TROISIÈME PÉRIODE
DE
l'âge de la volonté.
Ce qui frappe d'abord quand on entre dans les temps modernes, c'est comme l'âme avait pris une forte trempe dans cette tempête morale et sociale qui dura environ du milieu du xvi* siècle au commencement du xviie. Toutes choses avaient été bouleversées ; peu à peu les éléments se calmaient et, après leur mêlée, se séparaient. On voit alors comme l'âme énergiquement s'éj tait de nouveau distinguée des choses et, d'un très fou-
I gueux entrain ou d'un effort extrême, voulut du même
coup se hausser au-dessus d'elles.
Un roi donnait l'exemple d'être volontaire et de con-
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quérir, avec sa desliaée, sa part de ce monde. Encore dul-il plier aux circonstances; d^autres faisaient au fond d'eux-mêmes le pacte de les faire plier et quelquefois ils réussissaient.
L'évêque du diocèse « le plus pauvre et le plus crotté de France » se donnait pour but de réduire à Tordre dans le royaume ces têtes dures des huguenots, d'abaisser la plus puissante maison souveraine de l'Europe et de mettre la volonté du roi au-dessus des autres pouvoirs traditionnels qui paraissaient la balancer; et par la volonté d'un roi, il achevait son œuvre.
De moindres têtes n'avaient pas de moindres desseins et, même chimériques, y travaillaient avec passion ou avec suite. Le P. Joseph voulait chasser les Turcs de l'Europe, reprendre la tâche des croisades, écraser pour cela l'obstacle, l'Autriche, et il s'y employait obstinément, toute sa vie, en priant, dans quelque chambre du palais de Richelieu.
Bientôt on vit des femmes courir la fortune de capitaines, soulever des provinces, faire s'entre-choquer des troupes et vaciller l'Etal, subjuguer, conduire, pousser des héros, figurer elles-mêmes des héroïnes. La grandeur des vues, la profondeur des ambitions avait ses singes : tel de Retz.
Condé au besoin violentait le sort pour lui arracher des victoires, Turenne cherchait à lui imposer les siennes et il les avait, sauf qu'un boulet en passant le rencontrât.
Une philosophie paraissait, hautaine, altière, quoiqu'elle se fît simple et de facile abord, dont il semble qu'elle soit « gentilhomme » et qu'elle porte l'épée, encore qu'elle ne veuille rien devoir au passé, aux ancêtres, qui met la volonté au-dessus de tous autres or-
dres et Texalte à Tégal de TiDrini, si Ton peut accoter ces deux mots. C'est la philosophie d'un grand et rigoureux mathématicien, mais elle s'indigne si Ton soutient que Dieu ne puisse faire que deux et deux ne soient tout autre chose que quatre; et si ion croit qu'il soit assujetti à laisser aux angles d'un triangle leur somme de deux angles droits, elle s'écrie que c'est l'asservir comme un Jupiter aux arrêts du destin ou aux serments du Styx. Elle prétend que dans la grande machine de ce monde la liberté de l'homme demeure maîtresse de soi et qu'il n'est pas une âme qui ne soit capable de commandera son corps et de contraindre ses passions.
Et n'était-ce point parce qu'ils étaient d'autre manière pénétrés d'une volonté raide et intlexible qu'ils tendaient, ces Jansénistes, à la faire toute venir de Dieu? Quelle passion dans ce Saint-Cyran, quelle ambition immense sous ce crâne tourné dans du bois de buis, enté sur un cou bref ! Quelle appétition aiguii et lointaine sort de ces yeux moyens (i) qui voient, au delà de celui qu'ils mirent, toute l'Eglise réformée par la secte et un jeune prince élevé pour l'Eglise.
M. de Rancé, après avoir étonné le monde par son génie, ses désordres, ses violences, le clouait d'admiration et quasiment de terreur devant ses mortifications et ses intraitables austérités.
Le scepticisme s'était tourné à Dieu avec Charron, le stoïcisme avec du Vair. C'est jusqu'en Dieu que Tesprit tout ardent des meilleurs « penseurs » (le mot est à sa place quand il s'agit de celui qui a dit : Je pense), c'est jusqu'en Dieu que leur ardent esprit va retrouver la
(1) V. lo poi'lrait de Saitit-Cyran par Philippe de Champagne au musée de Oieiiohh'.
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flamme de vie^ la provisioa de voloaté, la tension d'énergie, la source d'action. Descartes conçoit sa méthode dans une extase, comme par une opération surnaturelle, au milieu de « songes » où il croit que la méditation humaine n*a eu nulle part, et il traverse TEurope pour faire un pèlerinage d'humble reconnaissance à Noire-Dame de Lorette. Pascal écrit : « Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi, Feu. » Et il s'enferme à Port-Royal.
Il ne faut pas s'étonner si dans ce renouvellement et celte restauration de Tâme, le lyrisme a continué de vivre d'une vie ininterrompue et grandement florissante. Desportes, que Bôileau ne méprisait pas, donne la main à Baïf, à Ronsard, à Belleau, à la Pléiade: Malherbe, par les Larmes de saint Pierre, ne surpasse point peul*être, mais il accompagne ou même devance Bertaut ; il reparaît après lui, triomphant et de ses rivaux et de lui-môme. Et sous prétexte qu'il fut un grammairien et un regrattier de syllabes, qu'importe ? qu'il y a dans ses œuvres bien des parties qui sont lourdes, traînantes, que nous ne pouvons plus guère lire, il ne faut pas dire qu'il n'est pas un lyrique, car il rencontre admirablement par places, il se soutient souvent et il a le nombre, il a le son.
D'autres encore vers ce temps, Théophile, Tristan» Saint-Amand, ont eu plus d'une fois l'inspiration vraie, la verve, l'émotion, l'expression même; ils ont jeté un regard d'artiste ou poussé une plainte nombreuse vers cette belle nature que Ronsard avait connue et célébrée dès son printemps, cette nature agreste et bocagère, à son automne maintenant, dont les feuilles jaunies tombent dans des eaux mélancoliques, carde nouveau l'âme humaine va se détourner d'elle.
En cette ferveur chrétienne, c'est dans les régions religieuses que la lyrique établit de préférence son séjour. Quel est le poète lyrique qui, depuis le commencement des affaires de religion, n*ait pas essayé d'accorder son luth et son psaltérion à la harpe des prophètes et àThymne des fidèles (1) ?Non content d'avoir inséré dans ses tragédies les stances que tout le monde sait, le pieux Corneille au cours du siècle ramène l'âme en deçà des Psaumes vers son intérieur, et dans des vers qui ont toutefois plus de solidité et d'esprit que le modèle, il imite Vlmilation. Puis il vient, lui aussi, aux Psaumes et rime les Louanges et TOffice de la sainte Vierge. Et je ne pense pas que de grandes parties de cette œuvre le cèdent à ce qu'il a écrit de plus beau ni qu'il ait rien donné qui par places soit plus curieux. 11 a plus de soixante ans et comme il arrive à de tels ar-
(1) Il y aurait une étude ù faire de rinflucnce que la Bible a pu exercer sur la littérature, à ne prendre la Bible que comme modèle littéraire. La Bruyère se place i\ ce point de vue en parlant de Moïse ; lioileau tire des exemples de la Genèse dans ses Réflexions sur le sublime. On voit assez bien ce que tel ou tel auteur, Bossuet par exemple ou Lamennais, doit aux Ecritures. Mais il n'y a pas de travail d'ensemble sur la question, ni même, que je sache, de travaux partiels un peu suivis. Notre littérature a des origines visibles dans le moyen âge et dans l'antiquité classique. Que doit-elle directement à la forme d'imagination et de stj'le si spéciale qui a ses monuments dans V Ancien Testament ? Y a-t-il là pour nous une autre source, un affluent tout entier, ou bien n'3' a-t-on puisé que pju* un labeur voulu, par une méthode artificielle ? La connaissance des Ecritures n'a-t-elle pas contribué à élargir le goût, à donner l'idée d'une couleur, de toute une tonalité diflerentes de celles cjui étaient naturelles dans nos races ? A quels moments ? par quels ouvriers? avec quel succès? Faudrait-il mettre à part les actions qui se sont propagées du Nouveau Testainent ? Une telle élude demanderait une grande science et un discernement rare. A quelques résultats qu'elle dût aboutir, il me semble qu'elle serait d'un extrême intérêt.
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listes, il a accru par son long travail sa perfection technique et son illustre maîtrise dans le métier de poète. Je ne sais pourquoi ce recueil n'est pas un des bréviaires deceuxqui veulent faire des vers français (1). Le texte de 17mi7a/ion a quelque chose qui est en nuances et en fuites d'âme qui n'a pu décourager Thomme qui avait façonné tant de caractères et qui priait; il a su être lyrique et abstrait, toutefois il a précisé les perspectives psychologiques. 11 se pourrait que les « hymnes, proses » (2) et psaumes aient mis son génie plus à Taise. Il est vrai, et ce point est de grande importance, que son temps s'est mieux reconnu dans la première des deux œuvres, mais nous pourrions avoir des raisons, sinon de nous plaire mieux, du moins de trouver plus d'agrément à la seconde.
Au moment oii ceci est composé (1670), le siècle déjà relâche quelque chose de son intime tension d'âme et respire de nouveau quelques bouffées d'air des champs dans La Fontaine ; la nature extérieure timidement et par places reparaît. Corneille y applique sa vision juste et cette émotion qu'il avait souvent renouvelée dans sa maison normande de garde forestier, à Torée des bois et sur la lisière des prairies de la rivière de Seiae. C'est avec des images vues qu'il nous avertit de n'être point « pareils
... à ce foin inutile Qui sur le haut des toits pousse un tuj'au débile.
(1) V. par ex. Œuvres de P. Corneille^ t. IX, p. ()36 (édit. des (irands écrivains de la France) la note où M. Marty-Laveaux compte le nombre des traductions du Gloria Patri par Corneille. On ne saurait imajçiner une virtuosité plus prodigieuse au service d'une théologie toujours exacte.
2) \. préface Au lecteur ^ op. cit., p. 5.
Et ne s'y montre aux yeux que pour le voir sécher
Avant qu'on l'en puisse arracher ; .... à ces méchantes herbes Dont jamais moissonneur n'a ramassé des gerbes. Que tient le glaneur même indignes de sa main
Et n'en daigne remplir son sein (1).
Il s'épaad magnifiquement dans des strophes comme celles-ci :
Enfin le Seigneur règne, enfin il a fait voir
Son absolu pouvoir :
Terre, fais voir ta joie en tes cantons fertiles.
Et toi, mer, en tes îles ..
Le feu qui le précède et partout lui fait jour
Se répand tout autour Et de ses ennemis qu'enveloppe sa flamnic«
Il brûle jusqu'à l'àme
Les rochers les plus hauts fondirent devant Dieu
Comme la cire au feu Et virent sous le bras qui lançait le tonnerre.
Trembler toute la terre...
Les filles de Juda dans toutes leurs cités
lîénirent ses bontés ; Et tous ses jugements à leurs âmes ravies
Semblèrent d'autres vies.... (2) ;
N'épargnez point vos luths à votre psalmodie, De la plus douce harpe ajustez-y les tons ; Joignez-y l'éclatante et forte mélodie
Des trompettes et des clairons.... (3).
Anges qui le voj'ez dans sa splendeur entière,
Hénissez le Seigneur ; Cicux qu'il a peints d'azur et revêt de lumière
Exaltez sa grandeur. .
(1) V. Œuvres, t. IX, p. 321.
(2) Ihid., p. lir)-117.
^3; Ibid., p. 110-120.
l'évolution. — T. I. 14
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Solei! qui fais le jour, lune qui perces l'ombre.
Bénissez le Seigneur ; Ktoiles, dont mortel n'a jamais su le nombre.
Exaltez sa grandeur...
Admirables trésors des neiges et des glaces.
Bénissez le Seigneur ; Jour, qui fais la couleur, et toi, nuit, qui l'effaces.
Exaltez sa grandeur...
Poissons qui sillonnez la campagne liquide.
Bénissez le Seigneur ; Hôtes vagues des airs, qui découpez leur vide.
Exaltez sa grandeur (1).
Outi'e le souffle qu'on entend dans ces vers, on y remarque l'habile tour de main d'un excellent élève des Jésuites, expertdans toutes les curiosités du vers latin. C'est de la même main exacte, pieusement chaste, qu'il modèle ses offrandes à la Vierge :
Ce grand roi que de la nature
Servent l'un et l'autre flambeau.
D'un flanc que de la grâce un doux torrent épure Devient l'enflure sainte et le sacré fardeau... {2\
Voici comme il la prie :
Etoile de la mer, mère du Tout-Puissant, Toujours vierge, toujours étoile sans nuage. Porte du ciel ouverte au pécheur gémissant... (3)
et voici de quoi il la prie à l'heure de Ténèbres:
Le chaos de la nuit étend son voile noir, Ecoute les soupirs de mon âme étonnée... (4).
Ob ! le beau vers, profond et tragique ! Et ne retrou-
(1) V. Œuvres, t. IX, p. 141-143.
(2) Ihid , p. 83.
(i)Ibid., p. 321.
voDs-Douspas tout notre poète clans une slance comme celle-ci :
Ce créateur de tout, ce maître du tonnerre S*est réservé là-haut le ciel pour habiter ; Mais se le réservant, il vous donne la terre : C'est de hi qu'il y faut monter... (1).
Corneille jette ces voix de croyant et de prophète à Joad, à Técho des chœurs exquis, grandioses d*£sther et d'Athalîe ; puis, pour ne rien dire, après de tels accents, de Racan ou de Santeul, l'âme pour la première fois en France depuis six ou sept siècles, s*abat tout à fait et perd le chant.
