JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Cette étude sera un peu longue. La raison en est double. Rousseau a excitéde son temps, par son œuvre et par sa personne, une sorte de mouvement universel ; peu après lui, ses idées, portées par beaucoup de ses plus ardents disciples, ont passé dans les faits ou lutté contre eux et donné en partie sa forme à la Révolution ; celle-ci, à Tbeure qu'il est, remue encore tout chez nous : ainsi Toeuvre de Rouseau, quand bien même on n'y trouverait pas maints détails qui ont des rapports étroits avec quelques problèmes pressants, est sourdement toute présente et mêlée à notre vie de chaque jour. Et d'autre part l'œuvre est oubliée, rhomme est perdu de vue. Les principaux ouvrages, à part peut-être les équivoques Confessions, sont dévenus, pour des générations de lecteurs, de purs noms. De ces modèles il aété tiré tant d'épreuves différentes et affaiblies, on les a reproduits sous tant de perspectives, on en a copié et altéré tant de détails, on s'en est inspiré de proche en proche pour tant de productions multiformes et nouvelles que le souvenir en est refoulé, dénaturé, déformé. Un siècle a entassé sur eux les
jugements, les discours, les études, les déclamations bonnes ou médiocres, laudatives, enthousiaste'S ou non ; et sous cet amas grossissant, on. les voit et on les discerne de moins en moins. Mon dessein a été de retourner jusqu'à Toeuvre et à l'auteur, de suivre un à un les traits du coin primitif et original, pour ainsi dire sans lever la pointe. J'ai gagné (i cela de donner une construction de la doctrine de Rousseau calquée sur sa pensée même et, la suivant d*un bout à Tautre, de mettre en saillie l'articulation qui en fait Tunité essentielle, la jointure qui fait à la fois la force etrinfîrmité du tout. Cette entreprise est infiniment attachante pour le critique attentif, elle a de quoi intéresser le lecteur patient; plus d'un parmi les autres tournera sans doute quelques pages d'un doigt rapide.
BIOGRAPHIE DE JEAN-JAQUKS ROUSSEAU JUSQU AU MOMENT ou II CROIT SE RÉFORMER.
Naissance de Jean-Jacques Rousseau : ses ascendants. — Mort de sa inère. — Ses parents, sa famille. — Jean-Jacques sensible et souffrant. — Son père. — Leurs lectures en commun. — Oppositions du caractère de Jean-Jacques. — Son père quitte Genève. — Jean- Jacques à Bossey : violence de sa passion affective. — L'accident du peigne. — Trouble sensuel de Jean-Jacques ; ruine du petit paradis de Bossey. — « Jean- Jacques à Genève : son imagination, traits de son caractère.
Jean-Jacques, grapignan, puis apprenti graveur : ses vices, son ardeur de lecture. — Il quitte Genève : ses illusions sur la destinée qu'il y aurait eue. — Sa rencontre avec M'"^ de Warens. — Son départ pour Turin. — Son père le laisse aller : importantes réflexions à ce sujet. — Son séjour à l'hospice des catéchumènes de Turin et sa conversion. — Son vagabondage à Turin. — Jean-Jacques en service. — Conseils de modération de l'abbé
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Gnime. — Soins et leçons de l'abbé de Gouvon. — Fuite avec Bâcle.
Le tempérament moral de Jean- Jacq\ies dès lors déséquilibré. — Jean-Jacques autodidacte. — Sa façon d'écrire : du rôle qu'jjoue l'autosuggestion. — Jean- Jacques au séminaire, à la maîtrise d'Annecy. — Absence de M™« de Warens : vagabondages et aventures de Jean-Jacques. — Son retour de Paris à L5'on et à Chambéry. —Ses occupations, ses études, sa névrose : comment il se garde de la peur de l'enfer. -^ Ses élévations de cœur aux Charmettes. — Ses lectures philosophiques. — Ses premiers écrits. — Rousseau à Lyon, chez M. de Mably ; à Paris ; à Venise. — Limites de Jean- Jacques comme artiste. — Son retour à Paris. — Place qu'il se fait dans le monde lettré. — Sa réforme « personelle ».
