LE TRAVAIL DU CERVEAU ET LA PRODUCTION DE LA CHALEUR
P ÉCHAUFFEMENT DU CERVEAU A LA SUITE DU TRA- VAIL INTELLECTUEL. — Au pont de vue du travail et de la production corrélative de chaleur, les conditions de la vie du cerveau sont les mêmes que celles de la vie de tous les autres tissus vivants de l'organisme. Il est démontré aujourd'hui que lorsque le cerveau travaille, il développe de la chaleur, et que ce développement de la chaleur est inégalement réparti ; il est plus fort dans les régions où l'animation est le plus vive. A l'aide d'appareils thermo-électriques, le docteur Lombard a fait sur ce sujet des expériences très intéressantes : Les variations de la température, dit-il, paraissent liées aux différents degrés de l'activité cérébrale. Le travail actif du cerveau ne dépasse jamais un vingtième de degré centigrade. Toute cause attirant l'attention, un bruit, la vue d'un objet, ou d'une personne, produit l'élévation de la chaleur. Une élévation de température a lieu également sous l'influence d'une émotion ou pendant une lecture intéressante à haute voix^
Broca, en France, a fait des recherches de thermométrie crânienne; à l'aide d'une couronne de thermomètres appliquée sur le crâne, il a pu suivre le développement de la température chez les sujets en
1. Cité par Luys, Traité des maladies mentales^ 191, voir aussi Gavarrkt, 240.
expt'rieiice à mesure qu'il sollicitait la mise eu activité de leur cerveau. C'est ainsi qu'eu faisant lire quelqu'un à haute voix, il a pu constater une élévation de température se manifestant tout d'abord dans le lobe cérébral gauche ; puis continuant son observation, il a reconnu que la température s'équilibrait avec celle du lobe droit, qui entrait ainsi en action '.
Il'' L'ÉCnAUFFEMENT DE LA SUBSTANCE CÉRÉBRALE COMMENCE LA ou EST LE CENTRE Nl'iRVEUX DE l'iRRITA-
TiON. — Le célèbre physiologiste Schiff, dans une série de recherches du plus haut intérêt sur réchauffement des centres nerveux, est parvenu à démontrer que, non seulement le cerveau s'échauffait sous l'influence des incitations sensorielles, en général, mais encore que cet échauffement de la substance nerveuse entrant en action était réparti inégalement dans des régions différentes de l'écorce. En excitant le cerveau, tantôt par des impressions sensitives, tantôt par des incitations lumineuses, et tantôt par des incitations sonores et gustatives, Schiff a constaté que des régions isolées du cerveau étaient, à tel ou tel moment, mises successivement en activité et s'échaufîaient isolément. Cette chaleur était un phénomène spécial, indépendant de l'afflux du sang, et une véritable réaction vitale de certaines régions de l'écorce. Les expériences étaient faites à l'aide d'aiguilles thermo-électriques. Schiff" a ainsi démontré que la transformation de l'incitation purement sensorielle en incitations psychiques
1. LiYS. Traité des maladies mentales, 191. Voir Dagom^t, Nouveau traité des maladies mentales, 131.
134 L'AME EST LA FONCTIOxN DU CERVEAU
s'accomplissait sur place avec dégagement de chaleur ^
IIP Rapport entre le travail cérébral et l'oxydation CHIMIQUE. — De même que le travail musculaire est en rapport avec l'oxydation du muscle, de même le travail cérébral est lié à une oxydation de la matière cérébrale. Les expériences de Byasson ont montré :
1° Que les cellules cérébrales en activité s'oxydaient ;
^° Que le résidu de cette oxydation passait dans les ^ urines sous forme de sulfates et de phosphates ;
3° Que la proportion de ces sulfates et de ces phosphates pouvaient servir à doser l'intensité du travail ^ accompli^.
Des expériences récentes faites par M. Mendel, avec plus de précision encore ont confirmé les résultats obtenus par Byasson. Il est certain que les graisses phos-
1. cité par LUYs, 191. Voir dans Gavarret, 243, 250, Vanalysc des procédés de Schiff.
2. LuYS, Maladies mentales^ 192 : « Pour arriver à couslater ces résultats, Byasson s'est soumis pendant plusieurs jours à un régime alimentaire spécial, et, en même temps, il est resté inactif au point de vue intellectuel. Il a dosé exactement ainsi i la quantité des phosphates et des sulfates qui entraient dans i son alimentation, ainsi que celle des phosphates et des sulfates excrétés. Au bout d'un certain temps que ces données fondamentales étaient acquises, il s*est livré au travail intellectuel. Au fur et à mesure que son cerveau se mettait en activité, la nature des substances iogérées restant la même, Byasson a pu constater l'augmentation proportiounellc de phosphates et de sulfates d'origine cérébrale qui passaient dans l'urine. »
Voir GwARuiiT, 239-240. — Le travail de Byasson a été inséré dans la Revue scientifique, 1868, n" 37, p. 609.
CONDITIONS VITALES DU r.ERVEAL- 13o
phoréesde rencôphalo s'oxydent et donnent des phosphates, et que l'excitation intellectuelle provoque une élimination plus abondante de phosphates.
IV'' Conclusion. — Il y a donc pour la substance cérébrale, comme pour la substance musculaire, un rapport entre la dépense et la production de force. Ce qui est dépensé en énergie chimique se retrouve :
1° En partie, en énergie intellectuelle;
2° En partie, en électricité et en chaleur.
De même qu'il y a un équivalent chimique du travail musculaire, de même il y a probablement un équivalent chimique du travail intellectuel *. C'était l'opinion de Lavoisier opinion que M. le professeur Gavarret appelle l'une des vues les plus profondes que le génie de Lavoisier, ait introduites dans la science : «Ce genre d'observation, dit Lavoisier^, conduit à comparer des emplois de force entre lesquels il semble n'exister aucun rapport. On peut connaître par exemple, à combien de livres, en poids, répondent les efforts d'un homme qui récite un discours, d'un musicien qui joue d'un instrument. On pourrait même évaluer ce qu'il y a de mécanique dans le travail du philosophe qui réfléchit, de l'homme de lettres qui écrit, du musicien qui compose. Ces efforts considérés comme purement moraux, ont quelque chose de physique et de matériel qui permet, sous ce rapport, de les comparer à ce que fait l'homme de peine-. Ce
{. CI). RiCHKT, article cité dans la Revue scientifique^ 24 décembre 1881, pageà 811 et 812.