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pour ceux qui ne peuvent pas en entretenir privément. Qu'on bâtisse des maisons très amples et très ornées, qu'il y ait foule à de copieux festins ; là 0(1 il plaira à chacun et où on pourra, que jour et nuit on joue, on boive, on vomisse, on se débauche. Qu'il y ait bruit de danses de tous les côtés, que les théâtres bouillonnent de clameurs de joie déshonnête et de toute sorle de voluptés, soit la plus cruelle, soit la plus basse. Que celui-là soit un ennemi public à qui cette félicité déplaît; quiconque aura tenté de la changer ou de la supprimer, que la libre multitude Técarte de ses oreilles, le renverse des sièges, le supprime des vivants » (1). L'institution des jeux, dont le goût effréné tenailles Romains attachés àTancienne religion et qui ravageait les âmes, Augustin la qualifie d'exécrable et d'infâme ; et ce qui devait surprendre encore davantage les fidèles du vieil orgueil héréditaire, les actions qui avaient pu passer pour les plus courageuses et les plus héroïques n'éblouissent pas l'iconoclaste des anciennes idoles, et il trouve dans le suicide de Gaton de fortes raisons de blâme.
Et c'est Tancienne superstition démoniaque qu'il rend responsable de tout le mal. Ce sont les dieux qui ont donné aux hommes Texemple de tous les crimes et autorisé ridée de tous les vices. L'ardent orateur africain avait sur ce sujet la partie belle, mais souvent il lui plaît moins ici d'être véhément que railleur. Il semble qu'il ne soit plus grand besoin de se ruer sur ces effigies chancelantes, et qu'il suffise de les aider & tomber par terre, toutes souillées par les ordures de leur culte. S'il argumente rigoureusement contre l'as-
trologiequi Tavait séduit, il se contente de rire de la fausseté évidente des présages, devenus objet de mépris, il est vrai, pour bien d'autres que pour les chrétiens. H rappelle aux Romains qu'ils ont laissé diffamer leurs dieux par des histrions. Il se met à Taise dans de nombreuses pages pour étaler le ridicule du polythéisme, et il plaisante cette foule d'immortels qui va mourir sans avoir vécu : « Cherchons, s'il vous plaît, de cette si grande foule de dieux que les Romains adoraient, lequel surtout ou quels dieux ils croient avoir agrandi et conservé cet empire. Car dans cet ouvrage si illustre et si plein d'une telle dignité, ils n'osent attribuer aucune part éi la déesse Cloacina, ou à Yolupia qui a été ainsi appelée de la volupté ; ou à Lubentina à qui son nom vient de ce qui est libidineux ; ou à Vaticanusqui préside aux vagissements des enfants ; ou à Cunina qui a le ministère de leurs berceaux. Mais comment pouvoir commémorer dans un seul passage de ce livre tous les noms de dieux ou de déesses qu'ils ont pu k peine comprendre dans de grands volumes, partageant une à une les affaires entre les offices propres des divinités ? Et ils n'ont pas jugé que la charge des champs dût être commise à quelque dieu unique ; mais les plaines à la déesse Rusina, les hauteurs des monts au dieu Jugatinus ; ils ont préposé aux collines la déesse Collatina, aux vallées Valionia. Ni ils n'ont pu trouver du moins une seule Segetia telle qu'ils lui confiassent en une fois les récoltes : mais aussi longtemps que les froments semés étaient sous terre, ils ont voulu y avoir pour préposée la déesse Seja ; mais lorsqu'ils étaient déjà au-dessus de la terre et faisaient guéret, la déesse Segetia ; mais aux froments récoltés et rentrés, pour qu'ils fussent sûrement conservés, ils ont préposé la déesse Tutilina.
