‹ L'âme est la fonction du cerveauChapitre 152 sur 170 · VULPIAN · texte numérisé non relu

VULPIAN

11 n'est pas possible d'introduire ici la question du libre arbitre ; un problème aussi grave demande de longs développements. Quelques mots suffiront pour exposer notre conclusion et montrer que celle-ci ne contredit en rien la thèse du Moi résultante.

On agit comme on pense; la pensée est le produit de deux facteurs :

1» De la structure de l'organisme, laquelle détermine la ma- i nière de sentir;

2" De la qualité et du genre de l'instruction qu'on reçoit ou ' qu'on se donne;

L'instruction acquise modifie l'état mental; la manière de juger les choses étant modifiée, l'action, qui en dérive, est ' nécessairement modifiée; de sorte que l'acte quel qu'il soit, { est toujours, à tout moment donné, la traduction extérieure ! et taugible de l'état mental tel qu'est cet état njental au moment ■ où l'action s'accomplit.

L'instruction qui a pour objet l'homme et les rapports de

111° — CE OUI DISTINGUE LE MOI d'UN HOMME DU MOI d'un autre HOMME, OU CARACTÈRE DISTINCTIF DE LA PERSONNALITÉ.

Tous les hommes sentent, jugent et veulent; sentir, juger, vouloir, telle est la constitution du Moi en général : ce moi est une résultante. Reste à définir en quoi le moi propre d'un homme diffère du moi d'un autre homme, ou, en d'autres termes, en quoi consiste la Personnalité.

P Manière de sentir. — Chaque homme voit les objets extérieurs suivant la structure de son œil et suivant la manière dont fonctionne son œil. Selon que l'œil a une structure normale ou est atteint d'un vice, tel que le daltonisme, lequel supprime la perception

l'homme avec ses semblables, en deux mois, l'instruction morale conduit constamment et toujours l'intelligence à reconnaître que la vérité suprême est celle-ci : il faut vivre selon la Raison.

Celui-là est libre qui obéit à la Raison; le degré de liberté est proportionnel au degré de raison qui entre dans les actes.

En fait, très peu d'hommes atteignent au degré d'instruction morale qui les rend absolument libres. L'immense pluralité, par cela qu'elle est igoorante ou imbécile, vit dans l'esclavage.

Même en accordant, cbez les hommes libres qui vivent selon la raison, la part la plus large aux connaissances morales acquises, il est certain que cet élément intellectuel n'entre que comme un des éléments composants de la manière de juger. 11 est assurément le facteur de beaucoup le plus noble, celui dont la prépondérance est incontestable; mais, au demeurant, même chez les hommes libres, il n'est pas l'unique élément, il est un des éléments composants du moi, rien de plus; cela ne change rien à la conclusion du théorème : L'unité du moi est une résultante.

On trouvera à l'Appendice n° 7 un Essai sur le Libre Arbitre

d'une ou de plusieurs couleurs ou même fait tout voir en gris, le monde extérieur sera perçu d'une manière différente. 11 est évident que si Pierre a un œil normal et Paul un œil daltonien, ils ne pourront pas juger des couleurs d'une manière identique; ils auront sur les paysages, sur les étoffes, sur la peinture, des appréciations non seulement divergentes, ' mais tout à fait opposées ' .

Cette divergence dans l'appréciation des couleurs qui distingue Pierre de Paul est l'effet de la divergence dans les rapports qui lient les sensations visuelles chez l'un et chez l'autre ; l'un voit constamment les objets sous les nuances les plus variées ; l'autre voit constamment les mêmes objets sous une teinte uniformément grise.

Ce cas-là est un cas extrême ; il a l'avantage de faire saisir nettement en quoi, pour ce qui concerne les perceptions de la vue, le moi d'un homme diffère du moi d'un autre homme. Gomme la structure des appareils sensoriaux de chaque homme n'est jamais

i. Faites composer par l'an et par l'autre un traité sur la beauté de la nature, un autre sur les arts décoratifs, un troisième sur la peinture; vous aurez deux groupes de traités formant une antithèse absolue; si bien que, selon que le public adoptera les règles posées dans les traités de Pierre ou celles qui sont posées dans les traités de Puul, l'ameublement, les Beaux-Arts, le style poétique lui-même, lequel repose sur la manière dont les hommes perçoivent le monde extérieur, éprouveront une révolution radicale. Tel peintre qui excite l'admiration sera désormais regardé par un public daltonien comme un barbouilleur aliéné. Tel poète dont les images nous ravissent deviendra un épileptique en délire qui travestit indignementlanature ; Lamartine déchoira au-dessous deChapelain.

rigoureusement identique à celle des appareils sensoriaux de tout autre homme, il est facile de comprendre comment chaque homme se distingue d'un autre homme : il s'en distingue par la manière propre, originale, dont ses yeux perçoivent, dont ses oreilles entendent, dont ses narines odorent, etc. En outre, ces différences natives sont le plus souvent accrues par l'exercice, l'habitude et l'éducation. Le peintre percevra des nuances et des effets de lumière là où l'œil du cordonnier ne verra rien ; le musicien distinguera dans un orchestre des dissonances où l'auditeur ignorant perçoit une harmonie parfaite. Et ainsi de suite pour chacun des cinq sens.

