PRÉFACE XXXV
Tespèce de nos chevaux ? Pourquoi des espèces contemporaines du miohippus ou plus antiques que lui n'ont-elles pas évolué le moindrement du monde et sont-elles encore toutes pareilles à ce qu'elles étaient alors, à ce qu'elles étaient des millions d'années auparavant ? Si la variation commence par certains individus du groupe qui se propagent ensuite en se séparant de l'espèce mère, comment se fàit-il que nous ne retrouvions plus celle-ci, telle qu'une souche encore vivante et enracinée dans un habitat convenable, ainsi que nous retrouvons le renne en Laponie ? et pourquoi le miohippus américain, qui aurait donné naissance aux chevaux, pourquoi Thipparion d'Europe ne promène-t-il plus sur aucun pâturage le triple ongle de son pied ? Et pourquoi certaines espèces, sans qu'on puisse donner de sérieuses raisons de leur extinction, mettent-elles une sorte de persévérance entêtée à disparaître, semblables à ces races des îles heureuses de TOcéanie qui, paraît-il, ne veulent plus vivre ?Le phénomène se déclare dans le règne végétal aussi bien que dans le règne animal, malgré même les soins de l'homme. Jadis elles ont affronté des difficultés d'existence plus redoutables que celles qu'elles rencontreraient de nos jours et elles les ont surmontées ; maintenant elles ne veulent plus s'adapter, elles ne veulent plus subsister, elles se retirent comme des acteurs cha-
XXXVI l'évolution de la littérature
grins qui n^ont plus de rôle à jouer dans les derniers actes de la pièce. Ainsi, à vrai dire, nous ne savons pas comment les espèces naissent et nous ne savons guère pourquoi elles meurent. Un mystère profond, que la science ne pénétrera sans doute jamais tout entier, enveloppe le cœur du problème. A la rigueur, si les genres littéraires, dont presque tout se produit et arrive au grand jour, dans ja lumière de Tôbservation consciente, obéissaient aux mêmes lois que les espèces de l'histoire naturelle, c'est en eux qu'il faudrait chercher la formule éclatante qui déchirerait la nuit de la nature. Expliquer ce qu'ils nous laissent à deviner par révolution des formes spécifiques de la vie, c'est expliquer ce qu'on démêle imparfaitement par ce qu'on démêle moins, obscurum per obscurius.
Mais la clé de l'énigme des métamorphoses, les genres ne nous la donneront pas, parce qu'à les bien examiner, ils ne se transforment pas l'un en Tautre. Et la raison en est simple : c'est qu'ils ne sont que des rapports entre des éléments assez fixes. Le premier de ces éléments, c'est Phomme ; encore les genres ont-ils, pour ainsi dire tous, leur lieu d'origine dans la partie la plus invariable de la mentalité de l'homme, dans cette infrastructure émotive oii chacun d'eux est comme préformé par quelque trait et procède d'une primitive passion. Ainsi ils ne sont pas des espèces, ils sont des fonc-
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lions d'une espèce. D'autre part, leurs points d'application possibles, c'est-à-dire les catégories d'objets qui peuvent provoquer l'émotion, ne sont pas en grand nombre et sont fournies parle dessin permanent des choses de ce monde. Il reste à faire entrer en ligne de compte les moyens d'expression et de représentation dont l'homme dispose pour manifester sa pensée en la parlant, le rythme indé* terminé ou prose, le rythme déterminé ou vers, le monologue, le dialogue, le chœur, enfin les arts qu'il peut appeler au secours du langage pour renforcer l'émotion ou rendre la fiction plus vraisemblable: musique, mimique et décoration. On se trouve avoir fait le relevé de tous les points de repère qui, joints les uns aux autres, assignent Paire de chaque genre et en délimitent le cadre. Il n'y a pas de transformisme qui puisse faire passer un genre d'un cadre dans l'autre. J'aperçois des productions directes de l'esprit qui au contraire suivent certaines lois de transformisme, ce sont les mots. Il est vrai que ces lois, merveilleusement variables d'un pays à l'autre et toutes participantes de la liberté de l'esprit même, n'ont presque rien à voir, semble-t-il, avec le darwinisme : car si les mots, à la longue, changent de forme, ce n'est pas sous l'action de la concurrence vitale ni apparemment par l'effet de la sélection sexuelle. Il n'en reste pas moins que d'une langue
XXXVIII l'évolution de la littérature.
à l'autre, bien qu'on puisse les reconnaître, ils ont dépouillé une ancienne nature pour en revêtir une nouvelle. C'est qu'ils sont des signes arbitraires et peuvent s'altérer au gré de ceux qui les prononcent. Ils ne sont ni des substances ni des rapports, ils sont des signes de substances et de rapports. Dès lors le mot hominem peut devenir homme ^ hombre^ uorno^ etc. ; le mot libertatem^ liberté^ libertad^ liberté^ le mot capitanum, capitano^ capitaine^ captain, et ainsi de suite. Mais la substance et le rapport n'ont pas la même mobilité, parce qu'ils relèvent étroitement de la nature des choses. Et le genre littéraire étant un rapport de l'homme à la nature des choses, il demeure ce qu'il est tant que durent ces deux éléments déterminants.
Aussi les exemples que M. Brunetière apporte, un peu sommairement d'ailleurs, ne me convainquent-ils pas. Je ne crois pas que l'éloquence delà chaire soit devenue notre poésie lyrique, car on n'a pas cessé de prêcher depuis le xvii® siècle, et s'il ne s'est pas rencontré des Bossuet, des Bourdaloue et des Massillon, qui sont des phénomènes rares, comme tout ce qui est excellent, le genre n'en est pas moins vivace et il est probable qu'il va durer indéfiniment. La tragédie n'est pas devenue l'opéra, car après Quinault etLulli, on a continué de faire des tragédies et on en a écrit et représenté jusque dans notre temps: «Il en est jusqu'à trois que je