PREFACE XLVII
son insuffisante velléité d'être libre, obéit alors en fait à toutes les suggestions du dehors et à l'impulsion de ses passions. La seconde forme de la liberté, très supérieure à la première, consiste à se donner à soi-même des lois; et la troisième, infiniment supérieure à la seconde, est d'aimer ardemment le bien pour lui-même en s'y absorbant et en s'y perdant tout entier. Ces deuxdernières formes n'ont rien de commun avec le dérèglement, et à son plus haut point, la liberté se confond avec la raison même. Aussi un dessein suivi, une œuvre logique sont-ils la marque d*un esprit raisonnable et libre, tandis que des œuvres sans suite et sans lien sembleraient plutôt l'effet du hasard ou les ébauches d'un idiot que les manifestations d'un être doué de raison. Et si l'humanité n'est pas autre chose que les hommes qui se continuent les uns les autres et qui poursuivent une même destinée conforme à leur nature raisonnable, c'est justement parce qu'ils sont libres qu'on peut découvrir dans leur travail commun un dessin d'où la logique n'est pas absente et qui se laisse comprendre. Or la destinée de l'homme est écrite dans sa nature. Elle est contenue tout entière entre ces deux paroles de la Bible racontant la création de
1 homme : Dieu lui insuffla une âme il le mit
sur la terre pour l'ouvrer. Si on aime mieux avoir recours à la sagesse païenne, nous y trouverons
l'énolution. — T. I. b*
XLviii l'Évolution de la littérature
tout aussi bien notre compte : le Dieu de Platon laisse à de moindres dieux le soin de former le corps de riiomme, mais il garde par devers lui et se réserve de leur transmettre la semence de cette âme humaine qui ne doit pas mourir. L'homme a donc une âme et il a un corps ; il est raisonnable et il a pour mission d'agir en maître sur la nature ; tout le plan de mon ouvrage tient dans l'expression de cette double vérité qui ne date pas d*hier.
Il est clair que, pour un être raisonnable, le soin de Tâme est le premier. La connaissance de la nature des choses n'est pas pour cela négligeable. L'homme montre sa noblesse par le travail qui dompte les forces de la nature, qui en maîtrise ou qui en assouplit les êtres, qui en accommode et qui en aménage les choses, par la science qui constate Tordre des phénomènes, par l'art où éclate son intelligence et la mystérieuse correspondance qu'il entretient avec la raison créatrice du monde. Le péril, car il y en a un, c'est qu'appartenant à la nature par un corps oîi vivent les passions, quand il se tourne du côté de la nature des choses pour la connaître, l'admirer, la modifier, il est tenté, vu sa grande infirmité morale, de tout rapporter à ce corps où aboutit pour lui ce monde matériel, d'écouter avec complaisance la voix des passions et de mettre les hautes parties de son esprit au service de