PRÉFACE XXXIX
pourrais nommer ». Qui sait si le vingt et unième siècle n'en verra pas trente ? Ce qui est vrai, c'est qu'un genre peut préparer l'apparition et le succès d'un autre ; la vigueur ei l'éclat se transportent, passent de lunà l'autre; mais quand le second triomphe, le premier ne s'est pas transformé en lui, bien plutôt il s'est comme retiré en lui-même. S'il me fallait chercher un terme de comparaison en dehors de l'histoire des lettres, je dirais que les genres littéraires sont semblables à la monade de Leibniz, qui est sujette à des enveloppements d'où elle ressort rajeunie et active pour une nouvelle évolution.
Ce qui a bien pu donner lieu à cette illusion d'un transformisme des genres, c'est que de l'un à l'autre les transitions sont graduées et analytiquement imperceptibles. Si on veut marquer avec la dernière précision où ils finissent l'un à l'autre, on ne peut. Il en est d'eux comme des couleurs du spectre qui se lient continûment entre elles et pour ainsi dire s'interpénétrent en s'opposant. Pourtant il y a un bleu, un jaune, un rouge. L'ode narrative est toute voisine de l'épopée ; celle-ci confine au roman ; qui dira où cesse le roman et où exactement commence la nouvelle ? Pourtant une nouvelle de Maupassant, comme Boule de suif ou la Puce à maifBelhommey est visiblement différente d'un roman de Balzac, comme Louis Lamheyt^ la
Recherche de Pabsolu^ la Cousine Beth ou Eugénie Grandet ; ces romans à leur tour ne sauraient être confondus avec la Jérusalem délivrée ou Y Enéide^ encore qu'on hésite à dire si les Martyrs sont un roman ou un poème, et VOdyssée est autre chose que l'hymne à Apollon Délien. Quand on lient le regard attaché sur la zone dejonction des teintes, l'œil se trouble, on serait tenté de dire que Tune est l'autre transformée ; cependant toutes deux subsistent, et on le voit avec évidence si, d'un coup d'œil synthétique, on observe les zones frappantes où la couleur est franche.
Une complication naît encore dans des temps comme les nôtres où, les genres ayant été depuis longtemps employés à part, l'écrivain ou le poète s'en sert comme de couleurs premières qu'il mé* lange sur sa palette et répand sur sa toile en une infinité de nuances. Il y a des moments où on est tenté de dire qu'aucun genre n'existe réellement (je me fais fort de montrer sur ce principe qu'une statue est un paysage, qu'un paysage ressortit à la plastique humaine) et qu'il n^ a que le procédé infiniment divers de Tesprit humain. Cette interprétation a du moins un avantage : c'est qu'elle incline à chercher la raison des choses du côté de l'esprit, et si ce mode d'explication est insuffisant à lui seul, il est pour une grande part vrai et fécond.