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A quoi cette Segetia semblerait-elle ne pas suffire, aussi longtemps que la moisson parviendrait de ses commencements en herbe jusqu'aux épis secs ? Ce ne fut pourtant pas assez pour des hommes amoureux de la multitude des dieux, ayant dédaigné, pour que leur âme misérable fût prostituée à la foule des démons, le chaste embrassement d'un Dieu vrai. Ils préposèrent donc Proserpinaaux froments qui germent, aux nodules et aux nœuds des chaumes le dieu Nodulus, aux enveloppements des folioles la déesse Volutina ; lorsque les folioles s'ouvrent pour que Tépi sorte, la déesse Patelena ; lorsque les graines égalent les barbes nouvelles, parce que les anciens disaient hosiire pour égaler, la déesse Hostilina ; aux froments en fleur la déesse Flora, lactescents le dieu Lacturnus, mûrissants la déesse Matuta ; lorsqu'ils sont fauchés, c'est-à-dire qu'on les emporte de la terre, la déesse Runcina. Et je ne les remémore pas tous, parce que ce qui ne fait pas honte à ces gens m'ennuie. Mais ce très peu de divinités, je les ai dites pour qu'on comprît qu'ils n'osent dire en aucune façon qu'elles ont établi, accru, conservé l'empire romain, elles qui sont attachées chacune à ses fonctions de telle sorte que rien d'universel ne serait confié à quelqu'une seule. Quand donc Segetia aurait-elle pris soin de l'empire, elle à qui il n'était pas permis d'avoir soin à la fois et des moissons et des arbres? Quand Gunina aurait-elle songé aux armes, elle dont le commandement n'avait pas permission d'excéder les berceaux des tout petits enfants? Quand Nodulus aurait-il aidé dans la guerre, lui qui n'allait pas même jusqu'à la foliole de l'épi, mais seulement jusqu'au nœud de la tige ? Chacun met à sa maison un seul portier, et comme il est homme» il suffit parfaitement : ceux-là y ont mis
trois dieux, Forculus aux battants, Cardea au gond, Limentinus au seuil. Ainsi Forculus ne pouvait garder à la fois et le gond et le seuil (1). » On voit tous ces petits dieux se bousculer pour suivre la déroute des grands et le saint candide les chasse avec la verve d'une malicieuse ironie.
C'était une entreprise neuve, hardie, opportune d'en finir avec toute cette théologie superstitieuse, redressée en vain par les critiques, les savants et les philosophes, d'opposer ou plutôt de superposer aux cités caduques de la terre une cité de Dieu, pèlerine indéfectible dans le monde, et d'abaisser la gloire politique et militaire devant la gloire de la charité et de la justice éternelle. Les yeux de ces Romains battaient devant une aurore qu'ils n'avaient jamais vue.
Je ne sais pas d'âme qui ait été plus passionnée pour la vérité que celle de saint Augustin ; la vérité chrétienne sans doute : les combats qu'il a donnés pour elle sont sans nombre. L'effort qu'il fit contre le paganisme en fuite semble un délassement à côté de ses travaux contre les hérésies. C'était une œuvre jamais finie où, comme dans les vieilles légendes d'Hercule, les têtes repoussaient aussi vite qu'on les tranchait. C'était une broussaille aux végétations fantastiques et aux variétés imprévues qui menaçait constamment d'étouffer le dogme et qu'il ne cessait de faucher, d'arracher, d'extirper, ménageant à la vigne catholique sève et lumière.
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C'étaient les MaDichéens, les Tertullianistes, les Donatistes, les Âbéloniens, les Priscillianistes, les Nestoriens, les hideux Circoncellions ; c'était Arius, c'était Pelage. Grande merveille que ce saint, au milieu de cette multitude d'adversaires religieux, ait gardé la passion la plus vive, la plus spontanée, la plus ardente, je ne dis pas de la vérité qu'il croyait et qu'il avait, mais de la vérité qu'on n'a pas et qu'on cherche, en un mot, de la vérité philosophique. Car s'il ne fait aucun fond sur la, philosophie pour régler efficacement les pensées et les mœurs des peuples et si la recherche du vrai se tourne directement chez lui en élans irrésistibles vers Dieu, il n'y a aucun homme qui ait plus intimement identifié la vérité spéculative avec l'objet vivant de son amour.
