DE LA UÉGITATION DE « LA CHANSON DB ROLAND
Rien de meilleur que le passage suivant de M. Léon Gautier : « Si nous voulons que notre admiration ne fasse point fausse route, il ne faut pas séparer le vieux poème du milieu où il est né. Il convient de le considérer au xi*^ siècle et de nous transporter nous-mêmes en pleine société féodale. C'est une époque primitive : primitive par accident et non par essence, A coup sûr, elle est absolument militaire. Le baron français du temps d'Henri ou de Philippe I" vit au fond d'un château encore grossier et qui vient seulement d'être enfin
construit en pierre. Sa femme et ses enfants, qu'il aime d'un amour un peu rude, y sont enfermés avec lui. Il a volontiers Foreille au guet : car, atout instant, il peut être menacé par quelque voisin puissant, par son suzeraip, par le roi. Notre baron est isolé, il a peu d'atta* ches avec le reste de la société. Sa foi est simple^ vigoureuse, presque brutale. Longtemps, bien longtemps avant la première croisade, il pensait à la Croisade. Pe temps en temps, il arrive jusqu'à lui des nouvelles d'outre-mer, et il frémit de rage à la pensée que les inBdèles sont maîtres du Saint-Sépulcre. Le roi de France est loin de le préoccuper autant ; mais il a gardé le souvenir ou plutôt la conception d'une royauté puissante dont Charlemagne est demeuré le type. Il aime passionnément la France, sans trop savoir jusqu'où elle s'étend. Son patriotisme n^est pas une question de frontières. D'ailleurs, sa vie n*est pas corrompue, et la galanterie n'y tient point de place. Sa conversation est de ehevaux, d'épées et de lances. Et voici son seul plaisir. . . Quelque jour, il voit arriver dans son donjon une sorte de musicien errant, portant sur son dos une sorte de violon. C'est un jongleur, et l'un de ceux qui chantent uniquement les vieilles Geates. On raceueille, on lui fkitfête. Après le diner, il se lève, promène sur sa vielle le gros archet très recourbé, annonce en bons termes qu'il va chanter, réclame modestement le silence, et, d'une voix élevée, oofamenoe ainsi qu'il suit : « Caries H magnes ad Espaigne guasiede, — Les castels pris^ les citez violées, » El, comme il est en bonne humeur, frais et dispos, il ne s'arrête qu'au moment de la mort de Roland : Lamne M CumÈe mènent en Pareis. Après chaque laisse, il jette le cri AOI, exécute une ritournelle et reprend, d'une
92 l'évolutton de la littérature
voix aiguë, le premier vers du couplet suivant. C'est aiûsi que se chantaient toutes nos Épopées françaises, c'est ainsi que se chantait notre Roland... (i). »
Malheureusement la traduction de M. Léon Gautier ne nous permet pas de nous faire une idée sensible de cette récitation si chaude, si vivante, si essentielle à la pleine beauté du poème, parce qu'elle rompt le rythme de Toriginal.
Je conçois au moins quatre ou cinq systèmes possibles de traduction pour la Chanson de Roland.
Le premier consisterait à mettre simplement en prose moderne les vers du texte. Étant donnée par exemple cette laisse :
Dist Oliviers : a Païen mit grant esforz,
(( De nos Franceis ni'i semblet aveir mult poi.
(( Gumpainz Rollanz, kar sunez vostre corn.
(( Si l'orrat Caries, si returnerat l'oz . »
Respunt Rollanz : « Jo fereie que fols :
(( En dulce France en perdreie niun los.
<( Senipres ferrai de Durendal granz colps ;
« Sanglenz en iert li branz entresqu'à l'or.
(( Felun païen mar i vindrent as porz ;
(( Jo vus plevis, tuit sunt jugiet à mort... (2). »
on pourrait écrire : « Olivier dit : les païens ont une grande force et il me semble qu'il y a bien peu de nos Français. Compagnon Roland, sonnez donc de votre cor : Charles l'entendra et l'armée reviendra sur ses pas. Roland lui répond : J'agirais comme un fou, j'en perdrais ma gloire dans la douce France. Je frapperai constamment de grands coups de Durandal ; la lame en sera sanglante jusqu'à l'or. Les félons païens sont
(1) Chanson de Roland^ édit. Léon Gautier, in-8o, chez Mame, 1872, introduct., p. lxxi.
(2) Vers 1049 et suiv.
mal venus à ces défilés ; je vous le garantis^ tous sont juge's à mort. »
Gela est bien flou et sent sa bibliothèque bleue.
Quelque versificateur qui s'attacherait à rendre la CAanson vers par vers et croirait ne pouvoir se passer de la rime, nous donnerait quelque chose dans ce goût :
Olivier dit : « Les païens sont nombreux
Et les Français me semblent peu contre eux.
Sonnez du cor, ami Roland, mon frère,
Et les Français reviendront en arrière. »
Roland répond : « Je serais bien fou I non 1
Dans mon pays j*en perdrais mon renom.
Je frapperai des coups de mon épée.
La lame en soit de sang toute trempée I
Venant ici, ces païens ont eu tort.
Je vous le jure, ils sont jugés à mort. »
On voit tout de suite comme ces vers, jadis chantés héroïquement avec la vielle, s'enguirlandent ici autour d'un mirliton. Avouons que personne n'a été assez sot pour tenter une pareille transformation, sauF peut-être les remanieurs du xiii^ siècle, en ajustant une même rime à chaque laisse. Au moins aurions-nous dans cette fade poésie un mouvement rythmique analogue à celui de la Chanson.
M. Léon Gautier, que j'aimerai toujours pour son grand amour de la Chanson de Roland, l'a traduite dans un troisième système qui ne me satisfait pas : c'est la paraphrase. Il a voulu en reproduire « la couleur » (1), mais comme il est, Dieu merci ! un enthousiaste, il a projeté son âme dans son texte et il nous avertit trop d'admirer par ses exclamations, ses coups de pinceau
(1) V. Chanson de Roland^ cdit. class. Léon Gautier, introduction, p. u.
94 l'évolution de la LîttÉRÀtURE
sutajoulés, ses points d'admiratidti. Ûd exemple feriii^ë mille : quand Charlemagne revient, M. Gàulieib e§t avec lui, il trépigne, il esl désespéré de ilë poiivoir êlrë de retour à Roncevaux assez vite poui* (jile Holatid ne meure pas. 11 y a dans le texte :
Demeurent trop, n'y peuvent être à temps.
M. Gautier s*écrie : c( ils ne peuvent arriver à temps. En retard ! en retard ! » Mëls il ii'y a pâS de des cris dans notre vieux poète. Il exprime les choses fortement et simplement. M. Gaiitier^ dont j'estitne si siricérement le pieux et utile travail, âUtait petlt-êtté ffliëtix fait de nous donner ce qu'il savait si bieh faire quand il voulait (i) et ce que personne n'aurait fait aussi bien que lui : une bonne traduction littérale et mot à mot :
Charles le rbi, notre empereur grand.
Sept ans tbut pleins a été en Espagne;
etc., etc.
