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qui note avec surprise ce que tout le monde sait, Tignorance et Toubli de nos commencements, montre Fanalyste qui fera plus loin de si pénétrantes investigations de la mémoire et à propos de tout remontera à la cause. Et cela, non voulu, avec une incomparable candeur, comme un grand homme qui a encore son àme d'enfant. S'il faut ressembler à ces petits, en avoir la simplicité pour entrer dans le royaume des deux, il Thabile ; car cet incomparable observateur de soi-même est candide et il ne sait pas qu'il l'est, ce qui est sans doute la seule manière de l'être.
Il ne trouve pas que Tenfance soit un âge heureux. « Que de misères j'y ai éprouvées et de tromperies », dit-il, et comme cela me paraît juste! Ce qu'on lui faisait apprendre d'abord, il ignorait absolument à quoi cela pouvait lui servir. Quelle différence entre ces études forcées et le mouvement spontané par lequel l'enfant se porte à retrouver la forme du langage pour signifier les désirs de son cœur et rendre obéies ses volontés ! lia sur ce point un chapitre d'une psychologie si fine ! Cependant, s'il étudiait mal, on le frappait. Et rien ne lui était plus pénible que de voir les grandes personnes, son père et sa mère eux-mêmes, rire de ces châtiments qui lui étaient alors de grands et de lourds malheurs. « Car ces pratiques étaient louées des hommes d'âge ; et beaucoup avant nous, accomplissant cette vie, avaient frayé ces voies misérables par lesquelles nous étions contraints de passer, le travail et la douleur se multipliant pour les fils d'Adam. » Et il priait, petit, mais non d'une petite affection, pour qu'à l'école il ne reçût pas de coups (1). Evidemment,
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quand il écrit ses Confessions^ il frémit encore de ces sévices dont tout son être était ébranlé. « Malheur à toi, crie-t-il, courant de la coutume humaine (1) I » 11 trouve injuste d'avoir élé puni pour préférer le jeu de balle à ses leçons : « les bagatelles des grandes personnes s'appellent des affaires ; mais si c'est là justement les affaires des enfants, lis sont punis par les grandes personnes : et personne n'aurait pitié des enfants, et d'eux et des autres » (2) !
Cependant il n'y a rien dans tout cela qui sente les fadeurs dont l'enfance a été un prétexte à nous rassasier. Il est infiniment perspicace à démêler le péché jusque dans l'enfant. Il dirait volonliers des enfants avec La Bruyère : ce sont déjà de petits hommes. Tous leurs péchés à propos de pédagogues et de maîtres, de noix, de ballons etd^oiseaux, sont les mêmes qu'ils referont à propos de magistrats et de rois, d'or, de domaines, d'esclaves. Si Jésus les adonnés en modèles, ce n'est pas à cause de leur innocence, qui n'est pas, c'est à cause de la petitesse de leur corps, symbole d'humilité (3). C'est la faiblesse de le.urs membres qui ne peut faire du mal, non leur esprit (4).
Il aimait le jeu, ou plutôt il y portait cette passion que nous allons retrouver partout ; il avait la passion de n'y être pas vaincu, d'y remporter des victoires superbes ; il trichait plutôt : s'il y prenait les autres, il leur faisait de violents reproches ; si on l'y prenait, il aimait mieux frapper que céder. De même en classe, si un condisciple évilait quelque faute de langue où il
il) 1.16^
était tombé, il Teaviait. Celles de ses études qui ne demandaient pas de mouvements d'âme, il les avait en aversion : « un et un deux, deux et deux quatre », était pour lui une odieuse chanson. Il reconnaît plus tard ce que les mathématiques avaient au moins de solide, d'utile et d'innocent. Une se plut jamais au grec, parce qu'on le forçait de l'apprendre et que pas une langue étrangère venue du dehors ne peut avoir le charme de la langue maternelle ; il parle de celle-ci de telle sorte qu*il paraît avoir inspiré au père de Montaigne la douce méthode par laquelle il fit apprendre le latin à son fils. Mais il aimait Virgile, les fictions des poètes dont il devait incriminer plus tard la vanité ; il goûtait Térence, dont rimmoralité le révoltera ; il pleurait sur Didon. Et voilà pourquoi on jugeait qu'il était un enfant de belle espérance (i), pourquoi son père, s'imposant des dépenses au-dessus de sa situation, Tenvoya continuer ses études et chercher carrière à Carthage.
Mais il était à Tàge des périls, et ils étaient presque inévitables à une nature dont il peut dire : a j'aimais à aimer » (2). Il paraît s'être enfoncé dans quelque inconduite avec assez d'emportement et de fougue. Il était capable de vouloir le mal comme le bien, tout entier. Enfant, il avait menti mille fois à son maître, à ses parents, fait des larcins au cellier, à la table (3); mais il y avait eu surtout un certain vol, léger en soi, où il démêle très exactement la volonté même de mal faire, l'amour du mal pour le mal, et plus profondément encore Texcitation de la complicité qui au frottement de ses camarades, coupables avec lui, avait allumé le
(1) I, 19, 13, 14, 16 et pasxlm.
