‹ L'ame et l'évolution de la littérature des origines à nos joursChapitre 17 sur 54 · PREFACE XLV · texte numérisé non relu

PREFACE XLV

férents et opposés . De là vient qu'en faisant attention au moment, la critique telle que la concevait Taine croyait expliquer le grand homme de lettres par son temps.

On finit par être si dégoûté et au fond si révolté par ce parti pris de réduire toutes les âmes au déterminisme du milieu moral, du moment, que par une excessive et bien naturelle réaction, quelques-uns en vinrent à soutenir que le grand homme était justement celui qui n'avait rien de commun avec son temps et qui, fort de son indépendance radicale, le violentait pour le transformer.

Cette théorie valait mieux que Tautre et, remarquons-le, était plus philosophique que celle de Taine. Que prétendait en effet celui-ci, sinon rapporter chaque grand homme à un moment particulier et diversement défini du milieu? Pour que les divers grands hommes se présentassent avec un aspect différent dans les moments successifs de l'histoire d'un pays, il fallait donc que le milieu eût la propriété de changer spontanément. Mais par quelle exception singulière et paradoxale, quand le milieu avait la propriété de changer de lui-même, 1 homme, cette partie muante du monde, le grand homme, cette partie énergique de l'humanité, n'avaient-ils pas le pouvoir de remuer un membre que la ficelle n'eût été tirée du dehors ?

On affirma donc que le grand homme ne devait

XLVi l'Évolution de la littérature

rien à son temps. Cela n'était vrai que d'un bien petit nombre, et encore n'est-ce pas vrai absolument. Le grand homme n'est pas un grand homme en Tair. Il doit quelque chose aux autres et par ce côté il leur ressemble. On n'a pas besoin d'être un monstre pour être quelqu'un.

Mais il y a aussi quelque chose qui ne vient que de lui et qui surtout importe. Il a en lui cette mystérieuse logique de l'invention dont le rôle dans le monde a été si finement dégagé par les curieuses enquêtes de M. de Tarde. Les grands hommes sont donc ceux-là momies qui modifient leur temps. Et si on repère la suite du temps par les hommes dont l'action mérite d'être remarquée et retenue^ il se trouve qu'ils ont été moins faits par leur temps qu'ils n'ont produit cette évolution qui signale pour nous la marche du temps, qu'en somme c'est le temps qui d'âge en âge date d'eux et qu'il n'y aurait rien d'original et de neuf dans le temps, s'ils n'y avaient apporté à un haut degré la liberté de l'esprit.

Que cette liberté produise une évolution suivie dont on puisse se rendre compte, ceux-là seuls s'en étonneront qui ne conçoivent la liberté que comme le pouvoir capricieux d'agir par fantaisie et sans raison. Mais ce n'en est que la première forme et la plus basse, celle oîi la liberté est encore toute voisine du déterminisme, puisque l'esprit, dans

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