Cela nous eût mis tout près du te.xte, et le contact avec le texte, c'est ce qui vaut le mieux, toujours;
Cependant, il est trop différent du français moderne^ ce texte, il nous arrête trop pour que nous puissions le suivre avec cette vivacité fougueuse qui nous ïetàil sentir sa beaulé comme en mouvement. Ne pourrait-dn tenter quelques traductions où on se tiendrait attssi près que possible de l'original pour en reproduire le sens, la lettre, le rythme ? Il me paraît tout à fait nécessaire de conserver à peu près la forme du vers de dix pieds : qui n'enasenli datis la C/iart^on la merveilleuse propriété, « n'y entend rien, ne Vad prod enten-
(1) V. Chanson de Roland, p. 587.
dut », comme elle dit elle-même datiâ son tieuJLlangage. Ici comme dans toutes les grandes œuvres littéraires du génie humain, la forme est adéquate â.ù inodé de la pensée : ce n'est ni le grand vers de douze pieds^ narratif, descriptif, ample^ sinueux comme le développement ininterrompu des choses, qui pouvait icoiiVënif ft cette espèce de lyrisme épique^ ni quelque alltre vers trop court qui n'aurait pas eu de césure. Le vers de dix pieds^ avec la césure après ie quatrième, dahs la forme lourde qu'il a encore ici^ et noh dsthà là fôriite fine et précise qu'on lui a donnée plus tard^ est Un vêts qui part bien d'une âme plus vigoureuse et plus forte que vaste, dont chaque partie inégale jaillit à son tour comme un trait lancé d'un nouvel effort ; et chaque césure l'arrête et le brise comme uti heUt-t rUdé et bref, en sorte qu'on y entend comine des rencontres d'armures, et il semble qu'on puisse Je scander d'un choc d'épée sur led boucliers dont le fréhiissement ëe prolonge dans les six dernières syllabes.
Il faudrait donc, sans chercher une exactitude délicate, ici hors de son lieu, écrire une suite de phrases où le récitant, prévenu d'avance, pourrait toujours ou presque toujours, avec un peii d'artifice, donner en gros la sensation âe quatre et de six pieds successifs. Malheureusement, la nécessité de traduire éliminera très souvent l'assonance ; mais outre qu'elle subsistera pour une part, notre langue et celle de la Chanson n'étant pas après tout étrangères Tune à l'afitre, îl faiil convenir que nous ne percevons plus très bien ce genre d'analogie phonétique et il faudra se console^.
Poilihle teste, je voudrais qu'on se rapprochât le plus énérgiquement possible de la lettre du texte, cslr il est incomparable : oh lé voit de reste par l'infériotité
96 l'évolution de la littérature
extrême de toutes les additions que M. Gautier essaye d'y faire, môme ens'inspirantdes meilleurs rifacimenii. Pour m'en rapprocher, je ne craindrais pas de faire à la langue moderne toute la violence possible, à condition de rester immédiatement intelligible, car il faut que tout marche d'une allure enlevée, sans hésitations de l'esprit, et je garderais même quelques-uns des vieux mots qu'on ne peut manquer de connaître, si on a donné seulement quelques heures à la lecture du vieux français, dans notre Chanson ou ailleurs (1). On aurait alors quelque chose comme ceci, qui n'est qu'un essai :
Oliviers dit : « Payeiis ont grande force
Et nos Français, il me semble, sont bien peu.
Ami Rolland, sonnez donc votre cor :
Si Toira Charles, si reviendra notre ost. »
Répond Rolland : « Je ferais comme un fol :
En douce France en perdrais-je mon los.
Toujours frapperai-je de Durendal grands coups ;
Sanglante en sera la lame jusqu'à l'or.
Félons payens sont mal venus aux ports ;
Je vous l'assure, tous sont jugés à mort . »
« Ami Rolland, l'olifant donc sonnez.
Si l'oira Charles, fera l'ost retourner : Nous .secourront le Roi et ses barons. » Répond Rolland : « Ne plaise au Seigneur Dieu
(1) En tout ceci, je me trouve à peu près d'accoixl avec M. Clédat, commenté par M. Lanson dans son Histoire de la Littérature française, p. 28, not., deux bons juges. Et M. Clédat continue de donner des modèles de ce genre de traduction, d'un goût très fin, dans la Revue de Philologie française et de Littérature. Il y a mieux : M, Clédat a donné une traduction de la Chanson de Roland et je suis étrangement fier de mètre rencontré avec lui mot pour mot la plupart du temps. Je laisse subsister mon texte, moins souple, avec ses rudesses auxquelles je tiens un peu et qui feront valoir l'habile maîtrise de M. Clédat Nombre d'autres traductions intéressantes ont été faites, dont je n'ai pas à discuter les mérites.
Que mes parents pour moi soyent blâmés Ni France douce en tombe en vil été.
Mais je frapperai de Durendal assez.
Ma bonne épée que j'ai ceinte au côté ; Toute en verrez la lame ensanglantée.
Félons paycns sont là mal assemblés ; Je vous l'assure, tous sont à mort livrés. »
(( Ami Rolland f sonnez votre olifant :
Si l'oira Charles qui est aux ports passant ;
Je vous l'assure, ci reviendront les Francs. ))
— u Ne plaise à Dieu », ce lui répond Rolland,
(( Que ce soit dit de nul homme vivant
Que pour payens je sois jamais cornant.
Pas n'en auront reproche mes parents.
Quand je serai en la bataille grand.
J'y férirai et mille coups et sept cents.
De Durendal verrez l'acier sanglant.
Français sont bons, si frapperont vaillamment :
Là ceux d'Espagne n'auront de mort garant. »
Dit Olivier : « De ce ne vois-je blâme. Moi-môme j'ai vu les Sarrazins d'Espagne : Couverts en sont les vaux et les montagnes Et les clairières et trestoutes les plaines. Grandes sont les osts de cette gent étrange ; Nous y avons bien petite compagnie. »
Répond Roland : « Mon désir en augmente. Ne plaise à Dieu ni à ses très saints anges Que là pour moi perde sa valeur France I Mieux veux-je mourir qu'avec honte rester ; Pour bien férir notre Empereur nous aime.
Roland est preux et Olivier est sage.
Tous les deux ont merveilleuse vaillance.
Et puisqu'ils sont à cheval et en armes.
Dussent-ils mourir, n'esquiveront bataille.
Bons sont les comtes et leurs paroles hautes.
Félons payens par grande ire chevauchent.
Dit Olivier : « Rolland, voyez un peu.
Eux nous sont près, mais trop nous est loin Charles,
Votre olifant sonner vous ne daignâtes.
Le roi ici, nous n'y aurions dommage.
Voyez amont par devers les ports d'Aspre ;
Voir y pouvez dolente arrière-garde.
Tel qui l'a faite, jamais n'en fera d'autre. »
L'kVUHTIO.N» — T. I. 1
98 l'évolution de la littérature
Répond Rolland : « Ne dites tel outrage. Mal soit du cœur qui au sein se couarde. Nous resterons debout ferme en la place : Par nous seront les coups et les horions. ))
Quand Rolland voit que bataille sera.
Plus se fait fier que lion et léopard... (1).
M. Léon Gautier a cent fois raison, à mon avis, de ne pas considérer ces répétitions, qui sont assez fréquentes dans le Roland, comme des variantes d^une même laisse recueillies sans discernement par des scribes, car si on les examine, pas une de ces répétitions ni pas un des passages de ces répétitions ne fait longueur. Je disais que le souffle lyrique emplit toute une môme laisse ; la vérité est que souvent il dépasse la limite de cette espèce de strophe et, comme dans une ode le poète présente à diverses reprises le même sentiment modifié par des nuances, notre chanson nous accorde le plaisir de nous arrêter sur une même idée, quand elle est forte ou délicate, qu'il y ait dialogue ou non, quand notre âme va pour ainsi dire de tout son désir au-devant de la répétition et la sollicite.