En quoi le moi du peintre se distingue-t-il du moi du cordonnier; celui du musicien, du moi de l'auditeur ignorant? En ce que le rapport qui lie les sensations du peintre n'est pas le même que celui qui lie les sensations du cordonnier; en ce que le rapport qui lie les sensations du musicien n'est pas le même que celui qui lie les sensations de l'auditeur ignorant. Le sens de la vue chez l'un, le sens 'de l'ouïe chez l'autre, sont ainsi constitués par la nature, et ce don naturel est ainsi fortifié par l'exercice et l'éducation, que les objets colorés chez l'un, et les sons chez l'autre, produisent des sensations particulièrement délicates ; les sensations, par la constance de la délicatesse avec laquelle elles se tiennent entre elles, méritent à celui-ci le nom d'artiste peintre, à celui-là le nom d'artiste musicien.

Enfin, les peintres diffèrent entre eux par la manière

respective dont chacun perçoit la couleur et la lumière, de la même façon que le peintre en général difierait du cordonnier. Là encore, le rapport propre qui lie habituellement les perceptions visuelles chez I chaque peintre constitue l'originalité du peintre.

Cette méthode d'analyse est applicable à tous les hommes. Ce qui les distingue l'un de l'aulre et constitue leur originalité ou personnalité^ c'est le rapport propre qui chez chaque homme lie ses sensations ; rapport qui lui est évidemment personnel puisqu'il résulte d'une structure corporelle qui n'appartient qu'à lui.

IP Manière- DE juger. — On juge : 1° de la manière dont on sent ;

2° Selon les connaissances acquises.

A. Le jugement qui dérive de la manière de sentir est celui qui règne presque exclusivement chez l'immense pluralité des hommes, car l'immense pluralité des hommes est à peu près dénuée de connaissances. Chaque homme se distinguera donc de tout autre par le rapport propre qui liera ses jugements. Et ce rapport propre, dans l'ordre intellectuel, sera concordant avec celui qui, dans l'ordre physique, lie les sensations entre elles.

B. Pour ce qui concerne les connaissances acquises * , chaque homme se distingue d'un autre homme par

1. « Connaissances acquises » doit être eiileudu dans le sens le plus large, non seulement celles qui s'acquièrent daus les écoles et dans les livres, mais encore celles dont on s'im{)règnc inconsciemment dans le milieu et à l'époque où l'on vit.

la manière particulière dont il apprécie les choses. Par exemple, celui-ci, contemplant les faits économiques, politiques et sociaux, de sa patrie, conclura de cet examen que le système de gouvernement le plus apte à résoudre les questions économiques, politiques et sociales est le système républicain. Le rapport propre qui lie les jugements de cet homme est un des éléments constituants, de sa personnalité; on dit alors de lui : c'est un républicain.

Celui-là, au contraire, de l'examen des mêmes faits tire la conclusion que le meilleur système de gouvernement est le gouvernement monarchique. Le rapport propre qui lie les jugements de cet homme est un des éléments constituants de sa personnalité ; on dit de lui : C'est un monarchiste.

Celui-ci, considérant les vicissitudes des choses et les événements qui évoluent sous ses yeux, en conclut que tout est mal et que tout finira mal. Le rapport propre qui lie les jugements que porte cet homme sur l'issue des événements est un des éléments de sa personnalité ; on dit de lui : C'est un pessimiste.

Celui-là, au contraire, déduit de l'examen de ces mêmes événements que tout finira bien ; ce rapport propre qui lie ses jugements est un des éléments de sa personnalité ; on dit de lui : C'est un optimiste.

Cette méthode d'analyse est applicable à tous les

jugements et à tous les hommes. La conclusion, pour ce

qui concerne les jugements dérivés de connaissances

.acquises, est donc la même que la conclusion qui

découle de l'examen des jugements dérivés de la

manière de sentir : Le rapport propre qui lie les jugements entre eux est un des éléments constituants de la personnalité.

IIP Manière de vouloir. — Comme les actions sont la traduction extérieure des jugements, il est clair, que le rapport qui lie les actions entre elles est conforme à celui qui lie les jugements entre eux. C'est précisément sur la conformité certaine de ces deux rapports que se fonde le public pour pénétrer, connaître et apprécier le moi d'autrui. La constitution intime de chacun lui est inconnue ; il ne peut pas davantage lire dans les pensées; comment pourra-t-il atteindre à la connaissance du moi d'autrui ? Par les actions. Des actions, il induit les jugements ; et des jugements, il induit le caractère. Or pour que le public croie à la légitimité de cette opération logique, il est nécessaire qu'il regarde Faction comme la traduction extérieure du jugement; et le jugement, comme le produit du caractère.

Par exemple, cette appréciation du public ainsi formulée : « Pierre est bon », signifie: 1* que la suite des actions de Pierre lui a paru liée par un rapport propre, caractéristique, bien défini, celui de bonté; 2» que, ces actions étant conformes aux jugements, il en résulte que la suite des jugements de Pierre est 4iée par un rapport propre et bien défini, celui de bonté; 3" enfin que, les jugements étant l'expression déterminée du caractère, il s'ensuit que : « Le moi de Pierre est bon. » Cette induction inconsciente, le public la fait naturellement»

avec cette confiance absolue que donne l'évidence. En résumé, ce qui distingue le moi d'un homme du moi d'un autre homme, ce sont les rapports définis et propres qui lient entre eux ses instincts, ses sensations, ses sentiments, ses connaissances, ses jugements et ses volitions. C'est l'association de ces rapports définis et propres, c'est leur pénétration réciproque et leur combinaison qui constituent la Personnalité.

