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DIFFÉRENCES DE NATURE ENTRE « L'ILIADE » ET LA H CHANSON DE ROLAND

De cette diflTérence d'origine entre une Iliade et une Chanson de Roland suivront aussi des différences de nature.

L'épopée chrétienne sera d'abord plus lyrique.

Nous venons de rappeler que des deux formes de la poésie primitive, la populaire et la religieuse, MM. Croiset ne donnent qu^à la première le nom de lyrique. Tout en voyant de la lyrique partout, j'admets néanmoins que la poésie populaire est plus lyrique que Tautre. Elle part davantage de la spontanéité de Tâme, car chez quelque peuple que ce soit, antique ou chrétien, elleest en somme moins assujettie que la religieuse à des rites inviolables. Le culte peut se passer de musique, il s'en est passé en fait assez longtemps chez les anciens Grecs et chez les nouveaux chrétiens. La musique, le chant s'allient naturellement avec la poésie populaire. Le folklore recueille tous les « chants » spontanés des peuples ; les thrènes, les péans, les épithalames populaires et primitifs des Grecs sont des chants ; le nom indique assez qu'il en est de môme de nos cantilènes, et quand il en sort par une génération encore

(1) V. Croiset, Histoire de la Liltérature grecque, t. I, p. 92-93. l'Évolution.— t. i. 6

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toute prochaine une épopée, l'élément musical, lyrique, s'y est coulé si directement qu'elle s'appelle Une chanson.

Mais si c'est Tâme qui chante et crée la poésie, combien ce caractère lyrique ne devra-t-il pas être plus essentiel à une civilisation chï*étienne qu'à toute autre, procédant d'une religion qui a donné à l'âme son individualité profonde, définitive^ indestructible! C'est par là que toute la littérature jusqu'à nos jours a gardé invinciblement, et souvent malgré elle, une marque chrétienne fondamentale, indélébile : toute œuvre littéraire vient désormais d'une âme qui sait qu'elle est une âme, et elle Ta su par le christianisme ; elle et lui sont nés ensemble, Tune par l'autre, d'une naissance nouvelle ; l'âme ne peut se défaire de cette origine, quoi qu'elle en ait ; elle et lui vont s'accompagbant jusqu'à la fm, et déjà leur union est visible au commencement de notre littérature dans le caractère lyrique de la Chanson de Roland,

Aussi la forme, même extérieure, de Y Iliade et de notre Chanson estelle extrêmement différente*

Il est vraisemblable, parait-il, tant le lyrisme est la forme nécessairement première de la poésie^ que le vers épique de l'antiquité, rhexamètre^ s'est constitué par la soudure des deux parties d'une sorte de petite strophe, chacune de ces deux parties comprenant à peu près la moitié de ce qui devait être plus tard un hexamètre ou un pentamètre parfait (1). On voit combien une telle strophe était courte et comme elle aurait dû être indéfiniment répétée, si on avait voulu jeter dans ce moule un récit un peu étendu. Il y avait donc une

(1) V. Croiset, Histoire de la Littérature grecque, t. h p. 68.

LA CHANSON DE ftOlANÎ) i^

amélioratioh à trouver, elle s'offrait d^ellë-itiéitie ei rhexamèti*e sUtriposa. a La conëlitution déOnilivô de rhexamètre, dit M. Croiset, filt Une œuvrë des plUô remarquables. La dignité naturelle unie à i'agt'émetlt, la grandeur associée à là variété, et avec cela uhe sôHe d'égalité qui convient aux longs récits, telles sont les (Jualilês propres grâce auxquelles ce i'yttime fàcilitèi là naissance de Tépôpée et là servit ensuite ttlet'VëilleU^ sèment (1). »

Nous pouvons ajouter qu'indépendamment dés aljtrëâ règles ou artifices de la faéliire, la variété daiis là gt^àitideur vient à Thexamètre des vettus pafrticuHéi^es du nombre i2 qui y est présent par les dous^^e valeurs diverses que ce rythme enferme, le nottibte douie étant, parmi ceux qUe l^esprit petit saisir eUcdre dans une sëfasàtion syiithétique, celui ({ui se laisse àttàlyséf par le plus de diviseurs, un, deux, trois, qUatte et six (2). De là sa place dans les usages du peuple et dans ceux de la science et sa situation privilégiée dans là poésie. Cette vertu intime de sa nature fait de toUs les mètres dont il est la raison des espèces d'organisme^ parfaits, des miroirs de la perfection équilibrée, souple, vivante, une et diverse, que l'esprit cherche dans les choses et que la nature semble y réaliser en effet. Il