Et peut-être y a-t-il là une raison de considérer le mystérieux AOI du manuscrit, qui revient après toutes les laisses, comme une simple exclamation. Je crois volontiers qu'elle était jetée par le jongleur ou son ménétrier en même temps que la vielle chantait sa ritournelle. Mais n'en était-il pas là comme de ces répons qui sont dits à Téglise par les officiants, mais auxquels les assistants peuvent s'associer ? Il parait difficile que les auditeurs entendissent un pareil poème, qui agitait leur cœur, dans un silence perpétuel, sans jamais ma-
(1) Vers 1049-1112.
nifester le sentiment commun qu'il remuait en eux. Il faut toujours se représenter la Chanson de Roland non comme une œuvre de poète en chambre qui n'a sous les yeux que son parchemin, mais comme conçue en pleine vie sociale, chantée par fragments dans les conditions que M. Gautier nous a si bien peintes. Et imagine-t-on qu'à chacune des réponses héroïques de Roland que nous venons délire, il n'y eût pas comme un soulèvement des poitrines de ceux qui les écoutaient : de même quand un bon coup d'épée fend un cavalier jusqu'à la selle, ou qu'un de nos héros tombe percé d'un coup de lance où entre même le gonfanon. Dès lors, l'exclamation AOI se prête également à l'expression de l'enthousiasme et de la douleur, de l'eni^ vrement et de la pitié, si fréquente au milieu de toute cette violence. Tant qu'on n'aura pas une interprétation certaine, qui viendra peut-être dissiper aisément toutes nos hypothèses, ne peut-on considérer cet AOI comme le dernier vestige des refrains qui accompagnaient sans doute les cantilènes populaires, comme le dernier linéament de Tinstinct qui avait donné le chœur à la poésie antique, de cet instinct qui se satisfaisait plei^ nement chez nous parle culte public et qui, n'ayant pas de place dans les œuvres de littérature profane d'origine individuelle, ne pouvait s'y traduire encore que dans une formule indistincte, une interjection, un cri ?
BEAUTÉ DE LA a CHANSON DE ROLAND »
Qu'on lise maintenant toute la Chanson de Roland d'après les principes qui lui conviennent et dans l'idée
iOO l'évolution de la littérature
du mouvement que j'ai indiqué, je ne crois pas qu'on la trouve inférieure à tout ce qu'il y a de plus grand, ailleurs et depuis. Il s'est, je crois, établi sur ses divers mérites, langue, expression, peinture des choses et des hommes, noblesse, force, hauteur, profondeur et simplicité des sentiments, un ensemble de jugements excellents que le temps ratifiera sans nul doule. Ce que je voudrais remarquer, c'est combien l'œuvre est française, je ne dis pas seulement par le fond, mais par l'art et la proportion générale du poème. Nulle partie n'en pourrait être ôtée et aucune n'y a un développement excessif ; le drame a un nœud solide dans ia mort de Roland causée par traîtrise, et chaque chose y est expliquée complètement et en son temps. Quand tout d'abord on délibère sur les propositions de Marsile, Roland veut qu'on les rejette, Gaqelon, son beaupère, est le premier qui conseille de les accepter ; aussi ne peut-on trouver mauvais que Roland propose Ganelon comme messager, périlleuse mission qu'il est prêt d'ailleurs à prendre pour lui-même. Au contraire, quand il s'agit de commander l'arrière-garde, Ganelon ne se propose pas, il fait désigner Roland dont il a arrangé la mort avec les païens. Ses capitulations de conscience, malgré sa fierté et sa hauteur de chef Franc, les réticences, les sous*entendus dans sa conversation cauteleuse avec Blancandrin et son pacte avec Marsile, tout cela est traité d'une grande adresse et déjà avec une finesse singulière. Cependant» le drame progresse et grandit jusqu'au bout. Il semblait difficile, le combat de Roncevaux une fois fîni faute de combattants, de se relever et de se soutenir après une impression si forte : le poète l'a merveilleusement élargie. Dans la bataille qui se livre en avant de Saragosse, ce sont
deux mondes opposés qui se heurtent et dont Tun triomphe dans le duel du vieil empereur Gharlemagne contre Baligant. Enfin, au-dessus de ces heurts où se divise le monde, le jugement de Dieu et la mort des fidèles vassaux de Ganelon, perdus par la faute de leur chef, tout en apportant une rude satisfaction pour la juste cause de Roland, élèvent Pâme jusqu'à l'idée de la solidarité des bons et des méchants, de la réversibilité universelle des mérites et des châtiments, terrible idée que suggère le dogme, qu'on peut lire toute vive dans Tordre de la nature et dans l'enchaînement des choses humaines, grande idée que l'individualisme moderne n'a pu secouer, que la science lui a imposée bon gré mal gré, impitoyablement, et que le moyen âge remet à Dieu à débrouiller, lui envoyant pêle-mêle innocents et coupables et se liant à lui, pour le plus gros, du jugement sur la terre.
Le texte d'Oxford est de bonne marque. Je n'en juge pas seulement par la quasi-impossibilité d'y ajouter des laisses ou des vers qui le vaillent, qui ne le gâtent pas et qui y suppléent rien d'essentiel, mais aussi par le simple arrangement des mots. Qu'on y regarde de près : on verra que l'assonance est une forme qui a peu de contrainte sur le poète, qu'il y est libre et qu'il met les mots facilement et simplement à la place où ils font leur effet :
Senipres ferrai de Durendal granz colps ; Sanglenz en iert li branz entresqu'à Tor... Tut en verrez le brant ensanglantet... Je vous plevis, tuit sont à mort livret. Mal seit de l'coer qui el'piz se ciiardet^ Nus remeindruns en estai, en la place : Par nous i iert e li colps et li caplesy etc. (1).
(1) Vers 1055, 1056, 1067, 1069, 1107-1109.
102 l'évolution de la littérature
Qu'on compare avec cela le texte mou du remaniement rimé de Versailles, par exemple I
Sans doute, il ne faut pas demander à notre vieux poète un sens curieux des détails pittoresques ni une description raffinée des nuances intérieures du sentiment ; il croit avoir asset dit quand il a écrit ou chanté :
Hauts sont les puys et les vaux ténébreux. Les roches bises, les déti*oits merveilleux ; Le jour passèrent Français à grande douleur : De quinze lieues on ouït la rumeur.
Puis quand ils viennent à la Terre majeure. Virent Gascogne, la terre à leur seigneur. Donc leur souvient des fiefs et des honneurs Et de leurs filles et de leurs nobles femmes ; Il n'y en a qui de pitié ne pleure (1).
Mais les sentiments sont vrais, naïfs, puissants et délicats ; mais les choses, souvent belles et étranges, sont peintes d'une touche vive, neuve et juste, les détails des armements, les couleurs des étendards, la plaie des blessures, la forme des objets, le ton des ornements^ l'effet des parures précieuses ; et la vue du poète, qui saisit bien le détail^ est une vue large et ample, et il s'entend à évoquer vivement un grandiose tableau. Est-ce parce qu'il est normand, et normand de la conquête, qu'il fait cette éclatante description de la marche d'une flotte de guerre, celle de Baligant ?
Mande sa gent de quarante royaumes : Ses grands dromonds en a fait apprêter. Esquifs et barques et galères et nefs.
Alexandrie est un port sur la mer ; Toute sa flotte y a fait apprêter.
Quand c'est en mai, au premier jour d'été. Toutes ses osts il a lancées en mer.
(1) Vers 814-826.
Grandes sont les osts de cette gent adverse : Cinglent à force et nagent et gouvernent. En haut des mâts et dans les hautes vergues En foule y a escarboucles et lanternes ; Là-haut amont partagent telle lumière Que par la nuit la mer en est plus belle. Et comme ils viennent en Espagne la terre. Tout le pays en reluit et s'éclaire.