1V° — LA PÉNÉTRATION RÉCIPROQUE ET LA COMBINAI- SON MUTUELLE DES SENSATIONS, DES SENTIMENTS, DES CONNAISSANCES, DES JUGEMENTS ET DES VOLITIONS, FONT DE l'unité DU MOI, NON PAS UNE UNITÉ COL- LECTIVE, MAIS UNE RÉSULTANTE.

L'ensemble des sensations, des sentiments, des connaissances, des jugements et des volitions n'est pas une juxtaposition des parties, une unité collective analogue à celle des morceaux de bois qui composent un fagot. Il y a solidarité, pénétration mutuelle et combinaison entre les divers éléments : l'unité du Moi est une résultante. Or à quiconque n'a pas su faire l'analyse d'une résultante en ses éléments composants, cette unité résultante lui apparaît avec les caractères de l'unité simple; ainsi Tavons-nous vu pour les résultantes chimiques telles que l'eau et l'alcool; ainsi en est-il pour l'unité du moi, qui apparaît simple aux yeux de Id tonscience lorsque

Tespril est ignorant ou inapte à comprendre l'enseignement analytique des faits ^

La démonstration la plu« nette et la plus saisissante est assurément celle que donnent les maladies et les lésions du cerveau. Les exemples variés de dissociation partielle ou totale, temporaire ou définitive, que nous a fournis la pathologie, ne laissent place à aucun doute. Et cependant, sans avoir recours à la physiologie morhide, le prohlème peut être résolu sur un terrain exclusivement psychologique ; il suffit d'examiner comparativement les faits psychiques qui se déroulent chez l'homme à différentes périodes de sa vie, puis de les analyser rigoureusement en prenant garde de se laisser séduire par les apparences. Examinons brièvement quelle est sur le moi l'influence de l'éducation et des passions, et quelle est

1. On peut être inhabile à comprendre les enseignements qui se ôégd'fient des faits, soit par faiblesse intellectuelle native, soit par l'effet de l'éducation première devenue, avec le temps, une seconde nature. Ce dernier point fait comprendre quelle est l'extrême importance du genre d'éducation qu'on donne aux enfant?. Un exemple frappant de cette inaptitude infligée an cerveau par suite de l'éducation première nous est fourni par lo célèbre chimiste anglais Priestley. Elevé dans la croyance an phlogistique, il ne put jamais se guérir de cette théorie erronée, malgré les expériences de Lavoisier qui réfutaient avec une clarté et une précision merveilleuses l'hypothèse de Stahl. Priestley est mort dans la croyance au phlogistique.

Pour exprimer cette inaptitude, naturelle ou acquise, du cerveau à se dépouiller d une opinion incrustée en lui, et cet endurcissement qui le rend rebelle à tout enseignement ainsi qu'à tpute évidence, le public se sert d'une expression assez piquante; il dit : « Pour un tel, cette opinion est un article de foi.» L'unité simple du moi est pour beaucoup un article de foi.

rév(.)liitit)a ilii moi à la naissance d'abord, puis au déclin de la vie.

P Influence de l'éducation sur le moi. — La conviction que dans le moi toutes les qualités se pénètrent réciproquement, s'associent et se combinent entre elles, est une conviction universelle, passée à l'état instinctif; c'est sur elle qu'est fondée la méthode d'éducation morale. Gomment, en effet, procède l'éducateur? 11 essaye par des moyens appropriés, travaux, exercices, récompenses, punitions, de donner aux bonnes qualités un développement 'tel que dans la Résultante la part d'action des mauvaises qualités soit réduite au minimum. Le chef-d'œuvre et l'idéal de l'éducation consistent à éliminer peu à peu de la Résultante tous les éléments mauvais ; lorsque ce cas se réalise, le naturel primitif fait place exclusivement au naturel acquis; une Résultante nouvelle s'est substituée à la Résultante première.

Les exemples de ces substitutions graduelles sont fréquents ; tel est, entre autres, l'exen^ple classique de Polémon qui, étant ivre, entra par hasard dans l'école où professait Xénocrate. Les paroles du philosophe excitèrent en lui l'énergie d'une qualité native jusqu'alors latente ou éclipsée. Insensiblement l'éducation (leçons, conseils et amitié de Xénocrate) fortifia cette qualité, l'accrut et finit par lui donner la prépondérance ; d'infâme débauché, dit l'histoire, Polémon devint un vertueux philosophe ; ce qui',' en analyse psychologique, signifie que l'association et la combinaison des qualités natives, bonnes et mau-

vaises, ayant fait place à une association et à une combinaison différentes, une Résultante nouvelle, le moi philosophe, s'est graduellement substituée à la Résultante primitive, le moi débauché K

IP Influence des passions sur le moi. — La conclusion à laquelle aboutit l'étude de l'influence des passions sur le moi est identique à la conclusion précédente. Prenons un exemple : Le moi de Pierre est cupide, dur, égoïste ; mais voilà que Pierre s'éprend d'amour pour une femme d'une grande noblesse de caractère ; l'entrée en jeu du nouvel élément composant modifie d'une manière incessante les associations et les combinaisons des qualités primitives. Pierre était cupide, il incline au désintéressement; dur, il s'adoucit et devient quelque peu bienveillant ; enfin l'égoïsme habituel s'émousse et laisse poindre quelque générosité. Le moi de Pierre amoureux n'est plus entièrement identique au moi du Pierre antérieur; en se modifiant, les éléments composants