Le 28 juin 1712 naissait à Genève un enfant du nom de Rousseau et qui reçut à son baptême, survenu le 4 juillet (1), les prénoms de Jean-Jacques. Il descendait d'aïeux français, libraires à Paris, qui, au moment des guerres de religion, en 1530, étaient venus s'établir à Genève ; mais ses parents n'en savaient plus rien et lui-même ne Tapprit jamais.
Il eut ce malheur que sa mère (Suzanne Bernard) mourut le 7 juillet, d'une « fièvre continue (2) ». Il peut donc bien dire qu'il lui coûta la vie. Elle avait trenteneuf ans, il était son second fils.
Son père, Isaac Rousseau, était horloger et maître de danse, d'une condition plutôt inférieure à celle de sa femme. Celle-ci savait dessiner, chantait, faisait des vers ; elle avait été réprimandée en 1693 par le
(1) Rousseau croyait être né ce 4 juillet. Pour rectifier les inexactitudes et combler les lacunes des Confessions, on s'aidera utilemen de Henri Beaudouin : La Vie et les œuvres de Jean- Jacques Rousseau, Paris, 1891. Beaudouin profite des recherches qui ont été faites jusqu'à lui, tant en France qu'en Suisse, sur la biographie et les œuvres de Rousseau.
(2) Ne faut-il pas entendre une fièvre puerpérale ?
Consistoire pour avoir souffert les assiduités d'un « grand » de Genève, marié et père de famille, et pour s'être déguisée en paysanne afin d'assister à des comédies et à des farces jouées sur la place du Molard. Isaac Rousseau, bien qu'il se soit remarié plus tard, paraît avoir professé et gardé pour elle ce culte d'une nuance particulière qu'ont certains hommes pour leur femme d'une éducation plus fine que la leur. Une circonstance Taida certainement à obtenir la main de Suzanne Bernard : sa sœur, Théodore Rousseau, avait épousé Gabriel Bernard, frère dç Suzanne. Mais pourquoi Bernard, ingénieur, avait-il épousé M"* Rousseau?
Celle-ci, dit Jean-Jacques (1), a ne consentit à épouser le frère qu'à condition que son frère (Isaac) épouserait la sœur (Suzanne Bernard). L'amour arrangea tout, et les deux mariages se firent le même jour... Il naquit un (enfant) de part et d'autre au bout d'une année ».
Rousseau se trompe de près de neuf mois sur le moment de la naissance de son cousin. Le premier-né de son oncle et de sa tante fit son entrée dans ce monde huit jours après leur mariage (2). Et il y avait cinq ans que ceux-ciétaient mariés quand Isaac épousa Suzanne. Il y eut certainement sympathie et amitié entre les deux femmes. C'est chez sa belle-sœur que Suzanne fut prise des douleurs, accoucha de Jean- Jacques et mourut.
(1) Confessions^ I, p. 2. Il n'y a pas d'édition complète ni tout à fait satisfaisante et critique des œuvres de Jean-Jacques Rousseau. Je citerai donc d'après l'édition Didot, comme plus répandue et plus commode.
(2) Nouvelle censure du Consistoire qui suspendit les époux de la Sainte-Cène pour « anticipation scandaleuse » et parce que M"" Rousseau <« s'estoit espousée avec la couronne ».
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Outre Théodore Rousseau, femme Bernard, Isaac Rousseau avait une sœur, Suzanne ou Suzon Rousseau, qui devint plus tard M™® Gonceru. Elle fut pour Jean- Jacques une tanle affectueuse et charmante.
Aussi haut que Rousseau peut remonter par ses souvenirs vers le premier cours de sa vie, il se voit lui-même comme un enfant d'un « cœur sensible ». Cette sensibilité, il est permis de penser qu'il la devait aux influences féminines que nous venons de deviner. Bien que notre censure ait chance d'être plus indulgente que celle du Consistoire, qui censurait « grièvement », les menus faits qu'on vient de lire donnent l'idée de mœurs naturelles et naïves, tendres et relâchées à ce qu'il paraît, non d'un milieu à principes et vertueux. On comprend que Rousseau, parla suite, se soit fait une vertu de tête plutôt qu'il ne Teut de fait et par tradition ni héritage. Un autre de ses souvenirs, c'est d'avoir eu tout de suite la sensation de souffrir, d'être un malade, sensation qu'il ne devait plus guère perdre jamais (1).