Ce qui ne laisse pas de surprendre, d'affliger, c'est que, dans ces commencements de temps nouveaux, la France n'ait pas produit un poème épique, je veux dire un vrai chef-d'œuvre d'épopée. Il se placerait quelque part entre 1570, époque où la Franciade va succomber avant de naître, et 1630, date qui marque à peu près le terme après lequel il serait décidément trop tard. Il tendrait vers une langue sinon abstraite, du moins haute et un peu resserrée,puisque Tâme se relève alors au-dessus des choses, et par là il ressemblerait à ces étonnants Tragiques qui font douter parfois si ce poème qu'on désire n'existe pas. Mais puisque le poème épique est de sa nature synthétique, et c'est là peut-être la première définition qui ne lui répugne pas, il n^aurait pas dépouillé entièrement ce goût de la nature concrète qui donne quelque sève à la. Semaine de du Bartas et se ressent encore da^ns VAstrée; il retiendrait en la perfectionnant cette faculté d'être touché de toutes choses qui prête du charme à saint François de Sales et
(1) V. Œuvres, t. IX, p. 317-319.
212 l'évolution de la littérature
entre comme un élément ineffaçable, même alors, dans la poésie lyrique.
C'est lui qui ferait faire ses classes et sa rhétorique à la nouvelle langue française, au lieu que le travail s'accomplisse froidement sur divers points et de diverses façons méthodiques, plus laborieuses qu'artistiques, par des régents bien intentionnés comme Balzac, des grammairiens têtus comme Malherbe, de belles pédantes comme les Précieuses de Thôtel de Rambouillet, de lents aréopages comme l'Académie française.
On peut dire que ce poème a manqué à la langue française, et je ne sais si elle ne s'en est fort ressentie, et jusques à quand ?... La fécondité littéraire d'un peuple a ses productions un peu tératologiques qui sont parfois utiles, elle a aussi ses suspensions qui font vide. Ou tout au moins il y a un maigre là où une riche veine nourricière n'aurait peut-être pas mal fait. L'espèce qu'on attend n'est représentée que par des types moia-dres. Je ne me défends pas de penser que ce maigre a laissé quelque chose de sa maigreur à ce qui est venu après lui et que par exemple, après un noble et large poème de ce genre, un peu plus de chair et de sang aurait enveloppé la forte et nerveuse géométrie de la tragédie française.
Et je ne vois pas pourquoi il a manqué, ce poème. L'Italie, l'Angleterre ont bien eu le leur. Faut-il en accuser les guerres civiles? Gomme si Milton n'émergeait pas précisément des discordes civiles de l'Angleterre ; à moins qu'on ne veuille dire que la tète qui l'aurait conçu a été fracassée, jeune encore, contre une borne par quelque soudard en peau de buffle ; à moins encore que cet esprit qui l'aurait enfanté ne soit resté quelque part dans les limbes du possible...
Et on en est réduit à chercher des causes secondes qu'on trouve à la rigueur.
D'abord il aurait fallu que ce poème fût chrétien et voilà une épineuse matière, le poème épique chrétien. Si tout s'y passe selon l'ordre de la nature, est-il chrétien? Et si Tordre de la nature y subit à chaque instant des rebroussements et des altérations subites par la toute-puissante intervention du ciel, cela est-il supportable ? Que devient l'attente du spectateur là où il n'y a plus de question?
Remarquons que cette difficulté n'existait pas du tout pour la littérature ancienne. Les dieux étaient à leur place dans les poèmes épiques de ce temps, patrce qu'après tout ils n'étaient pas en dehors de la nature. Ils avaientfort à faire de se combattre les uns les autres, même à Taide des hommes, chacun avec les forces déterminéesquilui étaient départies, et de tâchera donner quelque déviation au destin dont ils subissaient^comme Thomme, la contrainte. Il y avait là un dramatique intérêt répercuté dans les choses humaines et qui n'était pas moindre dans la région des actions divines, puisque de l'humanité aux dieux, il n'y avait qu'une différence de degré enveloppée dans Tidée commune de l'identique nature. La part qu'y avaient les dieux ne faisait qu'ajouter au poème l'attrait du merveilleux.
Il n^en va pas du tout ainsi dans le système de la littérature chrétienne, qui conçoit Dieu « tout-puissant » au-dessus de sa création. Plus de tergiversations dans ses conseils, plus de contrariétés dans ses desseins. S'il agita la manière d'un héros de poème par une démarche personnelle, tout est fini ; il n'y a plus qu'à lui remettre le prix de la lutte et à prononcer que l'action est terminée.
214 l'évolution de la littérature
Ira-t-on, pour en faire un personnage qui tienne Tintérêl en suspens, lui prêter des hésitations, des retours sur lui-même, des négligences, des insuccès dont il se relèverait par de meilleures mesures, et quand il est Dieu et peut tout, faudra-t-il qu'on nous représente un Père Eternel insuffisant? Non, c'est là le thème facile de la parodie. Ses conseils sont impénétrables. Il n'y a que laBible qui parle le monologue de Dieu ou son dialogue avec rhomme. Le poète épique doit craindre de faire de Dieu, au lieu d'un héros qu'il ne peut être, un je ne sais qui, que Scarron guette.
Il faut donc que Dieu, semble-t-il, demeure tout au' moins au-desus de l'action et que celle-ci reste le drame de Thomme. II n'en est que la fin dans la Divine Comédie de Dante.
Il y a plus, et fiU-il tenu au-dessus de l'action comme dans le Saint des saints, il ne se peut guère que même par ses ministres il en brise trop souvent et trop visiblement l'enchaînement. Les anges, dans la Chanson de Holandy n^y sont que pour quelques lumineuses et transparentes silhouettes au travers desquelles on voit les choses suivre leur cours naturel. Ils reçoivent le gant des barons mourants, portent leur âme en paradis, détournent légèrement un coup d'épée qui blesse Charlemagne; c'est une prière qui fait s'arrêter le soleil. Ces accidents multipliés supprimeraient tout drame. Ils paraissent convenir davantage à la machinerie d'un spectacle, et pourtant n'est-ce pas pour s'en être sursaturé que le théâtre du moyen âge, mystères et miracles, manquant trop à la condition d'être dramatique, s'est développé en représentations scéniques et s'est écroulé, sans laisser une œuvre où se reconnaisse l'anxiété de l'homme ?
ËQ somme, et c'est là que gît Tessence de la question, dans l'antiquité, il n'y avait pas de surnaturel, il n*y avait que du merveilleux ; et dans un poème chrétien, il peut y avoir aussi du merveilleux tant qu'on voudra, mais dès que ce merveilleux vient de la religion, il est surnaturel.
Et c'est ce qui complique tout. 11 y a là deux ordres qu'il faut coudre et sans que l'un déchire l'autre : ceci est d'un ordre et « cela est d'un autre ordre ». Ce qui est de la religion est de V « au-delà », de l'au-delà de la nature.
Boileau montrait donc un grand sens, à son ordinaire, quand il combattait le merveilleux chrétien et tel qu'il l'entendait, non pour la raison janséniste qu'il donne que le christianisme « n'offre à l'esprit que mystères terribles, pénitence à faire et tourments mérités », mais parce qu'il est burlesque (je pense encore à Scarron) défaire agir« Dieu, ses saints et ses prophètes », comme Mars, Vénus et Pluton. A titre de machines poétiques, j'aimerais encore mieux, comme lui, ces anciens dieux. Seulement il ne faut pas de machines, et elles ont plutôt fait tort à l'énergique génie de Camoëns.
11 y avait d'autres partis à prendre. Tasse en prit un qui fut de se placer si bien au niveau des passions de ce monde qu'on sentît que l'intervention d'en haut, parcimonieusement employée, n'était qu'un accessoire sans grande importance. Ce parti n'était pas très sérieux, je ne regrette pas qu'il fût peu d'accord avec notre génie, et le noble et douloureux esprit du poète, par la suite, s'en affecta. Après tout, son œuvre naquit viable.
Milton trouva un autre biais et ne mêla point les choses du ciel avec celles d'ici-has, se plaçant tout entier d'avance au-dessus des choses terrestres telles
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qu'elles ont découlé du péché. Il peut donc traiter toute sa matière comme naturellement surnaturelle. C'est un parti qui n'est pas si différent de celui de Dante, et son poème inondé de beautés ne saurait mourir. Encore la solution ne va-t-elle pas si bien qu'on ne fasse ses réserves, car il demeure une lutte de Dieu et du diable quMl faut peindre par le moyen des imaginations humaines dans une région qui est hors de la sphère de Thumanité, et, comme dit la logique, cela répugne. Autrement satisfaisante est la conception de Dante avec Dieu en haut, Satan en bas et Thomme dans tout Tentre-deux.
Au fond la matière du poème chrétien ne pouvait manquer d'être celle-là : la lutte de l'homme entre le bien et le mal dans sa relation avec la Cause des causes. D'Aubigné n'écrit qu'une diatribe sur le résultat d'un épisode de ce drame des drames, il n'en donne pas un exemplaire, qui aurait pu être légendaire, historique, mystique. C'était une forme à trouver. — Laquelle? — Je vous réponds qu'il n'a manqué qu'une chose, un poète de génie à l'inventer. Ces difficultés que nous venons de montrer, il en aurait triomphé et nous saurions comment. On peut rêver qu'il aurait concilié !a vraisemblance humaine avec le miraculeux, allié le surnaturel au naturel, par la grâce peut-être. — Elle n'est pas un personnage épique. — Je n'en sais rien, si Corneille, je ne dis pas tant par la conversion de Pauline, mais par l'exaltation de Polyeucte et la conversion de Félix, en a fait un personnage dramatique.
Celte lacune de notre littérature nous donne sans doute à connaître qu6 dans l'Occident de l'Europe, « toujours solidaire depuis Charlemagne », comme énonce Comte, le champ d'une nation, même de la
France qui est au centre des autres, est trop étroit à renfermer le complet tracé de Thistoire de la littérature et que, tout de même qu'il a fallu, pour embrasser d'une même vue le développement total deTesprit dans Tantiquité, dépasser les limites strictes de la Grèce et étendre son attention à toute une région méditerranéenne, il est indispensable, même sans étudier de près rinfluence des littératures étrangères sur la nôtre, de jeter quelques regards à nos alentours pour avoir une figure entière du mouvement littéraire décrit par l'esprit chrétien et moderne.
Ces défaillances en un lieu, compensées ailleurs, doivent contribuer à donner leur caractère aux littératures nationales, puisqu^après tout il y en a ici cinq ou six qui chevauchent les unes sur les autres et que, dans ce mouvement solidaire, chacune garde sa physionomie et son allure particulière.
Et ce manque d'un poème un peu synthétique au début de notre littérature moderne, à quoi il est permis de rapporter le caractère remarquablement abstrait de la poésie qui a suivi et en particulier de la tragédie, on peut justement le considérer comme un indice de certaines qualités de Tesprit français qui par moments sont bien capables de s'opposer à la naissance de Tépopée.
C'est qu'il y a dans l'esprit français une tendance reconnue à l'abstraction même. Cette tendance fut très forte dès la première partie du xvii" siècle. Cet esprit qui s'était vigoureusement remis à part de la nature des choses, rétabli en lui-même et raccordé à sa cause transcendante, se mut volontiers dans les hautes régions où la contingence des choses et des faits a moins d'accès. Tandis que Bacon se tourne tout entier vers la physique, nos plus grands savants, sanslaperdre de vue,
^18 l'évolution DK la LITTÉKAÏURE
sont surtout des mathématiciens. Descartes, Pascal, bien que doués tous deux de la plus vive imagination, sont d'abord des géomètres, et il semble que ce soit leur patrie d'origine, ce pays des vérités toutes pures, des idées immuables, des intuitions spirituelles d'un ordre de science où on pense sentir le voisinage et comme rindéfectible irradiation de l'Esprit éternel vers qui l'âme avait alors remonté. L'aptitude géométrique des Français est une des manifestations de leur idéalisme. Le goût de la mathématique n'est nullement contraire au génie épique et poétique, témoin Dante ; mais le goût de Tabstraclion, qui s'accuse facilement parlegénie mathématique, sans être exclusif de la poésie épique, n'y peut jouer un rôle que s'il concourt avec un sentiment très vaste et très étendu de l'homme et des choses.
Ainsi le génie poétique français donna peut-être dans un excès d'abstraction, parce qu'il manqua alors d'un grand poète épique; et s'il en manqua, une cause occasionnelle s'en trouve dans sa tendance à l'abstraction même. En ne produisant pas de poète épique, il abonda dans son propre sens.
Et de la défaillance que je signale, j'aperçois une seconde cause superficielle dans notre esprit de société qui ne se montra peut-être jamais dans une fleur plus vive qu'au lendemain des temps où toute la société avait souffert de sa désunion et des discordes civiles. Les salons des femmes sont très propres à quintessencier les sentiments et à afïiner la langue^ mais up grand poème ne saurait croître dans la ruelle des précieuses, d'esprit si généreux qu'elles puissent être.
Si ce poème avait paru et s'il existait, comme il toucherait au moins par le faîte aux régions supérieures de l'âme, il serait aisé de lui opposer en manière de
DE LA LITTÉHATUHE MOPLKNE 219
contraste les œuvres où se sont manifestées les parties moins hautes de notre nature, les comédies de Larivey , les poèmes de Théophile, de Saint-Âmand, les satires de Malhurin Régnier, les fantaisies de Cyrano, le roman comique de Scarron ; car à partir des temps modernes et en l'état d'une certaine érudition livresque, il ne faut plus s'attendre à ce que les genres littéraires n'osent se remontrer que dans un ordre chronologique : chaque artiste peut s'en servir, avec plus ou moins de chances de les vivifier selon son génie et selon la faveur ou Tobstacle des circonstances; chacun peut même en imaginer des altérations, des mélanges originaux, des formes nouvelles, et on voit qu'on y trouva de façon et d'autre tout ce qu'il fallait pour nous parler des mêmes travers et des mêmes faiblesses, des mêmes ridicules et des mêmes vices qui avaient défrayé la littérature naturaliste du moyen âge et fourni une contrepartie k la poésie lyrique et à l'épopée ; mais de ce dernier genre un type alors manqua.