1. Il est à noter que la méthode de substitution est celle qui, dans les mains des chimistes contemporains, a donné les plus féconds résultats en chimie organique. L'analogie entre la méthode d'éducation 2: orale et la méthode de substitution est frappante; toutes deux tendent à modifier la résultante première par la substitution d'éléments choisis à certains éléments primitifs. Clia((ue progrès accompli dans la voie des substitutions se traduit par une modification dans la résultante; modification d'autant plus grave que la substitution a été plus importante. Durant toutes ces modifications, la combinaison se fait sans discontinuité; il s'ensuit que le corps chimique, comme le moi humain, n'a jamais l'aspect d'une juxtaposition d'éléments; il a constamment 1 unité; mais ce n'est pas l'unité eimple» c'est l'unité résultante^

L'UNITÉ DU MOI EST UNE RÉSULTANTE 37r>

ont entraîné la modification de la Résultante *.

Inversement, une mauvaise passion introduit dans le moi un élément putride qui, par son association avec les éléments primitifs, entraîne, dans un sens funeste, la modification de la Résultante. De là ces lugubres spectacles d'hommes heureusement doués de la nature qui, pour avoir laissé croître en eux une mauvaise passion, se dégradent peu à peu et, de chute en chute, finissent par échouer au bagne.

Cette action énergique qu'exerce, soit en bien, soit en mal, l'introduction d'une passion dans les éléments qui composent un caractère, un moi, est si connue de tous qu'elle est devenue l'intarissable fond où puisent les dramaturges et les romanciers. Celui-là est renommé maître qui a su le mieux noter et décrire les modifications graduelles s'opérant dans le moi envahi par une passion. Les romanciers, tels que Balzac par exemple, ne font pas autre chose que démontrer, parleur pénétrante et minutieuse analyse, que le moi est une Résultante.

111° Entrée successive d'éléments nouveaux dans la composition du moi durant le jeune age. — Qu'est-ce que le moi chez l'enfant qui vient de naître? Le moi est à peu près réduit aux sensations de la vie végétative. Peu à peu avec l'accroissement du cerveau et le développement du système nerveux, des éléments

1. Ces modifications produites dans le moi par l'amour sont appelée?, dans la littérature romanesque, les métamorphoses opérées par lumour. Georges Sand les a décrites avec beaucoup de finesse dans deux romans célèbres, Mauprat et La petite Fadette.

nouveaux entrent successivement dans la composition du moi; d'abord, ce sont les éléments affectifs (sentiments), puis les éléments intellectuels (attention, comparaison, jugement), en dernier lieu, les éléments moraux (volitions raisonnées). Ces éléments, au furi et à mesure qu'ils apparaissent dans le moi de l'enfant, s'y associent l'un à l'autre. A la suite de leurs combinaisons mutuelles, le moi primitif, qui étaiti purement végétatif, est complètement transformé. Après la crise de la puberté, à vingt ans, le moi duii jeune homme n'a plus rien de commun, au point dee vue mental avec le moi de l'enfant naissant \ Le moii est donc bien une résultante.

lyo — Disparition successive des éléments compo^-

SANTS DU moi, DURANT LA VIEILLESSE. — DaUS la vieiU

lesse, c'est le phénomène inverse qui se produit; cheza l'enfant, le moi s'enrichissait d'éléments nouveaux au fur et à mesure que les années accroissaient la substance grise et les circonvolutions du cerveau e développaient l'organisme entier; chez le vieillard au contraire, le moi s'appauvrit le plus souvent ert perdant l'un après l'autre ses meilleurs élémentsaujourd'hui la mémoire, demain les sentiments affecc tueux; pour peu que la paralysie ou un ramollisse* ment interviennent, l'intelligence s'éteint et la moralit* s'évanouit. Ainsi réduit, le vieillard, selon l'énergiqum expression de Guislain, finit par n'être plus qu'um

1. Ce point sera développé et précisé au paragraphe vu; c( qui persiste le plus, ce n'est pas tel ou tel sentiment détei miné, c'est le type moral.

simple estomac. Ce moi qui, quarante années auparavant, avait peut être émerveillé les contemporains par son génie et ses vertus, en vient, avec le temps, à n'être plus qu'un moi végétatif ; le vieillard est redevenu enfant. Le moi est donc bien une résultante.

Résumé. — En résumé : 1** Sous l'influence de l'éducation et des passions, le moi varie, change et même se transforme complètement ;

2° A partir de l'enfance, le moi purement végétatif s'enrichit graduellement d'éléments nouveaux ; il devient un moi intellectuel et moral.

3° Au déclin de la vieillesse, le mpi intellectuel et moral perd l'un après l'autre ses éléments composants ; il redevient purement végétatif.

Ces évolutions du moi, durant le cycle de la vie humaine, sont inexplicables et incompréhensibles dans Ihypothèse d'un moi dont l'unité serait simple. Par cela même qu'il serait simple, le moi n'aurait point de parties composantes ; comment alors concevoir qu'un tel moi puisse changer, s'accroître de parties nouvelles, et finalement les perdre l'une après l'autre? Cela est contradictoire, cela est absurde.

