FIN DU MOYEN AGE OU RENAISSANCE
Cette France du moyen âge, si naïve, si inventive, si majestueuse et si agissante, si exercée, si adroite avec des gaucheries énormes, fut Tinstitutrice de l'Europe, au moins de ce qu'il y avait d'Europe dans ce temps-là. Elle ne lui communiqua pas seulement son style et son architecture. Son goût pour l'aventure merveilleuse passa en Allemagne où il trouva un air favorable. Elle donna aux nations du midi son décasyllabe qui demeura leur vers héroïque. Elle éveilla l'Italie au renouveau de la sculpture (1), et la poésie italienne fut fille de la nôtre et de celle de la Provence.
Accomplissant ses destinées séparées avec force et originalité, la littérature italienne, i douée immédiatement d'un sens de la perfection esthétique dû à son propre génie et peut-être à un certain ressouvenir de la tradition classique, chanta d'abord avec Dante l'incomparable poème de l'âme qui se meut à travers les cercles chrétiens. Son horizon est déjà plus borné à la nature, sa dévotion plus restreinte au culte de la femme avec Pétrarque ; et ce dernier sentiment qui confine au cuite du plaisir trouve dans le même temps un interprète très réaliste dans Boccace : la moralité de ses contes vaut-elle mieux que celle de nos fabliaux,
(1) V. Marcel Reymond i La Sculpture florentine, Florence, 1897.
si la forme en est plus élégante ? Laissons passer un peu plus d'un siècle : Tâme italienne sera redescendue du ciel sur la terre avec Machiavel et, en gardant je ne sais quoi encore de la noblesse de son origine, s'ingéniera à justifier cette parole que Satan est le prince de ce monde. Ariqste, avec une imagination admirable et une éloquence exquise, verra matière à rire dans les anciens héros sublimes, et Roland sous son pinceau magique prendra figure de fou.
L'Espagne nous dut également son initiation à la poésie. Du romancero à Cervantes, elle aussi ferma le cycle qui va de l'héroïsme tout idéaliste au désenchantement, à l'ironie.
Et la France, qui avait imprimé le mouvement à ces nations, n'a pas manqué d'en compléter toutes les phases pour son propre compte.
La guerre de Cent ans a peut-être empêché chez nous plus d'essor du génie littéraire, bien que je n'en sois pas sûr et que je n'en voie pas très bien les raisons, car pourquoi au contraire les catastrophes de la patrie et son rétablissement miraculeux n'auraient-ils pas puissamment exalté nos poètes ? Je veux encore que cette guerre ait retardé la marche de notre littérature, elle ne l'a pas changée. On en voit la preuve au lendemain de ce tournoi historique beaucoup plus long par ses péripéties et plus extraordinaire par son dénouement que ne fut jamais la guerre de Troie avec toutes ses fables. La mort de Jeanne d'Arc, autrement touchante que celle de Roland, ne suscita pas de trouvères : nous n'en avons d'écho que dans deux vers émus et attendris du pauvre Villon. Les tableaux que celui-ci nous découvre sont pris à un niveau fort bas sur l'échelle de la dignité des êtres et des choses, et ce
192 l'évolution de la littérature
qui se mêle de poignant à cette poésie, ce qui en fait le lyrisme, c'est Tangoisse de Tàme chrétienne qui se sent fort tombée et engluée dans un monde de crapule et de vileté. On ne l'avait pas toujours contemplé, ce monde des vices naturels, d'un cœur si serré et si contrit : du temps que l'idéal était plus haut et se croyait plus ferme, on en avait parlé d'une meilleure humeur. La souffrance du mauvais garçon est un signe, il élève un cri que recueillera l'oreille du lointain avenir. Le vilain train du monde trouve des acteurs, des spectateurs et des historiens moins dégoûtés. Philippe de Commines est de cette époque et, en dépit de tant de différences, il est impossible de ne pas apercevoir des analogies entre le serviteur du roi Louis XI et son contemporain le secrétaire de la République de Florence.