Et il est à remarquer que la société, dont l'esprit s'opposait peut-être très efficacement à la création d'un vrai poème épiqae, en sentit très vivement le manque et désira de propos délibéré qu'on lui en fit un. On s'apercevait de la lacune, on voulut expressément faire revivre ce genre, comme il semblait qu'on réussît à rendre une nouvelle vie aux autres; on s'y appliqua à la réflexion, c'est-à-dire un peu tard. On n'y renonça guère que dans le dernier quart du siècle. 11 y a jusque-là dix poèmes épiques, tous chrétiens, tous « contreTailsen dépit de nature » et mort-nés (i). Un reste
(1) V. Lanson, Histoire de la Littérature française^ p. IWl et siiiv., not. 1.
de celte volonté nous a donné encore, au premier quart du xvm« siècle, un avorton, la Henriade. C'est cent ans plus tôt au moins que le prodige, de lui-même, aurait dû se montrer. Il était de moins en moins probable qu'il consentît à naître à toute force, à mesure que l'élan de l'âme s'alentit et s'embarrassa de critique littéraire dans une société de plus en plus réfléchie et avisée.
Mais cet esprit de société qui faisait une atmosphère peu propice à l'épopée était au contraire tout à fait favorable à une certaine forme du théâtre. On avait la passion de causer et on commençait de le savoir bien faire; on ratiocinait sur les sentiments, les achevant en idées, et on s'exerçait à en aiguiser l'expression en formules frappantes et pénétrantes : c'est ce qui aboutit, grâce au désenchantement de certaines âmes enfin lassées et amèrement désillusionnées, au recueil des Maximes de La Rochefoucauld. Avant que la Fronde, pour retomber à rien, eût fatigué chez beaucoup les ressorts et les énergies, l'imagination s'excitait aux aventures, aux hautes entreprises, et elle n'avait pas à capituler devant la force des choses. Étaler ces dispositions généreuses en d'amples histoires, c'était l'affaire des romans; pour les exalter aussi, le théâtre, pressé maintenant d'en finir avec chaque représentation, précisément parce qu'il était devenu permanent, pouvait s'emparer de cet art de la conversation, susceptible, on le vit, de devenir quelque chose de puissant. Et c'est ce qu'il fît par le génie de Corneille.
C'est en vérité un beau spectacle, quoiqu'il ne soit pas partout glorieux, de voir dans la première partie du xvii^ siècle l'esprit travailler à se rendre maître de la langue comme l'âme se veut maîtresse des choses, et
tout cela enfin chanter victorieusement dans les vers de Corneille. Une gratitude respectueuse et cordiale va à tous les bons ouvriers qui lui ont préparé sa langue, Teussent-ils un peu condensée : martelé de près, l'instrument verbal fut d'un ferme alliage, le poète lui donna la trempe et la vibration. On laissait derrière soi les derniers efforts du moyen âge expiré, le roman courtois et bucolique de TA 5/r^e, et on s'éprenait d'une nouvelle espèce d'amour^ courtois encore, mais plus viril et qui se débattait dans une perspective plus humaine. La tragédie cornélienne, dans l'ombre de qui on aperçoit des Scudery et des La Calprenède, elle aussi, fut romanesque et héroïque. Par ce qu'elle tient du roman, de l'aventure, par la place qu'elle fait aux événements, aux grands accidents de l'histoire, par quelque caractère mystique el lyrique qu'elle eut surtout en ses commencements, on la sent encore proche d'un âge qui aurait pu être épique ; par là on Ta trouvée plus ressemblante à la tragédie d'Eschyle qu'à celle des aulres dramaturges grecs, d'autant que la tragédie d'Eschyle est comme un fragment d'épopéequi s'anime, el on a remarqué que les tragédies de Racine, le costume ôté, se laissaient plus facilement ramener aux termes d'un événement quotidien, d'un fait-divers. Au surplus, le système de la tragédie de Corneille est précisément l'opposé de la tragédie d'Eschyle, puisque dans celle-ci les grands faits se déploient à titre d'éléments principaux du drame où Taulonomie des personnages s'ébauche seulement,avec une vigueur encore barbare il est vrai, tandis que les héros de Corneille sont maîtres d'eux comme ils prétendent l'être de l'univers ou tout au moins des circonstances auxquelles ils touchent. Les événements sont donc amenés dans
le champ du drame et cités sur la scène comme des comparses, moins encore, comme des accessoires dont Futilité est d'offrir à Tâme des occasions de se rehausser en s*élevant au-dessus d'eux ; et plus le poète excessivement les accumule et les multiplie, plus Tâme se dresse pour les dominer et les ravale par ses propres triomphes. LHntime tension va jusqu'au surhumain, surtout avecTaide de Dieu, et enfin jusqu'à Tinhumain. La gloire, la vertu, le devoir sont dans ce théâtre autant de noms de la volonté. Cette conception éminemment admirable de la vie de Tâme, adoucie et simplifiée par le cœur et le génie d'une femme, quand le vieux Corneille s*est enfin réduit au silence, donne, même dans le dernier quart du siècle, une œuvre d'une irréprochable beauté, le roman de la Princesse de Clèves.
De cette action de la volonté dont le premier âge du xvue siècle est tout plein, Pascal est comme une catastrophe. Il est lui-même tout drame. Il est ce que rhumanilé lettrée a produit de plus déchiré comme génie. Il est né géomètre et il ne veut plus l'être. Il est né pour briller et pour aimer peut-être, et non seulement il s'enferme en une retraite, ce qui ne serait pas rare à un homme de cette sorte, mais dans une secte de couleur triste et terne qui, échauffée de sa propre ferveur, de passion âpre et acre, trop persuadée de sa prédestination à réformer et à dominer pour vouloir obéir ni savoir se résigner, concentre une humeur batailleuse et tiraille les liens de la charité qui doivent l'unir à l'Église jusqu'aux déchirements et aux ruptures. Il a dit : a heureux ceux qui jouissent d'une santé robuste », et il est malade. Il est audacieux, paradoxe, de terrible dénégation, et il se veut respectueux, docile, usager. Il est emporté à la rencontre, injuste, et il se
veut doux, équitable, charitable. De son fonds, il n'est pas sceptique, et il veut et il sait l'être pour croire ; il est stoïcien par Tintime fierté et il ne veut pas Têtre, car sa vraie difficulté d'âme est bien plutôt du côté de Torgueil que du côté de l'incertitude, et précisément s'enclave dans un parti dont les vicissitudes l'obligent à gagner ce qu'il désire le plus, « une réputation glorieuse », dont le service accorde sa conscience à son ambition essentielle d'avoir raison et en qui il peut confondre sans la perdre son irrémissible appétition de primer. Et voici qu'au moment décisif, la secte, en dépit de lui, donne dans « une voie moyenne qui est abominable devant Dieu, méprisable devant les hommes », embrasse de fait cette morale casuiste et relâchée dont il avait, au profit de la secte, si cruellement et avec tant d'exultation triomphé en déchirant des Jésuites. SU y eut de l'orgueil chez ces gens, le sien ne fut-il pas brisé là ? ou ne fut-il pas expié par cette atroce souffrance ? Qui n'espérerait ardemment que Dieu l'ait attendu à ce martyre pour l'assister dans l'éternité ?
l'age de l'eurythmie.
Le second âge du xvii® siècle et qui ne se prolonge guère au delà de ce siècle s'accuse par des caractères parfaitement nets.
Le premier de ces caractères, et auquel se rapportent les autres, c'est une connaissance beaucoup plus exacte et peut-être aussi accomplie qu'il se puisse de la nature morale de l'homme. L'âge précédent en avait
224 l'évolution de la littérature
surtout répercuté la nature idéale. Ainsi la marche de Tesprit est parfaitement analogue à ce qu'elle avait été au moyen âge. Elle se propage du centre de l'âme vers une exploration plus complaisante des fonctions ordinaires de notre âme et de ce qui en fait comme la zone habituelle ; sans qu'elle oublie ce, que j'appellerai le surhumain dont nous sommes capables par l'héroïsme ou par la grâce, elle se détourne de préférence et s'avance vers la connaissance et la description des formes de notre action qui, au lieu de nous séparer des modes quotidiennement observables de la vie et du train commun des choses, nous en rapprochent au contraire et nous y mêlent. C'est ce que La Fontaine exprimait, quand il marquait par des vers bien connus la différence qu'il fallait mettre entre la méthode de son temps et l'esthétique de l'âge qui venait de finir :
Mais maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
Le même précepte est à toutes les pages de Boileau.
Il est bien évident qu'il s'agit ici delà nature humaine et qu'il n'est pas encore question de la nature des choses, du grand objet pittoresque qui s'offre à nos sens et auquel on prêle fort peu d'attention. Gomme c'était la dernière province que le moyen âge avait retrouvée et comme il ne s'en était bien emparé qu'à la fin, voire dans une période à laquelle on donne déjà le nom distinct de Renaissance, de même on n'y rentrera derechef qu'en dernierlieu, auxviije siècle, après la phase que nous envisageons actuellement et où l'on est tout occupé de la nature humaine.
C'est déjà un symptôme instructifque le mot de « nature » soit si souvent prononcé et tienne alors une si
grande place. Cela donne à penser qu'on sera moins disposé à accueillir le récit souvent fantastique des merveilles que la libre volonté de Tâme peut produire et qu'on entend ramener l'étude de ses mouvements à des termes qui les rendent plus intelligibles. Les divers articles des théories à Taide desquelles on cherchera à se rendre raison des mouvements, des actions, des productions de Tâme, seront autant de traits distinctifs de cet âge et subordonnés à son caractère principal, la connaissance de notre nature.
Dans Tordre esthétique et litléraire où présentement nous tenons nos yeux surtout attachés, la théorie de cet âge est formulée excellemment par Boileau en son Art poétique. Elle consiste dans cette idée générale qu'il y a des genres littéraires et que chacun d'eux est une essence séparée:
Tout poème est brillant de sa propre beauté.
Ainsi, ridylle a les champs, les vergers pour domaine ; sa musique est de la flûte et du hautbois et elle ne doit point entonner la trompette ; Pélégie exprime la mélancolie de la mort, la joie et la tristesse des amants, elle s'affadit et se glace par le style précieux qui n'énonce que des sentiments faux. L'ode éclatante et énergique est toute en mouvement comme le vol de l'aigle, ardente à son ouvrage comme l'abeille et marche impétueusement par une logique intérieure qui ne s'ajuste nullement à un ordre didactique. Au contraire, le sens s'enferme dans le sonnet sous des règles rigoureuses qui donnent à ce genre de poème une suprême beauté. L'épigramme, c'est le bon mot, et c'est un abus déraisonnable si on va le mêler au madrigal, au sonnet, à la tragédie, à l'élégie, à la plaidoirie, l'évolution. — t. I. 15
226 l'évolution de la littérature
au sermon ; ce n'est qu'avec discrétion qu*il est permis parfois de l'aiguiser en pointe. Le rondeau, c'est l'expression même de la naïveté. Le caprice des rimes ou des sons a trouvé sa forme dans la ballade, les sentiments doux et tendres de l'amour ont la leur dans le nMidrigal. La satire, c'est là vérité qui offre aux hommes la candeur de son miroir. Le vaudeville ou chanson est la voix de la joyeuse liberté française, mais qu'il n'aille pas se prendre aux choses saintes, ses plaisanteries, étant déplacées, seraient affreuses et appelleraient un triste châtiment. A la tragédie les pleurs, les alarmes. La poésie épique, c'est la fiction, et voilà pourquoi il ne saurait y avoir de poésie épique chrétienne ; c'est que le christianisme est un mystère vrai : il n'y a point de place pour un Dieu de vérité au milieu des mensonges des poètes. Le rire, c'est la comédie ; encore doit-elle se tenir soigneusement au-dessus de la saleté et de la bassesse, de l'équivoque, de la diffamation, de la méchanceté et de la fadeur, de l'aigreur, du bouffon et delà mascarade. Quand Boileau écrit qu'il ne reconnaît plus l'auteur du A/ûan//iro;9e (( dans le sac ridicule où Scapin s'enveloppe », il est évident que le reproche qu'il lui fait, c'est d'avoir mélangé les genres, la comédie et la farce : non seulement il lui semble que ce voisinage ne peut aller sans une sorte de contamination du genre noble par l'autre, mais, même « en ses doctes peintures », Molière a eu le tort de faire « souvent grimacer ses figures » pour plaire au peuple.
Boileau ne nous entretient pas ici des genres qui relèvent de laprose, et il passe même sous silence quelques genres poétiques dont il avait plus qualité que personne pour parler, l'épître, le poème didactique, le poème héroï-comique. Sa pensée n'en est pas moins nette et
sensible. Évidemment, chacun des genres dont il traite est à ses yeux une essence à la mode platonicienne ou, pour parler avec plus d'à-propos peut-être le langage de Descartes, une idée distincte qu'on ne doit point confondre avec les autres, sous peine de brouiller et en somme de faire évanouir Tart. On peut remarquer en effet qu'outre qu'il prend la peine de déOnir chacune de ces idées par ses caractères essentiels, il a soin ordinairement de la distinguer de tout élément voisin avec lequel on pourrait être enclin à en adultérer la pureté.