Au contraire, tous ces faits se comprennent et s'expliquent avec un moi dont l'unité est une résultante. Les changements, les additions et les pertes, œuvre de l'éducation, des passions et du temps, se traduisent par des modifications correspondantes dans la Résultante. La conscience que le moi a de luimême est toujours, à quelque moment donné que ce soit, la conscience qu'il est un

En effet, quelle que soit la modification intervenue dans les éléments composants^ quelle que soit la perte ou l'addition d'éléments, les éléments qui entrent ou restent dans le moi sont toujours associés et combinés entre eux ; par conséquent ils donnent constamment lieu à une Résultante unique. C'est de cette Résultante unique que le moi a conscience; son illusion et son erreur consistent à prendre pour unité simple cette unité résultante.

Telle est la puissance de ce mirage d'unité simple que l'esprit aveuglé résiste à l'enseignement que donnent les faits, cependant bien significatifs, de l'enfance^ et de la vieillesse. La désagrégation par le menu qu'opèrent sur le m.oi, d'une manière si dramatique, lai maladie est seule capable de dessiller les yeux et de faire éclater dans tout son jour cette vérité : L'unité du moi est une résultante.

v^ — l'homme n'est jamais, a aucun moment

DE sa durée, identique A LUI-MÊME.

P Nous savons que le corps entier est dans un état continu de rénovation ; que pas une seule molécule ne sert deux fois ;

Nous savons que toute molécule qui disparaît est remplacée par une molécule nouvelle; que la destruction organique et la synthèse se succèdent d'une manière inséparable ;

Nous savons que les molécules remplaçantes ont l'aptitude fonctionnelle des molécules remplacées,

L'VNITK Dr MOI EST UNE RÉSULTANTE 370

eelon la nature et la place des organes où elles entrent en composition, muscles, os, glandes, nerfs, cerveau.

Première conclusion. — Par cela qu'ils sont en état dévolution continue, les organes et les fonctions ne sont jamais absolument identiques à eux-mêmes.

II" Nous savons que les organes et les fonctions sont soumis à la triple loi de la croissance, du maximum de vigueur, puis de la décroissance ; muscles, os, glandes, nerfs, cerveau, commencent par être faibles (enfance), atteignent un maximum d'énergie fonctionnelle (âge mûr), puis décroissent (vieillesse). Entre autres organes :

1° Les glandes qui caractérisent chacun des deux sexes n'entrent en fonction que douze, quinze ans et même quelquefois plus tard, après la naissance. Or, du fonctionnement de ces, glandes naissent les sentiments les plus puissants qui composent le moi.

2" Le cerveau, en naissant, est de consistance molle, d'un poids inférieur à celui qu'il atteindra plus tard; ses circonvolutions sont moins riches et moins profondes. D'après les travaux de Arndt, les centres moteurs manqueraient dans la couche corticale des enfants nouveau-nés, ce qui explique pourquoi les enfants ne peuvent pas marcher ; d'après Betz, les cellules motrices (cellules géantes) seraient en très petit nombre chez les très jeunes enfants; leur accroissement ne s'effectuerait qu'avec l'âge et l'exercice fonctionnel '.

1. Gavoy, Atlas, 48. M. le professeur Rougier (de Moatpellier) et Otto Soltmann ont prouvé par de nombreuses expériences

Deuxième conclusion, — Par cela que les organes et les fonctions sont soumis à la loi générale de croissance et de décroissance ; par cela qu'en particulier le cerveau manque, au début, de quelques éléments composants et n'acquiert qu'après plusieurs années son développement complet, puis décroît selon la loi générale; les organes et les fonctions ne sont jamais, à aucun moment donné, identiques à eux-mêmes.

111° L'âme, fonction du cerveau, prend en psychologie le nom de Moi en tant qu'elle a conscience de ses perceptions, de ses sentiments, de ses jugements et de ses volitions.

Nous avons vu que les évolutions des molécules cérébrales entraînent nécessairement l'évolution des sensations, des sentiments, des jugements et des volitions ainsi que celle de leur association et de leurs combinaisons; que par conséquent la résultante actuelle ou moi fait place incessamment à une suite de résultantes modifiées ;

Nous avons vu qu'à partir de la naissance le cerveau* acquiert peu à peu et successivement les éléments composants qu'il a au complet lorsqu'il atteint à l'apogée de son développement; nous avons même vu que certaines glandes, à savoir, les glandes sexuelles, parleur entrée en fonction quinze années environ après la nais-

sur le chien que les centres moteurs n'existent pas chez cet animal au moment de sa naissance. Tous ces faits sont en concordance avec les faits qu'on observe chez les idiots; car l'arrêt de développemeut du cerveau par suite de l'ossification prématurée des sutures du crâne les laisse, au point de vue intellectuel, dans la situation on sont les enfants nouveau-nés.

sance, dotaient le Moi de nouveaux sentiments, les plus puissants peut-être ;

Nous avons vu qu'en descendant la pente de la vieillesse, le Moi perdait un à un ses éléments composants ;

Troisième conclusion. — A quelque moment que ce soit, le Moi n'est jamais identique à lui-même.

Il résulte de là que, soit considéré dans son ensemble, organes et fonctions ; soit considéré particulièrement dans l'une de ses fonctions, à savoir, l'âme ou le Moi, l'homme, étant en évolution continue, n'est jamais, à aucun moment donné, rigoureusement identique à lui-même.

Qu'est-ce donc ce qu'on entend vulgairement par identité personnelle et sentiment d'identité personnelle ?

