ABSENCE SENSIBLE DE L ELEMENT SUBJECTIF DANS LA LYRIQUE PRIMITIVE
Mais si l'émotion des âmes est la raison nécessaire de leurs chants et s'il est vrai qu'il n'y a de chants qu'autant que des individus ressentent Témotion et l'expriment, n'est-il pas évident toutefois que c'est aux époques primitives delà littérature que l'élément individuel et subjectif est le plus enveloppé et qu'à l'époque primitive de la littérature grecque, en particulier, il ne sera pour ainsi dire pas sensible ?
Des deux formes primitives delà poésie lyrique que distingue M. Croiset, les hymnes et les chants populaires, il est vraisemblable que si nous avions ces derniers, c'est eux qui nous apparaîtraient plutôt, conformément à leur nom, comme la création collective du peuple et sans doute l'élément individuel y serait entièrement indiscernable. Ils nous manquent malheureusement : w rien de tout cela n'a survécu ; les siècles suivants n'en ont retenu ni une œuvre ni un nom d'artiste... Il est (seulement) permis d'affirmer que chaque heure presque de la vie humaine eut (dans la Grèce primitive) ses chants appropriés, depuis
L^élément même
individuel encore
enveloppé
dans la lyrique populaire
(1) La couleur et la polychromie sont inhérentes aux arts primitifs du dessin, comme la musique au rj'lhme. Ce n'est que- plus tard et par des efforts d'analyse que ces éléments sont dissociés et donnent séparément le dessin et la peinture, le mètre et la mélodie.
8 l'évolution de la littérature
ceu)c avec lesquels la mère endormait soq enfant jusqu'à ceuxMïui accompagnaient les morts au tombeau. Il y eut des chants religieux, des chants de guerre, des chants d'amour, des chants de table, des chants de métier, des chants satiriques ; des chants à une voix et d'autres exécutés par des chœurs ; des chants improvisés et d'autres d'un caractère plus artistique ; bref une végétation luxuriante de rythmes, de mélodies et de poèmes où se reflétaient avec mille nuances et sous mille formes toutes les circonstances et toutes les émotions de la vie grecque (1) ».
Nous savons par le témoignage multiple d'Homère fit d'Hésiode que t même au temps du plus vif éclat de l'épopée, le lyrisme était partout en Grèce... très vivant (2) »... « Cette poésie de la vie humaine comprenait des variétés infinies. Nous n'essaierons pas de . les énumérer complètement. Ce serait impossible et d'ailleurs peu utile. Beaucoup de ces formes ne sont jamais entrées dans la littérature proprement dite ; elles en sont restées à Fétat primitif et populaire... D'autres sortes ont fini par devenir littéraires, mais beaucoup plus tard, et parfois sous des formes étrangères à la poésie lyrique : ainsi les chants de bergers, ^ouxoXia7fxo{, qui ont fourni à Théocrite de charmants motifs, et qui ont été l'un des principaux éléments dont il a formé ses idylles (3). »
Les Grecs ont eux-mêmes reconnu qu'il n'y avait pas beaucoup d'invention personnelle de la part des individus dans cette poésie toute populaire, et leur légende, si prompte à rapporter à des noms l'inven-
(1) Croiset, op. cit, t. II, p. 20.
(2) Ibid , pp. 16-19.
(3) Ibid., pp. 19-20.
tion de tous les arts^ n'offre guère que le nom mythique de Linos (Linos n'a jamais existé) « qui puisse passer pour représenter en partie cette branche de poésie (1) ».
D ailleurs, si cette poésie est perdue, les procédés par lesquels elle se constitue se laissent assez bien imaginer par une intuition un peu réfléchie : ils se laissent même observer aujourd'hui encore chez le peuple dans des conditions analogues. Il s'agira toujours d'une émotion commune assez forte pour que plusieurs, sinon tous les individus d'un groupe, excités les uns par les autres, en fournissent tour à tour des expressions ; et on ne saurait d'ailleurs jusqu'où remonter pour trouver Torigine de beaucoup de ces formules devenues traditionnelles qui seront répétées sans altération, comme dans les jeux de nos enfants, ou serviront de thème commun à quelques improvisations. Tout au plus l'individu le mieux doué d'un groupe prendra-t-il l'initiative du chant, qui ne sera populaire qu'autant que cet individu, sans grande réûexion personnelle, aura donné quelque forme au sentiment commun (2).
Dans les hymnes eux-mêmes, où on peut, où on dans doit admettre qu'il y a eu des contributions person- î.çi|^[gyg^ nelles d'esprits enthousiastes, cultivés, inspirés, de prêtres, là aussi, l'élément subjectif sera comme nul pour nous. « La vie morale, dit M. Croiset, était encore trop simple et trop naïve pour que chaque
(1) Croiset, op. cit., t. II, p. 16
(2) Voyez, par exemple, dons les Antihel, d'Em. Pouvillon (chez I^merre, 1892), le rôle de Piboul, le poète improvisateur du Charivari '.prologue) ; — cf. Les « Fêles de la tradition » du pays basque décrites dans le journal La Petite Gironde, août 1897,
10 l'évolution de la littérature
poète eût des sentiments personnels à exprimer (1). » Le poète est donc tout plein de Tobjet, du dieu qu'il veut chanter, et son émotion religieuse se traduira par une série d'invocations accompagnées d'épithètes et d'images, qui ressembleront fort aux litanies mises en usage plus tard dans les églises chrétiennes, sous l'empire de sentiments et dans des circonstances analogues.
M Au début des Travaux d'Hésiode, se rencontre une invocation, probablement ajoutée après coup au poème, qui peut représenter assez bien le type de ces anciennes compositions :
« Muses de Piérie, déesses des chants qui donnent la gloire, venez, célébrez Zeus, votre propre père, dans vos hymnes ; Zeus par qui sont tous les mortels, inconnus ou illustres, glorieux ou obscurs, selon sa divine volonté. Sans peine, il donne la force ; sans peine^ il la brise ; sans peine aussi, il humilie celui qu'on enviait, et il élève celui qu'on ne voyait pas ; sans peine, il redresse ce qui est courbé et flétrit ce qui est glorieux, lui, le dieu qui fait gronder la foudre dans les airs, Zeus, assis dans sa demeure sublime. Prête Toreille, vois et entends, et que Téquité règle tes jugements (2). »
Il semble que les tribus helléniques, en venant de rOrient, aient apporté avec elles des hymnes de cette espèce, et tels qu'on en retrouve d'ailleurs dans l'Inde et chez tous les peuples primitifs de môme race (3). Il convient peut-être de songer ici aux hymnes védiques des antiques Aryas. Mais il faut écarter Tidée des
(1) Croiset, op. cit., t I, p. 77.
(2) Ibid.,t. I, p. 78.
(3) Ibid , t. I, p. 58.
hymnes dits homériques qui sont issus de Tépopée, tandis qu'au contraire Tépopée est issue elle-même des hymnes dont nous venons de parler.
importance: croissante de l'homme dans la poésie,
DEPUIS LES temps PRIMITIFS JUSQU'a HÉSIODE.
C'est ici que l'évolution d'une littérature originale se met en mouvement. La lyrique populaire, dont nous n'avons plus de monuments, ne fait qu'attester l'aptitude littéraire du peuple ; cette aptitude éclate encore et se condense dans la lyrique religieuse.
Mais la religion des Hellènes primitifs est une cer- La religion taine religion, c'est une explication vivante du monde ^h'^SifuîT par une mythologie, c'est-à-dire par l'existence, Taction, rhistoire, et enfin par la hiérarchie des dieux. K mesure donc que le Panthéon s'organise, que la race acquiert une certaine conscience d'elle-même, que par suite la mémoire croît en elle, qu'en même temps son instinct rationnel grandit par l'ohservation et l'expérience, les attributs des dieux sont mieux définis, leur nature est déterminée d'une manière plus stable ; et comme leur nature est connue avec leur histoire, leur légende et leurs mythes, l'imagination toute vivace, sous l'impulsion encore inconsciente de la raison organisatrice, et toutes deux à frais communs, mémoire et imagination, jettent dans la forme du vers les fables divines. Une poésie narrative commence à naître, toute voisine encore de la poésie lyrique, de l'hymne primitif, mais qui déjà brise .le
12 l'évolution de la littérature
moule trop étroit de la strophe et se répand en récits plus continus (1).