Cette théorie de Boileau enferme en somme une grande part de raison. Sans doute nous n'entendons plus mettre entre les genres littéraires ces cloisons étanches, comme on dit ; mais ce qui reste à titre d'observation exacte et impérissable, c'est que Thomme étant lui-même une essence qui foncièrement ne change pas, les catégories d'objets qui peuvent l'émouvoir, les formes de sentiment, les passions dont il est capable sont très loin d'être en nombre infini ni même en grand nombre, par suite les types de son activité poétique ou esthétique ne sont pas fort multiples, et il y a chance pour que les principaux types aient été manifestés « depuis sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent », et même pour que les anciens, Grecs et Latins, en aient inventé la plupart. Afin de parfaire tout de suite l'exposé de la pensée de Boileau sur ce point, disons que pour lui et ceux qui, comme lui, furent partisans des anciens, les genres ayant une origine naturelle dans les fonctions normales de Tâme et les objets dont elle s'affecte, il pouvait paraître probable qu'ils s'étaient montrés plus parfaits et plus expressifs dans la spontanéité première de leur efïlores-
228 LÉVOLITION DE LA LÏTTÉRATI1RE
cence, alors que des élaboralions curieuses, recherchées, hasardeuses n'avaient pas encore risqué d'en altérer la figure et d'en mêler les lignes. Ainsi et quelques réserves qu'on soit bien fondé à faire d'ailleurs, cette théorie des « anciens », bien loin d'être un préjugé pédantesque, était un hommage raisonné à l'excellence de la fraîche nature. Et même après que nous nous sommes débarrassés de la superstition des démarcations impénétrables, il ne nous est pas malaisé de reconnaître dans une satire une invention épique, de démêler dans une chanson telle partie d'idylle, dans une poésie lyrique tel vers élégiaque. Ces qualifications et les autres de même sorte dureront autant que l'homme.
Sans doute aussi Boileau ne prévoyait pas quelques genres littéraires qui ont paru avec éclat depuis son Art poétique et qui d'ailleurs sont nés de préférence hors du cercle d'observation qui était le sien, tels le drame, la ballade légendaire ou populaire, surtout la poésie lyrique et profondément psychologique, qui est sans doute la meilleure part de notre gloire poétique depuis une centaine d'années. Mais à les bien prendre, il n'y a rien dans les principes esthétiques de Boileau qui dénie à ces genres nia tout autre leur droit à l'existence, il s'en faut.
En effet, la théorie de Boileau n'est nullement platonicienne en ce sens que nous verrions les idées des genres comme siégeant dans une sorte de monde surnaturel ou que nous en apporterions une façon de réminiscence dans ce monde-ci. Il ne les conçoit pas du tout, pour parler comme l'école, aparterei, séparés des choses, mais au contraire il ne s'en forme le concept que sur expérience et ne les connaît que réalisés posi-
tivement et sensiblement dans des êtres ou des monuments concrets. De là une acceptation toute franche et naïve de ce que l'histoire lui offre comme des manifestations certaines de l'art, sous cette condition que son goût un peu strict, pas encore très élargi, les trouve belles. Dès lors que c'est la nature qui ainsi les lui apporte et les lui offre, il les accueille. Il n'a aucun moyen ni aucune prétention de discerner ni de déterminer les types avant qu'ils se montrent, ni par conséquent d'en fixer et d*en arrêter le nombre ; loin de là, il croit que la preuve qu'il y a une essence d'un genre, c'est qu'elle se produit dans des œuvres visibles, observables et viables.
De cette docilité à l'expérience pratique suit même cet éclectisme fort peu rigoureux ni exclusif avec lequel il admet parmi les genres qui sont l'expression d*un sentiment distinct, des formes qui ne sont caractérisées que par l'arrangement extérieur des vers et des rimes, le sonnet et la ballade. Elles vivent, elles sont, elles demeurent à travers le temps, c'est donc qu'elles ont leur raison d'être et leur solide principe d'existence. Faute de quoi, la nature aurait eu bientôt fait de les éMminer comme des avortons et des monstres ; elle les avoue, puisqu'elle leur permet ou plutôt leur donne de subsister. De ce fait, il n'y a aucune difficulté à les enregistrer.
Mais aussi (et nous touchons à un nouvel article, à un nouveau trait qui caractérise cet âge et qui se déduit de son respect pour la nature) les manières d'être selon lesquelles se sont produites les œuvres qui ont prouvé leur valeur en durant, ont droit de passer pour des exemples décisifs et de valoir en conséquence à litre de règles ou de lois des genres. C'est ainsi et en
230 l'évolution de la littérature
se meltaDt perpétuellement sous les yeux les procédés de Théocrite, de Tibulle, d'Ovide, de Pindare, d'Horace, de Perse, de Juvénal, de Régnier, de Linière, d'Eschyle, de Sophocle, de Corneille, d'Homère, de Virgile, de Ménandre, de Térence, de Molière, procédés manifestés dans leurs œuvres, que Boileau énonce avec un soin judicieux et une précision délicate les lois de chaque genre. Et ce principe descend dans les détails, il fournit les l#is auxquelles doivent s'accorder les diverses parties du discours, les narrations, les descriptions, l'exposition* d'une action scénique, le début d'un poème, Taction même et les moments divers liés par un mouvement passionné et naturel.
Et ce serait une grande pauvreté d'imaginer qu'en se réglant sur les idées distinctes des genres littéraires et ense rangeant à l'observance de leurs lois, la matière se trouvera mince et le champ étroit ; c'est ignorer la fécondité de la nature qui tire d'un dessein très simple une extrême variété : c'est un préjugé dont il est fort éloigné, celui qui fait de la nature « son étude unique »,
Quiconque voit bien rhomme et d'un esprit profond De tant de cœurs cachés a pénétré le fond...
Assurément le rapport intime du langage à l'idée distincte qu'il exprime demande que la colère, l'abattement, la plainte, la douleur aient chacun leur style, et que, pour tout dire d'un mot, « chaque passion parle un différent langage ». Mais la rencontre et le heurt des différentes passions, l'opposition des humeurs naturelles à chaque âge de la vie et surtout le tempérament qui se fait dans chaque âme des passions inhérentes à l'essence de l'homme fournissent une matière indéfinie à l'art du poète :
La nature féconde en bizarres portraits,
Dans chaque Ame est marquée à de dififérents traits.
La théorie des essences et des lois se prolonge donc dans un traité des passions ; on Tavait bien vu quand Descartes, après avoir démêlé les fonctions essentielles de rame pensante unie au corps, avait écrit ce curieux et étonnant Traité des passions dont on a bien fait de marquer Tanalogie avec Tinspiration dramatique de Corneille. Mais c*est encore trop peu dans ce pays des passions que la logique ingénieuse et supérieure du philosophe ; pour s'y orienter et en pénétrer les étranges secrets, peut-être faut-il davantage cetle perspicacité d'esprit que demande Pascal. A cette finesse seule, la merveilleuse complexité de la nature en chaque homme se laisse saisir :
Un geste la découvre, un rien la fait paraître, Mais tout esprit n'a pas des yeux pour la connaître.
S'il les a, ces yeux, s'il est lui-même un de ces bizarres produits de la nature féconde qu'on appelle un artiste, il est Racine. Il saisit les nuances les plus subtiles du cœur et il expose à nu la vie des passions et jusqu'à leurs apparentes contradictions, sans que chaque personnage manque pourtant à demeurer d'accord avec lui-même. A quel point le théâtre de Racine est naturel en s'ajustant à ces lois de raison qu'a recommandées Boileau, voici plus de deux siècles qu'on ne se lasse pas de s'en rendre compte. Les jansénistes, après s'être fâchés contre leur élève, avaient fini par voir dans ses poèmes la peinture même de notre nature. Si Ton joint à cet incomparable mérite le charme d'une langue dont l'harmonie contenue et la force présente et concentrée peuvent toujomrs s'éployer
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el s'épandre en un chant puissant comme la musique, c'est un art d'une telle perfection qu'il faut peut-être, pour l'estimera son prix, avec les aptitudes d'un goût assez délicat, les enseignements de la vie.
La comédie telle que l'écrit Molière et malgré le dépit que donnent à Boileau certaines farces, est conforme à cette théorie des essences ou des types, et souvent elle l'annonce par ses titres : V Étourdi, les Précieuses ridicules, le Misanthropey V Imposteur, Y Avare, le Bourgeois gentilhomme qui est une variété du vaniteux, les Femmes savantes. Selon les préceptes de Boileau, elle « sait bien ce que c'est qu'un prodigue, un avare, un honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre » ; elle sait aussi « manier finement les passions » dans ses discours, liant les scènes les unes aux autres d'un mouvement qui réveille autant qu'il attache l'attention, elle montre comment ces passions se propagent et les contagions qu'elles opèrent dans les âmes. Corneille avait donné un premier exemple de la méthode dans le Menteur ; jusqu'à la fin du siècle et au delà, la comédie y reste fidèle : Regnard donne le Joueur, Lesage peint le financier et le parvenu dans une pièce où pas un personnage ne s'élève, il est vrai, au-dessus du niveau de la plus basse et ignoble nalure, et son roman, s'il lui est un moyen de peindre la société et les accidents de la vie à la manière de Molière dans ses comédies à intrigue et ses farces, il lui est aussi une occasion de nous faire parcourir une galerie d'originaux.
Bien que la fable de La Fontaine soit un drame à cent actes divers, le nombre des personnages qui s'y meuvent n'est pas très grand ; il est jusle ce qu'il faut pour que chacun des caractères qui sont le plus aisément discernables parmi les hommes puisse prendre un
corps et d'un bout à l'autre de l'œuvre, dans ses centaines de compartiments, chaque personnage reste fidèle à lui-même et se fait reconnaître par la vive silhouette de sa figure et la vérité de son geste naturel.
Enfin, quand on vient aux Caractères de La Bruyère, il ne faut pas oublier qu'ils ont eu pour point de départ les Caractères de Théophraste, livre où, selon qu'il est probable, ce philosophe, continuateur de la doctrine aristotélicienne et chef à son tour de l'école péripatéticienne, a retracé une trentaine de types distincts dont l'explication, appuyée sur une définition préalable, se traduit dans une action diverse et concrète. Sans doute la pensée de La Bruyère a une tout autre portée que celle de l'auteur grec ; elle est d'un homme qui se souvient, comme il le dit, d'avoir lu Pascal et La Rochefoucauld, auxquels il a joint Nicole, Bourdaloue, et qui admire Montaigne pour « penser beaucoup » et avoir « des pensées qui sont naturelles » ; et il marque avec pénétration la différence grande qu'il y a entre son modèle et lui-même et qui vient du retour que le christianisme a fait faire à Thomme sur son âme, quand il écrit : a l'on s'est plus attaché aux vices de Tesprit, aux replis du cœur et à tout rinlérieur de Thomme que n'a fait Théophraste » (1). D'ailleurs, sa théorie esthétique est toute conforme à celle de VArt poétique ; lui aussi a d'abord en vue l'essence de l'homme ou plus expressément les modes permanents de cette essence, « les hommes en général » (^), et il a remarqué que nous pouvons
(1) Discours sur Théophraste.
{2} VvvHiicv.
234 l'évolution de la littérature
nous reconaaître nous-mêmes dans les hommes de qui nous sommes séparés par un grand nombre de siècles (1). Il est convaincu que chez ces hommes, (c la nature se montrait plus aisément dans toute sa pureté et sa dignité » que chez nous, eu qui la vanité, le luxe, la sotte ambition ont altéré et brouillé la naïveté des premières effigies. Mais il ne déduit pas moins de ses principes que la différence des esprits des hommes est aussi prodigieuse en eux que celle de leurs visages ; et c'est en se réglant sur une idée de la comédie noble entièrement conforme à Testhétique de Boileau qu'il donne à son tour sa comédie humaine et que, pour mieux éclairer les traits à la fois permanents et divers de notre nature, il envisage Thomme sous tous ses jours, de son mieux le perce à jour et le place ensuite dans l'atmosphère réelle de ses travaux, de ses occupations , de ses conditions, de ses actions coutumières et de ses différents milieux.
Ainsi de toutes parts, cet âge de notre littérature s'offre à nous comme ayant pour principe et pour caractère saillant Tétude délibérée de la nature et, subsidiairement, comme ayant en commun ces pensées : que les objets de notre étude, observés dans des manifestations concrètes, se rapportent à des essences ou idées distinctes dont l'expansion, pour ainsi dire, se fait par des procédés réguliers ou se rend sensible sous les formes de certaines lois. Tout récemment. Descartes n'avait-il pas tenté déjà de faire que le monde fût intelligible en quelque mesure en le rapportant à deux essences distinctes, l'étendue et la pen-
(1) Discours sur Théophraste.
sée, et ea s'efTorçant de donner aussi bien les lois du mouvement que les règles de la pensée ? Suivant cette direction, l'idée de loi, qui avait eu assez peu de part à l'état d'âme héroïque de Tâge précédent, gagne pied ; elle étend sensiblement son action. On peut considérer Tœuvrede Pascal comme un drame où on voit le duel de ridée de loi avec Tàme de Pascal qu'elle dompte, si celui-ci, de tempérament si foncièrement anarchiste et tyrannique, tend son efifort pour se donner une loi et pour rimposer aux autres aussi dure que possible. Que fait Bossuet, sinon sonder avec son regard d'aigle la région où sont les essences et démêler dans le monde des faits Faction immuable des essences propagée dans des lois ? A quoi se réduit, détails à part, sa polémique avec les protestants, sinon à leur faire voir que rËgtise,unieà Dieu, ne peut manquer d'être une essence immuable avec l'invariabilité pour signe? Mais de cette Église même il s'attache à rechercher les lois, et sa confiance dans la théorie des lois l'induit à la présomption de mettre ce qu'il considère comme les lois de l'Eglise sur le même plan que ce qui est essentiel. Et il veut aussi distinguer comme une sorte d'essence une Ëglisede France avec ses lois propres reçues pour immuables. Le royaume de France à son tour attestera sa vie distincte par la permanence de certaines lois, maximes inhérentes au royaume et si parfaitement inviolables que même la volonté souveraine des rois ne peut les changer valablement. De l'idée de la politique il tirera par la même méthode les règles incluses dans les documents auxquels il attribue le plus de valeur expérimentale, comme étant dictés de Dieu pour durer toujours. Bourdaloue appartient à la même lignée d'esprits par son aptitude à décrire « des
Îf36 l'évolution de la littérature
formes d'âmes » (1), à mettre en œuvre pour ses sermons la psychologie la mieux informée de la nature humaine, une psychologie si profonde et si étendue qu'elle va des observations qui font trembler et qui éclairent tout jusqu'à des parties qui sont de vraie comédie ; il est encore de ce temps par le souci qu'il a de régler l'homme sur des maximes permanentes et pratiques de morale qu'il tire de son christianisme, ce qui est bien sans doute de l'essence du sermon, mais qu'on ne trouve pourtant pas au même point chez tous les sermonnaires. Et il est superflu d'indiquer quelle large préoccupation des effets de la nature on remarque en Malebranche et comment il se range comme moraliste parmi les connaisseurs les plus fins de la nature humaine ; mais si Ton veut mesurer tout le terrain qui a été conquis dans cette période par l'idée de loi, il'suffît de lire son œuvre et singulièrement tel passage où les miracles mêmes sont ramenés à n'être pour l'ordinaire que les suites de quelques lois générales (2).