VI° — DÉFINITION DE CE QU'ON APPELLE VULGAIREMENT LE SENTIMENT DE l'IDENTITÉ PERSONNELLE.

Ce qu'on appelle vulgairement le sentiment de l'identité personnelle est, chez chaque individu :

i^ Au point de vue du corps entier, le témoignage de la mémoire attestant que l'état présent du corps se rattache à certains états antérieurs par une suite ininterrompue d'états intermédiaires, dont elle a gardé le souvenir;

2** Au point de vue de la fonction particulière ap[»elée Ame, le témoignage de la mémoire attestant que le moi présent se rattache à des états antérieurs de l'âme

par une suite ininterrompue d'états intermédiaires, dont elle a gardé le souvenir ^

Le travail d'évolution phj^siologique échappe entièrement aux regards ; ce n'est que par les modifications affectant l'extérieur qu'il se décèle. Or il faut un assez long intervalle pour que les modifications deviennent apparentes. Entre deux dates assez voisines, les hommes ne peuvent ni ne savent discerner les effets de ce travail intime et continu ; ils croient être restés les mêmes dans leur totalité ; de là, naît chez eux le sentiment de l'identité personnelle.

Mais lorsque la comparaison se fait entre deux dates éloignées, trente ans d'intervalle par exemple, les modifications éprouvées par le corps et par la fonction particulière appelée Ame apparaissent avec une netteté irrécusable; il n'est plus possible de croire qu'on est resté le même dans son tout. Le sentiment de l'identité personnelle a donc besoin de s'appuyer sur autre chose que l'intégrité totale du corps et de ses fonctions, laquelle intégrité n'existe évidemment plus.

vu'' — A TRAVERS l'ÉVOLUTION CONTINUE QUI SE FAIT DE LA NAISSANCE A LA MORT : 1^ CE QUI PERSISTE LE PLUS DANS LE CORPS, C'eST LE TYPE FIGURÉ ; 2° CE QUI PER- SISTE LE PLUS DANS LA FONCTION PARTICULIÈRE APPELÉE AME, c'est LE TYPE MORAL OU CARACTÈRE.

P Lorsque l'on compare l'état du corps, visage, physionomie, chevelure, stature, etc., que l'on a à

1. Bien entendu, par états intermédiaires, j'entends pour les

cinquante ans avec celui que Ton avait à vingt ans, tel que le représente un portrait fidèle ou une photographie, on est péniblement frappé des modifications profondes qui se sont produite-^. Si Ton remonte jusqu'à l'heureux âge où l'on avait dix ans, les modifications apparaissent bien autrement énormes. Et cependant, en regardant de près les portraits, on démêle sans grande difficulté dans les traits de Tenfant et dans ceux de l'adolescent, l'origine des traits de Fhomme de cinquante ans. L'évolution qui s'est faite continûment s'est donc maintenue dans des limites définies; ces limites sont celles qu'impose la forme, abstraction faite des molécules composantes, c'est-à-dire ce qu'en un seul mot on appelle le type:

Le corps actuel de cinquante ans n'a rien conservé des molécules composantes du corps de la dixième ou de la vingtième année ; ses molécules se sont renouvelées des milliers de fois; mais il y a eu continuité dans le type. C'est sur cette continuité dans le type figuré, laquelle est perceptible extérieurement, qu'est fondée, pour autrui, l'identité personnelle de chaque individu.

Pour nous-même, lorsque notre mémoire rattache en nous l'état actuel de cinquante ans à l'état de la dixième ou de la vingtième année par des points de repère qu'elle a conservés, alors nous avons le sentiment de cette continuité dans le type ligure; c'est là ce que nous appelons le sentiment de notre identité personnelle.

événemenU recalés daus le passé les points de repère, tels que la théorie en a élé donnée page 308.

.'J8i L'AME EST LA FONGTlOiN DU CERVEAU

Lorsque la mémoire fait défaut ainsi que les témoignages dignes de foi (parents, amis, etc.), lesquels sont au fond une mémoire supplémentaire, le sentiment de la continuité disparaît en nous ; le point où se fait la rupture est celui où finit le sentiment de notre identité personnelle.

IP Lorsque l'on compare Tétat du Moi à cinquante ans avec celui que l'on avait à vingt ans, on est frappé des modifications qui se sont produites. Si l'on remonte jusqu'à l'âge où l'on avait dix ans, les modifications apparaissent bien autrement énormes. Et cependant, en analysant minutieusement le Moi rudimentaire de la dixième année et le Moi développé de la vingtième année, on démêle dans ces Moi antérieurs les traits principaux du caractère moral qui appartient au Moi, de cinquante ans.

L'évolution qui s'est faite dans les connaissances, les opinions politiques, religieuses, littéraires, scienti-j fiques, etc.; dans les sentiments, les jugements et les^ volitions de toute nature, s'est accomplie au sein d'un type qui résulte d'une certaine qualité des cellules cérébrales, qualité jusqu'à présent insaisissable à la physiologie et connue sous le nom général de tempérament *. L'unité résultante du Moi s'est défaite et refaite des milliers de fois ; les connaissances, les opi-

1. Le tempérameiit comprend l'état mental qui résulte de l'orfçanisme entier, viscères, glandes, foie, appareil sexuel, etc. ; mais comme c'est sur l'état du cerveau que, par l'intermédiaire du grand sympathique, aboutit et se manifeste leur influence nu point de vue de l'élat mental, je ne parle que du cerveau, pour abréger le discours.

nions, les volitions particulières de la vingtième année ont fait place à des connaissances nouvelles, à d'autres volitions; mais le Moi, dans sa manière d'agir à cinquante ans, a conservé les traits principaux dont l'ensemble abstrait forme ce qu'on appelle le Ujpe moral ou caractère *.