Quand on vient à décrire les passions, les sentiments, les pensées des hommes, je ne dirai pas avec cette vérité, car la vérité largement entendue est ou peut être 4e toutes les époques littéraires et éclate dans une geste héroïque comme elle se répand dans les mémoires d^un politique, mais avec cette netteté, cette perspicacité avertie et délibérément précise, quand on a cette science des rouages, des ressorts et des leviers psychologiques, quand on suit d'un fil si aigu les replis du cerveau, il ne se peut qu^on n^atteigne et qu'on ne blesse pas les organes mystérieux du merveilleux : et du même coup il semble que le moyen âge soit mort. Tant il est vrai que Tâme du moyen âge s'est éveillée dans la région dés merveilles, tant il a vécu de merveilles et tant Tidée que nous nous faisons de lui est intimement liée en nous à celle du merveilleux !
C'est ainsi qu'on peut bien se demander de bonne foi si son théâtre a été tué, comme il parait, en pleine
vie, par arrêt da Parlement de Paris ou si ce n'est pas parce qu*il allait expirer qu'il est tombé sur le champ et n'a essayé de se relever sur aucun point du territoire français. Le merveilleux s'en allait : le théâtre des miracles et des mystères pouvait-il subsister ? Le coup, toutefois, fut subit : c'est comme une cognée qui aurait fait son œuvre. S'il est permis de hasarder quelque idée sur ce que ce théâtre si populaire, si libre de règles, contenait en puissance de beauté et de charme, n'ira-t-on pas chercher de cette souche détruite quelque rejeton poussé dans un autre sol où des circonstances moins critiques lui ménageraient une croissance heureuse ? Quelqu'un a dit : « Une grande variété de tons règne dans les mystères ; le comique et même le bouffon s'y mêlaient au sérieux, et le gracieux au pathétique (i). » Ceci ne s'appliquerait-il pas aussi bien au théâtre de Shakespeare ? Et la part faite, la première, au génie de cet homme, ne trouve-t-on pas chez lui ce goût du merveilleux ou de l'étrange, cette complaisance pour les légendes et les contes de fées, cette poétique imagination, cette façon tout aventureuse, d'en user avec la géographie, l'histoire, les mœurs et le costume qui fut la tradition constante de la littérature du moyen âge et que Shakespeare semble avoir toute recueillie et directement continuée ?
C'est à cause de son rire irrévérencieux devant tout ce qui fut cher et sacré au moyen âge, devant toutes les formes et les expressions du merveilleux, que Rabelais semble un homme d'un âge nouveau. Cet âge, à pre-
(li V. pF/riT UK Jui.i.uviLLE : Morceaux choisis : Moijeii âge et A'V/« .siV(7f, p. 90. Si M. Polit de Jullt'villc a t-tabli ce groupement clans un seul volume, il y a là sans doute quelque chose de plus qu'une petite convenance d'imprimerie.
l'évolution. — T. I, 13
194 l'évolution de la littérature
mière vue, est si différent des siècles précédents, que le sentiment public Ta noté d'un nom particulier, la Renaissance. Il semble que ce ne soit plus le moyen âge, dès que FArioste, en bel esprit incrédule et sceptique, s'amuse du merveilleux, et dès que Rabelais le conspue énormément d'une longue huée à laquelle répondra bientôt Tironie triste de Cervantes.
Et cependant la Renaissance n'est que la suite et la fin du mouvement dont Tesprit des peuples de TOccident de l'Europe s'est imprimé la direction depuis qu'il a été recréé dans le christianisme. Il a marché sans cesse, à travers la connaissance de Thomme, vers la connaissance de la nature. lia commencé par imaginer ce dont il n'avaitpas encore acquis de notion exacte. Mais peu à peu il s'est observé lui-même et il a fait des expériences. Il a pris conscience de lui-même et conscience des choses; et comme celte double notion consciente est un commencement de science, ilestvenu un moment où les hommes se sont trouvés tout surpris et tout enivrés de cette idée de la connaissance de la nature, idée qui les charmait à Timproviste, bien qu'ils l'eussent façonnée eux-mêmes. Animés de cette idée nouvelle qui n'était que le résultat du long travail antérieur, ils se sont tournés irrespectueusement vers leurs chimères de la veille et ils ont ricané de leurs anciennes fantaisies. Mais cela n'a pas changé tout de suite leur esthétique.