Rôle « Ce qui est attribué aux Muses par la tradition
hésiodique, c'est ce que les poètes de la Grèce primitive avaient dû faire depuis des temps reculés. Ils chantaient les dieux à un peuple simple et croyant, et en les chantant, ils les enseignaient. Interprètes de la pensée commune, mais supérieurs à la foule en raison et en réflexion, ils dégageaient une à une les idées qui germaient confusément en elle, ils notaient les attributs divins vaguement conçus, ils inventaient, sous la dictée inconsciente d'une foule avide de mystères, les premiers mythes, ils marquaient les rapprochements et les contrastes, les parentés divines et les hostilités cosmogoniques, en un mot ils ébauchaient devant des auditeurs toujours curieux et ravis Thistoire future de l'Olympe. Si simple que fût ce chant primitif, sorte de mélopée grave et douce, longuement narrative, on ne saurait dire ni même concevoir aujourd'hui quelles émotions profondes et quel enchantement religieux il faisait naître chez les vieux Cadméens de Thèbes ou chez les Danaens d'Argos, quand il retentissait auprès de Tautel (2). »
La légende peut encore attribuer l'invention de ces chants aux Muses ; on voit tout de suite quelle part nouvelle de talent et de travail individuel cette nouvelle forme de la poésie exigeait des hommes. Il ne pouvait être donné qu'à un petit nombre d'entre eux, particulièrement doués et sans doute initiés à cet art, de conduire ainsi, dans une série de vers, le
(1) V. Du Rôle des Concepts, pp. 21-23.
(2) Croiset, op. cit., 1. 1, pp. 59-60.
et le héros
mythe d'un dieu, quelques écarts que leur imagiDation pût d'ailleurs se permettre.
Aussi, quand la tradition des Muses, c'est-à-dire de la Piérie, fut recueillie à Delphes, dès le xne siècle ayant J.-C, il fallut solliciter le talent des individus : les chants en Thonneur du dieu furent mis au concours, d'après une ancienne tradition qui nous a transmis en même temps les noms légendaires de plusieurs vainqueurs, Cbrysothémis le Cretois, Philamon, Thamyris (1).
Mais, à mesure que Thomme prend plus d'impor- Lhomme lance, les hommes aussi vont être chantés.
Et d'abord, ils seront chantés sous la forme de héros. « 11 n'est pas douteux que les héros n'aient figuré dès Torigine dans les hymnes religieux de la Grèce primitive : les uns, parce qu'ils étaient dieux euxmêmes, les autres, parce que, issus des dieux, ils avaient place naturellement dans des récits qui embrassaient toutes les choses divines. Les hymnes formaient une sorte de cycle sans cesse élargi ; les héros y eurent de jour en jour plus d'importance... Quand la poésie épique prit naissance, la poésie religieuse, à ce qu'il semble, était en état de lui léguer un ensemble de préceptes et d'exemples, qui durent la dispenser d'un long apprentissage. La matière changea, mais la forme ne fut d'abord qu'à peine modifiée. Les premiers chants épiques étaient sans doute de véritables hymnes un peu plus développés. Ils débutaient par une invocation à un dieu, puis ils racontaient une aventure héroïque au lieu d'exposer un mythe ; la dilTérence était insensible ; et il est
(1) Croiset, op. cit., t. I, p. 72.
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assez probable que le passage d'un genre à l'autre se fit, pour ainsi dire, entre les mains des aèdes, sans que ceux-ci eussent même bien clairement conscience de la transformation qu'ils accomplissaient (1). >
Dès lors commence une période où Taède et le héros se propagent et se développent l'un par Tautre. Des deux côtés, c'est Thomme qui peu à peu gagne pied. L'aède accroît son talent, sa virtuosité pour vivifier la figure et amplifier les aventures des héros qui, bien que divins, sont hommes et, à ce titre, éveillent et renouvellent les émotions habituelles des hommes ; et d'autre part ce goût d'entendre les aventures des héros, en s'étendantet en se fortifiant, rend l'aède plus nécessaire.
Bientôt le chanteur n'est plus seulement près des sanctuaires, il est partout; et quand enfin il est établi dans son rôle, il ose se mettre en scène et à son avantage. N'est-il pas encore une sorte d'homme religieux?
Dans VOdyssée^ tant que Clytemnestre, résistant aux entreprises d'Egisthe, n'écoute que sa raison, c'est qu'elle a auprès d'elle « un poète à qui, en partant pour Troie, Atride avait ordonné de garder son épouse. Mais lorsque la destinée des dieux Teut enchaînée pour qu'elle succombât, Egisthe conduisit le chanteur dans une île déserte, où il fut abandonné pour servir de proie et de pâture aux vautours. Alors, transporté des mêmes désirs, Egisthe la conduisit en sa demeure (2). »
Quand Ulysse arrive chez les Phéaciens, le roi Alcinoos fait d'abord un sacrifice, puis « le héraut
(1) Croiset, op. cit., t. I, pp. 88 et 93.
(2) Odyssée, III, trad. Giguet, pp. 389-390.
arrive et conduit le poète aimé. La Muse le chérit plus que tous les mortels ; elle lui a donné le bien el le mal ; elle Ta privé de la vue, mais elle l'a doué des doux chants. Pontonoos, pour lui, place au milieu des convives un trône orné de clous d'argent, appuyé à une haute colonne ; au-dessus de sa tête, il suspend la lyre harmonieuse, et lui enseigne comment il pourra l'atteindre ; enfin il dresse une table sur laquelle il pose une corbeille et une coupe remplie, afin que Démodocos boive au gré des désirs de son âme... La Muse inspire au poète de célébrer la gloire des guerriers, et de faire entendre un chant dont alors la renommée s'élève jusqu'au vaste ciel. Il dit la querelle d'Ulysse et du fils de Pelée... Lorsque le chantre divin s'arrête... le héraut suspend à la colonne la lyre harmonieuse, prend par la main Démodocos, le conduit hors de la salle et le guide sur les traces des premiers Phéaciens, qui vont admirer les jeux. )> Après les jeux, Aicinoos commande: « Que Tun de vous s'empresse d'apporter la lyre harmonieuse de Démodocos, qu'il a laissée dans la salle du Testin... Un héraut se lève pour aller quérir la lyre harmonieuse en la demeure du roi... Le héraut revient el remet la lyre harmonieuse à Démodocos, qui descend au milieu de Tarène ; autour de lui se placent les adolescents habiles à former des chœurs ; ils frappent de leurs pieds la divine enceinte... Cependant le poète, en s'accompagnant de sa lyre, fait entendre un chant gracieux sur les amours de Mars et de la belle Vénus. » On rentre « pour boire du vin » et manger. « Déjà Ton divise les chairs et Ton mélange le vin. Le héraut arrive, conduisant le gracieux chanteur Démodocos. Il le place au milieu des convives et
16 l'évolution de la littérature
Tappuie contre une haute colonne. Alors Ulysse remet au héraut une forte part de dos de porc, couverte d'une graisse succulente, et lui dit : Héraut, porte ce mets à Démodocos, qu'il le mange ; moi aussi, dans ma détresse, je lui serai agréable. Les poètes ont part aux respects et aux hommages de tous les mortels. La Muse elle-même leur a enseigné leur art, et elle chérit la tribu des chantres divins. Il dit : Pontonoos pose le mets dans les mains du héros Démodocos ; celui-ci Taccepte et s'en réjouit en son àme. Les convives cependant étendent les bras et saisissent les chairs placées devant eux. Lorsqu'ils ont chassé la faim et la soif, le prudent Ulysse s'adresse au poète et lui dit : 0 Démodocos I je t'honore au-dessus de tous les mortels, soit que la Muse^ fille de Jupiter, soit que Phébus lui-même t'ait enseigné ; car tu chantes, selon la vérité, les malheurs des Achéens, leurs entreprises, leurs fatigues, leurs misères, comme si tu avais été loi-méme à cette guerre, ou comme si tu avais ouï l'un d'eux. Eh bien, continue : chante le cheval de bois, œuvre d'Epeos et de Minerve, présent trompeur que le divin Ulysse introduisit jusqu'à la citadelle, rempli de guerriers qui renversèrent Ilion. Si tu me racontes exactement ces aventures, je proclamerai, devant tous les hommes, qu'un dieu bienveillant t'a doué de chants divins. A ces mots, le poAe inspiré des dieux commence et chante. » Et quand il a fini, Ulysse reprend: « il est vraiment bon d'entendre un tel poète qui par ses accents est comparable aux immortels (1) ».
Il y a un chanteur dans la demeure d'Ulysse, tan-
(1) Odyssée, VIII, trad. Gigiiet.
dis que le maître en est absent ; et quand les prétendants sont égorgés, seul il trouve grâce, avec le héraut Médon : « le chanteur Phémios, fils de Terpias, échappe à la Parqué ; car c'était par contrainte qu'il chantait parmi les prétendants audacieux... Il dépose donc à terre sa lyre entre l'urne et son trône à clous d*argent ; puis, se jetant au-devant d*Ulysse, il embrasse les genoux du héros et le prie en lui adressant ces paroles rapides : Je t*iniplore, ô fils de Laërte, prends pitié de moi, épargne ma vie : ce serait pour toi plus tard un regret, si tu immolais un chanteur qui célèbre les dieux et les humains. Je me suis instruit moi-môme dans mon art, et un dieu a fait naître en mon esprit les chants les plus divers. Il est en mon pouvoir de te célébrer toi-même comme une divinité ; ne désire donc pas ma mort. Télémaqûe, ton fils chéri, te dira que jamais, de mon plein gré, je ne me suis assis dans ta demeure pour me mêler aux prétendants et me faire entendre pendant leurs festins : mais ils étaient nombreux et robustes, et ils m'ont toujours forcé à les suivre. Telle est sa prière. Téléinaque, qui Técoute, s*approche de son père et dit : Epargne-le, ne frappe pas un homme qui n'est point coupable (i) ».