Tant que la mémoire, conservant le souvenir des états intermédiaires, permet à notre Moi actuel de remonter par une chaîne ininterrompue à un état quelconque du Moi dans le passé, nous avons le sentiment de la continuité de notre type moral. Victime, comme nous l'avons vu, d'une illusion qui lui fait prendre son unité résultante pour une unité simple, le Moi appelle le sentiment de cette continuité dans le type abstrait, le sentiment de son identité personnelle.

Mais lorsque la mémoire fait défaut, le sentiment de la continuité disparaît; le point où se" fait la rupture

1. Comme exemple, on peut citer saint Paul qui, d'ennemi mortel du christianisme naissant, devint son plus ardent apôtre. Son orthodoxie pharisienne, ses sentiments de haine contre les chrétiens, se traduisaient par des persécutions impitoyables et même par des homicides [Actes des Apôtres^ \i\, 57; VIII, 3; IX, 1-2), ils filment place aux opinions religieuses et aux sentiments diamétralement opposés. Mais dans le renégat converti à Jésus, dans le missionnaire infatigable de la religion nouvelle, dans l'homme qui a écrit l'admirable page de la précellence de la charité (I, Corinthiens^ xiii); en un mot, dans saint Paul chrétien éclate avec une merveilleuse évidence la continuité du type moral, à savoir, la brûlante ardeur et le fanatisme du Paul, pharisien orthodoxe et zélateur farouche.

Saint Jérôme est un autre exemple presque aussi remarquablf; il se jeta dans l'ascétismo avec la fougue que, dans sa jeunesse, il avait mise dans sa lubricité.

est celui où finit le sentiment de ce que le Moi appelle son identité personnelle.

L'exactitude de ce fait nous est prouvée fréquemment' par l'exemple des ivrognes et des aliénés; l'alcool et l'aliénation mentale agissent sur eux, en quelques heures, comme le fait sur l'homme sobre et sain l'action de cinquante ou soixante années. Sous l'influence de l'alcool et de l'aliénation, la mémoire disparait"; aussi lorsqu'après dix ou vingt heures, l'accès d'alcoolisme ou de folie a disparu et laissé le cerveau revenir à l'état normal, le Moi normal n'ayant pas la mémoire des heures écoulées pendant l'accès d'alcoolisme ou de manie est absolument dénué du sentiment de son identité personnelle durant cette période. Il ignore ce qu'il a perpétré pendant l'accès ; si on ne lui met pas sous les yeux les faits accomplis, il les ignorera toujours. C'est qu'en réalité, ce n'est pas lui, moi normal, qui les a commis ; c'est un autre Moi, une autre résultante, celle qui provient des groupements et des associations tout à fait différentes sous l'action énergique de l'alcoolisme ou de la folie. Or cet autre moi disparaît avec la cessation de l'acoolisme et de la folie.

Des deux genres d'identité personnelle, à savoir, la continuité du type corporel et la continuité du type ! moral, quel est le plus important? Le plus important I est la continuité du type corporel ; c'est sur lui que s'appuie la Justice pour confondre les malfaiteurs. Lorsqu'un ramoUissement a éteint le moi tout entier, i c'est le type corporel qui permet de retrouver dansil l'individu réduit à n'être plus qu'un estomac celui qui

fut un homme de bien ou un estimable savant. C'est ù lui qu'on devrait consacrer exclusivement le mot d'identité personnelle, et réserver à l'identité particu- Hère du caractère moral celui d'identité du Moi.

Cette conclusion, expression simple du fait d'expérience, pouvait se déduire du genre de relation qui existe entre l'âme et le corps. Puisque l'âme est la fonction du cerveau, il était impossible que la fonction d'un organe particulier, si noble qu'il fût, eût dans la constitution de l'individualité une importance supérieure à celle du corps entier; ou, en termes géométriques, que la partie fût plus importante que le tout. Le type du corps devait donc être le fondement de ce qu'on appelle vulgairement l'identité personnelle.

VIII" — DE l'analyse du MOI AINSI QUE DES DEFINITIONS DE l'identité personnelle ET DE l'iDENTITÉ DU MOI, IL RÉSULTE qu'un MÊME INDIVIDU PEUT AVOIR CON- SCIENCE DE SON IDENTITÉ PERSONNELLE (UN SEUL TYPE corporel) et CONSCIENCE DE L'aLTERNANCE EN LUI DE DEUX MOI DISTINCTS (dEUX TYPES MORAUX).

Dans le cours ordinaire des choses, la plupart des hommes s'acheminent à pas lents vers la mort; ce n'est que par des nuances insensibles que, chaque jour, s'opèrent les changements, inéluctables effets de l'évolution biologique. Aussi la suite continue de ces modifications quotidiennement imperceptibles, lorsqu'elle s'appuie sur une bonne mémoire, fait croire aisément à la continuité de l'identité du Moi. Ainsi que

Ta dit avec raison Jean-Jacques Rousseau, il faut beaucoup de philosophie pour remarquer les choses qu'on a constamment sous les yeux. En fait, chez la plupart des hommes dont la vie s'écoule normalement, il y a continuité plus ou moins affaiblie du type moral jusqu'à la mort.