(3; 1. ly.
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prurit de sâ mauvaise intention (1). Le respect humain avait beaucoup de pouvoir sur cet être sensible et qui ne jouissait pas moins d'être aimé que d'aimer (2). De là ses vanteries de vice, alors même qu'il trouvait dans ses plaisirs défendus de très blessantes amertumes et que dans ses amours, quels qu'ils fussent, il était « déchiré par les verges de fer rouge de la jalousie et des soupçons et des craintes et des colères et des querelles » (3). Déjà plus sage et très dégoûté de leur ma-? nière de vivre, il faisait encore société avec les jeunes gens qui s'appelaient les « renverseurs )) en signe de supériorité, et qui se plaisaient à scandaliser les incon» nus par leurs insolents paradoxes et à s'en amuser par de méchants tours (4).
Il était devenu professeur de rhétorique et des plus en vue, il vendait l'art de vaincre par des mots (5) ; mais d'autre part, et c'était, on le sent, sa plus importante affaire, il était constamment travaillé par la passion de découvrir le vrai. Il crut le trouver chez les Manichéens : « Je tombai donc, dit-il, chez des hommes orgueilleusement délirants, et charnels excessivement et grands parleurs, dans la bouche de qui étaient les lacs du diable et une glu composée d'un mélange des syllabes de ton nom et du Seigneur Jésus-Christ et du Paraclet notre consolateur l'Esprit saint. Ces mots ne quittaient pas leur bouche, mais seulement le son et le bruit de la langue; et d'ailleurs un cœur vide du vrai. Et ils disaient : Vérité, et Vérité (6) ! » Ils croyaient qu'ils
ne pouvaient pécher (1). Dans la discussion publique et serrée, ils étaient faibles, mais ils se reprenaient en secret : là ils confiaient à leurs adeptes que les Evangiles avaient été interpolés, mais ils n'en pouvaient produire aucun texte qui répondit à leurs dires. Augustin mit neuf ans à s'apercevoir que leur doctrine était un panthéisme impur. II mettait dans sa créance qu'il était identique à Dieu et que Dieu était comme luimême dans le devenir (2).
Cette <c merveilleuse folie», c'est la philosophie qui commença de l'en guérir. Il la connut d'abord à travers quelques traités de Gicéron. L'Hovtensius le bouleversa, lui inspira la plus brûlante ardeur pour Dieu et la sagesse. Plus tard il lut les Catégories et il est tout . fier de les avoir comprises sans aide (3). Il en fut beaucoup moins touché, et il demeura plus attaché à Platon qu'à Aristote. En somme, 8oa érudition ne fut pas fort grande. Il se plaint à diverses reprises du prix des livres et de la difficulté qu'ils avaient, lui et ses amis^ à s'en procurer. Il ne lut jamais le grec avec aisance, et s'il faut tout dire, je ne pense pas qu'il ait été grand liseur, grand bourreau de lecture. Il me semble qu'il appartient plutôt à la famille des hommes qui lisent peu, ne connaissent que quelques livres et tirent de leurs lectures de profondes émotions et d'abondantes idées, comme Pascal. Ce défaut de doctrine s'accorde très bien avec une certaine tournure d'esprit philosophique, témoin Descartes. Les premières réflexions personnelles quMl ait consignées dans un ouvrage avaient trait au Beau et à la Convenance, et bien qu'il ait laissé perdre
(3) III. 4. 5 î V, 3.
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ce travail, il s'y complut fort et y exerça ses dispositions méditatives.
D'autre part, et c'est ce qui paraît dès avant qu'il devienne chrétien catholique, quelque chose croissait et s'affermissait en lui que nous appellerons tout simplement le bon sens. Si absurdes que fussent les croyances où il se laissait traîner à la suite des Manichéens, jusqu'à admettre que les figuiers dont on brise les branches pleurent de vraies larmes de lait, il avait maintenant une révolte contre les superstitions. Il renvoie au loin un sorcier qui s'offre à lui faire gagner un prix de poésie par des sacrifices d'animaux ; même pour une immortelle couronne d'or à conquérir dans ces jeux, il ne consentirait pas qu'on tuât une mouche. Après avoir donné dans l'astrologie, il écoute volontiers un honnête homme qui l'en dissuade, et enfin il s'en guérit tout à fait par des observations fort sages (1).
Mais recherchant les causes de son progrès, pour quoi compterons-nous l'âme de Monique ? Il est certain qu'il y eut toujours entre l'âme de la mère et l'esprit du fils, même au moment où il la trompait, même quand il était éloigné d'elle, une secrète communication par où Monique continuait de donner, Augustin de recevoir. Les prières de la sainte font aux Confessions une sorte d'accompagnement qui reparaît invincible et inaltérable jusqu'à ce qu'il ait réduit à l'unisson les brillantes et mobiles pensées du jeune homme. Des visions l'avaient avertie de l'épilogue de ce grand drame (2). Que de larmes ! mais aussi, comme le disait cet Ëvéque à celle qui les versait, le fils de ces