Nous saisissonsici sur le vif l'origine de ces chants dont plusieurs sont allés se fondre si heureusement dans V Iliade et dans VOdyssée^ mis en œuvre, ce semble, parle travail collectif de la famille des Homérides (2) ou qui môme ont été interpolés dans le texte en formation.
(1) Odyssée, XII, trad. Giguet.
(2) Croiset, op. cit., Homère et les Horaérides, I, 392,
L'tVOLL'TIOX. — T. I.
de l'épopée
L îDdividua- Mais le progrès, bien modeste encore, de la valeur du chatteur ^® Tindividu, qui avait donné naissance à la poésie et la fin épique, devait, en sc coutinuaut, la tuer. S'il fallut des aèdes pour que les aventures de la guerre de Troie ou de la guerre de Thèbes fussent chantées^ du moins la personnalité des chanteurs et le caractère personnel de leurs œuvres ne furent pas tels que les chants ne pussent entrer dans une œuvre commune ou y être amalgamés. Quand la personnalité de l'individu devint plus distincte, qu'ainsi l'inspiration des chanteurs devint plus originale et que leur œuvre perdit par là son aptitude à entrer dans un ensemble harmonique, leur âme élaitloin d'être assez formée pour produire par son seul effort des poèmes épiques égaux à ceux où les aèdes avaient condensé et développé le génie de tout un peuple. Ils imitaient donc Homère et pour cela ils versifièrent de longues légendes. Mais les voilà placés déjà presque dans la condition d^historiens ou plutôt de conteurs, sans que leurs poèmes aient au fond cette vie lyrique qui de l'hymne avait tiré l'épopée.
Il est donc permis de croire que les poèmes cycliques composés du huitième au sixième siècle par Arctinos, Leschès, Pisandre et d'autres, quelque intéressants qu'ils seraient pour nous s'ils n'étaient pas perdus, et quelque beaux Ijti'ils pussent être pour avoir fourni plus d'un thème aux grands artistes ultérieurs, étaient bien loin cependant et bien audessous d'Homère, comme la Grèce elle-même l'a jugé.
Ainsi l'avènement du poète proprement dit est ici la fin de la poésie épique. L'aède, en s'évanouissant, laisse après lui deux hommes : le rhapsode qui, obligé
d*inYoquer les dieux avant de réciter des fragments d'Homère, saura parfois le faire de lui-même dans an hymne homérique, c*est-à-dire dans un hymne dont la langue sera empruntée à la poésie épique que le rhapsode sait par cœur ; d^autre part, le poète proprement dit, qui ne sera plus un grand poète qu'autant qu'il laissera de côté la poésie épique supérieure à son effort personnel et, comme Hésiode, dira les choses qui personnellement l'émeuvent et le louchent.
Ainsi depuis les hymnes primitifs jusqu'au point où nous sommes, la personnalité humaine et individuelle de l'auteur n'a cessé de se former peu à peu ; et par un mouvement solidaire, l'homme a été de plus en plus l'objet du poème. U Iliade est autant la guerre des dieux que la guerre des mortels : son principe dMntérèt, ce n'est pas Achille ni aucun autre héros, c'est la colère d'Achille qui mêle le ciel et la terre. Dans VOdyssée, c'est la figure, les sentiments, la souple intelligence d*Ulysse qui déjà donnent sa valeur si attachante à ce conte merveilleux : « Je suis Ulysse, fils de Laërte ; tous les hommes prennent intérêt k mes stratagèmes ; ma gloire est montée jusqu'au ciel (i). » Mais Uysse est encore divin. Avec Hésiode, nous tenons Thomme même dans la nature même, bien que l'hûmme y marche observé par « trente mille Immortels, gardiens des hommes aunomdeZeus » ; mais ces Immortels, « errants çà et là sur la terre nourricière, y sont enveloppés d'obscurité... » . ^
(1] Odyssée, IX, trad. Giguet, p. 455.
:20 l'évolution de là littérature
l'individu, en exprimant son émotion selon les objets OUI SK présentent d'eux-mêmes, va inventer spontanément ce QU^ON APPELLE les genres EN LITTÉRATURE,
L'esprit des ♦ Cc qu*il y a d'admirable tout d'abord dans l'histoire invent" de la phiiosophic grecque et ce qui nous impose une estime singulière pour l'esprit grec, initiateur en toutes choses, c'est qu'à partir du moment où la réflexion personnelle se fait jour, après avoir dépassé la période des théogonies et des cosmogonies qui ne pouvaient Tarréter longtemps, elle occupe immédia- ■tement toutes les positions d'où elle pourra ensuite s'étendre et n'en laisse aucune sans s'y établir (1). C'est comme une force expansive qui remplit tout l'espace libre. La pensée grecque cherche l'explication des choses dans des principes concrets et abstraits, puis dans la combinaison des principes, elle affirme l'absolu el elle affirme la relativité, elle trouve même bientôt jusqu'à des raisons • de scepticisme. On ne voit pàs'ce que l'homme aurait pu imaginer de plus .par une réflexion spontanée et primordiale, avant qu'il eût songé à se connaître et à se reconnaître luimôme.
De même dans l'histoire de la littérature hellénique, dès que l'homme commence à se poser lui-même en •face de son objets et c'est ce qui arrive à partir d'Hésiode» il se met à chanter tous les objets- capables
(1) Voy. Du Rôle des Conccp/s. Premiers concepts scientifiques et philosophiques.
d*émouvoir Tâme et il invente en peu de temps les manières essentielles de les chanter, de les célébrer ou de les décrire.
11 est vrai quUl le fait dans une civilisation particu- invention des lièreetavec une âme toute grecque, et c'est ce qui ^^"^"ref**^ donne à la littérature grecque son caractère propre ; mais la civilisation grecque est déjà'assez développée ' et diverse, l'âme grecque est assez humaine pour que rbomme, en chantant ou en disant ce qui l'inspire, crée là, du premier coup et d*une manière naturelle, à peu près tous les genres possibles, toutes les espèces littéraires, toutes les formes principales où la pensée et l'émotion devront à jamais se répandre. Sans doute des civilisations et des états d'âme différents transformeront profondément ces genres primitifs, mais les formes nouvelles, même originales, auront toujours là, bon gré mal gré, quelque type qu'elles rappelleront de près ou de loin.
Du huitième siècle où nous a laissés Hésiode, lui- Poésie didac même inventeur de la poésie didactique, jusqu'au **^"® sixième, les noms se pressent dont chacun rappelle la création d'un genre, et cela se fait spontanément, simplement parce que l'émotion individuelle applique le don de l'expression à quelqu'un des grands objets quijse présentent d'eux-mêmes. Tyrlée, c'est le chant patriotique, la voix de la cité qui communique à ses patriotique enfants la flamme et le courage militaire, mais c'est la cité Spartiate, type de rude vertu, étroite et guerrière. Par la bouche de Solon, c'est uqe autre cité qui s'exprime, celle où concourront dans une harmonie unique toutes les forces intellectuelles de la Grèce, Athènes, et ici nous entendrons comme la voix delà loi, forme de l'harmonie, qui s'élablit par la morale
persuasion et se soutient par la justice : « Tels sont les enseignements que mon cœur m'ordonne de faire entendre aux Athéniens. Le mépris de la loi couvre de maux la cité. Quand la loi règne, elle remet partout Tordre et Tharmonie et elle enchaîne les méchants. Elle aplanit ce qui est rude, étouffe l'orgueil, éteint la violence et sèche la calamité dans sa fleur naissante. Elle redresse les voies obliques, adoucit les œuvres de Torgueil et réprime celles de la sédition. Elle maîtrise la fureur de la discorde douloureuse et, par elle, tout devient parmi les hommes harmonieux et raisonnable... Voilà ce que, par ma puissance, mettant ensemble la force et la justice, j'ai accompli, et comment j'ai tenu ce que j'avais promis. J'ai écrit des lois égales pour le misérable et pour l'honnête homme, réglant pour tous une justice bien droite (1) ».
politique Mais les partis qui sont à l'intérieur de la cité auront parfois eux-mêmes leurs ardents chanteurs, et, comme l'objet se resserre, l'accent du poète en sera peut-être plus personnel : « 0 Kyrnos, j'imprime mon cachet sur ces vers, fruits de mon art : si quelqu'un me les vole, on le saura, et personne ne pourra changer le meilleur contre le moins bon ; mais chacun dira : voici des vers de Théognis le Mégarien (2) ».. Mtirique Archiloquc, c'est la satire, et la satire d'hommie à ép°^mma- ^0"^™® î Phocylide, c'est la poésie gnomique du tique moraliste, et après lui, l'épigramme pourra paraître.
(1) Cité par Alfred Croiset, Hist. de la litt. gr., t. Il, pp. 126 et 128. On peut rapprocher de cette inspiration toute sage de Selon la belle poésie philosophique de Xénophane et de Pai-raénide où Ton croit entendre des oracles, mais distincts.