Rabelais met la nature, Physis, au centre et peutêtre à la fin de son œuvre, et il attribue à Antiphysis, sa bêle noire, à peu près toutes les institutions et toutes les croyances où s'étaient attachés l'enthousiasme et la foi du moyen âge. D'ailleurs, c'est-à-dire pour tout le reste, il est tout médiéval. Quand il se mêle de faire
des vers, qu'il fait très mauvais, il s'empêtre dans les complications les plus enchevêtrées, les recherches de son ou de résonance les plus puériles. Il n'a qu'une vue courte et pénible des choses concrètes et, dépourvu de Tinspiration idéaliste qui élargissait la manière des artistes des siècles passés, il accumule sans fatigue, mais assez gauchement, les petits traits et les détails. Son œuvre est, comme beaucoup de celles du moyen âge, toute pleine d'allégories, Manduce, Gaster, Entéléchie, Quinte-Essence, la dive Bouteille, Quaresmeprenant, Thélème, l'Ile sonnante, bien d'autres que j'oublie ou que je passe. Ennemi redoutable du merveilleux, pour le décrier, il y substitue le monstrueux qui en est la forme caricaturale. Et riche d'une intarissable imagination, d'une fécondilé verbale inépuisable, d'une verve saisissante et puissante, son œuvre, à lui aussi, s'en va indéfmie, énorme, accrue en marchant, sans proprotions concertées, sans terme certain.
La connaissance exacte et critique où, de proche en proche, on arrive avec le xvi^ siècle, peut prendre deux figures en apparence assez distinctes : Tune, qui est la connaissance delà nature des choses, reçoit le nom général de science; l'autre, qui est, au fond, un chapitre de la science, s'attache et s'applique aux monuments de l'esprit humain et est mise sous le nom d'érudition.
De ces deux formes de la connaissance consciente, l'érudition, tant bien que mal, est la première prête, car il est plus court d'arracher des manuscrits aux bibliothèques que des secrets à la nature. Il y a, dès la Renaissance, de magnifiques efforts pour étendre et alfermir la connaissance des choses concrètes, et ils ne sont pas tous étrangers, tant s'en faut, à l'inspiration du
I9(i L'ÉVOLmON DE LA LIÏTÉHATURE
moyea âge: le commencement de ladécouverte du globe par Christophe Colomb est fait d'une croisade autant que d'une aventure. Toutefois, ce n'est qu'au xvii*' siècle que la science marche d'un pas assuré, indépendante, vers le but qu'elle s'assigne. L'érudition, surtout livresque, prend Tes devants de beaucoup. Elle avait dès longtemps ses sources chez les clercs. Si elle se propage alors si largement, c'est au moyen âge qu'elle le doit : à défaut d'une méthode générale et abstraite, il avait poussé à une étonnante perfection les arts pratiques et, en inventant enfin Timprimerie, il lègue à la Renaissance un instrument de diffusion indéfinie des écrits.
1/imprimerie profita d'abord aux écrits des anciens. Ils eurent alors le charme delà nouveauté. Bon nombre d'entre eux présentaient une beauté à la fois aisée et coordonnée dont on ne trouvait guère d'exemplaires dans le moyen âge et que, pourtant, grâce au progrès de la technique des arts et du sentiment de la forme, on était disposé à comprendre. Surtout on retrouvait, on exhumait une civilisation naturaliste au moment où, pas à pas, d'un mouvement spontané, on était venu en contact avec toute la nature ; et comme les œuvres de l'antiquité respiraient nécessairement un autre esprit que celles de la culture chrétienne, il sembla qu elles ouvraient le champ à la liberté. En les faisant renaître, on croyait renaître soi-même. Tous les pensers nouveaux allaient rechercher leurs titres dans l'antiquilé ou prétendaient fonder sur elle l'autorité de leur forme. Bientôt c'est un entraînement, une rage, une religion, une folie : on ne tente plus rien qu'on ne le consacre par l'érudition.
Rabelais est tout gonflé d'une érudition robuste et gourmande. Marol est un érudit, bien qu'il garde en
partie les anciennes formules françaises, le rondeau, la ballade. Et le mouvement s'épanouit à plein dans toute la fin du xvie siècle.
