‹ L'ame et l'évolution de la littérature des origines à nos joursChapitre 10 sur 54 · PRÉFACE XXIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXIX

ici où là il peut arriver qu'il émeuve et inquiète un esprit et qu'on éprouve un impérieux besoin de le résoudre. C'est ce qui ne peut que réjouir celui qui Ta mis au jour et en mouvement ; et comme le même qui l'a suscité semble l'abandonner, c'est en faisant abstraction de son auteur qu'on envisage ce problème et qu'il faut le tirer au clair. La doctrine darwinienne vaut-elle pour les genres littéraires? S'il en est ainsi, toutes les investigations de la critique doivent évidemment se subordonner et se rapporter à ce point de vue, et j'ose dire que, par une sorte de choc en retour, la doctrine darwinienne n'en recevra pas une petite confirmation jusque dans l'ordre de l'histoire naturelle.

Et d'abord, y a-t-ildes genres ? Je le crois, parce que je le vois ; ou du moins je suis tellement habitué à le croire, que je crois le voir. Après tout, comme dit M. Brunetière, « un paysage n'est pas une statue » (1) ; je suppose de môme qu'un madrigal n'est pas une satire, qu'une élégie n'est pas une comédie, et ainsi de suite, et je me demande si les genres évoluent.

J'ai des raisons de l'admettre ; par exemple j'ai assez de lettres pour comprendre ce que me faisait remarquer Taine plus haut, que la tragédie de Voltaire n'est plus celle de Corneille ; je perçois assez

(1) Evolution des genres, p. 11.

XXX l'évolution de la littérature

bien les différences qu'il y a entre VIliade et VEnéide ; je mesure la distance considérable qui sépare la Princesse de Clèves du Médecin de campagne et de l'Education sentimentale ; je suis sensible à des contrastes qu'on peut apercevoir entre une nouvelle de Boccace et une nouvelle d'Edgar Poë. Certes donc les genres se modifient ; et comme je ne vois pas encore de nécessité pour qu'ils progressent et qu'on ne sait pas bien, comme l'indique justement M. Brunetière, ce que c'est que le progrès, je consens qu'on exprime Tidée de ce changement visible par le mot d'évolution, à condition qu'on le définisse un peu et qu'on n'accepte pas sans examen toutes les choses qu'on a mises indistinctement sous cette étiquette.

En effet, nous naissons, nous sommes enfants, puis adolescents, puis jeunes gens ; nous devenons hommes faits, puis hommes mûrs, puis vieillards, et puis nous mourons (1) ; c'est à coup sûr une évolution, la doctrine de l'évolution est là incontestable ; mais il n'en résulte pas qu'en vertu de la doctrine de l'évolution, nous provenions de l'amphioxus ou d'un ancêtre du chimpanzé. C'est une tout autre signification du terme ; et de même les genres pourraient tous évoluer de la naissance à la décadence et à la mort, sans que l'évolution des

(1) Evolution de la poésie lyrique. Conclusions, t. II, pp. 288-289.

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