(2) Ibid., II, p. 138.
Chanson
Poésie lyrique
A Himnerme, amoureux et mélancolique, on peut éiégiaque rattacher le nom de l'élégie, au sens que nous donnons à ce mot, car il eut chez les Grecs une acception bien plus large, embrassant tous les genres de poésie que nous venons de voir naître. Et la chanson viendra enfin avec Âlcée, Sappho, Anacréon, soit qu'elle dise la passion de Tamour ou bien les joies du vin, écumant dans le cratère couronné de fleurs.
Mais n'est-il pas vraisemblable que, si ces inventions poétiques ont le charme d'une franche et jaillissante nouveauté, la poésie cependant n'aura jamais tant de grandeur, d'éclat, de majesté, dans cette période, que lorsqu'elle sera assez forte pour se tenir dans la haute région divine d'où elle est venue, lorsque d'un vol elle regagnera les sommets où sont les dieux et les héros ; elle balancera alors sur ses ailes la gloire de Phymne et de l'épopée, et voilà sans doute pourquoi, à ne juger des choses que par cette idée que nous apporte l'évolution de la littérature grecque, rien ne sera plus sublime que l'ode, lorsqu'après Stésichore, Ibycos, Simonide, Bacchylide, elle trouvera une voix incomparable dans Pindare.
Nous avons vu plus haut comment un lyrisme populaire est contemporain des premiers âges de la Grèce et dans un passage d'Homère que j'ai cité, déjà Demodocos place autour de lui sur l'arène « les adolescents habiles à former des chœurs et frappant de leurs pieds la divine enceinte ». L'aède devenu poète, comme je l'ai montré, choisissant son sujet et inventant même la manière de le traiter, pourvu d'une nouvelle science de rythmes, joignant à ses vers les ressources d'une musique plus savante, plus riche d'instruments et de sons, et associant le chœur à ses
24 l'évolution de la littérature
inventions pour chanter de nouveau la mythologie traditionnelle qui plane sur les cités et sur les hommes, sur les institutions et sur les jeux nationaux^ en un mot ce ciel où la terre encore se suspend» c^esi Pindare.
A-t-il à célébrer par exemple la victoire d'Agésias de Syracuse à la course des chars attelés de mules, en quelques bonds il s'élancera bien loin de ce point de départ : « Allons, Phintis,attellermoi sur-lè-champ ces mules vigoureuses ; je veux lancer mon char dans une noble voie ; je veux remonter jusqu'à Torigine du héros que je célèbre. Elles siauront, mieux que d'autres, me guider dans cette route, puisqu'elles ont conquis des couronnes à Olympie. Ouvrons-leur donc toutes grandes les portes de nos hymnes. C'est vers la nymphe Pitané, sur les bords de TEurotas, qu'il convient de diriger aujourd'hui notre course. Pitané s'unit à Neptune, fils de Saturne, et en eut, dit-on, une fille à la noire chevelure, Evadné. Elle cacha dans son sein le fruit de ses amours ; puis, devenue mère, elle chargea des serviteurs de remettre Tenfant au héros, fils d'Elatus^ qui gouvernait les Arcadiensde Phesana et qui régnait sur TAlphée. C'est là qu'elle fut élevée, et Apollon lui fit le premier goûter les douceurs de l'amour. Epytus soupçonne bientôt le secret de sa fécondité divine. Dévoré d'inquiétude, mais comprimant au fond de son cœur sa terrible colère, il court à Delphes pour consulter l'oracle sur cet accablant malheur; celle-ci, déposant à terre sa ceinture de pourpre et Turne d'argent qui chargeait ses épaules, mit au monde, sous de sombres taillis, un fils que devait inspirer une sagesse divine. Et Phébus, à la chevelure d'or, lui envoya pour l'assister les Parques
et la secourable Ilythie. Aussitôt, quittant le sein de sa mère par un heureux enfantement, Jamus vit le jour. Pressée de çraintç, elle l'abandonna sur la terre ; mais par la volonté des dieux, deux serpents aux yeux d'azur prirent soin de le nourrir du suc bienfaisant des abeilles. Le roi cependant, à son retour de la pierreuse Delphes, s*in forme auprès de tous, dans le palais, de Tenfant qu'Ëvadné a dû mettre au monde. Phébus, dit-il, est son père ; lui-môme sera devin illustre, élevé au-dessus des mortels, et sa race ne s'éteindra jamais. Telles étaient ses paioles, mais tous affirmaient qu^ils n^avaient rien su, nirien vu, quoique Jamus fût né depuis cinq jours. Car il était caché sous des joncs et des buissons immenses, et les violettes reflétaient sur son tendre corps l'or et le pourpre de leurs calices. De là le nom de Jamus dont sa mère voulut qu'on l'appelât toujours et qui sera immortel. Quand ses joues commencèrent à se couronner du blond duvet de l'aimable jeunesse, il se plongea dans les eaux de l'Alphée ; alors il invoqua le tout-puissant Neptune, son ancêtre, et le dieu à l'arc H'or, qui règne sur l'auguste Délos, les priant de lui. donner une puissance qui fût utile aux peuples. C'était la nuit, sous la voûte des cieux. L'oracle infaillible de son père se fit entendre et lui répondit : Pars, mon fils, et guide-toi sur le son de ma voix ; je te conduirai dans un pays qui sera bientôt le centre de la Grèce. Et il le dirigea vers la roche escarpée du puissant Saturne. Là Jamus reçut de son père le don de la divination, double présent ; car d'abord il entendait sa voix divine qui ne trompe jamais ; puis, lorsque l'intrépide Hercule, l'auguste rejeton de la race des Alcides^ vint fonder en l'honneur de son père ces
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fêtes oti se pressent tous les peuples et les grands jetix de Pise, il invita Jamus à établir un oracle au sommet de Tautel de Jupiter. Dès lors, la famille des Jamides devint illustre parmi les Grecs, et en môme temps vint la richesse (1). »
Ainsi se déroule l'ode pindarique^ non pas toujours aussi narrative ni avec cette logique toute visible que son objet lui a ici imposée pour un temps. Mais ce qui est remarquable, c'est comme l'homme et le poète tiennent une grande place dans cette ode où ne sembleraient devoir passer que des théories de dieux et de héros. Non seulement Tode est écrite pour un vainqueur qui Ta commandée et qui la paiera, ce qu4 est une circonstance bien humaine, mais dans l'hymne religieux, dansle chant épique et encore dans Fhymne homérique, le poète s'effaçait lui-même entièrement ; ici il se met très souvent en vue et dès le début : « Je veux établir sur des colonnes d'or le solide portique du monument que j'élève, je veux que cet hymne soit comme un palais magnifique ; et, au début de mon œuvre, il me faut placer un brillant frontispice (2) ». Ailleurs : « Où donc avais-je gravé dans mon esprit le souvenir du fils d'Archestrate, vainqueur à Olympie ? Cherchons, car je lui dois un hymne mélodieux et je l'avais oublié. 0 Muse, et toi, Vérité, fille de Jupiter, que votre main équitable éloigne de moi le reproche d'avoir trompé un hôte ! Depuis longtemps, chaque jour qui s'écoulait me faisait rougir de ma dette importune. Cependant j'espère qu'en payant avec usure, j'efiFacerai les amères accusations des
(1) Fragment de la 6^ Olympique, trad. Poyard.
(2) 6« Olj'mpique, trad. Poyard.
hommes. Je veux que le flot de ma poésie engloutisse ce caillou qui roule en murmurant; je veux acheter Toubli de ma faute par le charme de mes vers (i) ».
Et bien souvent, c'est encore du poète qu'il est question à la fin de l'ode. Voici qu'il s^adresse à GËneas, chargé de porter un de ses poèmes à Agesias de Syracuse : « Excite maintenant, Œneas, tes compagnons du chœur à célébrer d'abord Junon, prolectrice de la virginité, puis à prouver par leurs chants que nous avons vraiment le droit d'échapper à ce vieux proverbe : un porc de Béotie ; car tues, Œneas, l'habile messager, le héraut des Muses à la belle chevelure, la coupe embaumée qui verse les chants mélodieux... Et toi, roi de la mer, époux d'Amphitrite à la quenouille d'or, accorde à Agésias une prompte traversée, à l'abri des périls ; et puisses-tu dans mes hymnes faire fleurir encore de nouveaux charmes (2). » C'est là aussi qu'il se plaint de ses envieux, se recommande à ses amis.
Ainsi Pode va comme un feu jusqu'aux cieux, mais nous ne perdons guère de vue celui qui l'allume et l'éteint, ou, pour emprunter à Pindare même une comparaison qui lui est familière, ses traits « atteignent le trône où Jupiter, de sa main empourprée, brandit la foudre », mais auparavant il nous a montré dans sa propre main « Tare des Muses qui frappe au loin », et, ensuite, il nous fait remarquer encore, « suspendu à son épaule, un carquois rempli de mille traits perçants qui ont une voix pour ceux qui com-
(1) Début de la !!• Olympique, même traduction.