Son père, Isaac Rousseau, revisé par l'histoire (et il est honorable à Jean- Jacques d'avoir toujours parlé de lui dignement), semble un assez brave homme, cerveau brûlé, un peu violent, enthousiaste, sans suite, aventureux, vaniteux. On se demande si c'est la contention du travail, la loupe dans l'œil sous la lumière de la lampe et de la carafe, qui lui échauffait les esprits, ou si de se frotter au beau monde auquel il apprenait à baller, et de porter l'épée, il n'en était pas rendu chatouilleux. Jean-Jacques apprit à lire comme tant d'autres enfants, sans savoir comment ; à peine
(1) Conf., I. 2.
a-t-il acquis ce talent que son père en profite pour se faire lire tout haut les livres que sa femme lui a laissés. Ce sont les romans du temps, ceux de M"« de Scudéry, de M"« de Lafayette, de la Galprenède, YAstrée d'Honoré d'Urfé. Par eux se prolonge Tinfluence sentimentale de la mère disparue. Bien longtemps après, Rousseau, homme fait, se détournait de sa route, dans un de ses nombreux voyages à pied, pour visiter le Forez où il pensait entendre encore les soupirs de Céladon et d'où il fut repoussé par le bruit des marteaux des chaudronniers. Tout enfant, il apprenait ainsi les passions et leur méthode sans en soupçonner encore le moindrement la matière. Ces leçons^ il les prenait dans la fièvre et Texcitation de la lecture à haute voix poursuivie toute la nuit, jusqu'à ce que le chant des hirondelles, pépiant à la fenêtre, envoyât se coucher le père honteux et le fils Timagination tout animée. D'autres fois, les lectures dévoraient la bibliothèque d'un oncle qui avait été, comme dit Jean-Jacques, ministre du saint Évangile, et notre futur philosophe parcourait V Histoire de l'Eglise^ le Discours sur Vhistoire universelle^ les Mondes de Fontenelle, complétait son initiation romanesque par les édifiantes Métamorphoses d'Ovide, allait des /)ia /or/ ue5 des mor/s aux Caractères de La Bruyère pour commencer son éducation de moraliste ; Molière lui présentait déjà son Alceste, dont il dut recevoir quelque première impression ; surtout, avec son bonhomme de père, il s'enthousiasmait pour les Vies de Plutarque et exaltait son caractère, qu il crut si fier et si farouche qu'il en fit, par ses éloquentes déclamations, passer quelque chose de trop dans les hommes et dans les épisodes de la Révolution française. En môme temps, on aperçoit chez lui déjà
l'évolution. — T. I. 18
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ce don de se faire aimer des gens qui éclate à tous les moments de sa vie, si bien qu'il ne put jamais guérir tout à fait certaines personnes amies du désir de lui vouloir du bien et de la manie de lui en faire. Tandis qu'on laissait son frère aîné partir pour TAIlemagne et s'y perdre, on le choyait, on le gâtait, on l'idolâtrait, dit-il. Il payait ces sentiments et ces soins par des défauts qui n'étaient pas pires que ceux qu'on remarque à bien des enfants : il était « babillard, gourmand^ menteur, voleur » quelque peu, mais il aimait ceux qui l'aimaient ; sa petite âme s'ouvrait à la musique quand il entendait sa bonne tante Suzon chanter, tout en brodant, avec deux accroche-cœurs sur les tempes, selon la mode du temps :
Tircis, je n'ose Ecouter ton chalumeau
Arrivé à ce point de l'histoire de son développement» Jean-Jacques, anticipant sur toute sa vie ou plutôt l'embrassant d'un coup d'oeil rétrospectif, dresse un bilan en partie double des qualités et des défauts de son âme ; c'est un bilan d'oppositions. Il trouve en lui un cœur lier, mais tendre, un caractère indomptable et efféminé, flottant entrele courage et la faiblesse, entre la vertu et la mollesse ; si l'on songe, d'autre part, que ses organes travaillés par la maladie ou du moins par « l'incommodité » n'étaient pas pour ainsi dire d'accord et en harmonie ni entre eux ni avec cette âme qui y était jointe, on s'explique que Rousseau constate mélancoliquement qu'il a toujours été en contradiction avec lui-même, laissant échapper l'abstinence aussi bien que la jouissance, la sagesse aussi bien que le plaisir ; et pour parfaire la vérité de ce jugement, au
moment où il le consigne dans ses Confessions^ c'est-àdire quand il est vieux, il ne sait s'il doit dire si ce caractère, dès les premières années, « se forme » ou « se montre », laissant voir par cette indécision de son style qu'il oscille jusqu'au bout entre une philosophie franchement spiritualiste, selon laquelle il aurait apporté en naissant l'essentiel de sa propre personnalité, et cette philosophie sensualiste dont il a entendu, avec son siècle, les leçons et d'après laquelle un caractère, si elle permet de maintenir ce mot, serait la résultante des circonstances et l'agrégat d'éléments disparates fortuitement assemblés.