Réfléchissant sur la création, il arrive à se demander quelle est la nature du temps, ce qui n'est pas une question théologique. Elle a été déjà traitée, quand il écrit, par Platon, par Aristote, elle sera reprise après lui par les philosophes modernes et, comme on sait, par Kant. Son analyse au point de vue psychologique est sans rivale ; les résultats auxquels il parvient pourraient bien être les plus profonds qu'on ait atteints ; mais ce qui est incomparable et n'est que de lui seul, c'est, si j'ose dire, son ardeur dans la quête et l'accent qu'il y met : « Voyons donc, ô àme humaine, si le temps présent peut être long ; car il t'a été donné de sentir les délais et de les mesurer. Que me répondras-tu?» Il trouve que le présent est une quantité qui s'évanouit entre le passé et l'avenir et qui n'a « aucune étendue» (1). Dans son doute, ce bon chien du Seigneur se retourne vers son maître ; « Et pourtant,
(1) Pour ceci et la suite, ConfessionSf XI, ici 15.
Seigneur, nous sentons les intervalles des temps et nous les comparons à eux-mêmes et nous disons les uns plus longs, les autres plus courts... Or le passé qui n'est plus, ou Tavenir qui n'est pas encore, qui peut les mesurer ? à moins peut-être que quelqu'un ose
dire que ce qui n'est pas peut être mesuré (1). Je
cherche, Père, je n'affirme pas : mon Dieu, assiste-moi et mène-moi.... (2). Laisse-moi, Seigneur, chercher davantage ; mon espérance ! que mon attention ne soit pas troublée (3). Toi donc, souverain de ta créature, quel est le moyen par lequel tu enseignes aux âmes ce qui est futur ?... Trop loin est ce moyen de ma pénétration ; il a pris sa force à part de moi, je ne pourrai pas y atteindre ; mais je le pourrai de ta part, lorsque toi tu m'auras fait ce don, douce lumière de mes yeux cachés (4). » Ainsi ces appels ponctuent les moments de l'investigation. Quel est, dans celte sorte de néant des temps, présent, passé, futur, Tétalon qui nous sert à les mesurer ? « Mou esprit s'est enflammé de connaître cette énigme très compliquée. Ne ferme pas. Seigneur mon Dieu, bon Père, je t'en supplie par le Christ, ne ferme pas à mon désir ces choses et usuelles et cachées, pour qu'il n'y pénètre pas, et qu'elles s'illuminent par ton éclairante miséricorde. Seigneur, qui questionneraije de ces choses ? et à qui plus fructueusement confesserai-je mon impéritie qu*à toi, à qui n'est point fâcheux mon zèle véhémentement en flammes pour tes Ecritures? Donne ce que j'aime: carj'aime,etceia tume l'as donné. Donne, Père, qui sais vraiment donner à
tes fils des dons qui soient des biens. Donne, puisque j'ai entrepris de connaître, et le travail est devant moi jusqu'à ce que tu ouvres. Parle Christ je supplie, au nom de ce Saint des saints, que personne ne me dérange. Et j'ai cru, à cause de quoi aussi je parle. C'est mon espérance, pour laquelle je vis, de contempler la délectation du Seigneur. Voici qu'ils sont anciens, les jours que tu m'as faits, et ils passent ; et comment, je ne sais pas. Et nous disons : le temps et le temps, les temps et les temps et nous sommes compris et nous comprenons. Ce sont choses très manifestes et très communes ; et ces mêmes choses d'autre part sont cachées et la découverte en est neuve... (4). M'ordonnes-tu d'approuver si quelqu'un dit que le temps est le mouvement d'un corps? Tu ne me l'ordonnes pas. Car aucun corps ne se meut sinon dans le temps, cela je l'entends, tu le dis. Mais que le mouvement du corps soit le temps, je ne l'entends pas, tu ne le dis pas. » Et après une discussion très exacte : « Le temps n'est donc pas le mouvement du corps (2). Et je te confesse, Seigneur, que j'ignore encore ce qu'est le temps ; et par contre, je te confesse, Seigneur, que je sais que je te dis cela dans le temps et qu'il y a déjà longtemps que je parle du temps... Comment donc le sais-je, quand je ne sais pas ce que c'est que le temps ? Est-ce que par hasard je ne sais pas de quelle manière je dirais ce que je sais ? Hélas sur moi ! qui ne sais pas même quelle est la chose que je ne sais pas. Me voici, mon Dieu, devant toi, parce que je ne mens pas ; comme je parle, ainsi est mon cœur. Tu illumineras ma lampe. Seigneur mon
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Dieu, tuillumineras mes ténèbres (i). » Il avance enfin, mais c'est en rentrant en lui-même^ dans son esprit où il avait pris son point de départ : « Insiste, mon esprit, et sois tendu fortement ; Dieu est notre aide, c'est lui qui nous a faits et non nous-mêmes nous. Sois tendu là où blanchit la vérité » (2).