(1) V. CnoiSET, tiistoire de la Littérature grecque j t. I, p. 60.

f 2) Ces remarques sur la vertu rj^lh mique du nombre douze ortl été faites pour hi première l'ois, que ie saehe, et hien laites dans le Traité de versification française de M. Ëecq de Foiqlikhks, 1879, traité à tous autres égards chimérique et périlleux, et que N!. Gaston Paris, dîins sa préface de la traduction de l'obier, a justement qualifié de « palais de songe )). M. Itenouvier a retrouvé, spontaiu»ment sans doute, des considérations semblables sur le nombiv doiize dans l'alexandriii. V. Vi'cfor Nugo le poètes ch. xiiï. Oserai-je dii-e respectueusement à M. henouvier qu'il y a bien des vets qu'on no se sent pas obligé de lire conime lui ?

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y a donc entre la nature d'un vers à douze valeurs et la nature même des choses une sorte de ressemblance, de correspondance sensible, et là où Tâme est moins en jeu, ce rythme est merveilleusement employé.

Mais toutes les fois que Tâme va par élans, il est rejeté. Nous ne voyons pas que Thexamèlre ail été le vers de l'ode et de la poésie lyrique proprement dite dans l'antiquité même ; et, dans nos poésies modernes, il n'en va pas autrement : toutes les fois que Tàme du poète donne des coups d'aile vigoureux dans l'ode, ce n'est pas le mètre duodécimal, mais quelque autre plus bref qu'il lui faut adopter.

C'est justement le cas de la Chanson de Roland^ écrite en vers de dix pieds. Il importe peu ici que ce vers de dix pieds dérive du vers latin a dactylique trimètre hypercatalectique », ce que je ne crois pas, ou de la versification plébéienne des Romains, ce que je ne crois guère (1). Ce qui me frappe, c'est que les anciens, tout enveloppés d'une religion naturaliste, ne sont arrivés à l'épopée qu'à travers un rythme qui, par ses proportions équilibrées, sa gravité et ses articulations multiples, se soutient et se meut comme une œuvre vivante de la nature môme ; les chrétiens, au contraire,

(1) La première opinion a été d'abord soutenue par M. Léon Gautier (Voir Chanson de Roland, édition classique, seizième édition, 1887, p. 443) ; puis il s'est rallié (dans V Histoire de la Littérature /rrtnraise publiée sous la direction de M. Petit de Julleville, t. I, p. 112) à celle de M. Gaston Paris, qui fait provenir ce vers français de la versification populaire latine importée par les légionnaires romains (Voir Romania, xiii, p. 622). J'avoue que je doute de la seconde opinion au même titre que de la première. N'y auraitil pas une simple analogie de création dans deux milieux comparables ? Le peuple de France n'avait-il pas besoin de poésie tout autant que celui du Latium, et l'oreille des Gallo-Romains a-t-elle appris des légionnaires à compter jusqu'à dix ?

que leur religioD met d'abord comme en dehors de la nalure, réalisent le type supérieur de leur épopée dans un mètre où il semble que chaque fois Tâme ait lancé comme un jet lyrique qui garde la marque de son origine, alors même qu'il est là solidifié sous la forme d'une chose sensible. Quand nos épopées s'écriront en vers de douze syllabes, en alexandrins, c'est que Tâme chrétienne se sera déjà rapprochée de la nature.

Kt ce qui montre clairement, presque brutalement, que l'âme humaine a pris en soi vie et force, c'est la force même de ce jet lyrique ; car il n'emplit pas seulement un vers bref et frappant, ni une strophe grêle, comme celle qu'on donnait tout à l'heure pour origine à l'hexamètre, mais il pousse tout un grand couplet, toute une « laisse » d'un même cri puissant, d'une même haleine infatigable dont l'unité profonde retentit irrécusablement dans l'assonance. Je m'indigne quand j'entends dire que la rime, fille barbare de l'assonance plus barbare encore, atteste l'infériorité radicale de notre finesse de perception et de notre goût par rapport aux anciens (l). J'estime que si les anciens n'ont pas eu la rime, c'est qu'ils n'ont pas pu l'avoir.

