‹ L'ame et l'évolution de la littérature des origines à nos joursChapitre 19 sur 54 · PRÉFACE XLIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XLIX

ce qui en lui est inférieur et alourdit sa liberté. Comme la littérature, vit surtout de la représentation ou de l'imitation des passions, elle tend aisément à entraîner Thomme sur la voie déclive au fond de laquelle il oublierait le principe par quoi il est supérieur à ce monde.

Chaque homme a en lui-même cette pente qu'il faut qu'il remonte, et l'humanité la connaît bien. 11 est certes légitime qu'elle porte sa prise sur la nature, mais il est essentiel qu'elle ne s'abandonne pas à son propre poids et qu'elle se souvienne, si je puis emprunter l'expression de Timée, qu'elle est une plante du ciel.

Si on considère les périodes de l'histoire, telles que l'instinct commun lésa discernées, on voit qu'à de certains moments, les âmes des hommes ont pris ou recouvré un vif sentiment de cette essence supérieure qui est la leur, qu'elles se sont fortement concentrées sur elles-mêmes et ont fait un retour sur ce qui nous est le plus intime, où elles ont trouvé la source vraie de tout bien. Puis, abstraction faite de celles qui sont toujours demeurées toutes proches de cette source et uniquement occupées à s'en désaltérer, les esprits ont marché ou un mouvement les a emportés vers les régions de la nature qui restaient à explorer, à connaître, à conquérir, à posséder, à ranger sous notre domination et nos lois. Ainsi le commencement des pério-

t l'évolution de la littérature

des historiques semble plus spiritualiste et la fin plus naturaliste. C'est évidemment au commencement que Tâme se régénère dans plus de liberté, et à la fin Thomme irait presque à ne se considérer que comme un accident, un phénomène fatal, un sujet et un esclave dans ce grand empire des choses, à se laisser ainsi absorber et dévorer par sa propre conquête.

Ayant dessein de montrer les alternances de ce mouvement dans ce miroir de la littérature et persuadé que Texpansion de l'activité de Tesprit vers la possession de la nature ne pouvait intervenir qu'après les moments où Tâme avait rassemblé ses libres énergies dans la contemplation de ce qui passe ce monde, c'est sur ces premiers moments plus féconds et comme gros de tout le reste que je devais surtout diriger mon attention.

En effet, presque toutes les études particulières qu'on trouvera dans mon livre sont des études relatives à des commencements de période. Le chapitre sur l'évolution de la littérature ancienne doit être considéré comme une étude de cette sorte, puisque j'y envisage l'histoire de cette période littéraire seulement à titre d'effort de l'homme pour se découvrir lui-même et cheminer péniblement jusqu'à l'intériorité de son âme. Saint Augustin à son tour est une source, la Chansoîi de Roland est un commencement ;j'en dirai autant de Chateaubriand.

PRÉFACE tl

Si je n'ai point placé une étude de cette nature au début de révolution de la littérature moderne, c'est que l'homme, je veux dire Thomme de lettres, m'a manqué. Une exception, c'est mon étude de Rous^ seau ; mais il est allé jusqu'au bout de Tidée de nature si loin et si douloureusement qu'il a contribué plus qu'aucun autre à la faire dépasser, en sorte qu'il iit révolution dès son siècle parmi les esprits tout possédés par un strict naturalisme, et il est si bien sur les confins des deux âges que la littérature contemporaine semble à bien des égards naître chez lui. Ces commencements établis, j'ai suivi le fil de chaque période jusqu'à l'achèvement de son évolution et montré comment les hommes et les œuvres avaient jalonné le temps.

En approchant de nos jours, j'ai multiplié les études partielles. Quand on peint un ensemble, les choses qui sont le plus près de nous se présentent en plus grand nombre et avec plus de détails. J'ai obéi volontiers à cette loi d'optique. D'ailleurs on ne s'attend pas que, dans un si long voyage, j'aie poussé la rigueur de la méthode jusqu'à m'interdire de m'écarter de la plus droite ligne, quand il y en avait des raisons ou que j'y prenais plaisir. Gomme dit Platon, « personne ne nous presse et ne nous poursuit ; il est d'une importance extrême d'établir le plus solidement possible

LU l'Évolution de jla littdrature

ce que nous avançons » ; et môme quand il énonce des lois, il estime que ce serait une chose également ridicule et blâmable que de choisir le plus court en laissant le meilleur

Page 1