Jusqu'à Marsile en parvient la nouvelle.
La gent payenne ne veut s'arrêter oncques. Sortent de mer et viennent aux eaux douces. Laissent Marbrise, laissent aussi Marbruse, Par l'Ebre amont toute leur flotte tournent. En foule y a lanternes et escarboucles. Toute la nuit très grande clarté leur donnent. Le môme jour viennent â Saragosse.
Clair est le jour et le soleil luisant.
Et l'amiral est sorti du vaisseau.
Espanelis va marchant â sa droite ;
Dix et sept rois après lui vont suivant ;
Comtes et ducs y a, ne sais combien.
Sous un laurier qui est emmi un champ,
Sur l'herbe verte jettent un drap de soie blanc
Et un fauteuil y ont mis en ivoire ;
Dessus s'assied le payen Baligant
Et tous les autres sont demeurés debout (1).
Et maintenant je ne sens que trop combien Tassonance même manque à cette vive poésie...
Le récit avance sans hâte et sans cesse et chaque laisse assonancée est comme un grand coup de faux qui, dans un champ illimité, ramène une gerbe triomphale. Que dirai-je de cette poésie? Je ne l'appellerai pas belle, car le mot conviendrait mieux à quelque poème comme ceux d'Homère où la forme est plus fondue, Féclat mieuxréparti et distribué ; ni splendide, parce qu'elle ne s'orne pas de rayons qui éblouissent et
(1) Vers 2623-2655.
104 l'évolution de la littérature
frappent ; mais j'en dirai ce qu'on a dit de celle de Corneille, avec laquelle elle a tant de ressemblances : elle excite au plus haut degré Tadmiration. M. Léon Gautier n'eut pas trop d'enthousiasme à mon sens : tandis que la France était déchirée, elle faisait, grâce à Dieu ! en retrouvant sa Chanson de Roland^ une grande et précieuse conquête, une conquête dont un mérite était de la rendre plus inconsolable.
Je me souviens d'un autre monument normand qui m'a donné la môme sensation de plénitude et de robustesse, de grâce vigoureuse et de mesure : c'est une église et toute contemporaine de notre Chanson^ Saint- Georges de Bocherville, près de Rouen, dans la grande boucle de la Seine que couronne la forêt de Roumare. L'église est là, au penchant de la plaine, tournée vers la Seine souple et large ; près d'elle un gracieux verger de pommiers noueux, sous un ciel où le souffle lointain, mais encore sensible de la mer, pousse et balaye par éclaircies de grands nuages qui voyagent. Les piliers sont ronds, forts et élancés ; la voûte romane, précise et solide, comme la foi de ceux qui l'ont arrondie, est haute et majestueuse comme elle (1) ; tout est conçu et bâti 'dans des proportions moyennes qui sont agrandies par la justesse. Des bas-reliels naïfs, outragés et frustes, parlent encore, à qui sait les entendre, de merveilleuses légendes. Des bannières sont suspendues où de saints chevaliers percent la gueule des dragons ;
(1) Je sais bien que les églises romanes de Normandie ont été d'aboid plafonnées en bois, à cause des commodités qu'offraient pour cela tant de forêts ; mais tout était conçu en vue des voûtes de pierre qui ont été ajoutées plus tard en parfaite conformité de style et de dessin avec les parties de l'édifice qui soutiennent la voûte.
mais rien n'est orné ni recherché, sauf quelques ustensiles du culte ; il ne tombe par les baies qu'une lumière vraie et Tautel simple est en pierre.
Mais comment se fait-il qu'aucune presque de ces églises chrétiennes ne demeure entièrement fidèle à Tunité de plan ? Toujours elles manquent par quelque côté ou débordent par quelque autre. Déjà les flèches de Saint-Georges de Bocherville s'allongent en ogives. Chez les anciens, qui cherchaient le type de la perfection dans ce qui est fini absolument, dans ce qui est un et achevé en soi, sans plus, les monuments, bâtis ou écrits, eurent un caractère conforme à ce type : leurs temples et leurs édifices ofiFrirent Taspect d'une régularité irréprochable et les poèmes d'Homère, par exemple, s'arrêtent quand le sujet essentiel est épuisé et le drame clos. Il n'en est pas ainsi de la Chanson de Roland. Le Dieu des chrétiens est infini, bien qu'il soit un dans sa Trinité, et l'idée d'infini s'accuse toujours dans leurs œuvres, souvent en signes visibles, soit que Fœuvre soit restée en deçà du plan rêvé, soit qu'elle dépasse la stricte unité d'un plan. Rien, en effet, ne s'achève ici-bas pour le chrétien, sa vie va finir ou commencer ailleurs, et il n'y a jamais rien de fini pour lui tant qu'il n'est pas mort. La mission de Roland est bien terminée, quand il a remis son gant à saint Gabriel et que les anges chérubins, saint Raphaël, saint Michel du Péril, saint Gabriel ont mis son âme en saintes fleurs dans le paradis de Dieu ; mais rien n'est terminé pour Gharlemagne, même quand il a vengé Roland, puni Ganelon et converti Bramimonde. C'est en vain que
Le roi se couche en sa chambre voûtée. Saint Gabriel de par Dieu lui vint dire :
106 l'évolution de la littérature
(( Charles, rassemble les osts de ton empire.
Par force, iras en la terre de Bire,
Le roi Vivien tu secourras en Imphe,
Dans la cité que les payens assiègent.
Les chrétiens te réclament et crient. ))
L'empereur n'y voudrait aller mie.
(( Dieu ! )) dit le roi, (( que peineuse est ma vie I »
Pleure des yeux, sa barbe blanche tire... (1).
Voilà le cri du chrétien : « Que peineuse est ma vie I » Touroude fait bien d'arrêter là sa chanson, elle est finie; mais c'est l'infini qu'elle a indiqué d'un geste, en se taisant.
(1) Vers 3992-4001..
Je viens de marquer les diiférences qui distinguent l'origine d*une de nos chansons de geste, comme la Chanson de Rolandy de celle des poèmes épiques anciens, Vlliade par exemple. Il m'a semblé que des hymnes héroïques, appuyés à la liturgie, fortifiés, agrandis par Tesprit du culte et la tradition religieuse, pour passer à Tépopée, Tintervalle était moins grand que de la simple cantilène populaire à la chanson de geste. Si, d'autre part, ce fut un des caractères de l'art laïque, au commencement de notre civilisation chrétienne, de procéder par des eiforts individuels, les efforts d'art collectifs se proposant alors des fins religieuses, si on ne peut pas attribuer la préparation et enfin l'achèvement d'une épopée médiévale à une confrérie stable comme fut vraisemblablement celle des Homérides, mais si au contraire il est constant que la façon de toute chanson de geste a toujours pour seule cause l'initiative d'un seul poète, il est manifeste que la valeur d*un poème de cette espèce dépend pour une part essentielle du génie d'un homme.
Ces considérations ont peut-être quelque intérêt au point de vue de la psychologie générale du moyen âge. Elles peuvent aussi éclairer un peu et d'avance la question débattue : si l'auteur de la Chanson de
108 l'évolution de la littérature
Roland est le Touroude qui se nomme au dernier vers (et qui ne se nomme que là) :
Ci fait la Geste que Turoldus déclinât.
