L'ÉVOLUTION. -— T
l'évolution de la littérature
Aclion
des
individus
Primauté
littéraire
de la
poésie
Et quand on dit que, dans la littérature ancienne, il y eut d*abord moins de part du sujet, de rhomme, que Fauteur s'y distingue moins sur le fond commun de l'humanité contemporaine, du peuple, on n'en conclut pas qu'on doive réduire à rien Taction des individus. Point de littérature ou d'œuvre littéraire sans individus qui la fassent. Quand on parle d'une œuvre jaillie de Tâme d'un peuple, on ne nie pas le travail des individus, au contraire on le multiplie. Les premiers monuments de la littérature grecque où, d'après le principe posé plus haut, l'élément subjectif et individuel sera le plus insignifiant^ ne peuvent s'édifier qu'autant qu'ils s'assembleront sur le fonds de l'âme de primitifs artistes. Un peuple aune religion, une légende, des passions, une langue ; cette langue, vivace et loufTue chez une grande race bien douée, n'a pas encore pris de forme littéraire. Mais cette religion, cette légende, ces passions émeuvent les âmes, et à de certaines âmes plus enthousiastes croît le désir de traduire leur émotion dans des mots qui l'enferment et la répandent.
Que les récitants haussent la voix et lui donnent déjà l'allure quasiment chantante de la mélopée, c'est ce qui résulte forcément de la nature des choses. Mais pourquoi leur parole prend-elle une forme harmonieuse, nombreuse, qui est bientôt celle du vers ?
S'il en fallait donner des raisons physiques, je laisserais aux savants le soin de chercher s'il n'y a pas là quelque analogie avec la loi qui accorde les bruits dans un son et les sons entre eux, si ce n'est pas l'effet d'un instinct qui tend à produire la plus grande commotion par le moindre effort des organes, par le concours et l'accommodation rythmique de toutes
les forces du corps et de Tâme, comme il arrive que des ouvriers qui hèlent sur une corde donnent leur maximum d'effort utile en le réglant par le rythme élevé et concordant de leurs respirations.
S11 en faut donner des raisons morales, je remarquerai que les hommes, dès que leur vie matérielle est à peu près assurée, courent au beau avant d'aller à rutile^ que les sauvages songent à se parer avant de se couvrir, que Thomme s*élance vers l'illusion de la perfection où il croit la voir avant de s'aviser des corrections avantageuses que comportent les choses imparfaites ; je répéterai que c'est la noble loi, la haute allure de l'esprit humain défaire son premier bond vers l'absolu avant de revenir au relatif; et comme, dans Tordre de la pensée philosophique, pour nous en tenir là, il fait les dieux avant de critiquer la nature et pose des entités absolues avant de condescendre à la relativité des choses, ainsi, en art, il crée d'abord la forme du vers qui lui paraît comme douée d'une perfection absolue en soi.
Voilà comment la poésie apparaît toujours la première dans une littérature franche et spontanée. Point de littérature originale sans poésie et pas de poésie sans des âmes qui chantent.
Ainsi, un certain lyrisme primitif est la condition Lciyrisœe radicale de toute littérature ; il en est l'origine et il en demeure à jamais l'intérieur, le profond ferment de vie.
Il est vrai qu'ici, pas plus qu'ailleurs, il ne peut être question d'une origine absolue. La poésie qui est primitive littérairement suppose une laogue parlée avant elle, une prose et des proses qui arrivent, par un progrès quelconque , à la forme harmonieuse
et rythmique du vers. Et si le chant versiQé d'une àme émue par une passion de nature divine ou humaine, si rhymne, le cantique est la forme primitive de la poésie, qui dira quand le premier a été chanlé dans des mètres plus ou moins indécis et lloltants? L'homme a toujours chanté, sans doute; mais il y a des époques historiques où des langues, issues d'autres langues, se sont formées, et le premier effort littéraire de ces langues presque encore bégayantes a été léchant poétique.