On alléguerait en vain que le peuple dans l'antiquité a peut-être rimé ou du moins assonance ses chants ; ce qui ici importe, ce n'est pas l'analogie de peuple à peuple, d'ailleurs signalée à bon droit, ni même la provenance historique de l'assonance, si elle peut être retrouvée chez les anciens, ce dont je serais d'ailleurs fort aise : ce qui importe, c'est que les anciens n'aient pas constitué une seule œuvre littéraire avec l'asso-

(1) Telle est l'opinion exprimée encore dans son livre intitulé : Victor Hugo le poète (extrait de la Critique philosophique de 1889), p. 107, par M. Henouvier, écho ici de beaucoup d'autres.

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nance ni la rime et (jue toute, uotre littérature poétique eu aoit inséparable.

L'assonance, bien loin d'être une servitude subie, comme on Ta cru, faute de regarder au fond, est, au contraire, Tétreinte continuée d'une ^ciie libre qui s'en^pare fortement des choses pour les jeter dans sop propre paoule, qui, loin de se laisser aller d'un versa l'autre au){: apparences changeantes des choses, les pliei ep luttant, il est vrai, contre elles, les pétrit et les rarnène à une forme unique par l'effort d'une synthèse énergiquement subjective. L'àme antique ne fut jamais assez dégagée de la nature et assez forte en elle-même pour être capable de cela. Quand Tâme des peuples cfirétiens se fut quelque peu réconciliée avec la natnre, elle ne chercha qu'à la mieux ôtreindro encore, moins rudement, mais plv|s étroitement : la rime resta pour attester la prise de l'esprit sur les choses. Elle n'a pu être omise parfois que che^ des peuples sans doute plus naturalisâtes q\ie nous.

U me paraît utile de 4iscerner ainsi jusque dans ses causes ce caractère lyrique de notre Chanson de Roland, Et s'il faut chercher Tâme à la racine du lyrisme^ peutêtre est-il plus légitime de chercher une âmeàTorigine d'un poème épique lyrique qu'à l'origine d'un poèma épique antique et, pour ainsi dire, naturel. Celui-ci, \ Iliade ou VOdysséey par exemple, a pu se former par agglomération, non sans le travail de nombre d'individus bien doués, mais par transitions assez insensibles (^e l'hymne à l'épopée. Il me semble que les sauts seront plus brusques des cantilènes à une Chanson épique et que le travail personnel de quelques poètes a àû y ^yo\x une part plus active, pin» rapide, plus déoisive.

Je n'entends pas dire que la Chanson de Roland ait été composée par un écrivain, comme la Henriade par Voltaire. Dieu me garde de disputer à notre épopée cette première génération par la lyrique populaire où j'ai montré moi-même tout à Theure son seul principe possible et par où elle a pour nous son incomparable valeur !

Combien il me platt, au contraire, d'apprendre que probablement le cbant de Roland, comme plusieurs autres, c volait sur toutes les lèvres et que les femmes en composaient des chœurs en frappant des mains » (1), qu'on aurait pu dire de Roland comme de Guillaume d'Aquitaine : « Quels royaumes, quelles provinces, quels peuples, quelles villes ne parlent de la puissance du duc, de son courage, de sa force, de ses triomphes glorieux par son ardeur belliqueuse et la foule des rencontres ? Quels chœurs de jeunes gens, quelles assemblées de peuples, surtout de soldats et de nobles, quelles veillées de saints ne font agréablement résonner et ne chantent k voix modulées quel et combien grand il a été ; combien glorieusement sous Charles le glorieux il a guerroyé ; combien courageusement et victorieusement il a dompté les barbares,... tous les mauxqu'ila soufferts, tous ceux qu'il leur a faits et comment de toutes les frontières du royaume des Francs, souvent vaincus et fugitifs, il lésa mis en confusion et chassés (2). »

Mais de là à une chanson de geste, M. Léon Gautier n'a pas de peine à montrer qu'il y a loin, a Une chanson

(1) Chant de saint Faron, cité par Helf^aire. V. Chanson de Ro- Uukdt édition Léon Gautieii, ehex Mamk, 18iS8, in-S», inlrotluction,

p. XXXVI.

(2) Ibid,^ p. XXXII.

