieure; or, le langage des idées est plus complexe que le langage affectif; celui-ci ne doit donc disparaître qu'après le langage rationnel.

IIP Les gestes. — Cette forme de langage, la plus naturelle de toutes, apparaît chez l'enfant longtemps avant le langage articulé. Chez certaines tribus sau-

\ . Comjites rendus de V Académie des sciences, tome 77, page 6.

vages frappées d'un arrêt de développement, les gestes jouent un aussi grand rôle que les mots; aussi ne peuvent-ils plus se comprendre dans l'obscurité. U est donc logique que la mémoire des gestes, lorsqu'elle so perd, so perde la dernière.

11° — RÉCIPROQUEMENT, DANS LES RARES CAS DE GUÉRISON LE RECOUVREMENT PROGRESSIF SE FAIT EN ORDRE INVERSE, C'eST-A-DIRE en commençant PAR LES GESTES.

Dans la marche progressive de l'amnésie totale, les cas de guérison sont rares. En voici un dont l'observation est due au docteur Grasset : « Un homme fut atteint d'une impossibilité complète de traduire sa pensée, soit par la parole, soil par l'écriture, soit par les gestes. Dans les jours suivants, on vit reparaître successivement et peu à peu la faculté de se faire comprendre par gestes, puis par la parole et l'écriture '. »

Le cas suivant, dont le docteur Bouillaud a donné communication à l'Académie des sciences, séance du 9 juin 1873, est extrêmement instructif : il montre que non seulement l'aphasie a laissé intacte la pensée, mais encore que le recouvrement des signes se fait par ordre de stabilité; ce sont, en efl'et, les mots les plus fréquemment employés à l'état sain par le malade qui réapparaissent en premier lieu.

« Le nommé Jean Picarda, âgé de 57 ans, charre-

l. Grasset, dan? Ribot, 138.

lier, demeurant à Maisons-Alfort, 16, rue des Bretons, fut apporté, le 12 novembre 1872, à l'hôpital de la Charité, salle Saint- Jean-de-Dieu, n° 19. Il venait de tomber tout à coup dans la rue, frappé d'une hémiplégie de tout le côté droit et d'une telle perte de la parole qu'il ne put prononcer aucun mot, pas même son nom, ni dire son âge, sa demeure, son état civil. Quand je le vis le lendemain, il n'avait point repris l'usage de la parole et ne répondait à aucune des questions que je lui adressais, bien qu'il les comprit (lui ayant dit qu'il ne pouvait sans doute répondre à ce que je lui demandais, il me fît, de la tête, un signe d'acquiescement). Il conservait les mouvements de la langue, des yeux, de la lèvre et de la joue gauchjes; il avait conservé la voix et buvait facilement.

Le 20 novembre, la perte de la parole persistait. Le malade comprenait à merveille, avait recouvré pleinement la mémoire des mots, des choses et des personnes. 11 se dépite de ne pouvoir répondre à mes questions autrement que par des gestes, des sons inarticulés, à pari le mot oui^ qu'il prononce parfois,* mais très imparfaitement.

20 décembre. Le malade est parvenu à prononcer, non sans bredouiller, oui, von, et, au dire de lïnfîrmier, quelques juro7is; il a le visage éveillé et fort intelligent; il s'impatiente toujours de ne pouvoir ré-pondre à ce qu'on lui demande et qu'il comprend I très bien.

28 février 1873. Le côté droit de la face a repris graduellement la liberté de ses mouvements, comme ou i

le reconnaît surtout quand Je malade s'anime et rit*/ le membre inférieur droit peut exécuter laborieusement quelques faibles mouvements. Le malade prononce, toujours très difficilimont, un plus grand nombre de mots simples, mais sans pouvoir les assembler en phrases, malgré tous les efforts qu'il fait, surtout quand je vais le voir, ce qui lui cause une satisfaction quïl me témoigne par des gestes très vifs. Il continue à donner les preuves les plus manifestes de l'intégrité de son intelligence (de la faculté de compter, en particulier). Un jour, je lui présente sa pancarte et le prie de m'en lire quelques mots. Il parvient avec effort, en s'y prenant à plusieurs fois, et en épelant, à prononcer son nom Pi-car-da, puis Picarda. Il n'a pu prononcer celui de cha^'retier (sa profession) ; mais, au milieu de ses gestes et de ses cris d'impatience, il a proféré d'une manière distincte et sans s'arrêter le juron : Nom de Dieu !

Tel est encore aujourd'hui, 9 juin 1873, l'état de notre malade sous le point de vue de la parole ou du langage articulé. Il ne peut prononcer que des mots isolés, quelques bouts de phrases; il est absolument incapable de tout discours suivi K »

\. Comptef! rendu!!, tome 7G, page i.^iSS.

VI° — HYPERMNÉSIE

1° — l'uypermnésie est une reproduction extraordinaire DES SOUVENIRS, DUE LE PLUS SOUVENT A DES CAUSES MORBIDES, QUELQUEFOIS A DES SECOUSSES MO- RALES.

L'excitation extraordinaire de la mémoire connue SOUS le nom d'hypermnésie est due le plus souvent à des causes morbides, quelquefois à de fortes secousses morales.

P Causes morbides. — On a des exemples d'hypermnésie à la suite de fièvres aiguës, d'extase, d'hystérie, d'ingestion de haschisch et d'opium. Le cas d'un jeune boucher que le docteur Michéa a observé à Bicètre est célèbre. Sous l'influence d'un accès de manie, ce jeune homme récitait des tirades entières de la Phèdre de Racine; or il n'avait entendu qu'une seule fois cette tragédie; Durant les périodes calmes, il lui était impossible, malgré ses efforts, d'en réciter un seul vers *.

11° Secousses morales. — On a des exemples de personnes qui soudain exposées à un danger de mort ont vu se retracer devant leurs yeux leur vie entière ou des fragments de leur vie avec une intensité extraordinaire. « \]w homme d'un esprit remarquablement net traversait un chemin de fer au moment où

ï. Annnles méJino-psychiquea^ 1860, page 302. — Voir aussi >L\R(:É. 28: et UAr.OMT, 114.

un Irain arrivait en toute vitesse. Il n'eut que le temps ! de s'étendre entre les deux lignes de rails. Pendant que le train passait au-dessus de lui, le sentiment de son danger lui remit en mémoire tous les incidents de sa vie, comme si le livre du jugement avait été ouvert devant ses yeux ^ »

HP Hypermnésie apparente a l'article de la mort. — Tout le monde sait qu'à l'article de la mort, chez nombre de personnes, les souvenirs de l'enfance se sont réveillés avec une intensité très vive. Ce fait n'est qu'un cas particulier de la loi de dissolution de la mémoire ^. L'atrophie progressive, avec l'âge ou la maladie, abolit successivement les modifications nerveuses fct les associations en allant du récent à l'ancien; lorsqu'elle est descendue aux résidus de la jeunesse, c'est-à-dire aux plus anciens et aux plus stables, elle leur rend une activité temporaire avant de les effacer pour jamais. Durant la permanence des souvenirs plus récents, la voix des souvenirs de jeunesse était pour ainsi dire trop faible pour être entendue. Une fois le silence accompli par l'abolition des souvenirs postérieurs, cette voix peut se faire entendre une dernière fois. Si donc les acquisitions, les habitudes et les souvenirs de la jeunesse et de l'enfance reviennent au premier plan, ce n'est point qu'une cause mystérieuse les pousse en avant, c'est qu'il n'y a plus rien qui les recouvre. Les retours religieux de la dernière heure, dont le public ignorant fait grand bruit,

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