(2) Fin de la 6® Olympique, même traduction.
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prennent, tandis que le vulgaire a besoin qu'on lui en explique la force (!)>'.
u prose: Mais du jour où chaque individu, quand il en a le * loire,**" lalent, prend Tinitialive de présentera sa manière philosophie. Tobjet qui Ta ému, du jour où l'émotion se donne une formé qui lui convient selon son objet et se propage des choses du ciel à celles de la terre, il n'y a pas de raison pour qu'un écrivain, moins dédaigneux que Pindare du vulgaire et désireux d'être entendu de lui, ne commence pas à exprimer en prose ce qui est capable d'exciter l'attention de tous, par exemple les mœurs des homimes et la destinée des Ëtats. Ainsi se forme le recueil des fables d'Ésope, et Hérodote, plein de curiosilé, vrai Grec et vrai fils d'Ulysse, ' parcourt le monde antique et nous en laisse le tableau. Déjà avant lui, les logographes avaient écrit en prose les archives des cités 6t déjà, avant lui, la réflexion personnelle, cessant de trouver dans la poésie et le vers une forme qui lui fût commode, avait demandé à la prose, avec Heraclite, Anaxagore, Diogène d'Apollonîe, une expression exacte des idées philosophiques.
ÉQUILIBHE PASSAGER DE l'OBJET ET DE l'hOMME DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE.
L'objet Jusqu'ici, chaque poète s'est placé spontanément,
et le sujet ^^^ Tefifet immédiat de sa nature personnelle, en face
d'un sentiment simple, d'un objet déterminé, cause
(1) 9® et 2e Olympique, même traduction.
d'ane émotion légère ou profonde, rapide ou durable, qu'il a exprimée. Sans doute, chacun l'a fait avec la vive ingéniosité des^ race et l'originalité de son génie propre; même le choix spontané de l'objet de pon chant marque nettement, comme d'un trait différeiit, les figures de chacun de ces inventeurs, et le temps, quand il a pu les user, n'a pas réussi à les rendre frustes : chacune reste comme le type d'un genre.
Mais aussi c'est le genre dont la forme, Tidée impérissable flotte sur, ces figures, comme pour communiquer son propre caractère à leur physionomie, et bien que dans cette période toute créatrice, des hommes, des individus se soient fortement posés en face des choses, l'objet y enveloppe et y absorbe encore en quelque manière l'individu qui Ta chaùté.
Mais puisque l'homme est en train de se débarrasr ser de l'enveloppement extérieur des chpses et de s'établir peu à peu en lui-même, si ce progrès coatinue, un moment viendra où l'objet et. le sujet seront en équilibre^ un autre où la balance.enfin penchera du côté du sujet.
La constitution et l'histoire de la tragédie sont le La tragédie prodrome immédiat et déjà comme un épisode de cette intéressante évolution (1).
(1) « Il y a dans les poèmes épiques et dans les tragédies des anciens un genre de simplicité qui tient à ce que les hommes étaient identifiés à cette époque avec la nature, et croyaient dépendre du destin comme elle dépend de la nécessité. L'homme, ' réfléchissant peu, portait toujours l'action de son âme au dehors ; la conscience elle-même était figurée par des objets extérieurs... L'homme personnifiait la nature ; des nymphes habitaient les eaux» des hamadryades les forêts ; mais la nature à son tour s'emparait de l'homme, et l'on eût dit qu'il ressemblait au torrent, à la foudre, au volcan, tant il agissait par une impulsion involontaire, et sans que la réflexion pût en rien altérer les motifs ni les
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La tragédie est sortie du dithyrambe en l'honneur de Bakkhos ; elle se rattache ainsi au lyrisme et à une forme religieuse du lyrisme. Le lyrisme religieux et par lui la religion est bien en Grèce la noble racine d'oi!! croissent et s'épanouissent successivement les genres les plus hauts, l'épopée, l'ode, el enfin ce genre nouveau, le théâtre, tragique d'abord. Cette croissance du théâtre commence au sixième siècle» s'accomplit pleinement au cinquième, avec Eschyle» Sophocle et Euripide, pour se continuer sous une nouvelle forme au quatrième.
Pourquoi alors, et non plus tôt?
Lccbœur N'cst-cc pas justement parce qu'avant le sixième et l'homme giècle ct, pour parler plus exactement, avant le cinquième, l'individu humain n'est pas encore assez séparé pour assumer, dans une cérémonie religieuse collective, un rôle personnel par l'expression de sentiments particuliers ? Un acteur, se détachant un jour du chœur, a bien pu réciter pour tous Thistoire du dieu encore commentée par le chant de tous. Mais voici que le poète, en qui l'homme a grandi, imagine de figurer par l'acteur ou le dieu lui-même, ou quelque héros mêlé à la légende du dieu, et enfin un héros, lorsque, par une marche déjà constatée dans l'histoire de l'épopée, la poésie, ici la poésie tragique, va de la légende des dieux à celle des héros. Dès lors, il y a là comme un symbole et un double signe sensible
suites de ses actions. Les anciens avaient, pour ainsi dire, une âme corporelle, dont tous les mouvements étaient forts,, directs et conséquents ; il n'en est pas de même du cœur humain développé par le christianisme... » M™« de Staël, De V Allemagne, 2« partie, ch. XI. — On aime à retrouver sa propre pensée sous une telle forme et sous cette plume. Ce que j'écris n'est peut-être que le développement de ces lignes.
de l'équilibre qui s'établit entre rhomme lui-même, entre l'individu et Tâme collective d'où il vient de sortir et à laquelle il demeure attaché par un lien moral ; et ce double signe, c'est d'une part l'acteur^ de l'autre le chœur.
De là vient aussi que le rôle du chœur, rôle de la foule, lyrique par son origine, lyrique aussi par sa nature (car le sentiment collectif d'une foule ne montre d'unité sensible que dans l'expression lyrique), le rôle du chœur, dis-je, est naturel ici comme celui de l'acteur, car il y a en réalité deux âmes en action, non seulement l'àme d'un homme, mais une àme des hommes d'où l'Âme individuelle vient de nattre à part.
Il est vrai que plus l'àme individuelle grandissante tirera Taction à elle, plus Télément dramatique l'emportera par elle sur l'élément lyrique primitif, plus le rôle du chœur perdra de sa convenance et de sa vraisemblance, jusqu'à devenir peut-être tout artificiel ; et si enfin l'intérêt psychologique purement humain s'établit sur la scène, le chœur n'y aura plus de place. Inversement, à mesure que la valeur individuelle croit dans la société, elle se signale au théâtre par le nombre croissant des acteurs et des personnages.
En Grèce, le nombre des acteurs présents en scène n'a jamais dépassé trois, et ainsi la délicatesse du goût grec n'a pas permis que l'harmonie sensible des deux éléments de la tragédie fût tout à fait rompue entre les acteurs et le chœur que l'on conservait ; mais quand l'harmonie cessa d'exister au fond, la forme extérieure de la tragédie perdit la loi de son mouvement, la tragédie tomba et mourut.
Ce n'est pas tout : d'un tragique grec à l'autre,
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c'est l'homme même qui, dans la tragédie, concentre de plus en plus sur lui le véritable intérêt. , Chez Eschyle, le personnage tragique est encore parfois collectif, comme dans les Suppliantes^ ou il est un héros et sa situation intéresse de près le ciel et les dieux, ou bien il s'agit de quelque grand événement oîi les individus n'apparaissent que comme mêlés, et le destin mène tout.
Chez Sophocle, l'homme est déjà bien autrement distinct du milieu ou de la fable qui l'enveloppe. Ce génie apparaît comme le plus visiblement, le plus sensiblement grec, parce qu'il a la proportion harmonieuse ; et l'harmonie, d'où lui vient-elle ? sinon justement de ce qu'il est placé au point d'équilibre entre l'homme et les choses? Autant que le permettait une civilisation issue d'une religion de la nature et où par conséquent l'àme humaine ne devait jamais s'aiTran- -chir réellement des liens des choses, l'homme chez Sophocle oppose sa volonté aux décrets inéluctables qui le pressent du dehors, dût-il être vaincu, comme -Œdipe, dans ce combat. Les sentiments essentiels de l'humanité sont dressés là dans une immortelle l)eauté et dans une noble indépendance vis-à-vis des forces extérieures qui les oppriment. L'homme fait douter de la constance impitoyable du ciel. La balance de l'intérêt est égale entre l'homme et ce qui n'est pas l'homme.
Mais chez Euripide, le centre de l'intérêt est ramené dans l'homme même, dans la peinture de son esprit, et les grandes péripéties extérieures de la tragédie d'Eschyle et de Sophocle sont remplacées par la forceet le mécanisme intérieur des sentiments et des passions.