Gomme il avait dix ans environ, son père se fit une affaire avec un capitaine genevois (et non français, comme le dit Jean Jacques par erreur). Isaac Rousseau y paraît emporté, vaniteux à son ordinaire ; il est condamné à la prison, à l'amende et, qui pis est, à « demander pardon genoux en terre à Dieu, à la Seigneurie et au sieur Gautier » qu'il a offensé. L'infatigable Consistoire lui inflige un blâme. Cette fois, Isaac Rousseau se brouille tout de bon avec une ingrate patrie ; s'il le fait par un coup de tête, il faut avouer qu'il a le courage de se tenir à sa fière résolution : il passe en Allemagne, quittant Genève où il ne reviendra plus. Voici Jean-Jacques pour ainsi dire orphelin et à tout jamais (1).
Il est placé d'abord, sousla tutelle de son oncle Bernard et avec son cousin, à Bossey, chez le pasteur Lambercier. Pour la première fois, il apprend un peu la valeur de la régularité du travail et il fait une
^1) V. François Mugnier, M^*^ de Warens et J.-J, RousseaUy pp. 33-35
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étroite connaissance avec la nature, avec la campagne qu'il devait toujours aimer. Ses sentiments, qui avaient été jusqu'alors tout enfantins, deviennent un peu plus conscients ; mais c'est un trait de son caractère qu'incapables de se maintenir dans aucun équilibre, ils sont dès lors poussés à une extrême violence et à une passion superlative : le séparer de son cousin, c'était « l'anéantir ». Pour les autres personnes de son entourage, son affection est vive, mais plus calme. Il semble qu'en se reportant à celte période de sa vie, il y fasse par la pensée comme une première expérience naturelle et sans apprêt de cette doctrine de la sympathie qu'il essaya de traduire en un dogme philosophique.
Ces premières pages des Confessions (1) sont bien attachantes, bien prenantes, bien instructives par une psychologie très fine, en mouvement et en action, qui retrace au vif, sans pédantisme, l'éveil des affections^ des sentiments, des passions dans la jeune nature d'un enfant. Ëst>il bien sûr qu'il y eut alors, dans cette continuité régulière du développement, une rupture violente ? ou Rousseau, quand il écrit les Confessions., en possession depuis longtemps de sa théorie la plus chère, a-t-il besoin d'un événement qui vienne la confirmer par un exemple pris de lui -môme, seul genre d'exemple qui à ses yeux puisse avoir une valeur absolue ? on ne sait trop. Il est accusé avec son cousin d'avoir cassé un peigne de M"« Lambercier ; ils nient, on les frappe ; ils persévèrent, on les déchire, sans venir à bout de leur obstination ; le soir dans leur lit^ ils soulagent leur honte et leur indignation en criant, les poings en Tair : carnifex ! carnifex ! Une correctioa
(1) Coiif., jusqu'à la p. 6.
d'un autre genre infligée par M"^ Lambercier, selon ce quUl raconte (car le fait, étant donné son âge, est bien invraisemblable), éveille chez lui une sorte de sensualité maladive, pathologique . Dès lors, la sérénité de la vie de Bossey est fînie. Le mal est entré dans cette petite société et il y est entré conformément à la doctrine de Rousseau, par Faction arbitraire de l'homme sur Thomme. L'innocence du Paradis terrestre est perdue, l'autorité mystique des grandes personnes est détruite et, par une suite funeste, la conscience des enfants se gâte ; leurs relations avec leurs propres pensées et avec les autres hommes sont corrompues, et cette chute des sentiments originels va jusqu'à altérer à leurs yeux le charme et la simplicité de la campagne. Il n'y a plus rien d'utile à attendre pour eux de leur séjour chez le pasteur de Bossey et ils sont ramenés à Genève chez l'oncle Bernard (1).
