SECONDE PÉRIODE
Le délicieux saint I Oh I le plus délicieux des hommes purement hommes qui aient jamais vécu ! Certes, voici bien une àme tout entière !
Je me laisse dire que le style d'Augustin n'est point classique, je m'en aperçois peut-être, mais il ne m*en chaut nullement s'il exprime tout l'homme et si cet homme est un homme nouveau, celui en qui je vois sourdre tout d'un coup la littérature moderne comme par une fontaine d'eau toujours vive.
L'irruption des Ecritures a sans doute fait éclater le moule un peu rigide de la forme d'art latine ; la Bible a enseigné à l'écrivain le secret de trouver ces matérialisations exquises et fortes des choses spirituelles. Voici qu'il tient en présence du Seigneur « les oreilles de son cœur», il approche l'oreille de son cœur de la bouche de Dieu (1). Les images et les mots s'affrontent et se choquent : il ne sait si, venant en ce monde, il est entré dans une vie mortelle ou dans une mort vivante ;
(1) Pour ceci et pour la suite, Confessions. Ici I, 5 ; IV, 5. l'évolution. — t. I. 4
50 l'évolution de la littérature
faisant retour sur son passé, il dit : « et voici que mon enfance dès longtemps est morte, et moi je vis » ; il la voit comme une personne morte et à qui il survit. Ayant méconnu la foi catholique, il proteste qu'il a aboyé non contre elle, mais contre des fictions de sa pensée charnelle ; il semble que ce soit un chien qui ait hurlé aux ombres de la lune(l). Ces violentes antithèses, ces vigueurs d'expression, ces métaphores énergiquement sensibles dont il trouvait des modèles dans la littérature orientale de la Bible, peut-être que son génie africain était disposé d'avance à les reconnaître comme siennes. Ce n'en est pas moins par un don d'imagination propre qu'il a tant de belles et saisissantes inventions. Il se reproche d'avoir été incapable d'entendre la voix de Dieu, parce qu'il était assourdi par le bruit de la chaîne de son péché de mort (2). Mais voici déjà quelque chose de plus doux et de plus charmant, le Décalogue comparé à un psaltérion à dix cordes (3), et enQn en mille endroits un langage qui pour la première fois, ce me semble, , depuis que l'homme parle, se moule avec une souplesse ravissante sur toutes les délicatesses, les intériorités et on dirait les palpitations intimes du sentiment. A peine né, il a été accueilli, dit-il, par « les consolations du lait humain. Ce n'était pas ma mère ou mes nourrices qui s'emplissaient les mamelles ; mais toi, lu me donnais par elles l'aliment de mon enfance, selon ton institution et tes richesses disposées jusqu'au fond des choses. C'est toi aussi qui me donnais de n'en pas vouloir plus que tu ne donnais ; et à celles qui me nourrissaient, de