Sans doute, la valeur de la Chanson de Roland est ici hors de cause ; mais à présent qu'elle a pris place dans notre littérature classique parmi la famille où nous compterions le Cid et la Légende des siècles^ nous ne saurions laisser tomber avec indifférence le nom de celui qui en est peut-être le grand auteur.
« Touroude » est un nom normand (i). Si la Chanson de Roland, telle que nous Tavons, est de l'Ile-de-France, comme le veut M. Gaston Paris, alléguant qu'elle est une épopée royale, Touroude n'est plus qu'un copiste qui, au fond de l'Angleterre, prend la liberté de joindre au poème transcrit son nom obscur et insignifiant. Ce n'est pas impossible, sans doute. Mais, malgré l'autorité respectée de M. Gaston Paris, on peut s'affermir avec M. Léon Gautier dans l'opinion que la Chanson de Roland est un poème nettement normand.
On chantait Roland et même Gharlemagne ailleurs que dans l'Ile-de-France au xi® siècle, nous savons expressément qu'on les chantait parmi les Normands et comme des héros nationaux, puisqu'à la bataille de Hastings, par l'ordre de Guillaume, le jongleur Taillefer, précédant à cheval les troupes du duc et jetant en
(1) J'ai choisi la forme française qui me paraît reproduire le mieux et avec le plus d'euphonie le latin Turoldus,
Tair et recevant habilement ses armes, chantait « de Charlemagne et de Roland ». C'est la matière même de notre Chanson (l),etil y a apparence que dans une telle circonstance, si on chantait ces guerriers légendaires, c^était bien pour les exalter.
Le manuscrit type de notre Roland est à Oxford. Deux manuscrits de Bonceveaux furent conservés dansFabbaye de Peterborough. C'est une circonstance au moins frappante que Tabbé de Peterboroug!i ait été un Theroulde, fils lui-même du Theroulde qui fut précepteur de Guillaume le Conquérant. Sans conclure, ce qui semble arbitraire, que Fauteur de la Chanson est un de ces deux Theroulde qui passèrent en Angleterre avec leur maître, on peut inférer au moins de tout ce qui précède que notre Chanson de Roland ne contenait rien qui pût déplaire aux Normands, qu'il n'y a rien en elle qui donne l'exclusion à cette hypothèse qu'elle serait d'origine normande.
Mais c'est de quoi il y a des signes positifs, comme l'a bien vu, /selon moi, M. Léon Gautier, et il ne les a pas tous recueillis.
Je ne reviendrai pas sur les excellents arguments qu'il a tirés de la place donnée dans le poème au mont Saint-Michel et à Saint-Michel-du-Péril, ni sur quelques remarques d'un autre ordre qu'il a jointes à cette observation si ingénieuse (Î2). Dès la première
(1) Taîllefer qui moult bien cantoit
Sur un roncin qui tost aloit Devant eux s'en aloit cantaut De Carlemaignc et de Rolant Et d'Olivier et des vassaus Qui morurent en Rainscevaus .
(Roman de Rou, vers 1319.) (2) Il discerne un certain mépris de l'auteur pour l'Angleterre et
110 l'évolution de la littérature
étude un peu appliquée que je fis de la Chanson, je consignai, dans des notes qui me servent encore à écrire ces pages, deux indices que je crus distinguer et qui ne sont pas négligeables.
Au vers 2324, au milieu de Ténumération de toutes les provinces que Roland a conquises à Charles avec Durendal, la Normandie toute seule figure avec une épithète, et cette épithète accuse à la fois l'amour du poète pour sa province et son point d^honneur de Normand qui prétend bien être resté libre en entrant dans Tunité de Tempire carolingien :
Je Ten conquis Normandie la franche.
Plus tard, M. Léon Gautier s'est avisé de la valeur de ce mot, comme on peut voir au chapitre qu'il a consacré à sa chère Chanson, dans V Histoire de la Littérature française publiée sous l'habile direction de M. Petit de Julleville (1) ; et parce que j'ai suivi le précepte d'Horace : w nonum condantur in annum », j'ai perdu la petite gloire d'apporter le premier cette modeste contribution à la critique de la Chanson. Avec quelle joie j'offre ma légère mortification en hommage aux mânes d'un maître à qui nous devons tant et qui s'est fait aimer en mettant dans la science de la Chanson la passion d'un homme de bien I Encore n'a-t-il pas fait attention que de dix-neuf régions mentionnées, la Normandie était la seule à recevoir un qualificatif moral. Le second indice a été relevé par M. Génin, dès
note plusieurs fois le mot (( algier )) qui ne peut avoir été emprunté qu'au vocabulaire anglo-saxon. Voir son édit. class.^ pp. xxlii-xxliv. Des nombreuses éditions classiques qu'il a données, c'est la seizième qui se trouve entre mes mains.
(1) Tome I, p. 92.
TOUROUDE lii
1830, et je ne sais pourquoi M. Léon Gautier n'en a pas fait état (1). Parmi lous les peuples de Tarmée de Gharlemagne qui nous sont présentés et qui sont glorifiés pour leurs qualités belliqueuses, Allemands, Bretons, Poitevins, Auvergnats, Flamands, Frisons, Bourguignons, Lorrains, Français même, les Normands sont donnés expressément comme les meilleurs :
Jamais s*il faut mourir ceux-ci ne se rendront : Sous le ciel il n'y a gent qui (durer) puisse (tant) (2) .
Ce passage est assez important par lui-même. La signification en est encore fortifiée et Torigine normande comme certifiée si on le rapproche d'une pensée identique qui, naguère, s'est offerte à moi dans VBistoire de Normandie d'Orderic Vital. Le vieux chroniqueur la fait énoncer par Guillaume le Conquérant à son lit de mort. Le roi se plaint de l'esprit séditieux des Normands, enclins à tous les attentais, si on ne les gouverne avec une équité douce, mais extrêmement ferme, et il ajoute : « invincibles dans les plus grandes difficultés, ils remportent sur tous les peuples^ et, plus vaillants que leurs ennemis, ils s*appliquent à les vaincre (3) ». 11 semble quHl y ait là une idée répandue chez les Normands du moyen âge, qui ait trouvé place dans la Chanson comme dans V Histoire^ formulée d'une manière aussi semblable que le permettent le vers
(1) Voir La Chanson de Roland, édit. Géniii. Imprimerie nat., i850, introduct., p. cxix. M. Léon Gautier aurait-il eu cette petite faiblesse de ne ménager sa lumière qu'aux preuves qu'il avait trouvées lui même ? D'ailleurs M. Géniu fait comme en courant la remarque que M. Léon Gautier a négligée et que je refis spontanément, tant elle va de soi.
(2) Vers 3048-3049.
(3) Livre VIIL
112 l'évolution de la littérature
français et la prose latine, et qui constitue pour la Chanson comme la signature d'un Normand. Si on objecte que la rencontre ne conclut rien, parce que chaque peuple se croyant le meilleur (1), il est naturel qu'un Normand comme Orderic Vital exprime la pensée que nous venons, de lire, comment fera-t-on qu'elle manifeste un Normand chez l'historien et que chez le poète elle ne le manifeste plus ?