Où a-t-on vu ailleurs qu'une analyse critique ayant pour objet une pure notion aille avec de tels élans d'àme, de tels retours désolés, de telles ardeurs ? Où sont-ils les hommes qui depuis Augustin ont désiré d*un pareil cœur la vérité pure, tremblé d'angoisse et frémi de délices en sondant un problème comme celuici : Qu*est-ce que le temps? Les hommes ont sans doute d*autres soucis : ont-ils un souci plus profond du vrai?
La leçon de la vie de ce saint, ce serait l'action ; mais son œuvre, ne serait-ce pas aussi Tétude d'un homme qui, instruit de la vie, en solliciterait sincèrement les mystères?
Remonter jusqu'aux origines des littératures classiques avant déparier de la nôtre, ce ne fut pas tout à fait sortir de chez nous, puisque nos éléments ethniques ont d'incontestables affinités avec les Grecs et les Latins, puisque nous parlons une langue néo-latine, puisque nous avons reçu la civilisation gréco-latine, puisque le latin est toujours entré pour une part dans notre vie morale et que toujours, ou nous avons dépendu sans le savoir de l'antiquité classique, ou nous nous sommes attachés à elle volontairement. En explorer les plus beaux titres artistiques, c'était déchiffrer un parchemin de famille et comme d'une branche aînée dont nous serions devenus les héritiers. Nous nous connaîtrons mieux, l'ayant connue d'abord, et même nous ne nous connaîtrons bien, nous chrétiens, qu'après avoir vu, dès la plus haute antiquité qu'il nous soit donné d'atteindre, ce que la nature avait fait pour nos aînés intellectuels et, jusqu'à notre ère, ce que leur âme en travail de formation a pu faire pour nous.
Que si maintenant quelqu'un me demandait comment l'àme s'est formée dans le christianisme, je serais bien tenté de renvoyer le questionneur devant certains tableaux de Puvis de Ghavannes. Gela se sent plus que cela ne s'explique. Pourquoi les hommes qu'il a peints
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là ne ressemblent-ils pas à d'autres ? On est à l'époque gallo-romaine. Rien de heurté ni de violent dans ces peintures. Si large, si libre, si vigoureuse même qu'en soit la touche, surtout aux premiers plans, les colorations n'y sont point vives ; une même atmosphère y est répandue, tranquille, comme d'un monde qui couve et où les détails des choses n'accusent pas encore leur vie propre par d'éclatants accidents de ton et de lumière. Les personnages y rappellent un peu les figures touchantes et gauches des sculptures de nos cathédrales, mais tout en est significatif, le geste, l'arrangement, l'expression. Ces formes sont simplement vêtues, ce sont moins des choses que des âmes qui transparaissent sur la toile. Elles ne concourent point violemment dans des actions communes ; cela est bien d^un temps, d'un pays qui n*a eu ni l'unité nationale ni l'union politique et la forte activité extérieure. Presque tout est pauvre, simple, demi-nu. Tout cela n'est pas cependant d'une civilisation qui expire, mais qui se recueille et attend. Cl)acun y fait son œuvre, sa besogne, en naïveté de cœur, et chacun dans son groupe ou à sa place, sans se soucier du spectateur, comme s'il n'était vu que de Dieu ; et c'est par là qu'on voit comme chacun a trouvé et pris au fond de lui-même un principe individuel de vie, de patience et d'espoir. L'unité cependant n'est pas absente de ces tableaux, soit • qu'elle descende en nous de l'uniformité des grandes lignes^ soit qu'une même teinte d'idées nous avertisse intérieurement qu'un même mystère tout-puissant se communique silencieusement à toutes ces âmes.
