PREFACE XXXI
genres impliquât le moins du monde qu'aucun genre s'est transformé en un autre.
Or, dans le système qui est en question, les genres ne sont point assimilés à des individus qui évoluent de la naissance à la mort, mais à des espèces qui évolueraient et, en disparaissant, se continueraient sous une autre forme. L'individu, tout le monde en convient, meurt en laissant après lui des individus très semblables à lui ; mais l'espèce, dit-on, s'évanouit en donnant lentement naissance à une autre espèce passablement dissemblable. Le Cid, Phèdre^ Mérope^ voilà les individus ; la tragédie, voilà l'espèce (ou genre) qui parait, qui fleurit, qui expire enfin, mais qui, assure-t-on^ s'est perpétuée par une autre, par une postérité différente d'elle-même, le grand opéra (1). Le sermon sur la Bonté de Dieu, sur la Divinité de la religion^ sur t Aumône, voilà les individus ; le genre ou espèce, c'est l'éloquence de la chaire qui, après des variations et des vicissitudes, s'est évanouie en se transformant dans le genre de la poésie lyrique.
Voici déjà une différence radicale des espèces naturelles aux genres littéraires, différence qui saute aux yeux et qui, pour être manifeste, ne mérite pas qu'on la néglige : les espèces naturelles
(1) Epoques du théâtre. VII« Conférence. l'évolution. — t. I. b
XXXII l'évolution de la littérature
sont représentées par des individus vivants, qui ont en eux une force vitale, une force d'évolution, une nécessité de changement ; les genres littéraires sont représentés par des individus ou œuvres qui, une fois produits, sont figés et ne changent pas ; c'est même ainsi qu'ils sont ou peuvent être immortels, privilège oii les vivants n ont pas de part. Le Cid, Phèdre sont ce qu'ils sont, immuables, tels aujourd'hui que Corneille ou Racine les écrivait il y a plus de deux cents ans ; leur forme, achevée à leur naissance, a été aussi fixée dès ce moment, comme Ténonoé définitif d'un théorème : changer quelque chose à cette forme, c'est les détruire. Tandis que l'individu naturel doit se précipiter, l'individu littéraire demeure immobile ; il ne se reproduira pas de lui-même, il n'a aucune vie physique ou physiologique. S'il est vrai, comme l'enseigne Aristote, que les idées ne sauraient subsister à part et qu'elles doivent être comme impliquées dansles individus sensibles, l'idée de l'espèce s'incarne dans des êtres vivants, l'idée du genre littéraire ne s'incarne pas, elle n'est présente que dans des faits, et fixes à titre de faits une fois donnés. C'est donc avec la plus extrême circonspection et les plus grands doutes qu'on se hasarderait à transporter des lois peut-être convenables pour trois ou quatre cent mille espèces naturelles, vivantes ou éteintes, à quinze ou vingt genres litté-