Or, dès que l'homme se connaît assez pour se pein- La comédie dre et y prendre goût, les dieux et les choses divines, les héros enfin étant rele'gués à Tarrière - plan, Thomme ne pourra se considérer longtemps lui-même sans être tenté de rire d'un pareil objet, souvent si sot, si plein de contradictions et de faiblesses, et ne doutons pas qu'il ne rie bientôt aussi des dieux qui lui ressemblent. D'Euripide à la comédie, il n'y a pas loin, et plusieurs de ses drames sont déjà fortement marqués d'un élément comique. Et la comédie à son tour ira de ce qui est collectif à ce qui est individuel. Avec Aristophane, ce sera la comédie de la cité, merveilleusement et finement lyrique encore, parce que Tâme commune, bien que partagée, divisée contre elle-même, mais réunie toutefois dans le parti pris de rire de sa division, y chante sa bonne humeur, sa fantaisie et jusqu'à sa propre incohérenee. Avec Ménandre, ce sera tout uniment la comédie de l'homme, la comédie de mœurs et de caractères.
Ainsi tout s*enchaîne quand on considère une évo- La loi lution par quelqu'un des aspects où elle se montre ^*^ ''^^^^^^"^*^'' ordonnée. C'est une loi qui se développe. Chacun y i ''me libre paraît à son tour et à sa place.
Ce serait pourtant la comprendre bien mal que la tenir pour une sorte de mécanisme obscur, fatal, inconscient qui pousse les êtres les uns après les autres au jour, sans qu'ils en aient la gloire, chacun d'eux n'étant qu'un efifet de la cause brute, irrationnelle et en soi inexplicable. Si les choses déroulées en tableau prennent cette ressemblance, c'est qu'alors nous les voyons du côté où elles sont faites, et non plus du côté où eiles se font, qui est pourtant le vrai l'évolution. — t. I. 3
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côlé de la vie, celui de la profonde vérilé. La tapisserie qu'on me développe et dont je m'explique la suite ne serait rien sans l'ouvrier qui en fait chaque point par derrière. De même ici, il n'y aurait pas d'évolution d'une littérature grecque avec une loi intelligible qui lui est propre, s'il n'y avait sous cette loi une âme active qui en est la raison et dont l'effort est justement de se dégager de plus en plus des choses et de chercher de plus en plus sa liberté.
Ainsi c'est la liberté qui est cause de la loi, bien loin que la loi existe par soi et puisse expliquer aucun fait à titre de cause ; et aussi, comme la seule cause première, c'est Tàme, qui, par des efforts successifs, réalise de plus en plus sa liberté, jamais, d'un moment à. Tautre, aucun des faits expliqués par l'inerte loi ne demeure identique à celui qui l'a précédé. Au contraire, tout ce qui n'est pas nouveau et en mouvement ne compte pas pour la loi même. Combien d'œuvres dans une littérature quelconque sont nulles et mort-nées, parce qu'elles ne sont pour ainsi dire que la partie inutile tombée de l'effort utile de l'âme, la force nécessairement perdue du moteur qui produit le travail réel ! Et ici, tous les moments du travail réel de Tâme grecque, ce sont les œuvres par où le sujet accuse, affermit, accroît son indépendance vis-à-vis des choses. socratc Or, le moment où le sujet s'est assez distingué de l'objet pour qu'il y ait équilibre entre eux, s'il faut le fixer avec quelque précision, c'est celui où Socrate, après avoir interrogé l'homme pendant sa vie, prouve l'âme en mourant. Croit-il bien la prouver ? Pas absolument, car tout ce qu'il sait, c'est qu'il ne sait rien (1).
(1) Il est remarquable que la première affirmation dogmatique
Mais il croit à la loi et il espère en Tàme, et cela suffit pour que Tàme soit. Mais comme il est Grec, lui aussi ! Comme il se met lui-môme, par sa volonté franche et simple, en harmonie avec ce qui a semblé dans Tantiquité le principe de l'harmonie, avec la loi! avant queThomme eût les moyens de trouver au plus profond de lui-même le principe même de la loi et la raison de la conduite et de Faction. Sans doute, c'est dans cet acte exemplaire et fécond que l'àme humaine s'est reconnue elle-même. Jusqu'ici, elle s'est séparée des choses par un mouvement spontané et inconscient, comme nous venonsdele voir dans latragédie grecque. Maintenant elle pense qu'elle est, elle le sait presque, c'est-à-dire qu elle sait presque avec assurance sa raison d'être ; et cette raison d^étre, elle la cherche dans la volonté de se conformer à Tobjet par la raison même.
Par exemple, où trouver ailleurs que dans Platon L'eurythmie une recherche plus généreuse delà nature de Tobjet à Taide de la raison, avec une conviction plus entière de Tobligalion où estThomme d'établir Taccord entre soi et cette nature vraie des choses qu'on a reconnue en se connaissant soi-même? Aussi est-ce là que ces deux éléments, Tobjet déterminé et le sujet conscient, se présentent dans l'harmonie la plus satisfaisante, assemblés dans une perfection qui rappelle la beauté d'un temple d'iktinos ou d'une statue de Praxitèle. Tout est alors proportion, mesure, grâce naturelle etsoupledans le génie grec,el aussi grandeur et
et explicite de In liberté individuelle, du libre arbitre, se trouve chez un philosophe de la filiation directe de Socrate, chez Aristote.
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Tigueur aisée, non seulement par l'ampleur des œuvres où concourent e'galement la nature humaine et la nature des choses, mais plus encore peut-être parce que la correspondance achevée des parties donne la sensation d'une force qui s'est reposée toute vive dans la plénitude de sa fin. C'est l'heure splendide de l'eurythmie.
Non qu'elle ait jamais manqué au génie grec, dont elleest comme rinséparable caractère, ni qu'àcetle heure même, le génie grec, pour la réaliser, ait retranché le superflu d'aucune de ses qualités natives, volontiers discursif, abordant par curiosité ou par nécessité sur d'étranges plages. Le sens de l'ordonnance juste éclate déjà dans les poèmes homériques, et si on voulait se donner de nouveau le plaisir de comparer avec eux les grandes œuvres littéraires de l'esprit grec qui ont été produites depuis et qui aussi bien relèvent toutes d'Homère, Pindare, Hérodote, le théâtre tragique, partout, on trouverait le génie hellénique fidèle à lui-même, amoureux à la fois du dessein clair et de l'aventure qui d'ailleurs ramène au but.
Dans Platon comme dans Homère, l'excursion de la pensée entraîne parfois, presque troublante, mais sans jamais donner le vertige ni égarer, car il reste au moins sur Thorizon, ainsi que dans les navigations des mers helléniques, le trait de quelque côte qu'o« ne perd pas de vue tout à fait et où on sent qu'on pourrait aborder.
Dans Platon comme dans Homère, chacun des personnages, mis en scène parle dialogue ou parle récit, est vivant d'une vie propre, a sa physionomie et son caractère. C'est que chez Platon, la plupart du temps,
ce n'est pas encore Fauteur seul qui parle, comme il est arrivé dans les dialogues de tant de philosophes ultérieurs qui n'ont su faire causer entre elles que des abstractions : chez Platon, l'objet qui est en scène demeure concret et réel ; cet objet, ce sont des hommes ayant déjà et ayant encore leur individualilé : chaque personnage, vraiment objectif, n'a pas été tout absorbé par la pensée subjective de Tauteur et réduit à n'être qu'un fantôme, une ombre, un signe.
Mais, dans Homère, la personne du poète est entièrement effacée devant le personnage; dans Pindare, dans Hérodote, Tauteur se montre déjà ou se laisse voir; dans Platon, d'un art si discret et qui ne se donne même pas de rôle sous son propre nom, comme on sent que Platon est partout ! Les interlocuteurs qu'il fait parler, chacun avec le vrai son de sa voix, ne respirent et ne parlent pourtant que dans l'atmosphère platonicienne de l'œuvre ; ils vivent, parce que Platon est vivant avec eux, en face d'eux, et l'âme de ceux 'qu'il nous présente, nous la percevons par une distinction fine d'avec Tàme tout aussi personnelle du penseur qui les emploie.
Ainsi, depuis la mort de Socrate, environ, l'harmonie des œuvres littéraires de l'esprit grec ne résulte plus seulement d'une certaine proportion des parties, d'une certaine logique intérieure, d'un certain ^oût délicat, quoique hardi, comme dans Homère ou Pindare, ni même d'une certaine répartition de Tintérét entre Thomme et les choses qui l'enveloppent, comme dans le théâtre tragique ; mais il semble qu'elle acquière quelque chose de plus spirituel par l'égalité établie entre l'objet qui sort des mains de l'artiste et la personne de l'artiste même.