Toutefois, et c'est ce qui donne à cet âge de notre littérature la perfection de sa valeur, l'idée de loi, on Ta senti déjà, n'y fait pas oublier la personnalité humaine. Boileau est un législateur, mais c'est la personnalitéde l'individu qui esta ses yeux le commencement de tout; sans elle, il n'y a point de poésie : c'est par un homme, Malherbe, que notre langue a acquis sa force et c'est grâce à lui qu'elle a reconnu ses lois et les règles de son devoir. Cette solide pensée nous vaut tout cet admirable quatrième chant de VArt poétique
il) Lanson, Histoire de la Littérature française^ p. 579. (2) VIII*^ Méditation chrétienne.
qui met toutes choses en place et au point, égalant exactement au talent ta valeur pourtant « divine » deTart d'écrire qui par lui-même n'élève personne audessus d'un maçon ou d*un ouvrier et risque entre tous de mettre au-dessous, affirmant en termes d'un haut et splendide accent que jamais l'œuvre ne sera belle, si Tâme qui la crée ne se nourrit de vertu. Les œuvres de Racine, de Molière sont toutes pleines de personnages qui gardent à jamais une intense vie personnelle. Les bêtes de La Fontaine ont une physionomie qui en fait autant de gens que nous connaissons, et si, avec cela, l'œuvre souvent pèche si fort quant à la beauté, c'est encore au quatrième chant de VArt poétique qn^'û faut en demander la raison. Le livre de La Bruyère est tout animé de portraits. Les lettres de M^e de Sévigné sont débordantes de la vie des personnages et toutes vibrantes de la personnalité de l'auteur. Dans les Oraisons funèbres de Bossuet, dans son Histoire des variations ^ la. vie des hommes et des femmes dont il parle éclate partout ; dans le Discours sur Vhistoire universelle^ Dieu, comme dit TËvangile, « agit sans cesse », et on sent pour quelle grandepart la personne de Bossuet contribue au caractère de son œuvre, qu'il ne voulut pourtant que toute raisonnable et utile. La vie des individus est alors si présente à l'art de tout homme qui pense, ou du moins si proche, qu'on soupçonna le discours religieux de Bourdaloue de s'en être laissé envahir et on se demanda s'il n'avait pas mis des portraits dans ses sermons. Je doute s'il y a une philosophie uniquement occupée de « la recherche de la vérité » qui se sente plus de la personne de l'auteur que le système de Malebranche. Et enfin si, dans la perspective de l'histoire littéraire, Saint-Simon se pro-
"2.38 l'évolution de la littérature
jette naturellement sur le plan du xvii'' siècle, bien qu'il appartienne au xviii«, n'est-ce pas par le secret qu'il a gardé d'animer ses portraits d'une prodigieuse vieetle don, poussé chez lui au superlatif et à l'excessif, de mettre sa personne au centre de ses écrits? Ainsi l'idée de ce grand objet qu'on peut appeler d'un mot la nature, qui agit sur nous et en nous, que nous éprouvons par nos sens et que nous connaissons par des lois, émeut déjà ses ondes concentriques autour de rhomme, les ramène sur lui ; mais l'homme, le sujet y fait équilibre et même en prend occasion d'y déployer sa personnalité et de l'élever au-dessus du niveau des choses. Il y a, au moment de cette réciprocité et de cet échange dont l'âme humaine s'enrichit, un mouvement nombreux, une eurythmie analogue à celle qui parut lorsque l'âme antique se mit en équilibre avec les choses. Mais alors elle se dégageait des choses pour tenter de s'en délivrer, maintenant elle vient de la haute région de la liberté et elle a gardé ouvertes les routes qui l'y relient. Le même homme qui, par jeu d'esprit, écrit le Lutrin, ne prend pas seulement le christianisme au sérieux, il le prend au tragique. Racine s'élève sans peine au drame religieux, il y retrouve sa patrie. Molière, bien que d'éducation et de complexion naturalistes, sent la dignité des choses divines et les venge sur la personne des impudents comme don Juan et des hypocrites comme Tartufe. La Bruyère, avec plus de conviction que de force, raille du moins et essaye de convaincre les libertins, ceux qu'il appelle « les mondains, terrestres ou grossiers », ceux qui , à cause de cela, sont à ses yeux, non des esprits forts, mais (' faibles ». Si Bossuet se détourne un moment des affaires, c'est du côté de Dieu qu'il s'échappe.
et nous entendons dans ses Méditations et ses Élévations sur les Mystères les accents d'une âme qui exprime ses ardeurs religieuses dans une des formes de discours les plus complètes, les plus parfaites, les plus simplement sublimes qui aient jamais été sur les lèvres d'un homme. Et c'est parce que les individus ont alors cette physionomie propre et ce caractère personnel qu'il ne serait pas possible de les faire entrer dans des dialogues à la manière de Platon, où ils seraient un à un les porte-paroles de quelque doctrine qu'on leur prêterait arbitrairement ; et c'est parce qu'on a trop le sentiment de la vie de chaque âme qu'un philosophe ne songera pas encore à mettre en œuvre les vagues Théophiles et les incolores Philalethes dont on se servira bientôt comme de signes pour connoter des systèmes. Impasse, semble-t-il, et qui en serait une en effet, si l'ingéniosité créatrice ne savait comment en sortir et si nous n'écoutions avec une surprise charmée un homme d'une imagination toute platonicienne nous conter naïvement les colloques de son esprit avec le Verbe de Dieu (1).
l'âge DE LA NATURE.
Que pense-t-on au xvii® siècle de la nature des choses, je veux dire cette fois : du monde matériel qui
(1) Ces deux périodes qui embrassent le xvii^ sic^cle correspondent en quelque façon aux époques où le moj'en Age a inventé ses types héroïques et s'est avancé, avec ses procédés symboliques et abstraits, sur le terrain de la psychologie.
240 l'évolution de la littérature
du dehors frappe nos sens ? Oa ne s'en occupe guère. Ou plutôt il y a des savants qui s'en occupent, Descartes, Pascal, la naissante Académie des sciences. Mais justement il semble que ce soit l'affaire de la science toute seule. On laisse un philosophe construire le monde depuis le tourbillon jusqu'aux minéraux, aux végétaux, aux animaux, jusqu'au corps de l'homme lui-même, et le tout comme une machine ; cela peut enthousiasmer les esprits pour la régularité des lois mathématiques abstraites qui régissent l'étendue concrète, cela n'intéresse pas à la beauté des aspects. Dans ce temps, deux grands peintres, l'un de la forme, l'autre de la lumière. Poussin, Lorrain, prouvent que le génie français pourrait bien être le plus admirable miroir où se reflète le paysage : ils vivent en Italie. Pour trouver des vers pittoresques dans Corneille, il faut aller les chercher dans les traductions qu'il fait du psautier latin ; une exception tout accidentelle et nullement voulue dans le Cid s'impose à la mémoire parce qu'elle est unique parmi cinquante mille vers. On découvre à grand'peine quelques stances de Racine d'où la nature n'est pas absente. La Fontaine lui fait un peu plus de place, c'est un des secrets par où il agit sur nous que ce ressouvenir et comme ce courant d'air qui passe très discrètement dans son œuvre de la poésie alors bien abolie de Rpnsard ; mais son trait est à l'ordinaire assez sec, et du décor il ne manque guère de ramener notre attention vers ses personnages, la carpe qui est une « commère » et le brochet qui est un « compère ». S'il détermine un lieu pour y placer la conversation de quelques amis, il choisit le parc de Versailles. Théophile Gautier se donne bien de la peine, et une charmante peine, pour retrouver quelques vestiges du goût
de la nature chez ses « Grotesques ». En somme, la nature non arrangée, non humanisée n'est aimée de personne, et il y a une épithète où se rencontrent tous les écrivains pour la lui appliquer : ils rappellent « affreuse ».
Que pense-t-on de l'homme de la nature ? On ne s'en soucie nullement. Il reste sans honneur, à Técart, dans quelques vieilles pages de Montaigne. Il tente une brève apparition en sayon de poil de chèvre dans une fable de La Fontaine, il ne fait que passer, et si on lui donne un coup d'oeil, c'est d'un œil tout distrait. Celui qui retient toute l'attention, c'est Thomme social dont la tragédie, la comédie, dont tout et la fable même est plein. Au surplus, cet homme naturel, on estime qu'il n'existe pas. Pascal soupçonne que la prétendue nature que nous voudrions démêler dans l'homme serait une première coutume. S'il a pu être, on croit que le péché originel Ta déformé. Si on le prend là, au sortir du péché, comme naturel, on juge du même coup qu'il n*est pas bon, et les Jansénistes afiirment même qu'il est extrêmement mauvais. Tout le monde, pour ainsi dire, est d*accord pour croire que l'homme dans aucun cas n'est ce que Rousseau appellera « un tout naturel », pour croire qu'il y a en lui un élément ou principe, l'âme, qui dépasse la nature des choses.
Et que pense-t-on de la société politique ? On en raisonne moins que de Thomme social ; toutefois on peut reconnaître quelques vues générales : à savoir, que l'histoire a un sens divin ; que les nations ont une essence permanente, inaltérable, plus haute que tous les accidents historiques ; que le pouvoir, quelle que soit la forme du gouvernement légitime, monarchie ou république, vient de Dieu ; que le fait de la société
l'évolution. — T. I. 16
242 L*ÈV0LUTI0N DE LA LITTÉRATURE
humaine est du plan divin ; mais qu'aucune société politique ne saurait être très bonne ni parfaite, la perfection n'étant pas de ce monde. Aussi ce qu'on demande surtout au pouvoir, c'est la correction des abus, une fonction de justice ; la fonction de gouvernement est considérée comme plutôt odieuse et tyrannique, quoique nécessaire en quelque mesure. Pendant longtemps on ne voit que gens occupés à défendre leurs « libertés » ou leurs « privilèges », ce qui pourrait bien être la même chose, malgré le discrédit du second terme, si nos libertés modernes ne sont en grande partie que l'extension théorique des anciens privilèges de quelques-uns à tout le monde. Cette disposition d'esprit a du bon ; elle a aussi un très mauvais côté, c'est qu'on est enclin à faire tomber le poids du gouvernement sur ceux qui ne peuvent pas se défendre, le menu peuple, les paysans.
Or, si l'on rapproche sous ces trois aspects le xviii* siècle du xviic, on aperçoit aisément que le xvni*^ siècle s'est donné pour tâche de contredire en tout ceci son devancier et on peut résumer son œuvre dans ces trois points qui n'en font qu'un : exalter, glorifier, chanter la nature ; éliminer progressivement tout élément surnaturel de l'homme, de sa destinée, d'une part, et, d'autre part, du milieu social où il l'accomplit.
Et de tout ce mouvecaent l'origine est dans l'œuvre d'un évêque, de Fénelon qui devint à cause de cela et bien qu'il soit mort sans se douter de ce qui l'attendait, le Père de l'église de la secte philosophique.
A peine ouvre-t-on au hasard le i^oème de Télémaque^ on sent tout de suite que Tauteur a promené sur la nature le regard le plus indulgent et même le plus prévenu. C'est bien le même homme qui, dans son
Traité de Vexistence de Dieu, discerne partout, en observant Tordonnance du monde, les intentions, on pourrait dire les attentions les plus délicates et trace de Tunivers un tableau si optimiste que les rêveries de Bernardin de Saint-Pierre n*en seront guère que la caricature (i). Sans doute, quand il nous décrit le séjour de Galypso, une déesse, on peut s'attendre qu'il la logera dans un lieu de délices (2). Mais c'est assurément par une disposition qui lui est propre qu'il ne fait aucune peinture d'un pays qui ne soit séduisante, qu'il s'attarde et se complaît si fort sur les rives du fleuve Bétis (3) et qu'en tous lieux la Terre se présente à lui avec je ne sais quel air maternel et prévoyant à regard des hommes. Même les tempêtes, en passant de Virgile dans son ouvrage, s'y adoucissent et ne demandent qu'à laisser les voyageurs aborder à la côte, sans qu'il soit besoin du trident de Neptune pour les calmer; elles grondent pour instruire la jeunesse, ce sont des tempêtes pédagogiques. La terre est si généreuse qu'elle est prête à nourrir « cent fois plus d'hommes qu'elle n'en porte », à « tirer de son sein » tout ce qu'il faut pour en nourrir « un nombre infini » (4) ; jamais le travail de la terre n'y paraît incertain, âpre et rude. La vie pastorale y est célébrée de temps à autre par de doux airs de flûte (5). Mais au9si ne sent-on pas que quelque chose comme le paysage du Lorrain a passé dans la littérature, quand on lit des lignes comme celles-ci: « un
(1) V. les deux premiers chapitres du Traité, qui fout plus que lu moitié de l'ouvrage.
(2) Télêniaquet liv. I.
(3} Description de la Hélique. TélénmquCy liv. VIII. (41 Traité de lexistence de Dieu, chap. ii. Télémaqu0y liv. X, e Aventures d'Aristonoiis.