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de geste présente un minimum de trois ou quatre mille vers que la mémoire du peuple n*aurait jamais retenus. Les chansons de geste ont toujours été chantées non par tout un peuple^ mais par les gens du métier, par les jongleurs. Les chdLU&ons de geste enfin étaient sans doute récitées sur une sorte de mélopée monotone qui n'aurait guère convenu à ces rondes et à ces battements de mains dont parle Helgaire. Il s'agissait en réalité d'un de ces chants populaires, courts et vivement cadencés comme ceux que nos petites filles chantent encore en dansant (1). » Et il ajoute ailleurs : « Nous avions autrefois pensé que les auteurs de nos plus anciens poèmes n'avaient guère eu qu'à souder ensemble ces cantilènes populaires pour en faire une seule et même chanson de geste. Les premières chansons de geste, avions-nous dit, n'ont été que des bouquets ou des chapelets de cantilènes. Cette opinion était excessive. Nous sommes aujourd'hui convaincu que nos premiers épiques n'ont pas soudé réellement, matériellement, des cantilènes préexistantes. Ils se sont seulement inspirés de ces chants populaires ; ils en ont seulement emprunté les éléments traditionnels et légendaires ; ils n'en ont pris que les idées, l'esprit et la vie. Et ils ont trouvé tout le reste (2). »

Tout le reste, c'est la proportion générale du drame^ son développement même et la forme de la plupart, de presque tous les vers.

Ainsi, bien qu'il y ait une ressemblance frappante et en somme une identité de fonction entre les aèdes et les jongleurs, peut-être le saut était-il moins large et moins

(1) Voir Chcuison de Roland, édition Léon Gautier, chez Mame, 1882, p. XXXII.

(2) Ibid.^ édition classique de Léon Gautier, introduction, p. xix.

brusque de Thymne à Tépopée que de la cantilène à )a chanson de geste : dans le premier cas, une sorte de tradition religieuse devait faire une transition plus continue ; tandis que les rifacimenti ou remaniements successifs par lesquels se sont constitués en somme tous les textes des épopées du moyen âge, même ceux que nous considérons comme primitifs et comme les types du genre, ces remaniements ont dû être très hardis et procéder très grandement de Tinitiative des individus.

En Grèce, la plupart des chants d'Homère paraissent avoir été une sorte de propriété de famille plutôt qu'individuelle et, arrivés à un certain degré de perfection, il est probable qu'ils ne changeaient plus : les recueils homériques, faits dans certaines villes après la grande recension des Pisistratides, se trouvèrent très semblables les uns aux autres: « L^exemple donné par Athènes, dit M. Croiset, futsuivi en divers temps par plusieurs villes qui voulurent avoir aussi leur exemplaire officiel ; de là les éditions dites des villes. Les différences qui les distinguaient étaient minimes (i). » Enfin, il est remarquable que l'établissement du texte d'Homère est partout une œuvre d'État: à Athènes d'abord, c'est une commission qui, toute présidée qu'elle est par Onomacrite, donne au texte, établi par les contributions de divers rhapsodes, la sanction d'une autorité collective.

Dans l'Europe chrétienne, au contraire, les rifacimenti individuels ne s'arrêteront jamais, jusqu'à aboutir aux romans de la bibliothèque bleue ; le texte n'est jamais fixé, parce qu'il n'est jamais que celui d'un certain poète dont la plupart du temps on ne sait même

\1) V. CnoiSET, Histoire de la Littérature grecque, tome I, p. 419.

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pB,s le nom, et il n'est pas téméraire de penser quQ dans ies textes des poètes les plus primitifs, de ceux qui, étant données les simples cantilènes, ont trouvé « tout le reste », il fallut que ces poètes missent une part prépondérante d'invention et de génie personnel. On voitbien, dans la Chanson de Jioland^ que des épisodes ont été chantés séparément : le chanteur prend la peine de résumer ce qui précède pour ceux qui n'ont pas entendu le commencement (v. 826-847), ou d'annoncer le dénouement, pour ceux qui n'entendront pas la fin (v. 1396- 141 i); mais par cela même que des parties préexistaient sous quelque forme, leur remaniement est une œuvre originale et la disposition harmonique de toutes les parties entre elles, sans qu'aucune ait été remaniée d'une manière disproportionnée ni médiocre, l'unité de ton et d'eSet, la justesse et la grandeur de l'ensemble attestent Tinstinct sûr d'un grand poète.

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