38 l'évolution de la littérature
Ce caractère qui nous frappe chez Platon, nous le trouverions déjà, à un haut degré dans Thucydide, contemporain de Sophocle et d'Euripide, et il se montre à plein dans toute la partie politique, morale, économique de l'œuvre deXénophon où il serait si malaisé de séparer l'ouvrage de Fauteur et où les éléments ne donnent que considérés ensemble la sensation de Tunité. Nous le retrouverions enfin chez le type de l'éloquence politique, chez Démosthène.
ppépondé- Mais comme ce caractère ne pourrait être rigonrance reuscmeut démontré dans des œuvres où flotte la li-
du sujet
berté de l'esprit, de même la période qui y correspond ne saurait être fixée strictement entre des dates; et comme il s'agit d'un équilibre entre deux forces dont l'une croit sans cesse tandis que l autre décroît toujours, le moment où il est à peu près réalisé ne saurait être que passager. Le sujet va l'emporter enfin. De rien, ou, pour mieux dire, d'un simple point d'émotion qu'il était d'abord, il est devenu quelque chose, puis la moitié des choses, et le voilà qui va maintenant se substituer à elles en s'élargissant encore et les envelopper à son tour ; nous ne les verrons plus qu'à travers la lumière d'une âme.
Déjà, dès le quatrième siècle, de nombreux cas particuliers annoncent que Thomme a décidément pris le premier rôle dans le monde. Il y a tel dialogue de Platon qui n'est qu'un monologue de Platon. Aristote, quittant tout artifice, parlera en son nom personnel. Théophraste, le maître de Ménandre, décrit les divers caractères de l'homme ; et quand Xénophon racontera la retraite des Dix Mille, l'histoire semblable à un merveilleux tableau du monde chez le conteur Hérodote et dont le centre de gravité s'est rapproché
de l'esprit de Thislorien avec Thucydide, l'histoire va incliner déjà vers la nature des mémoires (i).
IMPORTANCE CROISSANTE DÉ L*ÉLÉMENT SUBJECTIF jusqu'au CHRISTIANISME,
Ce fut le premier effort des philosophies morales Lévoiution issues de Socrate de réaliser à leur manière cet équi- "^^^'^ libre et cette harmonie entre l'objet et le sujet, et pour cela elles cherchèrent un principe extérieur avec lequel Tâme pût se mettre d'accord : plaisir ou vertu (2) . Elles ne pouvaient savoir encore que l'intime destination de Tàme et sa paix parfaite^ ce n'est
(1) La même histoire se trouverait écrite dans la statuaire grecque, où l'homme, rigide d'abord comme un objet massif et emprisonné dans les bandelettes de la (( loi de frontalité » ( V. Revue des Universités du Midi^ 1895, p I, sqq ), acquiert peu à peu l'indépendance des membres, le mouvement, la vie individuelle ; on la lirait jusque sur les produits de l'art industriel, sur les vases, chargés au début d'ornements géométriques, puis de formes végétales, qui plus tard font une place timide à de petites silhouettes humaines répétées et toutes symétriques, et où enfin l'homme, dégagé d'allures et plein de souplesse, dans la vérité de ses attitudes et de ses passions, occupe victorieusement le champ. C'est le seul reflet que nous ayons de la peinture grecque, toute perdue : il suffit, corroboré comme il est d'ailleurs par les textes, à nous assurer que la peinture avait suivi ce même chemin. L'art grec parvint ainsi jusqu'à l'individu et au tj'pe, c'est-à-dire jusqu'à individualiser le type ; mais à la personnalité, il échoua, ou à pou près. Il faut venir à notre ère pour trouver un premier développement de l'art du portrait. Les artistes gi-ecs ne purent comprendre les conseils que leur donnait Socrate, devin de l'avenir. (V. Xénophon. Mémor, III, x.)
(2) Voy. Du Rôle des Concepts, pp. GG-OO.
pas de se mettre en conformité avec un objet naturel ou idéal quel qu'il soit, cité, loi, règle de conduite, mais de se concilier avec soi-même par une intime conciliation avec le principe de toute vie. Elles croyaient seulement, d'un sens profond, que la conciliation devait se faire entre Tàme et un bien qui n^est pas d'elle, que cela était possible, et que c*étail la vraie fin de Thomme; mais elles n'y devaient jamais réussir pleinement, parce que voulant Téquilibre extérieur entre les choses et l'homme, il ne leur fut pas donné d'aller chercher au fond de Thomme même le vrai lieu du bien. Je ne dis pas qu elles n'y aient pas tendu, qu'il n'y ait pas de merveilleux pressentiments de cette vérité dans la vie simple et héroïque de certains sages anciens, que ces philosophies morales elles-mêmes, depuis Socrate jusqu'au moment où elles disparurent, n'aient pas creusé peu à peu dans le sens de l'âme ; mais comme il resta toujours en elles un invincible attachement à l'idée d'ordonner Tâme d'après un principe enseigné par la nature extérieure et le prétendu ordre des choses, cet élément étranger à l'âme y offusqua toujours l'âme même, et elles ne purent être un ferment d'une qualité universellement valable pour l'homme en général.
De ce point de vue, toute l'histoire de l'antiquité apparaît comme une tentative de Thomme pour se dégager de la nature et une tentative qui enfin ne réussit pas par elle-même.
Au commencement, quand la religion polythéiste règne, l'homme est enfonce' dans la nature réelle et imaginaire qu'il subit ou qu'il a faite, et il ne s'y distingue que par un frémissement encore religieux. Puis il se différencie de tout le reste des choses gra-
duellemenl, d'âge en âge. Mais le caractère originairement naturaliste de la civilisaliou antique persiste jusqu'au bout de cette civilisation, c'est par là qu'elle est une, car lorsqu'enfui l'homme s'est établi en luimême, à part du monde, le naturalisme qui était originairement dans le monde se retrouva dans l'homme. Le vrai principe de la vie humaine n'était pas trouvé. C'est qu'il n'est pas naturel et que la nature ne peut le donner, empruntant elle-même la vie ailleurs.
Par suite, la règle du plaisir des uns apparut brève et menteuse, la règle de la vertu des autres apparut obscure, particulière, orgueilleuse et fausse, ne donnant pas le bonheur que, par une nécessité de philosophie naturaliste, elle promettait tout de suite, absolu, dans la nature même. Tout semblait perdu et tout était désolé. Ainsi dans la fin de l'évolution littéraire qui nous reste à parcourir, nous devons voir l'âme grandir encore et lalaisser au terme où le sujet, après avoir pris possession de la nature objective des choses dont Tâme était jadis possédée, ne sera ni content de la nature des choses ni satisfait de son propre destin.
Tout d'abord, une fois l'équilibre rompu, l'âme des Caractère poètes put se trouver comme embarrassée de son in- i-^j^^^^^pj dépendance nouvelle vis-à-vis des choses. Elle avait nisme devant elle et la nature des choses où elle pouvait toujours chercher des motifs d'inspiration, et une légende toujours riche, et une histoire déjà longue et une littérature déjà magnifique. Un certain lyrisme put refleurir dans ce renouveau de l'âme (1) ; mais la
(1) Voy. Hist. de la littérature grecque ^ par Maurice Croiset, t. III, pp. 636 et suivantes.
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lendaDce naturelle des esprits prenant pleine conscience d'eux-mêmes après un passé si glorieux et si proche encore, ce dut être Térudition qui inventorie de grands trésors et l'imitation qui s'attache à de grands modèles.
Tel fut en effet Talexandrinisme. Là, le plus souvent, Tâme à peine née à elle-même, ardente à recueillir tout le legs des ancêtres, se trouve faible quand elle veut créer. Elle se borne et, gardant avec un soin exquis le caractère mesuré du génie grec, elle se propose de petits objets qu'elle enferme dans une forme achevée ; de cette manière se constitue le recueil de l'Anthologie. Un genre naît encore, la poésie bucolique, poésie d'âmes raffinées qui sentent par contraste Invention Hc le charmc dcs choses champêtres et les goûtent vol'idyiic lontiers dans de petites œuvres d'art.
Il est difficile de dire et d'ailleurs fort inutile de rechercher si le génie grec aurait suffi pour donner au monde les grandes œuvres littéraires par lesquelles la civilisation antique devait avoir une fin digne de son commencement, digne aussi de la grande ère qui allait s'ouvrir. Ce génie a été l'instituteur du monde latin et lui-même n'était pas épuisé ; pendant des siècles encore il demeure ingénieux et vivant. Il invente, du roman avcc Ics fablcs milésienues, le plus indéterminé des genres, celui où l'esprit peut le mieux essayer toute La critique sa liberté, le roman. Il a la critique littéraire avec ^^'iohie** Longin, morale avec Plutarque, philosophique avec Lucien. Il produit à Alexandrie le dernier grand système de philosophie de l'antiquité païenne, il prête sa langue à l'évangile de la foi nouvelle et jette un merveilleux éclat dans les Pères d'Orient. Mais il est certain aussi qu'il a dû céder la primauté intellectuelle
à TEglise d^Occideal, que la philosophie alexandrine est une impasse détournée à ce carrefour de l'esprit humain, que la critique n'est presque rien quand elle demeure seule sur les ruines de tout le reste comme un signe d'épuisement, que la liberté de Tesprit ne vaut, en art surtout, que si elle produit de belles choses, et qu'enfin, du jour où le génie grec et le génie latin ont travaillé concurremment avec une égale liberté dans les lettres, c'est le génie latin qui a donné les grandes et fortes œuvres.