[o) Télêmaque, liv. II et XIII.
vent favorable remplissait déjà nos voiles, les rameurs fendaient les ondes écumantes, la vaste mer était couverte de navires ; les mariniers poussaient des cris de joie ; les rivages d'Egypte s'enfuyaient loin de nous; les collines et les montagnes s'aplanissaient peu à peu. Nous commencions à ne voir plus que le ciel et Teau, pendant que le soleil, qui se levait, semblait faire sortir du sein de la mer ses feux étincelants : ses rayons doraient le sommet des montagnes que nous découvrions encore un peu sur Thorizon : le ciel, peint d'un sombre azur, nous promettait une heureuse navigation » (i). Quel sens nouveau de Tépithète dans une phrase comme celle-ci : « l'Aurore vint chasser du ciel, par ses feux naissants, les inconstantes étoiles » (2). Et Flaubert n'a-t-il pas admiré l'emploi des noms propres, quand il a récité ce passage : « dans un transport semblable à celui des Ménades lorsqu'elles tiennent le thyrse en main et qu'elles font retentir de leurs cris insensés les rives de THèbre, avec les monts Rhodope et Ismare » (3). Et vraiment n'est-ce pas déjà une silhouette de René que j'aperçois dans « cet inconnu » errant dans le milieu d'une île, montant sur le sommet des rochers c et considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse profonde » (4) ?
Comme la nature dans le Télémaque s'offre toujours riante et bienveillante, l'homme naturel y apparaît avec un avantage marqué sur tous autres. Les bergers éduqués par la flûte d'Apollon y font honte aux grâces ap-
(1) Télémaque, liv. III.
(2)/6iW.,XIV.
(3) Ibid,, XVIII.
(4) Ihid., XVIII.
prêtées des habitants de Chypre (I). L'âge d'or paraît à peine un mythe, tant il semble aisé de le faire fleurir à nouveau (2). Les louanges de la simplicité naturelle sont à profusion ; les habitants de la Bétique, si heureux, si sages, si sains, si vertueux, si champêtres, si chastes, si bucoliques et démocratiques, « détestent les arts comme des inventions de la vanité et de la mollesse » et K ont horreur de notre politesse » (3). Les peuples sauvages et grossiers valent mieux que les autres : «... ils rencontrèrent ces sauvages fugitifs. Alors les chefs de ces sauvages leur dirent : n*oubiiez jamais que c'est d^un peuple que vous nommez grossier et sauvage que vous recevez cette leçon de modération et de générosité » (4). Au surplus, dans la vie sociale, de bonnes lois, un bon roi peuvent tout et suffisent ; et c'est là que nous allons voir triompher pleinement ridée de loi qui s'était fait place dans le xvu'^ siècle. Les lois doivent être telles qu'elles laissentau roi « une puissance absolue pour faire le bien » et que pouvant d'ailleurs tout sur lui, il ait « les mains liées dès qu'il veut faire le mal ». Telles sont les lois de Minos. Elles étaient écrites en « un grand livre qu'on tenait dWdinaire renfermé dans une cassette d'or avec des parfums. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect... Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les lois. C'est la loi et non pas l'homme qui doit régner. » On donne « à flasaël les lois de Minos écritesdela main de Minos même » (5), présent
(1) Télémaque, II et IV.
(2) Ihid., XVIII.
(3) Ihid., V. VII, XIV.
{A)Ihid., IX.
(5) Ibid., V.
246 l'évolution de la littérature
qui eût, dit-on, fait grand plaisir à la Convention. Mentor n'est pas plus emprunté que Minosà former par des lois un Ëtat parfait : quand il fonde les institutions de Salente, un de ses premiers soins est d'établir c< des règles pour faire en sorte qu'il fût aisé de ne faire jamais banqueroute ». Il régla aussi les habits, la nourriture, les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons, le nombre des castes, l'uniforme de chaque caste, une fois pour toutes et de manièreinvariable, de telle façon qu'on n'y dût jamais souffrir aucun changement. « Il régla de même la nourriture des citoyens et des esclaves », la musique, la distribution des appartements dans chaque logis, la peinture, la sculpture. « Il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des étoffes façonnées des pays éloignés, des broderies d'un prix excessif, des vases d'or et d'argent avec des figures de dieux, d'hommes et d'animaux, enfin des liqueurs et des parfums. . . Il défendit toutes les marchandises de pays étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse... D'ailleurs la liberté du commerce était entière (1) », comme à Tyr (2), car le libre échange, on le voit, est un des articles de foi delà doctrine économique de Fénelon. Grâce àce régime, les Salentins sont vite contents et vertueux à miracle. L'éducation prépare les enfants à goûter et àperpétuer cet heureux état : « Ils appartiennent moins à leurs parents qu'à la république ; ils sont les enfants du peuple... c'est peu de les exclure des emplois, lorsqu'on voit qu'ils s'en sont rendus indignes ; il vaut bien mieux prévenir le mal que d'être réduit aie punir... C'est dans la fleur qu'il faut préparer
(1) Télémaqney X.
(2) lUd., III.
les fruits : que le roi ne dédaigne pas de veiller et de faire veiller sur Téducation qu'on donne aux enfants; qu'il tienne ferme pour faire observer les lois de Minos... » (1).
Si de telles institutions sont de nature à combler de bonheur les sages vieillards, on le pense de reste : « les vieillards, étonnés de vorr ce qu'ils n'avaient osé espérer dans la suite d'un si long âge, pleuraient par un excès de joie mêlé de tendresse ; ils levaient leurs mains tremblantes vers le ciel^2j ». Les vieillards forment, aux yeux de Fénelon, une sorte de magistrature naturelle d'un Etat où règne « cette bonne et exacte police » (3). Toutefois, coro.me le Télémaque est destiné à l'éducation dUin prince, Tesprit de toutes les magistratures y est condensé dans celle du roi et les passages sont innombrables où Fénelon tralle du roi. Les types du bon et du mauvais roi sont constamment opposés. La fonction royale n'apparaît plus guère à Fénelon environnée de ce mystère que la génération précédente avait vénéré et dont Joseph de Maistre a tenté en vain de raviver le sentiment chez les hommes du xix^ siècle : Tauteur du Télémaque nous apprend comment on fait un roi (4) ; il annonce aussi en termes d'une éloquence menaçante comment une « révolution » peut le défaire (5). Le mauvais roi, c'est celui qui gouverne avec mollesse ou fierté, hauteur ou caprice, qui écoute les flatteurs ou qui est défiant, avare, soupçonneux, qui est dur ou avide de conquêtes ; et tout cela est d'autant
(1) Télémaque y XI.
[W] Sur les vieillards, cf. Télémaque y V et VIII. -4) //)!(/.. V.
(5)/fcid.,X, XVII.
248 l'évolution de la littérature
plus grave aux yeux de Fénelon que, selon lui, avec le pouvoir, on peut faire immanquablement le bonheur des hommes et que « les peuples ne souffrent que par la faute des rois » (1). En revanche, le bon roi est commode à ses sujets et par des plans bien concertés et bien conduits ne tarde pas à procurer le bonheur de ses Ëtats et à faire rayonner l'influence du bien jusque chez ses voisins. Son secret est de ne s'appliquer à régner aux termes des lois « que pour faire régner la raison » (2). Un tel roi ne redoute pas d'être vaincu, mais il aime mieux recourir à des arbitrages qu'à la guerre, il devient lui-même l'arbitre des peuples ; il a devant les yeux de son esprit « le monde entier qui est la république universelle » et où chaque peuple n'est « que comme une grande famille » ; il tend toujours vers la paix perpétuelle ; il ne se mêle point de régler les choses de la religion (3).
« Il faut changer le goût et les habitudes de toute une nation ; il faut lui donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre, si ce n'est un roi philosophe (4) » ? Mais il faut faire un roi philosophe : qui le pourra entreprendre, si ce n'est Fénelon ? Ce livre, où les intentions généreuses et les vues lointaines se mêlent aux naïvetés puériles et aux tendances despotiques, ne respire un optimisme si absolu qu'à cause de la confiance immense que Fénelon a dans Fénelon. On remplirait cinquante pages de citations, s'il fallait faire toucher du doigt tant de passages où Fénelon pétrit son disciple comme une matière ou tire à lui tous les
(1) Télémaqiie, XVIII.
(2) Ibid., V.
(3) Ibid.y XVII eipassim.
(4) Ibid., XVII.
fils qui feront mouvoir le mannequin: a Déliez-vous de vous-môme et attendez toujours mes conseils » (i)... « Mentor réglait tous les moments de la vie de Télémaque » (2) (quel terrible c régleur » que ce Mentor I). Si Mentor regarde Télémaque, le disciple façonné « entendait d'abord ce que signifiait ce regard» (3) c llcher-
chait dans les yeux de Mentor » (4)... a il n'osait lever
les yeux de peur de rencontrer ceux de son ami ))(5)
« il se défiait de lui-même ; il sentait le besoin de suivre toujours les sages conseils de Mentor ; et quand il ne pouvait lui parler pour lui demander ses avis, du moins il consultait ses yeux et tâchait de deviner toutes ses pensées » (6). Et enfin Télémaque de s'écrier : « arrachez-moi la vie ; la vie n^est rien : mais ne m'arrachez p«as Mentor » Cî).
Le piteux enfant! et le redoutable maître ! Gomme cette lecture du Télémaque fait comprendre le portrait que Saint-Simon nous a laissé de Fénelon I II faudrait rapprocher de tout ceci ce qu'on sait de l'éducation du duc de Bourgogne, éducation dont le romande Télémaque n'est que la dernière pièce ; il en faudrait rapprocher ce Traité de Véducation des filles où Tabbé Fénelon montre déjà son art subtil d'atteindre à la racine des volontés par des « instructions indirectes ». Le Télémaque^ ce n'est point le roman de l'éducation de Télémaque^ c'est le roman du gouvernement absolu de Fénelon. Et Fénelon, ce n'est pas seulement Mentor ; à mesure qu^on lit
(1) Télémaque^ I.
(2) //hV/.. I.
{^)Ibid., XIIL
(4) /fciV/., XVII.
(5) //iirf., VI.
((>)/Wii.,VII.
(7)/6id.,IXVn.
250 l'évolution de la littérature
ce roman, il sort des Fénefon de partout: c'est Termosiris, c'est Narbal, c'est Hasaël, c'est Aristodème, c'est Baléazar, c'est Philoclès, c'est Polydamas, tantôt rois eiix<mêmes, tantôt régnant sous des rois maniables, mécanisés, télémachisés, et près de qui Mentor intervient avec ce refrain dont l'opérette tirerait parti : « laissezmoi faire » (1) l
Assurément Fénelon est mort sans avoir compris que Louis XIV ni la Providence ne l'aient « laissé faire ». C'était si facile ! et tout allait être si bien dès qu'il commanderait ! Étrange homme ! étrange livre 1 dont l'influence fut si prodigieuse et est loin d'être épuisée, même chez ceux qui ne le lisent plus. On y voit déjà la langue française se faire apte à conquérir les immenses provinces du sentiment et de la description, où elle s'est magnifiquement répandue dans les deux siècles suivants. Et quand on le ferme, ce livre, une question vient d'elle-même : « A quoi donc le christianisme est-ilbon ? — A rien, si tout est si aisé par le mécanisme de la plus simple sagesse. » Il n'y a pas loin de là à dire: <* le christianisme est nuisible, puisqu'il obstrue les voies à cette sagesse si humaine et si naturelle ».
Telle est bien la conclusion que le temps qui vient tire de ces prémisses. Il développe quelques belles conséquences virtuellement impliquées dans le mouvement naturaliste, non point créé tout entier, mais animé par Fénelon, et quelques autres conséquences aussi que Fénelon eût jugées abominables (2).
(1) Téléniaque, X et XI {bis).
(2) A regarder de près l'œuvre de Fénelon et quelque soin qu'on doive apporter à déterminer les autres origines de la doctrine de Rouss eau, il semble que celui-ci n'ait tiré d'aucune source une in-
L'effort qu'avaient fait les Cartésiens pour rendre intelligibles les choses de la nature ne pouvait avoir pour seul effet leur prétention de tout réduire à l'étendue et au nombre; Tétat d'esprit inauguré par des ouvrages comme les Principes ou le Traité du monde (1664) devait faire ouvrir sur le spectacle de l'univers des regards moins prévenus par l'abstraction que ceux du philosophe géomètre; et la science ne devait guère
spiration aussi vive que de Fénelon. Il ne fait bien souvent que reprendre les pensées de son devancier, en les rendant, d'inf^inuantcs qu'elles étaient, saisissantes et frappantes. Le sentiment de la bonté de la nature épars dans toute l'œuvre de Fénelon se change chez Rousseau en un dogme rigide. Des paysages comme celui qui ouvre la Profession de foi du vicaire savoyard ont été faits visiblement par un homme de génie qui est allé à l'école dans le Télémaqiie. La description de la Hétique contient déjà le ])amphlet de Rousseau contre les sciences et les arts* La superstition de l'efficacilé absolue des lois est peut-être plus entière encore chez Fénelon que chez Rousseau, qui sent toute l'importance qu'il y a à ce que les lois soient doublées par les mœurs, et qui fait résulter celles-ci de celles-là d'une façon moins simpliste, moins directe que Fénelon. Rousseau croit sans doute appuyer sa singulière théorie du législateur sur quelques exemples historiques, mais où en prend-il l'image sinon du Minos de Télêmaque et dans les miracles de Mentor ? Il a dépouillé la Polysynodie et le Projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre, mais l'idée des fédérations et d'une république universelle, l'idée d'une paix inébranlable sont déjà dans le Télêmaque^ on vient de le voir. Fénelon ne parle pas des révolutions d'une voix moins grondante que Rousseau dans le Discours sur Vinéy alité, et les causes qui en sont apportées sont à peu près les mêmes de part et d'autre. L'importance sociale attribuée à l'éducation publique par Fénelon semble avoir dicté le chapitre de l'éducation dans les Considérations sur le gouvernement de Pologne. Dans son Traité de l éducation des fdles, Fénelon demande déjà que l'instruction ne soit pas hâtive : Rousseau voudra qu'on perde du temps. Rousseau n'a eu qu'à lire le chapitre des « gouvernantes » pour imaginer son gouverneur d'Emile. Où Rousseau a-t-il pris, dès l'époque où il est précepteur chez M. de Mably, l'idée des scènes arrangées pour éblouir le disciple, sinon dans le Traité de Fénelon ? Ne lui at-il pas suffi d'outrer, selon son tempérament, la méthode de Fénelon
232 l'évolution de la littérature
tarder à tenter par une méthode moins exclusive rinventaire des objets que le monde lui propose. A cette œuvre travaillent nombre de bons et grands ouvriers, entre lesquels il serait bien injuste d'oublier Linné. Elle est poursuivie chez nous avec une ampleur singulière par Buffon, dont Tactivilé scientifique s'étend, entre ses premières et ses dernières publications, de 1735 à 1788, qui en ces quarante années décrit successivement et sans se lasser la Terre, rhomme, les quadrupèdes, les oiseaux, les minéraux et qui d'ailleurs, comme on peut s'en assurer par les théories du Discours sur le style (1753), demeure cartésien dans un temps déjà tout pénétré de la philosophie de Locke et de Newton. En 1778, il interrompt un moment le développement de ses travaux et donne les Époques de la nature. L'objet en est grandiose, ainsi qu'il l'indique dès le début, en annonçant qu'il va « fouiller les archives du monde d ; et Tintroduction est un commentaire des premières pages de la Genèse.
