‹ L'ame et l'évolution de la littérature des origines à nos joursChapitre 30 sur 54 · IX · texte numérisé non relu

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venu à mourir, il entre dans une crise de chagrin d'une suprême violence. Tout se fait ténèbres en lui, mort hors de lui. « Et la pairie, dit-il, m'était un supplice et la maison paternelle une prodigieuse infélicité ; et tout ce que j'avais eu avec lui en commun, sans lui s'était tourné en une immense torture. Mes yeux le demandaient de tous côtés et il ne m'était pas donné ; et je haïssais toutes choses parce qu'elles ne l'avaient pas et qu'elles ne pouvaient plus me dire : Voici qu'il viendra, comme lorsqu'il vivait, quand il était absent... Je n'espérais pas le faire revivre, et ce n'est pas ce que je cherchais par mes larmes, mais seulement j'avais de la douleur et je pleurais... Je m'élonnais de voiries autres mortels vivre, parce que lui, que j'avais chéri comme ne devant pas mourir, était mort (1). » Et cependant, au milieu de son affliction, il éprouve au tond de lui-même un irrésistible attachement à la vie^ il avoue qu'il n'en aurait peut-être pas donné sa part, même pour cet ami, car cette nature est forte et sans doute se sent encore toute pleine et pour ainsi dire grosse de choses futures.

Toutes ces affections ne pouvaient le contenter. Il était attendu à Tamour divin, car quoi qu'il sente en lui, à quelque degré qu'il se soit élevé, il ne peut rien voir de plus haut qu'il n'y aille. Les accidents le font avancer autant que les conjonctures favorables. L'indiscipline brutale des étudiants de Garthage le chasse d'Afrique : sa sensibilité souffrait trop à voir ces hordes faire irruption impudemment dans les classes et d'un front furieux y troubler Tordre dont sa délicatesse impressionnable avait besoin. L'astuce avaricieuse

de ceux de Rome lefailfuirà Milan (1). Là il écoute les sermons de saint Ambroise ; quand il Fallait voir, car la porte de Tévêque était toujours ouverte, il trouvait un homme dont les yeux parcouraient les Ecritures, tandis qu'on devinait son esprit occupé à en pénétrer le sens spirituel ; et Augustin sortait sans avoir osé le troubler (2). Il paraît que Dieu avait choisi de s'adresser directement à lui, comme à saint Paul. Dès que son cœur est percé des flèches de la charité divine, portant les paroles de Dieu fichées en travers de ses entrailles, il laisse là sa profession de marchand de mots et qui apprenait à en vendre (3), et il se retire à Cassiciacum.

C'est quand il eut cessé de préparer au métier d'avocat qu'il le devint, non point avocat dans ces causes litigieuses où son père avait rêvé de le voir exceller et où on gagne d'autant plus de louanges qu'on sert plus efficacement la fraude (4), mais Tavocat ou pour mieux dire l'avoué du christianisme.

Cette cause avait besoin d'être plaidée, car la nouvelle religion chancelait dans une tourmente historique et politique qu'on n'avait pas prévue; la conscience des générations qui venaient demandait à être affermie dans le progrès où elle était engagée, et ce fut un des ouvrages d'Augustin.

(3) IX. 2 et 5.

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Il y avait peu de temps que le christianisme était devenu religion d'empire et Féclat, la grandeur des règnes de Constantin et de Théodose avaient paru d'abord donner la sanction d'en haut à cette révolution. Mais les mauvais jours étaient venus bien vite. Les Alains, les Suèves, les Vandales, les Burgondes, les Francs, les Saxons, s'imposant àTempire, môme comme sujets, l'envahissaient province à province, et enfin Alaric, roi des Yisigolhs, après avoir assiégé Rome deux fois, la prit et en fit le sac.

Il nous est assez difficile d'imaginer le scandale, le bouleversement des esprits devant ce fait (1). Rome apparaissait comme la maîtresse naturelle des peuples et comme leur mère inviolable. Depuis longtemps on ne concevait plus de forme politique du monde qui ne vînt d'elle. Si le chef-lieu de l'empire avait été transporté à Byzance, le prestige du nom de Rome n'en demeurait pas moins grand. Elle était la ville où tous les regards aboutissaient de tous les points de la terre comme à un sommet d^où tout était descendu et où aucun attentat ne pouvait remonter. Dans le sentiment de tous ces peuples qu'elle avait fait mieux que vaincre, qu'elle avait conquis, quand ils la virent sombrer sous une horde de barbares; il dut se passer quelque chose de semblable à l'étonnementdes Juifs, quand vint à succomber Jérusalem. Rome était, dans la croyance des hommes qu'elle avait habitués à sa domination, une sorte de Jérusalem de Tordre temporel. La chute de Rome semblait une ruine de l'univers. Les tenants de la religion nationale

(1) Si Fustclde Coulangcs [Invasion germanique, liv. II, ch. vm, 2*) réduit à peu de chose les proportions de cet événeincut, c'est que l'historien est placé au point de vue des (( institutions politiques » ; dont la fiction, en effet, n'en était pas touchée.

tiraient un argument redoutable de ce désastre. Les dieux qui avaient porté la puissance romaine au comble de la prospérité n'avaient eu qu'à se détourner d'elle pour qu'elle s'écroulât, et ils s'étaient justement indignés quand ils avaient vu leurs fils de prédilection les abandonner et passer au culte d'un homme de Galilée mort du supplice d'un esclave.