Et si ces langues se formaient, c'est qu'un peuple et une civilisation naissaient à la fois, soit qu'une race sentît monter et croître la jeune vigueur de tous ses rameaux, soit qu'une nation vît se lever sur elle Taube d'un grand avenir, tandis qu'un peu d'histoire commune aisément embellie et le symbole puissant d'une religion animaient et coordonnaient les énergies grandissantes. Tel est bien l'état de la Grèce avant V Iliade, comme de la France avant la Chanson de Roland,
« Dès le xive ou le xv^ siècle avant notre ère, dit M. Maurice Croiset dans son Histoire de la littérature grecque, ces Achéens qui sont nommés dans les monuments égyptiens de la X1X« dynastie et qui envahissaient l'Egypte sous Menephtah I, étaient sans doute déjà un peuple puissant. Leur vie matérielle, dont nous recueillons aujourd'hui les indices, nous autorise à nous représenter en quelque mesure une vie intellectuelle et morale qui en était Teffliorescence. Quand on voit les arts décoratifs, bien que relevant en grande partie de l'habileté manuelle, manifester, si longtemps avant la période historique, l'existence d'un goût déjà cultivé et jusqu'à un certain point in-
dépendant, on se sent disposé à croire que d'autres arts, où Tesprit seul est en jeu, n'étaient pas alors complètement ignorés.
« Et, en effet, la poésie se laisse entrevoir dans ses deux cetle période obscure sous deux formes principales : ^™^* l'une plus libre, à laquelle appartiennent les chants de deuil et d'hyménée, les péans, les thrènes ou lamentationSy et quelques mélodies populaires accompagnées de paroles plus ou moins expressives; Tauire plus régulière et presque hiératique^ qui est celle des hymnes (i) . »
Mais si la première de ces deux formes de poésie, sa forme celle qui correspond aux passions ordinaires de "'^•s'®"^ l'homme, chants de deuil et d'hyménée, péans, thrènes ou lamentations, contient en germe quelque chose de ce qui sera plus tard la poésie lyrique, on peut bien dire de la seconde, d'où sortira la poésie épique, qu'elle aussi a un caractère lyriqup, en prenantce mot dans l'acception large que je lui ai donnée, quand j'ai signifîé par là Tétat d'une âme qui chante, vivement émue de son objet. Elle ace caractère lyrique, puisqu'elle se montre sous forme d'hymnes. Elle est lyrique au sens que je viens de dire et même au sens étymologique du mot, puisque de bonne heure, selon M. Croiset, « les Grecs orientaux, plus novateurs que leurs frères d'Europe », ont imaginé d'associer à ces hymnes le son d'un instrument. « Il est vraisemblable que leur poésie religieuse a dô, dès l'origine, se parer, pour ainsi dire, plus richement, en faisant une plus large part à l'élément mu-
(1) Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. I, p. 54. Je ferai loua les emprunts nécessaires à cet ouvrage classique.
sîcal. C'est ce que les traditions ancieones semblent conGrmer, lorsqu'elles attribuent à Apollon la cithare etàOlen l'invention du vers hexamètre. La phorminx ou cithare, bien qu'inventée^ selon la légende mythologique, par Hermès, est proprement l'instrument d'Apollon (i). La poésie ancienne a représenté bien des fois ce dieu jouant de la cithare, tandis que les Muses chantent des hymnes. Il est donc naturel de penser que cet instrument a été dès la plus haute antiquité associé à son culte, et que Tun et l'autre ont eu à peu près les mêmes destinées. La cithare, fort simple à l'origine, convenait très bien aux chants primitifs. Elle se prêtait à marquer fortement le rythme, et, par suite, elle dut contribuer au perfectionnement qu'il reçut par la création de l'hexamètre (2). »
Ainsi le lyrisme, au sens d'une émotion vive ou profonde, humaine ou religieuse, est l'élément initial d'une civilisation littéraire : dès les commencements, les hommes expriment ces émotions par des chants poétiques auxquels ils tendent rapidement à donner la forme du vers ; ils y parviennent bientôt et peutêtre est-ce seulement du jour où ils y réussissent qu'on peut dire que la langue est formée littérairement, qu'elle a pris une existence réellement littéraire dans cette forme solide du vers ; et tout de suite les mieux doués, non contents d'avoir trouvé cette forme sensible de l'émotion, comme pour lui communiquer une vertu parfaite, y ajoutent la musîque. Ils renforcent ainsi l'élément musical déjà inclus dans la mélopée et qui par la voix échaulTait le
(1) C'est la Ij^re. V. Croiset, op. cit., t. II, pp. 23 et 24.
(2) Croiset, op. cit., t. I, p. 66.
rythme, comme la couleur anime la figure et le dessin (i).