J'incline donc de tout mon cœur (ah ! je l'avoue, de mon cœur de Normand) à penser que notre belle Iliade est née, non pas dans TIle-de-France (car je ne vois pas comment on accorderait cette origine avec ces touches de patriotisme particulier), mais parmi les Normands, ces Ioniens de l'époque. Je ne vois pas bien comment on pourrait opposer une fin de non-recevoir à ces preuves concordantes, à moins justement qu'on ne vînt àm'objecter que tant de patriotisme particulier, que je crois retrouver empreint dans ces traces de grifiFe normande, serait inconciliable avec le patriotisme français dont toute la Chanson évidemment surabonde. Mais certes les Normands du xi^ siècle n'eussent rien entendu à cette prétendue contradiction. Nous avons le témoignage d'une contemporaine, la tapisserie de Bayeux. Nous sommes habitués, quand il s'agit de la conquête de l'Angleterre, à en parler comme d'une expédition des Normands contre les Saxons. Les Nor-
(1) Cf. dans La Poésie du moyen âge, de M. Gaston Paris, Pèleri" nage de Charlemagne, p. 149 :
Ja ne vendrons en terre nosti*e ne seit li los, disent les Français de France. Ce n'est pas d'hier que les Français jde France ont la belle confiance de primer, où qu'ils aillent. Mais aussi personne ne conteste à M. Gaston Paris que le « Pèlerinage de Charlemagne » ait pris naissance dans l'Ile-de-France.
mands de la conquête n'usaient pas de ces termes. Partout et dans ses centaines de compartiments, la précieuse, la glorieuse étoffe emploie les noms de Français et d'Anglais ; elle raconte et démontre la victoire des « Français )> sur les <( Anglais (1) » ; et cette galerie triomphale, cette fresque nationale qu'eût comprise le Virgile du I*"" livre de V Enéide et qui redit Pincomparable aventure de la race normande, cette épopée brodée est naïvement^ comme la Chanson^ un ouvrage de la matière de la Franrie.
Ainsi rien ne s'oppose à ce qu'un Touroude normand soit Fauteur de la française Chanson de Roland, bien des signes font croire que le poète est Normand en effet, mais c'est une autre question de décider s'il est bien le Touroude qui se nomme là.
Ah 1 si on savait ce que signifie ce vers désespérant :
Ci fait la Geste que Turoldus declinet,
la question, du coup, serait tranchée ! Mais on ne le sait pas 1 On n'arrive pas à le savoir...
Et que manque-t-il donc pour y réussir ? Il manque de savoir ce que signifie '< geste » et il manque de savoir ce que signifie « declinet ». C'est beaucoup.
(1) Ces dénominations sont les mêmes chez Geoffroy Gaimar, qui appelle Taillcfer un Français, les mêmes dans le poème latin de Guy sur la bataille de Hastings :
Hortalur Gallos verbis et territat Anglos. Voir Vintroduct. de M. Génin à la (( Chanson de Roland », eh. iv. L*BVOLUTION. — T. I. 8
114 l'évolution de la littérature
Ce probe amoureux de la Chanson que fut M . Léon Gautier s'est mis, à propos de ce vers, à la torture. Peut-être que ce vers veut dire : « ici s'arrête la geste historique écrite par Theroulde », et alors Theroulde n'est pas l'auteur de la Chanson^ il n*en fournit que le thème ; ou peut-être qu'il veut dire : « ici s'arrête la chanson de geste que Theroulde achève )>,etalors qu'estce que Theroulde? un scribe, un jongleur, un poète qui termine une œuvre qui n^est pas la sienne. Dans les ddux cas, notre insaisissable Homère échappe, se dérobe à son poursuivant et ne lui laisse tout au plus entre les mains qu'un raccourci de poète, un avorton d'historien, là où M. Gautier voulait un grand homme. Et tout déconcerté par la troublante énigme dont sa belle et délicate conscience n'ose hasarder le mot, il renonce à assigner un sens au mot « geste », et après avoir bien retourné le terme « declinet », tout de même il en déclare la signification très douteuse (1).
Hors le cas qui nous occupe, le mot « Geste » se trouve cinq fois dans le manuscrit d'Oxford, aux vers 1443, 1685, 2095, 3262 et 3742. Tantôt la geste est appelée là geste tout court (vers 1685 et 2095), tantôt l'ancienne geste (vers 3742), tantôt la geste Francur, la geste de France (vers 1443 et 3262). Il n'y a aucune raison de douter qu'il ne soit toujours question, très vaguement d'ailleurs, de la même geste (2), et si on veut se donner
(1) Voir Léon Gautier dans Petit de Julleville, Hist. de la Litt. FRANC., I, 93, et édit. classiq. de la Chanson : introduct., p. xxv et p. 351 in not.
(2) Aux vers 1443-1444.
« Il est escrit en la Geste Francur « Que bons vassals unt nostre emiiereilr ». c'est, semble-t-il, Turpin qui parle ; mais il se réfère à la même
la peine de lire les cinq passages où il en est question :
II est escrit en. la geste Francur...
Co dit la Geste, plus de quatre milliers... Co dit la Geste et cil ki cl* camp fut . . . Geste Francur trente eschieles i numbrent. . . Il est escrit en rancienne Geste...
on voit avec évidence que pas une fois Tauleur ne coufond la Geste avec son poème. Gomme Ta fort bien su dire M. Léon Gautier : « le poète en parle toujours comme d'un document historique qu'il a dû consulter et dont il invoque le témoignage au même titre que celui des chartes et des brefs (1) » ; disons, pour être entièrement exact, comme d'un document historique appuyé, fondé lui-même sur le dépouillement des chartes et des brefs :
Il est escrit es cai'tres e es briefs,
Co dit la Geste, plus de quati-e milliers (2).
Donc la geste n*est pas le poème ; ce point estcertain.
Lorsque nous rencontrons le mot une sixième et
dernière fois, au vers dernier, la seule hypothèse légi-
fameuse et mystérieuse Geste Francur que l'auteur cite expressément pour son propre compte au vers 3262. Sans doute il est bizarre que Turpin allègue cette même geste que le poète invoque à propos de la mort de ïurpin. On peut dire que le poète a en vue la même geste continuée ; mais je crois qu'il faut dire plus simplement que le poète n'y regarde pas de si près, et plus loin on verra pourquoi. Kniin, et cette hypothèse ne serait-elle pas la plus raisonnable ? on peut soutenir que ce n'est i^lus Turpin qui parle, que c'est le trouvère qui a repris son récit et qu'ici encore, c'est lui qui recourt à .son autorité ordinaire.
(1) Voir édit. classiq., introd., p. xxv.
(2) Vers 1684-1685.
116 l'évolution de la littérature
time et possible, c'est de lui assigner et de lui maia* tenir le même sens qu'il a toujours eu jusqu'alors:
Ci fait la Geste que Turoldus declinet,
« ici manque, fait défaut la Geste que Turoldus décline ». Et la vraie difficulté semble en fin de compte de déterminer ce que signifie le mot « décline ». Selon le sens qu'il aura, Turoldus sera ceci ou cela, un grand nom ou rien pour ainsi dire, et M. Léon Gautier remarque avec raison (au glossaire) que le sens de ce mot « est vraiment capital dans la question si controversée de Tauteur du Roland ».
« Décliner » dans notre Chanson est successivement un verbe neutre et actif. Au neutre, il aie même sens qu'aujourd'hui :
Quand veit li Reis le vespre décliner (1),
c'est-à-dire : « le soir tomber, pencher ». Mais il faut faire passer le verbe au sens actif et entre les différents sens que propose ici M. Léon Gautier, « quitter^ abandonner, finir, raconter tout au long », il n'ose s'arrêter à aucun (2). Comment le ferait-il? Il n'a aucun principe et ne cherche aucune méthode pour résoudre la question. Si par hasard il a rencontre la vraie signification, il ne le sait pas lui-même.
La manière d'interpréter un verbe neutre en sens actif dans notre langue, quand il s'agit d^un phénomène objectif, c^est de mettre devant ce verbe le mot: faire. Vérifions ceci sur les deux verbes que je viens de don-
(1) Vers 2447.