Est-ce un effet de la prépondérance politique et tout La littérature se serait-il accompli parles Grecs, s'ils étaient de- ^*'*°® meures les maîtres? Qui le sait? En fait, un peuple plus vigoureux a continué avec une énergie toute neuve la littérature antique et, des œuvres qu'elle nous devait avant de finir, il nous a donné les plus hautes et les plus nobles.
Mais aussi, il n'est pas juste d'attendre de la littérature latine la même originalité et la même évolution que de la grecque : son rôle essentiel est de continuation. Le défaut apparent d'originalité du génie littéraire latin est-il radical? On n'en sait rien, on ne peut pas le savoir. Comme on ne peut pas dire si le génie grec aurait tout seul complété la course de l'esprit humain jusqu'au christianisme, on ne peut pas dire si le génie latin livré à lui-même n'en aurait pas fourni les débuts d'une manière, non identique sans doute, mais analogue à la littérature grecque.
Il paraît certain qu'avant l'invasion des lettres grecques, les Romains, dans leurs chants religieux, dans leurs naeniae ou vers de funérailles, dans leurs louanges triomphales, dans leurs éloges des grands hommes ou des aïeux, qu'ils accompagnaient souvent
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du soD de la flûte, les HomaiDS, dis-je, étaient en IraiQ de se créer une poésie lyrique et hymnique qui aurait pu aboutir comme celle des Grecs à quelque épopée nationale. Niehbuhr veut même que cette épopée ait existé àTétat populaire, et il en retrouve la trace dans les légendes rapportées parTite-Live. Mais tout cela est encore informe, quand Livius Andronicus, qui est Grec de Tarente, traduit VOdyssée en vers saturnins, écrit des tragédies, des comédies, compose une ode solennelle après la bataille du Métaure, le tout sous l'inspiration hellénique.
Dès lors, comment veut-on que les Latins ne se mettent pas à Técole des Grecs ? Il arrivera nécessairement que, dans leur littérature, certains genres grecs déjà tout constitués seront imités directement, sans qu'on puisse donner à Tapparition de ces essais, souvent heureux et intéressants, une raison fondée sur une loi générale, car ils s'expliqueraient par des circonstances particulières ou par le goût et l'aptitude personnelle du poète.
C'est ainsi que la comédie se trouva d'abord transportée chez les Romains et toute seule, car les tentatives de théâtre tragique sont ici comme non avenues, et la comédie prend avec Plante une allure vive et grossière, toute ressemblante à un peuple qui n*a pas été affiné. De même Lucilius renouvelle la satire en y mêlant un élément de morale générale où se reconnaît le génie romain.
Mais il y a aussi des noms de la littérature latine qui marquent des moments entièrement nouveaux de l'évolution générale de l'esprit humain. Chez ces hommes mêmes, chez presque tous les poètes latins en somme, il y aura bien une part d'imitation des
modèles et des chefs-d'œuvre grecs : par là encore, ils continuent la littérature grecque. Catulle, Virgile, Ovide sont alexandrins; Lucrèce, Horace, Stace sont grecs à bien des égards. Toutefois plusieurs de ces hommes donnent au monde des ouvrages qui sont au delà du point où la littérature grecque nous a amenés.
Il restait à Fâme humaine, enfin dégagée des choses qui l'avaient enveloppée jadis, à se retourner vers les choses et à les ressaisir d'une prise personnelle ; et il est évident que la qualité individuelle de l'àme de l'artiste, autrement dit l'élément subjectif, va prendre dans ces conditions une valeur nouvelle et incomparable.
Peu importe que Lucrèce ait imité dans son poème Lucrèce et des poèmes grecs semblables ; ce qui, à n'en pas dou- ^^^'*® ter, ferait toujours du sien, même si nous en avions les modèles, une grande œuvre du génie humain, ce n'est pas tant le système, la forcé de l'exposition, rérudition scientifique et l'imagination philosophique, c'est Lucrèce même mêlé à toutes choses; et, qui ne le sent ? cela est aussi vrai de Virgile. Lucrèce chante « la nature des choses » où Thomme, après une longue lutte et une rude épreuve, se met à part des choses ; Virgile chante la nature des choses toute pénétrée d'humanité. C'est une nature où monte encore, dans un soir rougi qui s'apaise, la fumée des guerres civiles, une nature déchirée par le laborieux sillon du paysan romain, dans une grande lumière pure, entre les crêtes neigeuses des Apennins et le murmure éternel des grèves et de la mer, une nature toute peuplée de légendes divines et de souvenirs héroïques. Un poème, l'ifi'w^irfe, au déclin du monde antique, fait une sorte d'équilibre aux jeunes poèmes
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d'Homère. Depuis que cette poésie, mère visible de toutes les autres, avait paru, son prestige avait été si grand dansTesprit des hommes qu'ils avaient toujours voulu la faire revivre par un effort de Tart ; à travers tous les âges de la littérature antique, on trouve de hardis poètes qui ont eu l'ambition de l'épopée, les poètes cycliques, Antimaque, Apollonius de Rhodes, Naevius, Ennius. Mais l'épopée homérique s'était faite presque d'elle-même, spontanément, et Tàme des hommes, bien qu'elle eût depuis lors grandi peu à peu, s'était jusqu'ici trouvée trop petite pour refaire de son fonds la grande œuvre qui embrasserait le ciel et la terre. Après Lucrèce « qui a connu les causes des choses, que rien n'a pu étonner, heureux s'il a pu mettre un pied ferme sur la fatalité inébranlable comme sur le frémissement du gouffre Achéron ! (1) » voici que l'âme humaine est assez élargie pour se dilater jusqu'à embrasser toute la nature d'où elle s'est dégagée peu à peu et envelopper à son tour le vaste objet qui l'avait enveloppée d'abord.
Mais voici aussi que dans cette plénitude apparente, l'âme souffre et se plaint. Lucrèce a l'âme blessée : enthousiaste de la volonté et de la sagesse ! qui a bien pu se faire une tour, non un cœur d'ivoire ; et s'il n'est point touché de cette grande bataille humaine qui emplit sous lui la plaine de cris et de tumultes, qui lui a fait parmi cette sérénité cette blessure qu'il cache et dont on voit le sang ? Virgile a l'âme triste et ouvertement il pleure. Et pour cette âme sympathique à toutes les choses, les choses sont grosses de
(1) Virgile, Géorgiques, II, 490-493.
larmes. Il me semble que, chez lui, les hommes sont comme les compagnons d'Énée, ce héros surtout par les larmes : le destin inexorable les a poussés des rivages helléniques aux côtes de Tltalie, ils ont parcouru à travers les mers tout un monde, jouets ou instruments de grandes choses ; et quand ils ont abordé, ils s'assoient sur la terre, « fatigués des choses ]>.Un espoir mystérieux se lève cependant dans les vers prophétiques du poète : « un grand ordre de siècles d'aujourd'hui va naître ; déjà revient à nous, avec la Vierge, le royaume d'un dieu paternel, déjà un homme nouveau nous est envoyé du haut du ciel (1) />.
Il n'y a pas en latin d'ode qui vaille celle-là, car le Valeur prolemps vraiment n'est pas à l'enthousiasme spontané, '^elnn^du^* Horace n'apporte dans le lyrisme que de l'ingéniosité, mon^ie ande la science et du goût ; mais comme pour sa part il *^"* n'a pas l'àme triste, il a de jolies chansons. Il a tout ce qu'il faut d^esprit pour écrire en vers aisés la satire légère, l'épître ou le discours familier, en un mot pour parler de l'homme à l'homme. Le sujet se connaît et s'intéresse à lui-même. Maisà quoi bon insister ? Qu'on parcoure une liste des œuvres latines dont on a quelque idée, on verra que chacune a pour mesure presque absolue, j'entends au point de vue littéraire, indépendamment de son intérêt historique, la valeur individuelle de son auteur. César, Tacite, Sénèque sont au premier rang par la qualité personnelle de leur pensée. Gicéron , Tite-Live, Ovide, qui ne leur sont pas inférieurspar la science ni par l'art, nous touchent moins, bien qu'ils nous apprennent peut-être davantage, parce
(1) Virgile, Enéide, I, 178, et Bucoliques, Eglogue IV, 5-8.
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que leur personne est moins en scène ou qu'ayant moins de valeur propre, c'est Tobjet surtout qui se reflète et qui flotte dans leur œuvre. Une physionomie s'esquisse encore dans Salluste, dans Lucain, dans Pline, mais ceux jqui n'en ont pas, comme un Nepos ou un Silius, tant d'autres que la mémoire omet naturellement, peuvent écrire une bonne langue et être précieux pour Thistorien de Rome, ils necomptentpas dans l'évolution de Fesprit. Deux groupes, où sont de grands artistes, ont encore une signification pour nous, les élégiaques qui se plaignent et les satiriques qui s'indignent. Au milieu de tout cela, ni un cri de joie, ni un cri de foi. C'est bien un monde qui finit. L'âme est formée chez quelques grands hommes et alors elle est sombre ou orgueilleuse, âpre ou mélancolique, comme si quelque chose lui manquait. Aux âmes des hommes de la foule qui aspirent à la vie, il manque la vie.