J'irai tout de suite à une suprême raison philosophique. Ce qui, dans cette longue période qui va de la décadence de l'empire romain à la naissance des natio-
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nalilés modernes, a définitivement fondé Tâme humaine et Ta établie dans son indestructible individualité, c'est TEucharislie. Rien de comparable à une telle idée : chaque chrétien est convaincu, et d'une foi absolue, que Dieu, pour lui, est mort, qu'il est racheté de Dieu, que Dieu se donne, se communique tout entier k lui, que son âme a une valeur infinie et personnelle aux yeux du Dieu unique et vivant, que Dieu même dans la réalité de la chair et du sang descend pour se mêler à son corps et vivifier son âme. Mille conséquences religieuses, morales, sociales découlent de ce principe inouï, il dispense momentanément d'indiquer toute autre cause. L'âme qui, au cours de la civilisation antique, avait toute respiré dans la nature, quelque idée qu'elle s'en Ht d'ailleurs et même quand elle la jugeait de haut, ne s'y meut plus maintenant que par en bas ; par en haut, elle vit de Dieu et, d'une manière surnaturelle, se suspend à Dieu, l'aspirant à soi et aspirant à Lui.
Lors donc qu'une nouvelle littérature originale naîtra et commencera d'évoluer chez un peuple chrétien, je m'attends à n'y retrouver les phénomènes d'évolution constatés dans la littérature antique qu'avec des différences essentielles qui suivront nécessairement d'un principe si nouveau.
DIFFÉRENCE d'oRIGINE ENTRE « l'ILIADE » ET LA « (JIANSON DE ROLAND ».
Chose bien remarquable et qui paraîtrait étrange, si on ne prenait le temps d'y réfléchir : cette nouvelle
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religion si puissante sur l'âme, je ne dis pas qu'elle n^agira pas sur la littérature, elle la créera au contraire profondément par Tàme même, mais elle en sera plus séparée en apparence et au dehors que la religion antique. Ne voyons-nous pas qu'en distinguant les choses du ciel et celles du monde, le christianisme a apporté la distinction des pouvoirs spirituel et temporel ? Ainsi et par cette même distinction de l'essence divine et de la nature des choses, le christianisme a mis à part le culte religieux et il ne faut pas vouloir qu'il soit mêlé comme le culte antique aux mouvements de la littérature, ni qu'il y participe de la même manière. L'art le servira et il servira l'art, il y aura des pénétrations réciproques, mais par leur idée au moins ils demeurent différents : le culte, essentiellement et exclusivement religieux, constitué pour un Dieu qui n'est pas du monde, ne sera pas intimement uni à la littérature qui, même inspirée de la religion, sera de nature profane.
Voilà une première raison pour nous persuader que la Chamon de Roland^ par exemple, composée à une époque comparable à celle de VIliade, ne lui ressemblera pas tout à fait.