pour transformer les « instructions indirectes » en éducation dite (( négative » ? De l'éducation de l'homme, Fénelon a écrit dans le Télémaquc le roman princier, Rousseau dans VEniile le roman bourgeois, mais c'est dans le môme esprit : le succès de la méthode est de faire également de Télémaque et d'Emile des hommes-machines. Ainsi, lorsqu'en lisant Rousseau on se reporte aux doctrines de Fénelon, souvent on ne croit avoir affaire qu'à un Fénelon brutal. Signalons une page où Fénelon (Télémaque, VII) fournit à Rousseau les conclusions du Discours sur les arts touchant la supériorité de la simple nature : Rousseau y rencontre jusqu'à l'indication de son apostrophe à la conscience. Sophie est une Antiope plus piquante et moins sage, toutefois « elle aime Télémaque ». Enfin, pour toucher ce point, si Rousseau a toujours soutenu la cause de la musique passionnée, n'en faudrait-il pas chercher au moins une des raisons dans cette particularité que la voix de Mentor, quand il chantait en s'accompagnant de la lyre, (( passionnait jusqu'aux moindres choses » ? [Télémaque, VII.)
DE LA LlÎTÉRATURE MODERNE 253
L*œuvre est à la fois uae histoire et uq poème, un poème large et par places nombreux, moins éclatant et beaucoup moins coloré que les célèbres descriptions qu'on trouve dans THistoire des animaux. Oserai-je dire qu'on a pu faire quelque tort au poème de Lucrèce en le rapprochant des sept Époques de BufTon qui, toutes ensemble, ne constituent que ce que l'on serait tenté d'appeler au point de vue littéraire un bon morceau ? Et l'accent est si différent d'une œuvre à l'autre ! Combien nous sommes loin ici de Tâme tourmentée, de l'angoisse poignante du grand Latin I Une certaine sérénité assez tranquille s'étend sur les pages de Buffon. Les révolutions de la nature y sont décrites comme plus majestueuses que terribles. Une confiance foncière dans la nature y respire. Tout aboutit à l'établissement d'un peuple très heureux et très savant et pacifique qui a dû habiter pendan t des milliers d'années les régions du pôle, alors favorisées par la température. Le mal ne se présente guère à Buffon que sous la forme des invasions de barbares, ces a animaux à face humaine » qu'il hait (il n'a garde de réprouver au même titre les sauvages) et qui viennent toujours du Nord (1). C'est lors du refroidissement du pôle que des hordes ruées sur les pays voisins ont dû causer une désastreuse révolution où les sciences ont été englouties, mais où toutefois les arts mécaniques ne périrent pas. Cependant les sciences renaissent, l'époque où nous sommes peut s'orienter vers la félicité, pourvu que « la puissance de Thomme seconde celle de la nature ». Les animaux sont soumis, les plantes sont améliorées, les effets de la civilisation
(1) VII" époquo.
peuvent aller jusqu'à empêcher le refroidissement de la Terre. L'œuvre s'achève par une sorte d'hymne au progrès, que Buffon conçoit surtout sous la forme de la science. En somme, c'est la nature qui, après avoir été reconnue et décrite dans les phases de sa transformation, de son perfectionnement, est donnée pour norme à l'activité future de Thomme,
Cette idée de la bonté de la nature, après avoir passé tout au travers de l'œuvre de Rousseau, est recueillie par Bernardin de Saint-Fierre et est portée par lui à une sorte de paroxysme doux et délirant. Elle circule ainsi à travers tout le siècle en accroissant sa force. Dans le concert des cantiques qui sont chantés à la louange de la nature, on ne perçoit guère qu'une fausse note donnée par Voltaire, quand il écrit son poème du désastre de Lisbonne (1756) et c'est peut-être à la Providence que va son attaque. On sait de quel enthousiasme la nature échauffe Rousseau, jusque là qu'en dépit de Voltaire et en dépit sans doute de la nature même, il se refuse à prendre aucun mal physique pour un mal. Celte foi obstinément aveugle dans la parfaite bonté de la nature est chez Bernardin de Saint-Pierre une superstition entière, ses œuvres en sont l'expression la plus naïve.
Il est amusant de rencontrer un homme qui trouve le moyen d'outrer les idées de Rousseau. Celui-ci avait écrit : « Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses. » Le système de Bernardin, c'est que tout ce que fait la nature est conçu parfaitement en vue de l'homme. Les Études de la nature [Vl%h) sont la reprise du dessein général de Rousseau qui s'était proposé, dès son Discours sur l'origine de Vinégalité^ de justifier la Providence et de prouver qu'il n'y
a de mal dans la nature que celui qu'on y met.
Bernardin poursuit rachèvement de ce plan à travers les règnes minéral, végétal, animal. La partie de ses Etudes qui traite ensuite de Thomme et de la société vient pour ainsi dire doubler la Nouvelle Héloise et le Contrat social ; celle qui nous entretient de Dieu et de rimmortalité de Tâme est visiblement parallèle à la Profession de foi du vicaire savoyard. Parvenu à ce faîte» Bernardin croit pouvoir énoncer « quelques lois générales de la nature » et les appliquer, dans une sorte de résumé synthétique qui sera l'idée même de ses HarmonieSy à l'homme et à la société. L'ensemble se termine par un plan d'éducation qui correspond à Emile.
La méthode est simple : elle consiste à dire que tout est bien, à prêter à la nature des intentions prodigieusement bienveillantes, des soins merveilleusement bienfaisants à regard de tous les êtres et particulièrement à notre égard. C'est pour nous faire plaisir qu'elle (' harmonise >> partout les contraires, sauf quand nous aurions quelque risque à courir, car alors elle les «oppose». Quand y a-t-il harmonie? quand opposition? Mystère. La mer et les rochers forment une opposition, la mer et le rivage une harmonie (4).
Il faut se distraire en glanant quelques exemples du système qui ne sont pas tous célèbres. Avant de quitter le rivage de la mer, apprenons de Bernardin que la nature l'a « fortifié » exprès de « bancs de sable, de récifs, de rochers et d'îles qui en sont placés à des distances con^ venables » pour protéger les terres contre l'Océan (!2).
Le point important, c'est que « toutes les harmonies
(1) Etiul. X.
{2)EtmL IV.
i6 l'évolution de la littérature
/ont faites pour rhomme », pour son agrément, en vue /même de son dilettantisme et de sa volupté d'artiste, car la nature n'est pas seulement une mère, elle est une esthète minutieuse (1). Sans doute, si la puce est noire, c'est pour qu'on puisse l'attraper plus aisément sur le linge blanc (2) ; si la nature met près des marécages « des plantes vénéneuses qui ont des couleurs meurtries et des odeurs rebutantes », c'est comme une enseigne pour nous faire entendre de nous éloigner de ces lieux malsains (3) (mais pourquoi, bon Bernardin, sont-ils donc malsains ? ma candeur te le demande) ; et certes les cerises et les prunes sont « taillées » pour la bouche de l'homme, comme les poires et les pommes pour sa main, et « les melons sont divisés par côtes » parce qu'ils « semblent destinés à être mangés en famille d (4) ; mais ces raisons d'utilité sont loin d'expliquer toutes les délicates recherches de notre bonne mère. En effet, si le cheval et le taureau, par exemple, aiment à parcourir les mêmes prairies, c'est uniquement parce qu'il plaît à l'homme de voir un « solipède» à côté d'un animal qui a un « pied fourchu» ; si Tàne et la chèvre sont également d'humeur à gravir les rochers, c'est parce qu'il nous est agréable de voir une bête aussi lourde auprès d^une autre si inconstante ; pour les mêmes raisons, le chien et le chat «vivent en paix aux mêmes foyers » ; et s'il y a dans la nature des chutes d'eau, c'est parce qu'elles font dans le paysage le même effet qu'un signe qui rend un beau visage plus piquant (5).
(1) FMid. X.
(2) Ibid.
(3: FMid. XI.
(4) Ibid.
(5) Etud. X.
Rien de plus intrépide que le dédain de Bernardin pour la science. li décrète que la nature dispose la couleur des animaux en contraste avec leur milieu, parce que cela est bien plus joli ainsi à nos yeux (I). Qu^on ne lui parle pas de la gravitation, delà force centripète ni de la force centrifuge. Si tout cela avait lieu, on verrait sur ce globe « les animaux qui n'ont point de griffes tourner autour de lui en l'air » ; inversement, comme les jambes sont la partie la plus légère du corps des animaux, ils auraient les pattes dans le dos (2). Rien ne lui parait plus absurde que d'étudier les effets naturels avec des instruments de physique (3).
Le sentiment, par une exagération de la philosophie de Rousseau, est mis ainsi au-dessus c^e la science ; c'est lui aussi qui, à la mode de Rousseau, est fait juge des questions dont la raison a coutume de s'arroger Texamen. C'est lui, cela va sans dire, qui est chargé de prouver ou du moins de prononcer Texistence de Dieu et Timmortalité de rame. Quelques-uns des paradoxes qui avaient été laborieusement et parfois tristement déduits par Rousseau, reparaissent ici avec un air dégagé : u Les hommes se plaignent de la mort; mais si les hommes ne mouraient point, que deviendraient leurs enfants ? Il y a longtemps qu'il n'y aurait plus de place pour eux sur la terre. La mort est donc un bien (4). » Le système inébranlable de la bonté de la nature arrange tout. Que Thomme soit naturellement bon, c'est ce qui va de soi dans ce système inspiré de
(1) Etml. X.
(2) Ibid,
(3) « Notes de rauleur. »
{A)Etud. VIII. cf. Emile, II.
l'évolution. — T. I. 17
258 l'évolution de la littérature
Rousseau (1) ; et que la société soit attaquée en style sensible, c'est ce qui ne peut manquer d'arriver pour les mêmes causes (2).
Les sottises se mêlent de trouvailles ingénieuses, de pressentiments exprimés avec éloquence. Dans un mémoire fabuleux sur les marées, on s'aheurte à cette phrase qui arrêtera tous les philosophes : « N'est-elle pas une loi morale elle-même, cette loi de la raison universelle qui a créé dans la nature les lois mécaniques et qui les emploie, les développe et les perfectionne? L'architecte d'un palais en a sans doute précédé les maçons. » On rencontre telles pages sur l'audelà de la mort où passent des aspirations qui font qu'on songe à Lamartine (3), telles autres sur la nullité de la vie humaine sans Dieu où déjà le futur « mal du siècle » semble annoncer ses raisons (4). Sur ce « sentiment de la mélancolie » qui va faire ravage, il y a des lueurs ; mais (( la nature est si bonne, qu'elle tourne à notre plaisir » même « ce phénomène »; et si Bernardin énonce que, selon lui, « les sensations de la mélancolie sont les affections de l'âme les plus voluptueuses », il interprète cette intuition par un commentaire d'une platitude si dégoûtante et si vraiment « bourgeoise », que nous ne pouvons plus jouir de ce qu'il montre là d'imagination. Qui sait si Comte, pour sa détermination d'ailleurs tant arbitraire du caractère fondamental de chaque race humaine, ne s'est pas servi du bizarre chapitre sur « les premières idées des peuples » ? Pour le traitement de la folie, des suggestions de philanthrope
(1) Harmonies de la nature. Science des enfants.
(2) Etud. XIII
(3) Harmonies solaires sidérales.
(4> Etud. XII.
préparent les réformes de Pinel. Ailleurs, quand il dédie un petit vase de plâtre avec une inscription aux mânes de ses amis et un autre « à la mémoire de Jean- Jacques et de Fénelon », les souvenirs de Tinnocence étant « aussi touchants que ceux de la vertu », la sensibilité qui se montrait tout à Theure ingénieusement humaine, se laisse voir sous le jour le plus faux, le plus artificiel et le plus répugnant.
Les Harmonies renferment des inventions plus surprenantes encore que celles des Etudes^ bien qu'en général on les connaisse moins. La classification des montagnes en montagnes à parasol et montagnes à réverbère n'est pas d'une petite fantaisie. Le soleil est en or, ses montagnes en diamants. Bernardin décrit les planètes comme s'il y était allé et chaque planète porte des habitants dont la vie est d'une durée justement proportionnée au temps qu'il faut « pour la parcourir en entier et en entrevoir toutes les harmonies » (1). Tout pour l'harmonie ! Il sait et il dit quelles sont les occupations des habitants de Vénus, de Mars, de Jupiter (ceux-ci comparés à des Hollandais), de Saturne. D'un anneau de Saturne à l'autre, on fait Tamour : rien n'est plus ravissant pour les Saturniens que de voir audessus de leur tête « des amants et des amantes opposés par leurs pieds et qui se donnent les mains aux extrémités de leur anneau ». Tous ces planétaires sont heureux : « Ces tableaux de leur bonheur, dit Bernardin de Saint-Pierre, ne sont point produits par mon imagination exaltée par le sentiment d'une Providence toutepuissante: je n'en offre ici qu'un misérable croquis.