Augustin fait remarquer d'abord que, même pendant le sac de Rome, il a été utile d'être chrétien, Alaric ayant commandé d'épargner la population qui s'était réfugiée dans les basiliques. «Partout ailleurs sévissait l'affreux droit de la guerre, là s'arrêtait la fureur du meurtre. Combien de païens en ont profité I Les dieux n'ont pas su faire pour leurs adorateurs ce qu'il a plu au Christ de faire pour les siens.

D'ailleurs les Romains n'ont souffert que le mal qu'ils avaient si souvent fait aux autres ou qu'ils avaient laissé faire à leurs alliés. Et le saint écrivain va rechercher dans l'histoire de Rome nombre d'actions qu'il estime absurdes ou injustes, que le succès et la gloire de Rome semblaient avoir excusées ou consacrées depuis longtemps devant l'opinion du monde et qu'il raille ou qualifie durement. Ainsi se déclare un nouvel esprit qui ne décide plus de la valeur du fait par les avantages Qbtenus et qui ne se courbe plus du tout devant la majesté du nom romain. Rome a été bien folie de mettre sa fortune sous la tutelle des mêmes dieux qui n'avaient pu protéger Troie. L'enlèvement des Sabines fut une infamie, la destruction d'Albe, mère de Rome, une iniquité (1). Ces pages font un étrange contraste à l'œuvre où Virgile mettait naguère un soin

(1) Pour ceci et la suite, Cité de Dieu. Ici III,

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si pieux à recueillir et à glorifier les antiquités nationales. L'âme du poète et Tâme du saint ne sont pourtant pas si diflFérentes. Il faut bien que quelque chose de nouveau ait transformé celle-ci. C'est tout un changement de la règle des jugements. « Souviens-toi, Romain, de régir les peuples par le commandement », disait le doux poète, issu de la Gaule conquise et dont le noble cœur battait pour la grandeur de la ville impériale. Le citoyen romain qui avait reçu de l'Evangile || l'idée d'une grandeur plus vraie, répond qu'il est injuste ji et fatal à un peuple ie croître par d'incessantes f. guerres, que son ambition prouve assez qu'il est corrompu par l'avarice et la luxure, et que les empires sans justice ne sont que des brigandages (i). Et pourtant ces Romains qu'il humilie si rudement, on sent qu'il les aime, qu'il en fait plus de cas que d'aucun autre peuple, que c'est eux surtout qu'il croit devoir persuader. Il les adjure en termes pressants : « 0 race des Regulus, des Scse vola, des Scipion. des Fabricius, ton caractère est louable, il y a en toi quelque chose de naturellement éminent qui mérite l'éloge y^ (2). Il les convie à entrer, il leur met pour ainsi dire le pied sur le seuil et il les y fait glisser : l'Eglise, même parmi ses adversaires les plus déclarés, a bien des amis par prédestination, encore ignorés d'eux-mêmes (3) ; ce n'est qu'en s éveillant à la vie spirituelle dont elle est animée, en se faisant citoyens de cette patrie enfantée dans le sang des martyrs, qu'ils atteindront la perfection.

Le paganisme les laisse dans une immoralité indigne

(1) I et IV.

d'eux et où ils ont vécu même aux époques réputées les plus pures de leur histoire. Où en est-on venu ? « Que l'Etat, dit-on, tienne seulement debout, qu'il florisse seulement, plein de ressources, glorieux par ses victoires ou même, ce qui est plus avantageux, assuré dans la paix. Et que nous fait le reste ? et même ce qui nous touche davantage, c'est que chacun augmente toujours ses richesses pour subvenir aux quotidiennes profusions, pour qu*aussi le plus puissant se soumette les plus faibles. Que-les pauvres s'empressent devant les riches pour être repus ; et pour que les pauvres jouissent de ces patronages dans une tranquille paresse, que les riches abusent d'eux dans Texercice de leur protection et pour le service de leur faste. Que les peuples applaudissent non à ceux qui songent à leurs intérêts, mais à ceux qui leur font largesse de plaisirs. Qu'on n'ordonne rien de dur, qu'on ne défende rien d'impur. Que les rois n'aient cure combien sont bons, mais combien sont soumis ceux sur qui ils régnent. Que les provinces servent les rois non comme les directeurs de leurs mœurs, mais comme les dominateurs de leurs a&aires et les pourvoyeurs de leurs délices ; et qu'ils ne les honorent pas sincèrement, mais que méchamment et servilement ils les craignent. Que plutôt les lois prennent garde comment chacun peut nuire à la vigne d'autrui que comment à sa propre vie. Que personne ne soit conduit devant les juges, si ce n'est celui qui aura élé fâcheux ou nuisible au bien d'autrui, à sa maison, à sa vie, en un mot aura vexé quelqu'un : d'ailleurs que des siens ou avec les siens ou avec tous ceux qui le voudront bien chacun fasse ce qui lui plaît. Qu'il y ait abondance de prostituées publiques, soit pour tous ceux à qui il plaira d'en jouir, soit surtout

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