On a vu chez les Grecs deux formes de poésie primitive, une lyrique populaire, chants de deuil et d'hyménée, thrènes et péans, et une poésie religieuse. Je crois avoir montré que cette poésie religieuse, qui consistait en hymnes, était elle-même de nature lyrique. Toutefois, la première, qui n'était pas seulement accompagnée de musique, mais réellement chantée par le peuple, doit être considérée comme plus essentiellement lyrique que la seconde, qui avait seulement le caractère d'une grave mélopée, et c'est à la poésie populaire seule que
MM. Croisei ont gardé strictement le nom de lyrique. Or, de ces deux poésies, la populaire est « restée à Tétat primitif », tandis que la poésie religieuse s'est développée et, en prenant peu à peu la forme de rhymne narratif en Thonneur des héros, a produit l'épopée.
En pourra-t-il être de même dans une civilisation chrétienne ?
Nullement.
Et d'abord, la religion chrétienne recueillant tout le legs de l'Ancien Testament, le jour où elle veut chanter son culte, se trouve pourvue d'une foule de magnifiques cantiques qui sont tout faits et qui n'ont rien à voir avec les traditions ^et les légendes nationales des jeunes peuples où ils sont adoptés. Sans doute, le sentiment populaire trouvera jour à s'introduire dans la célébration de l'office et à y prendre la forme lyrique qui lui est naturelle ; et comme on a eu au commencement de la civilisation grecque les invocations multipliées à la divinité, on aura dans le culte chrétien les litanies de Dieu, de la Vierge et des saints; mais cela s'arrêtera là. Supposons, en effet, quelque clerc qui soit un poète et qui veuille développer d'une manière plus suivie les sentiments primitifs enfermés dans les litanies : il pourra composer quelque cantique, mais il est borné de toutes parts par les textes sacrés (1).
En outre, ce mélange adultérin du ciel et de la terre au sein d'une même nature, ces parentés charnelles des dieux et des héros qui ont permis aux chanteurs grecs de passer naturellement de l'hymne religieux
(1) V. la Passion de Jésus-Christ dans la Chanson de Roland, édition classique de Léon Gautikr, seizième édition, chez Mame, 1887, p. 408. V. aussi la Vie de saint Alexis, ibid., p. 411.
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aux récils héroïques, rien de tout cela n'existe plus dans une religion qui prend tant de soin de mettre à part la pure essence divine ; le culte ne peut étendre sa littérature aux louanges des héros tout humains. Si donc il y avait eu dans une civilisation chrétienne pri* mitive les éléments d*une épopée non profane, mais religieuse même par sa matière, ils eussent été dans les légendes populaires des saints ; peut-être y a-t-il là, en effet, dans la légende de quelque grand saint national et pour ainsi dire éponyme prise comme centre, une matière qui dort pour quelque Virgile de Tavenir. Mais, dans ces siècles de foi neuve et vive, le sentiment religieux trouve une satisfaction si parfaite dans le culte chrétien lui-même qu'il nUrapas s'essayer à de grandes œuvres littéraires qui vaudraient toujours pour lui moins que le culte ; la personne présente de Dieu y concentre si pleinement les énergies de l'âme, qu'ailleurs, au contraire, elle se disperse, fleurissant seulement dans mille légendes ; le mouvement va jusqu'à quelques légendes chantées, comme la cantate de sainte Eulalie, et y expire, comme le mouvement de la sève partie du tronc va jusqu'à la pointe de petites feuilles qui à peine bruissent.
S'il naît une épopée, elle ne sortira donc pas de l'hymne ou de la lyrique religieuse, et si l'état lyrique est, comme nous Tavons dit, le ferment originel de toute littérature, il faudra bien que l'épopée aille se greffer sur l'autre lyrique, la populaire.
C'est justement ce qui arrive avec la Chanson de Roland : « Dans notre moyen âge français, dit M. Maurice Croiset, nous voyons la poésie épique débuter par des compositions qu'on a coutume d'appeler cantilènes^ simples récits versifiés qui étaient chantés par le peuple.
Rien ne nous autorise à, croire qu'il en ait été de même en Grèce (i). »
Il me semble que nous savons maintenant pourquoi.