(1) De Mercure.
260 l'évolution de la littérature
mais tracé avec une précision hslronomique (1). » Quant à la lune, comment ne laconnaîlrait-il pas mieux que ceux qui sont assez entêtés pour la regarder avec une lunette ? Elle semble être la vraie patrie de notre auteur. Et quelle que soit Tautorité d'un a Kepler ou d'un Herschell », il ne faut admettre « que celle de rcxpérience et de la raison, quand il s'agit de la recherche de la vérité ». Sur ce fondement, on établit avec certitude que ce que les astronomes prennent pour des montagnes dans la lune, ce sont des« réverbères célestes paraboliques )>. Il ne faut pour cela que « du sens commun » et pour être assuré aussi que les habitants de la lune, quand ils dorment, y font des rêves délicieux durant leur nuit longue comme quatorze de nos nycthimères.
Cette apologie de la nature ne parut point ridicule au xviiie siècle finissant; elle n'était que l'amplification d'un dogme qui avait passé dans tous les esprits. En même temps, on procède à la réhabilitation d« l'homme naturel. Je vois deux façons d'en préconiser l'idée.
Le premier procédé, c'est la philosophie matérialiste. Celle-ci à son tour peut s'introduire sous deux formes. On peut se borner à considérer la matière même, la machine de notre corps, en niant l'esprit : c'est ce que fait La Mettrie dans V Homme-machine (1748), étendant à l'homme la théorie de Descartes sur la brute. Ou bien on peut ne considérer que la sensation et faire de Thomme une simple mécanique psychologique : c'est ce que faitHelvetius dans ses livres de V Esprit (1758) et deVHomme^ où il ne met entre l'homme
(1) De Saturne,
et ranimai d autre différence que celle des organes, entre les hommes d'autre différence que celle de^ Téducation ; c'est ce qu'entreprend d'Holbach dans son Système de la nature (1770), tout matérialiste et athée ; c*est à quoi travaille avec plus de retenue et de sérieux Condillac qui, tout d'abord, pense faire découler toute la vie de l'esprit de la seule sensation {Traité des sensations^ 1754).
Une autre voie pour introniser l'homme naturel, c'est de mettre l'homme qui vit tout proche de la nature au-dessus delhomme façonné par nos sociétés compliquées et d'affirmer que l'homme est naturellement bon. C'est cette voie qu'avait montrée Fénelon dans son Télémaque par la peinture de l'âge d'or, sa description des mœurs de la Bétique, son éloge des sauvages Manduriens et dans cent autres passages. Rousseau fraya complètement cette route dès son Discours sur les arts^ puis encore par son Discours sur IHnégalité et les Notes qu'il y joint. Le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, tout cynique qu'il est, est un signe de la même idée. Bref, vers la fin du xviii« siècle, nul ne pense que l'homme naturel est un mythe, et l'opinion n'est pas moins persuadée de la bonté naturelle de l'homme que de la bonté de la nature. Il n'y a plus qu'à s'embrasser. Tout aboutit en 1792 au baiser de Lamourette, qui fut guillotiné en 1794.
Il reste à chasser lout l'élément surnaturel de la société humaine. Avec le Télémaque a paru cette idée, qu'on peut faire les lois comme on veut et, qu'une fois la loi faite, elle forme le peuple comme on veut qu'il soit. Cette doctrine tend à faire table rase de l'état de choses qu'on trouve, pour établir à la place un monde parfait. Elle est donc (et c'est ce qu'on remarque au
262 l'évolution de la littérature
Télémaque)^diV une de ses faces, critique, et par l'autre, ^ dogmatique.
Voilà justement le double aspect de l'œuvre de Montesquieu, qui aussi bien appelle le Télémaque « l'ouvrage divin de ce siècle » (1). Les Lettres persanes ont pour but de faire paraître absurdes toutes les lois et coutumes nationales qui ne sont pas inventées de toutes pièces par un législateur raisonnable. La méthode employée est piquante et je ne dis pas qu'elle ne puisse parfois atteindre où il faut ; mais en soi elle est injuste, car un Persan, avec qui s'identifie trop souvent le profond Montesquieu, ne peut apercevoir que la superficie de nos usages, sans en découvrir les racines ni par suite le principe intérieur. Et d'autre part, rien ne peut faire pardonner à Montesquieu, là ni ailleurs, l'infamie de ses peintures licencieuses d'une perversité insinuante qui rompent les genoux. Et quant à Y Esprit des lois^ ce livre infiniment pénible à lire et parfois curieux k consulter, j'avoue qu'on y peut distinguer quatre ou cinq veines différentes qui s'y entremêlent sans se confondre toujours, mais il ne me semble pas moins inspiré et dominé par l'idée essentielle du Télémaque, en ce sens que toutes les observations ou théories particulières et la théorie même des climats y sont réabsorbées par l'idée d'un mécanisme social qui peut se superposer à tous les climats et s'appliquer partout. La « carte pour l'intelligence du livre intitulé l'esprit des loix » est une carte de l'univers, et cette « proies sine matre creaia » y a son champ d'action non moins que son champ d'étude. C'est une lecture d'où on sort aplati, n'ayant pas rencontré une de ces deux mille
{!) Pensées diverses, édii. Lahoulaye, tom. VII, p. 158.
pages qui se souvînt qu'il y aune âme humaine, et on est à la longue consterné par cette atmosphère où il semble qu'il n'y ait aucun sens à la vie humaine ni à l'histoire de l'homme, la législation pouvant tout à n'importe quel endroit et à n'importe quel moment.
Voltaire et Rousseau, qui se font d'ailleurs une si dure guerre(l), sont d'accord sur ce point que la société est pleine de folies et de mensonges, et c'est sur quoi il serait aventureux de les chicaner. Bernardin de Saint- Pierre n'est pas plus tendre à l'ordre social de son époque et le vieillard qui épand sa sagesse dans le roman de Paul et Virginie en fait à Tàmoureux des leçons qui ne trompent pas l'ennui de ce fils de la
(1) Cette polémique de Voltaire et de Rousseau est continuée contre Rousseau après la mort des deux adversaires par un homme dont le nom .n'est pas tout à fait oublié, Volney (Chassebœuf, dit Boisgelais, dit Volney). Les curieux sommaires de ses cinq leçons à l'École normale montrent le plan d'une forte attaque contre Rousseau ; les prêtres sont d'ailleurs donnés là comme des gens (( madrés » qui ont l'art de se faire prendre par les hommes pour d'utiles médiateurs. Volney dépiste « l'astuce » de Samuel : on reconnaît un disciple, peu madré il est vrai, de Voltaire. Il en veut surtout aux sauvages que Rousseau avait tant exaltés. Il les maltraite dans sa Loi naturelle ; il les abime dans ses Éclaircissements sur les Etats-Unis et, à ce propos, détruit, non sans netteté ni vigueur, les arguments et les doctrines de Rousseau. 11 avait fait ses enquêtes sur la nature par des voyages en Egypte, en Syrie et dans les Etats-Unis d'Amérique, et il a laissé de CCS contrées de bons tableaux tracés sur des observations solides. Il a prétendu traiter philosophiquement des langues. Il semble avoir emprunté à Addison l'idée de son génie des Ruines. Un génie des tombeaux, avec qui il dialogue, lui montre du haut de l'espace la Terre ; Volney apprend que les prêtres sont des imposteurs ; il assiste à une sorte de congrès da religions; elles sont, par leur genèse, naturalistes, et le christianisme est un mythe solaire. Sa déclamation fait attendre et désirer h\ période nombreuse de Chateaubriand.
264 l'évolution de la littérature
nature. Mais par où ils sont tous optimistes, c'est qu'ils sont également persuadés qu'il y a des procédés pour refaire très vite une société très bonne, VoHaire comptant davantage sur un despotisme éclairé et Rousseau faisant fonds uniquement sur Finstitution du Contrat social et la force de la loi. C'est cet état dune certaine illusion optimiste quant au pouvoir des législations bien concertées qui est répandu en France à la fin du xvme siècle et qui aboutit aux multiples efforts constituants que Vhistoire a enregistrés.
En somme, la littérature du xvin® siècle est occupée presque tout entière à restituer partout ce qu'elle croit être la nature, tantôt sous ce nom même de nature, tantôt sous le nom de raison (i). Mais il faut remarquer que, tout en professant une confiance excessive et presque exclusive dans le pouvoir direct de l'idée formulée, ce qu'elle promulgue ordinairement sous le nom de raison, ce sont les impulsions spontanées de la machine sensible et par là encore elle tend à ramener la raison au niveau de la nature toute seule. A consulter la littérature, le siècle appartient visiblement à la sensibilité. Si Vauvenargues examine la nature morale de l'homme, il fait pes plus pénétrantes découvertes dans la zone de l'influence immédiate du cœur. Marivaux et Sedaine sont sensibles, Tun d'une sensibilité plus alambiquée, Tautre plus commune.! Les personnages de la Nouvelle Héloise sont mus par une sensibilité où ne manque pas la grossièreté. D'ailleurs, en s'avançant dans l'exploration de la nature de l'homme tandis qu'elle perdait de plus en plus la notion de l'âme,
(1) V. Georges Dumesiiil : Du rôle des concepts, le chap. intitulé Des concvpts de nature et de raison, pp. 140, 156, et Louis Ducros : les Encyclopédistes y les Principes, pp. 311, .%0.
la littérature psychologique de ce temps devait rencontrer des régions de moins en moins nobles et produire des types d'une médiocre valeur morale. Il me plaît (et pour cause) de ne parler que par prétention des nombreux romans de luxure qui sont éclos à cette époque. Manon et des Grieux ne sont pas d'une qualité psychique fort relevée. Le neveu de Rameau est un merveilleux impulsif, qui participe d'ailleurs de la vie et de la verve extrême de son inventeur. Dans Figaro, on a pu reconnaître une nouvelle incarnation de Panurge et de Renart, et Chérubin qui se gUsse derrière lui, est pire. Les personnages des romans de Voltaire ne sont pas vivants, pas plus que ceux de ses tragédies; toutefois ils ne sauraient passer pour les représentants d'une moralité haute.
Un sentiment d'angoisse morne se dégage aujourd'hui de ces pages de Candide ou de Micromegas qui furent autrefois légères. C'est que l'homme vrai en est absent et que la vibration que propage la personne de l'auteur lasse pour être toujours la même. Tout est sec. Sans doute Voltaire a donné à la langue française une phrase d'une allure directe qu'elle n'avait pas encore attrapée k ce point. La phrase barbelée siffle vers le but, suivie d'une autre, et... toujours... L'œuvre aussi, qui parut si verte, est sèche maintenant, sauf peut-être les volumes d'histoire. La cause principale en est dau^ l'inintelligence. Mais nous applaudirons à ce rieur, s'il fut, comme il semble, un des plus ardents médecins de la férocité humaine. Nul ne peut se plaire à penser qu'on rompait les membres aux gens sur la roue, qu'on les tenaillait aux mamelles, qu'on leur arrachait la langue avec des pinces, qu'on les brûlait vivants. Si nous devons à Voltaire en quelque mesure que l'idée
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de ces horreurs nous soit devenue insupportable, nous lui sommes reconnaissants ; car si la sensibilité est un personnage digne d'être éconduit quand il prétend occuper la scène pour y jouer le rôle de la raison, les progrès de notre sensibilité en tant qu^elIe est une sympathie nerveuse pour la douleur d'autrui sont des plus précieux que nous paraissions capables de faire, quand bien même la quantité de la douleur devrait être par là accrue dans le monde.
Et c'est une chose notable que la région de Tâme étant désertée, la poésie fut comme morte, La source du lyrisme était offusquée, la poésie végétait, se traînait dans d'informes lignes de vers, sans que la tige s'élevât et fleurît. Quelques strophes de Lefranc de Pompignan ou de Gilbert, qui par fortune (une fortune rare alors) ont le son poétique, quand bien même elles n'auraient que cela, par cela seul valent quelque chose quand tout le reste ne vaut rien, et sont plus significatives au point de vue de Tart que toute la prose rimée (mal rimée) du siècle. Enfin, lorsque quelques souffles vinrent émouvoir de si lourdes vapeurs et annoncer aux germes un retour de vivifiantes influences, les efforts qui avaient été faits pour chanter la nature, pénibles par des Roucher et des Saint-Lambert, plus intelligents par Delille, eurent tout à coup un succès admirable dans un poète plein de génie, tout imprégné de philosophie naturaliste et passionnément sensuel. Ses doctrines sont celles des autres, c'est son goût, c'est son âme toute frémissante qui diffère. On a eu bien raison de comparer Chénier à Ronsard, d'autant que leurs modèles sont les mêmes, que les œuvres correspondent assez (on peut très bien rapprocher les ïambes des Discours) et que le moment historique est très analogue : Thomme
s*est engagé de nouveau aussi loin qu il le pouvait dans le sens de la nature des choses et déjà Tâme tressaille pour se reconnaître et s'arracher. Les hommes de ce temps ne connurent pas la magnifique fleur de poésie qui était éclose au bord du cataclysme. La langue, devenue de plus en plus incolore et impersonnelle, sous prétexte d'être raisonnable, ne jette encore quelque éclat que dans les harangues de Mirabeau et des premiers orateurs de la Révolution ou dans les invectives de Desmoulins. On la voit fluer dans le pathos le plus déplorable et qui malheureusement est identique dans la bouche de tous.