L'honneur de tous les vaillants hommes de ce temps est de n'avoir pas perdu de vue la langue nationale et d'avoir toujours tendu à la hausser au-dessus de toutes les autres, sans en faire le sacrifice même aux langues de l'antiquité dont ils étaient éblouis. Rabelais fait saisir rudement à la gorge par un Pantagruel assez brutal Técolier qui déambulait par les compites de Lutèce et parce qu'il «contrefaisait», lisez: déformait le langage français, le contraint d'écorcher le renard jusqu'à ce qu'il parle « naturellement (1) ». Comme Montaigne, comme Molière plus tard, il étoffe le parler français des dépouilles cossues de maint patois de nos provinces. Joachim du Bellay entreprend à la fois la défense et l'illustration de la langue française. Henri Estienne plaide de la précellence du langage français ; en traitant de la conformité de ce langage avec le grec, il entend le mettre au plus haut point de révérence, et Pasquier « en qualité de vray François, natif du cœur delà France », a le bon sens de ne pas vouloir laisser perdre le suc du vieux vocabulaire indigène qui circule dans nos Romans. Ronsard, par-dessus tous les autres, dans sa vaste compréhension de la beauté où les anciens ont la première place mais n'excluent personne, ne fait de rêve de gloire qu'en y associant l'idiome de son pays et veut qu'on enrichisse son vocabulaire par les termes de métier, qu'on étende ses ressources verbales et qu'on fortifie son élocution par les expressions et les vives images des artisans. Sans doute, il y a chez lui bien du
(1) Voir Pantagruel t II, vi.
198 l'étolution de la littérature
boaillonoement et, dans la cuve où il fait affluer pêlemêle tant de vendange, le départ n'est pas fait de ce qui sera réservé et de ce qui sera rejeté. Pourtant Malherbe, qui prétendra ne rien garder de lui, ne fera que purifier et clarifier ce moût généreux et il le purifiera par quelques-uns des principes mêmes que Ronsard a accueillis : en déclarant qu*il va, pour en donner à son tour,prendre des leçons de français chez les crocheteurs, il ne fera qu'énoncer d'une humeur bourrue et dans une boutade d'artiste les règles d'éloquence française par lesquelles son devancier, le noble poète lauré, détournait Térudition dans le courant de notre langue et de notre civilisation.
Et nous voici tantôt au terme de cette assez longue étape que nous commençâmes quand Berthe filait et que la langue française balbutiait. Bien pourvus de notre âme pour guide, nous avons exploré progressivement la nature morale et la nature des choses. Nous avons traversé quelques bourbiers ] d'où nous nous évadâmes, et c'est une nature magnifique et gracieuse que nous contemplons en compagnie de Ronsard, du Bellay, Baïf, Belleau, Vauquelin de la Fresnaye, Desportes et autres gentils esprits de ce temps. La nature est fée et Mélusine ; elle a un beau corps de femme qui, depuis le péché d'Eve notre mère, s'achève en queue de serpent. La question est si, dans la douceur de son embrassement,elle sucera Pâme chrétienne, si elle la dissoudra dans son venin et dans ses membres.
Gela ne sera pas. L^esprit de Thomme a pris une vie si active, si distincte, si indépendante, qu'il ne consentira plus jamais à se laisser résorber tout de bon par les forces élémentaires au-dessus desquelles il a été
élevé. Od croit qu'il va se ranger sous les lois de la nature, un sujet de cette reine toute-puissante ou plutôt un objet de ce grand État mystérieux. On verra que c'est tout le contraire.