(2) Voir édit. classiq., introd., xxv et p. 351 in not., et le glossaire au mot Décliner,
ner pour quasiment synonymes de : décliner. Tomber est un verbe neutre, mais il prend aussi un sens actif : tomber un adversaire, pour un lutteur, c'est le faire tomber. Dans le jargon de certaines provinces de France, aujourd'hui même, on tombe son mouchoir, on tombe un vase ; c*est les laisser ou les faire tomber. Pencher est un verbe neutre, mais il prend aussi un sens actif : le soir penche, un vase penche, mais aussi on penche un vase, on le fait pencher. Autant on multipliera les cas, autant on aura d'exemples (1).
(1) Les feuilles poussent, mais un arbre pousse des feuilles, les fait pousser ; un navire tourne au nord, mais on le tourne au nord, on le fait tourner ; un homme grandit dans l'opinion et on le grandit, on le fait grandir ; que signifie dans un argot sinistrement pittoresque a descendre, refroidir »> quelqu'un, sinon le faire descendre, le faire refroidir ?... On peut s'exercer à trouver des constructions semblables sur les verbes sécher, jaunir, croître, diminuer, maigrir, fléchir, mûrir, rougir, sonner, couler, paître, etc., etc."
Quand le phénomène est subjectif, modifie directement l'état du sujet, l'esprit a procédé d'une manière absolument analogue et le passage du verbe neutre ou intransitif au sens actif et transitif pourrait être interprété d'une manière suffisamment exacte en disant que l'esimt supplée devant le verbe l'idée réfléchie exprimée par : se faire (ou se laisser) ; le complément apparent du verbe désigne seulement l'objet à l'aide ou à l'occasion duquel l'action subjective a lieu. Ex. : quelqu'un fuit, il fuit son ennemi, il se fait fuir à cause de son ennemi ; il pleure son malheur, il crie sa souffrance, il se fait ou se laisse pleurer, crier à cause de sa souffrance ; quelqu'un passe, il passe son chemin, il se fait passer le long du chemin qu'il parcourt ; il boit de l'eau, il se fait boire avec de l'eau, etc.
Quand le verbe a un sens nettement transitif, s'il est pris absolument, l'esprit supplée le régime (Je vois, je sais, je crois ; Corneille), et si le régime est le même que le sujet, la langue française, si exacte, se sert régulièrement de la forme réfléchie ^jc me vois, etc.). Ce cas rejoint le premier que nous avons envisagé, d'où il résulte qu'assez souvent l'usage autorise logiquement deux formes telles que : je tourne ou je me tourne, l'herbe sèche ou se sèche, etc , etc. Cf. Ayer, Grammaire comparée de la langue française, 4»^ édit., 1885, pp. 213-215, « verbes actifs, passifs et neutres », Ayer fait quelques utiles remarques pai'tielles.
118 l'évolution de la littérature
Revenons maintenant au sens neutre du mot qui nous arrête. Quand est-ce qu'une chose décline ? C'est, conformément à rétymologie môme, à partir du moment où d'un point culminant elle descend une pente (!)• Ainsi le soleil décline à partir de midi et a fortiori vers le soir ; le soir décline du moment où il a été le plus brillant vers la nuit ; l'homme décline de sa maturité à la vieillesse et à la mort, etc.
Décliner une chose, ce serait donc la faire décliner de son point culminant tout le long d'une pente jusqu'à sa fin, jusqu'à son terme. Décliner ses noms et qualités, c'est en effet les énoncer de suite en partant du haut de leur série et en la poussant jusqu'à son terme, jusques au bas. Quand nous disons que nous déclinons un mot, reproduisant par tradition le terme « declinare » employé par les grammairiens du moyen âge (2), nous voulons dire que nous énonçons la série des formes d'un mot delà première à la dernière de ces formes, d'un bouta l'autre et de haut en bas. Si nous osions appliquer strkîtement cette interprétation au a declinet » de notre Chanson^ nous serions tirés d'une grande peine.
Un exemple que m'apporte Littré et sur lequel il fait un contre-sens, m'est d'un grand réconfort. Je copie textuellement Littré : « Car en plusiours lieux on décline [répète]. Que toute joie et toute honnours Viennent et d'armes et d'amours. Froiss. Espinette amour. » Or manifestement « on décline » ne veut pas dire ici : on répète, mais : on déduit longuement, par toute sorte de
(1) Cf. Palsgravc : a Quand une chose est au plus haut point, elle se décline », cité par Godelroy, Dictionnaire de Vancienne langue française, art. Décliner.
(2) Voir Du Grfnge, Glossariumy art. Declinare.
dires, par toutes lesraisons possibles, de la première à la dernière qu'on puisse imaginer. Ce ne sont pas des gens qui d'un lieu à l'autre répètent la maxime de Froissart. Ce sont des gens qui en chaque lieu la retournent en tous sens : c'est un thème de conversation qu'on épuise, une matière qu'on traite de point en point (1).
Plus de doute. Il n'y a plus d'hypothèse à faire. Le verbe « décliner » n'a jamais changé de sens, pas plus à l'actif qu'au neutre. Quand nous l'employons aujourd'hui, nous l'employons dans un cas particulier du sens général que lui donne la Chanson (2), et décliner la Geste (d'autant que le haut d'un écrit, c'en est le début : « voyez plus haut > , c'est-à-dire ; « voyez plus près du début ») c'est l'énoncer de la première à la dernière ligne, du haut en bas, du commencement à la fin.
(1) Godefroy fait le même contre-sens sur les mêmes vers de Froissart, quoique par bonheur il interprète sainement le « declinet » de la Chanson. Je trouve dans du Cange, au mot Declinare, le texte suivant : « Item dixit quod corsoria, quae sunt infra dictos confines, fucrunt designata et declinata per curiani Arelatis, 1268 ; sed lege forte declarata vel delineata. » Pas du tout : je lis que les vaines pâtures de la Crau furent soigneusement reconnues, délimitées, identifiées, qu'on les spécifia et qu'on en énonça toute la liste, qu'on en promulgua l'état d'un bout à l'autre, à la cour d'Arles. Rien de plus raisonnable et, s'il était nécessaire, ce texte ferait le pont entre le xv« siècle de Froissart et la Chanson.
(2) Tous les sens dérivés de Décliner se ramènent à cette signification première de choir ou de faire choir à jjartir d'un point sommet, même celui de « tourner, dévier » ou de « faire tourner, dévier », que peu de bons exemples autorisent. D'ailleurs, quand on dit ; <c décliner une offre, une invitation, un honneur », je me demande, malgré tous les dictionnaires, s'il ne faut pas entendre (( laisser choir, faire tomber », plutôt que « détourner », et l'examen que nous venons de faire du mot décliner me donne à i)enser que tout le monde le croira comme moi.
120 l'évolution de la littérature
Le champ de nos efforts s'étrécil et notre incertitude se réduit à un triple doute : si Touroude décline la Geste :
lo En récrivant, à titre d'historien ou de copiste ;
2o En la récitant ;
3*» En renonçant en vers, à titre de poète.
Littré a opté pour le second sens. Mais ici encore il se trompe, ou si Ton veut, il « écache la pointe subtiledela vérité et appuie tout autour, plus sur le faux que sur le vrai ». L'emploi général du mot Geste dans la Chanson s'oppose en effet formellement à ce qu'on la considère jamais^ cette Geste, comme récitée par personne ; et le débat se trouve circonscrit entre les deux thèses contraires : que Touroude est celui qui a écrit la Geste, un historien, un copiste, ou quelqu'un qui énonce, qui publie cette Geste en vers et en fait un poème, qu'il est poète.