Mais si cette continuité du type moral jusqu'à la fin de la carrière en passant par des degrés insensibles est le fait commun, il n'est pas le fait universel; nous avons vu, en effet, quels changements radicaux ont été brusquement opérés dans le cerveau et conséquemment dans le Moi par certaines maladies, telles que l'alcoolisme et l'aliénation mentale.

Essayons de déterminer théoriquement quels cas peuvent se présenter; puis nous contrôlerons par le fait expérimental la justesse de nos prévisions.

Pour poser nettement et avec clarté les conditions du problème, rappelons les trois faits suivants :

i° Nous savons que le sentiment de l'identité personnelle repose fondamentalement sur le sentiment de la continuité du type corporel;

2° Nous savons que l'identité du Moi repose sur le sentiment de la continuité du type moral ;

3'^ Nous savons que le Moi est la résultante psychique d'un certain état des cellules cérébrales, état qui dépend, soit de leur qualité intrinsèque, soit de Fin-, fluence qu'exercent sur elles, par l'intermédiaire du grand sympathique, les viscères et les glandes, surtout le foie et l'appareil sexuel.

Qu'arrivera-t-il si l'état habituel des cellules c'érc-

braies vient à être brusquement changé en un état différent ou même tout à fait opposé, soit par une cause extérieure (alcool, par exemple) ou intérieure (hyperémie de l'aliénation) intluant directement sur elles, soit par la morbidité d'un viscère ou de l'appareil sexuel influant sympathiquement sur elles?

Il arrivera que les cellules cérébrales ayant pris brusquement un état tout à fait contraire, la résultante psychique nouvelle sera tout à fait contraire à la résultante précédente; un second Moi, tout autre, succédera brusquement au Moi premier.

Gela posé, les trois cas suivants pourront se produire :

1" Cas. — Si la cause morbide agissante est telle que la mémoire soit abolie complètement, les deux Moi s'ignoreront l'un l'autre ; ils ne pourront se connaître que par le témoignage d'autrui ; cette connaissance rentrera dans la classe des connaissances extérieures héritées.

Ce cas est précisément celui qui, comme nous l'avons vu, se réalise dans les accès d'alcoolisme aigu et d'aliénation mentale : le Moi normal ne peut connaître le Moi alcoolique ou aliéné que par le témoignage d'autrui.

2^ Cas. — Si la mémoire subsiste dans l'un, et dans l'autre Moi, ils se connaîtront tous deux, et ils se connaîtront comme distincts^ car chacun d'eux aura le sentiment de son identité propre fondé sur la continuité de chacun des deux types moraux alternants et distincts.

3® Cas. Si la mémoire subsiste dans l'un des deux états cérébraux seulement, un seul Moi connaîtra l'autre.

On peut théoriquement graduer les combinaisons diverses capables d'être greffées sur ces trois cas nets et tranchés.

Enfin, et c'est là un point capital, l'existence alternante de deux Moi distincts dans le même corps n'enlèvera pas à Findividu le sentiment de son identité personnelle, car l'identité personnelle est fondée sur la continuité du type corporel. Il importe peu au Tout corporel qu'un de ses organes particuliers, passant par deux états physiologiques différents, ait deux fonctions alternantes qui correspondent aux deux états physiologiques; le tout corporel, en effet, reste le même dans son type figuré. Personne ne s'avisera de soutenir que depuis la découverte de la fonction glycogénique du foie, le sentiment de l'identité personnelle a changé. Etcependantlesdeuxfonctions simultanées (giycogénie et sécrétion de la bile) de l'organe particulier appelé foie sont bien autrement extraordinaires que deux fonctions alternantes, jamais simultanées, de l'organe particulier appelé cerveau.

Au demeurant, dans l'hypothèse que nous venons de faire, le même individu pourra avoir à la fois :

1° Conscience de son identité personnelle, laquelle est fondée sur la persistance du type corporel;

â'* Conscience de l'aUernance en lui de deux Moi distincts; les deux moi, en effet, ne sont que l'expression psychique de l'alternance de deux états diffé-»

rents dans les molécules composantes d'un organe particulier, le cerveau.

Déduite théoriquement de l'analyse du Moi ainsi que des déiinitions de l'identité personnelle et de l'identité du moi, cette hypothèse s'est réalisée dans les faits; on en trouvera des exemples, entre autres, dans un ouvrage du docteur Krishaber, De la névropathie cérébro-cardiaque, exemples cités par M. Taine dans la note dernière du Tome II de V Intelligence.

Mais les deux cas les plus remarquables sont ceux que nous ont fait connaître le docteur Dufay, député de Loir-et-Cher, et le docteur Azam, de Bordeaux.

1X° — UISTOlRIî DE M^^° R. L. ^ '

Le docteur Dufay, a commencé à donner ses soins à M"'' R. L. vers 1845. Il Ta observée presque quotidiennement durant une douzaine d'années ^

M''** R. L. pouvait avoir alors vingt-huit ans. Grande, maigre, cheveux châtains, d'une bonne santé habituelle, d'une susceptibilité nerveuse excessive, elle était somnambule depuis son enfance. Ses premières années se passèrent chez ses parents à la campagne ; plus tard elle entra successivement en qualité de

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