Déjà Fesprit s'inquiète et recommence sur lui-même Tenquéte qui n'est jamais finie. « Que sais-je ? » dit-il : il ne tardera pas à se répondre : « Que je pense. » Avec Montaigne, il institue son doute et la merveilleuse sagacité qu'il déploie pour se ravaler, lui, l'homme, au rang des autres animaux, montre assez qu'il fait une gageure, qu'il cherche là un moyen d'exercer sa virtuosité bien plus que de se nier ; l'intérêt qu'il prend à sa vie intérieure et à la figure qu'il fait dans l'histoire (Plutarque et Amyot le servent bien aussi en cette occasion) atteste qu'il ne se considère pas comme un accident indifférent parmi tant d'autres. On sent qu'il ne joue avec ses preuves que pour fortifier sa vigueur et qu'il n'en jonche le sol que pour se préparer à en user mieux. Aussi le scepticisme de Montaigne n^est-il pas trop triste et il est souvent gaillard. Je ne laisse pas d'y apercevoir des germes de pessimisme et de tristesse qui ne seront pas perdus; je vois même qu'il a suivi de près de très douloureux déchirements de la conscience des hommes et de Torganisme social, et qu il est présenté un peu comme un calmant et un baume dans un reste de fièvre traumatique. Encore est-ce un cordial plutôt qu'un stupéfiant ; il réveille l'esprit plus qu'il ne l'abat, l'époinçonne plus qu'il ne Tamortit.
Mais ce n'est pas de là que Tâme peut reprendre vie, ce n'est pas dans le seul doute qu'elle peut rajeunir son affirmation de soi-même. Elle pose maintenant la prise des ses sens sur toute la matière que lui offre la nature
200 l'évolution de la LiTTÉRATrRE
des choses, et de la connaissaace qu'elle en a, de Tanalyse qu'elle eu fait, elle tire ce jugement qu'ellemême n'est pas une chose. Au bout de Texpérience qu'elle acquiert du monde sensible où elle est engagée, elle se retrouve elle-même avec ses caractères distincts, ses facultés déconcertantes, ses besoins surnaturels, son histoire divine.
C'est là plus qu'ailleurs que se fait la renaissance. Ce n'est pas en touchant le sol comme Antée, c'est au contraire en le quittant de nouveau que Tesprit va recouvrer assez d'énergie pour inaugurer son labeur des temps modernes et ouvrir un nouveau cycle à l'histoire. Le protestantisme violemment l'avertit de l'opportunité de remonter vers les sources d'en haut. Marot, inégal à la tâche et d'une langue ici insuffisante, écrit des psaumes et fait ses efforts pour raviver le lyrisme par l'inspiration chrétienne. D'Aubigné, pour refaire Tâme, la passe à feu et à sang, et de quelle vigueur 1 de quelle rage effroyable et sublime ! Ronsard, assagi et élevé, comme s'il s'était initié à travers son orgie antique et sa licence épicurienne à des mystères plus hauts, perçant d'un front serein et éclairé la légère fumée du breuvage d'ivresse qui se disperse au rayonnement de sa raison, retrouve derrière Apollon le Christ, au delà de la nature l'Église, au-dessus de la littérature la France, et répand ses pensées dans une éloquence d'une telle beauté qu'elle contente le désir de la perfection. Il n'y a pour ainsi dire pas d'intervalle de ces « Discours » à la poésie de Corneille.
La langue s'est recréée comme l'âme. Jusqu'ici elle a évolué rapidement, acquérant la souplesse, l'étendue, la finesse, les articulations nécessaires pour comprendre et analyser toutes choses, augmentant sa puissance
d'abstraire à proportion que rhomme perfectionnait sa connaissance des phénomènes moraux et concrets. Maintenant le contact en somme est établi de Tesprit et de toutes choses et la langue n'aura plus autant à se mouvoir, à se développer, à changer. On conçoit que Boileau, appartenant à Tépoque qui jouit la première de ce résultat, méconnaisse ce qu'à d'autres égards la théorie littéraire qu'il représente doit à Page antérieur, expressément à la Pléiade, et que dans la vue peu exacte qu'il jette sur le passé, chaque âge ayant modifié la langue, il en juge, sans excepter la Renaissance, Tensemble à peu près barbare.
Le Tasse, par le sujet de son poème et l'inquiétude de son cœur, appartient à ce renouvellement chrétien. Milton en accusera la propagation en Angleterre avec ce retard qui fut, jusqu'au xyiii** siècle, la loi de la littérature de cette nation. Et la France va reprendre l'initiative du mouvement, comme elle avait fait dès le début de l'activité esthétique de la période médiévale.