Le débat sera court et il se tranche par une raison aussi décisive qu'on la puisse souhaiter.
C'est que la Geste n'existe pas.
Je suis un peu surpris que des critiques attentifs ne s'en soient pas aperçus (i).
Le poète ne l'invoque jamais que pour donner une foifce historique à ce qu'il raconte : une fois (vers 3742) dans un sentiment solennel, pour ouvrir le jugement
(1) Il n'est que juste de remarquer que M. Gaston Paris, dans la Littérature française au moyen âge, p. 57, parlant de la Geste et de la charte de Saint-Gilles, citées par le poète comme des sources, écrit : (( Toutes ces indications sont vagues ou imaginaires )). Ce jugement, tout bref qu'il est, veut être recueilli.
de GaneloD, les quatre autres fois pour communiquer une couleur de vérité aux passages où il est justement le plus invraisemblable et le plus hardi dans une fantaisie excessive. Il s'agit toujours d'énumérations formidables, de nombres prodigieux pour lesquels il faut une autorité. Aux vers 1438-1444, il faut justifier la jubilation de Turpin qui voit, sous les coups des Français, les païens tomber à telle foison que « de cent milliers » il n'en reste pas « deux ». Au vers 3262, il est question de nous inculquer la réalité des trente corps d*armée de Baligant, dont le moindre n'a pas moins de cinquante mille chevaliers et composés pour une part des hommes les plus monstrueux et les plus inouïs, qui ont a Téchine couverte de soies au milieu du dos comme des sangliers ». Au vers 1684, après une foule de passes d'armes individuelles, il faut que nous admettions que tout d'un coup Roland, Olivier et Turpin tuent en masse quatre mille hommes ; au vers 2095, Turpin frappé à mort s'entoure de quatre cents cadavres. La Geste vient là fort à propos, et dans ce dernier cas, le poète invoque en outre le dire de Gharlemagne, et encore un témoin oculaire, « cil ki el' camp fut», le baron Saint-Gilles, pour qui Dieu fait des miracles ! El il ajoute finement :
Il en écrivit le récit au moutier de Laoïi. Qui ne sait ces choses n'y entend rien... « Ki tant ne set ne Tad prod eutendut (1) ! »
En vérité, il y a un pli de malice au coin de la lèvre
(1) Vers 2098. 11 y a là une nouvelle preuve que la Chanson n'est pas de r Ile-de-France. Il faut un témoignage lointain pour un
mensonge. Major e long inquo rêver entia. « Allez-y voir » A beau
mentir qui vient de loin, ou qui parle de choses lointaines ; mais il sait bien que nous n'avons pas envie d'épiloguer, et pour cause I
122 l'évolution de la littérature
de ce grand conteur français et normand. Il serait sans doute bien étonné s'il apprenait que nos érudits modernes ont pris candidement sa prétendue Geste au sérieux. Il l'a « consultée (1) » tout juste comme son Turpin. Il ne croit pas lui-même que nous y croyions. Ce qu'il sait, c'est qu'il est dans la nature, humaine, dans la nature commune d'un auditoire de vouloir qu'on donne des assurances extraordinaires quand on nous raconte les choses qui nous plaisent le plus parce qu'elles sont impossibles. Alors, avec Thabileté d'un homme qui connaît les ruses et les capitulations du cœur humain (il l'a prouvé en peignant si bien Blancandrin et Ganelon) et aussi avec esprit, comme un conteur qui ne pense pas même que nous soyons ses dupes, il appelle à la rescousse un document respectable, un de ces parchemins, objet de vénération pour le public ignorant, qui sont couverts d'une écriture indiscutable par des saints au fond des moutiers. Il y a entre lui et son public la même intelligence qu'entre un conteur à la veillée et son cercle, entre nous et des enfants à qui nous contons une histoire. Ils veulent que ce soit une histoire ; ils savent bien que nous l'inventons, tout au moins que nous l'arrangeons, mais ils veulent se donner rillusion du vrai et ils l'ont et leur plaisir n'existe qu'autant qu'il est de jeu que cela est arrivé. — <( Pourtant ce que vous nous racontez là est un peu fort. » — « Ah I l'histoire le dit. » — « Vraiment ! Et qu'est-il arrivé ensuite ?» — « L'histoire ne le dit pas. » — « Oh 1 je vous en prie, racontez encore. » — « L'histoire finit là : Ci fait la Geste. » Il y a beau temps qu'elle manque...
(1) Ce mot naïf est do M. Léon Gautier, édit. c/ass., xxv.
Non, la source de la Chanson n'est pas dans la chronique, dans une vague chronique que le poète laisse à Télat indéterminé avec un sans-géne parfait, une Geste ancienne, une Geste Francur, la Geste qu'on voudra, ni dans les documents historiques, ni dans les chartes, ni dans les brefs, comme il nous le dit pour rassurer notre imagination et la sienne et augmenter en nous par là le plaisir de la fiction héroïque et pieuse ; elle est pour une part dans les chants des jongleurs et dans les cantilènes^ ces modestes documents populaires que la naïveté même du peuple ne voudrait pas qu'on lui présentât comme des autorités en une matière si haute, et cela vaut bien mieux ainsi, car la Chanson s'apparente par là à la lyrique populaire elle-même ; et pour l'autre part, elle est dans le génie d'un homme, d'un inconnu qui s^appelait Touroude...
A la même époque, les artistes chrétiens de France, les sculpteurs signent leurs œuvres (1) ; la mode ne s'en perdra qu'au xiii^ siècle. De bons archéologues estiment qu'ils mettaient leur portrait dans leurs basreliefs. Au xn« siècle, un poète de Tristan et Iseult achève son récit en disant :
Thomas finit là son écrit (2) ;
il signe son poème. Cent ans auparavant, Touroude fait la même chose,
Seulement il a pendant tout le temps fait usage d'une fiction, et cette fois il va en être le mauvais marchand. Il a rapporté son poème à une geste imaginaire, mais
(1) Voir La Sculpture florentine, par Marcel Roymond, p. 45.
(2) Woir Histoire de la Littérature française de Pelil de Jullevilllc, V épopée courtoise t par Clédat, t. I, p. 280.
124 l'évolution de la littérature
tout de même il n'entend pas l'avoir composé sans que son nom en soit magnifié. Il est glorieux, il est naïf, il est retors, comme Corneille. Il est Normand et au dernier moment, il signe bien, mais avec une finesse qui a dérouté l'admiration qu'il demande (1).
(1) Cette petite étude peut être considérée comme un appendice du chapitre précédent ; j'avoue toutefois qu'elle me tient au cœur. Quand je l'eus publiée à part {Annales de V Université de Grenoble, t. XII, no 1), M. Gaston Paris dans /domanial juillet 1900) et M. Clédat dans la Revue de philologie française (même année, p.. 173) me donnèrent raison pour l'essentiel. Or, des résultats particuliers dégagés par le présent ouvrage, il n'y en a guère dont je sois plus content que d'avoir rendu à la France le nom authentique de son Homère. C'est peu qu'un nom ; c'est assez pour qu'un pays puisse y attacher son admiration. C'est ce que la France fera pour Touroude, quand elle aura le temps de penser à cela. Je sais d'ailleurs que les poèmes homériques ont joué dans l'éducation de tout un peuple un rôle qui n'a été dévolu à aucun genre de notre poésie ni de notre littérature du moyen âge. On en a déjà vu des raisons et on en va voir d'autres.