Ils n'y font pas grand'chose de bon. Jean-Jacques y apprend bien un peu de dessin, les éléments d'Euclide et, par amusement, fait à temps perdu de la menuiserie ou de l'horlogerie ; mais sa grande affaire à ce moment, à part les batailles dans les rues avec les polissons de Genève, paraît avoir été de laisser éclore avec impétuosité sa naissante imagination. Il assiste à un spectacle de marionnettes et à son tdur il fabrique des marionnettes et leur fait jouer des comédies de sa façon. Son oncle écrit un sermon et le voilà fabricant de sermons. Pendant combien de temps, Jean-Jacques, continueras-tu ces deux métiers ? Dans ces batailles
(1) Ce que Rousseau ne dit pas, et je l'en loue, c'est que déjà son père l'avait fort maltraité. Le pauvre enfant était destiné à être longtemps battu. Il s'en venge noblement dans V Emile en excluauâ les châtiments corporels à titre de procédé méthodique.
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des rues, Use croit « redresseur de torts » : ne fut-ce pas toujours son ambition ? Il s'éprend naïvement d'une demoiselle qui, à son insu^ est fiancée et qui s'amuse de lui : à combien de semblables mésaventures notre philosophe est-il réservé ?
L*âge lui venait cependant. Après avoir délibéré si on ferait de lui un horloger, un procureur ou un ministre, on le fit « grapignan », c'est-à-dire clerc de greffier. Il se fit renvoyer pour cause d'insuffisance, et enfin on le mit en apprentissage chez un graveur. Le seul profit que Jean- Jacques y fit peut-être, ce fut d'y acquérir cette belle sûreté de main qu'on admire dans ses manuscrits, qui va malaisément sans un certain ordre et une certaine netteté dans les pensées (j'ai d'ailleurs connu un fou achevé qui était un remarqual)le professeur d'écriture) et qui tout au moins lui procura plus tard l'avantage d'un irréprochable gagne-pain. Au surplus, brutalisé par son maître, il descend promptement les échelons du vice. Il dégénère et cette fois encore c'est par la faute des hommes. Il s'avilit, devient un bas polisson, un menteur, un fainéant, un impudent exemplaire d'eff'ronterie et de crainte. Il vole, d'abord sous Tinfluence d'un de ses compagnons (le mal entre toujours, d'après lui, par cette porte de l'action de l'homme sur l'homme) ; enfin il vole pour lui-même, de luimême, par délire, dit-il : il cède en somme à l'impulsion de cette cleptomanie dont il avoue qu'il n'a jamais bien pu se guérir. Pourtant il n'aime pas l'argent, il n'est pas avare, mais on le déprave ; il devient presque fou, un vrai loup-garou, misanthrope, mais par tendresse. Ici encore, il y a de bien belles pages d'analyse psychologique, pleines d'enseignements pour ceux qui s'intéressent à la surprenante complexion des carac-
tères, et c'est d'un tour merveilleux qu'il explique comment il peut être à la fois tout de passion et Tindolence même, comment le commencement de la manie de la persécution, à laquelle il devait succomber dans son âge mûr, dès lors le trouble, Tinquiète, l'arrête, Tempêche de se servir de son argent pour Tachât des choses qu'il désire le plus, comment enfin la passion de la lecture s'empare de lui, le relève, Tennoblit. Il faudrait rapporter à cette période de sa vie plus d'uu trait qui serait à son honneur, que ses biographes ont dû rechercher et qu'il a eu la discrétion de taire. Emporté par son amour de la campagne et peut-être un peu aussi du vagabondage, un dimanche, un soir de congé, il ne parvient pas à regagner Genève avant que les portes de la ville soient fermées. Qui lui en ferait un grand crime ? Il sait quel indigne traitement l'attend chez son tyran, s'il y reparaît le lundi matin, comme il lui était arrivé deux fois. Il prend son parti et se met aux champs. Son frère, son père, avaient fui Genève, c'est de famille ; ses raisons certes valaient bien les leurs. Remémorant ce pas décisif, Jean-Jacques a l'illusion que, sans l'accident de ce dimanche, il aurait vécu à Genève, bon artisan, « contenu dans sa sphère sans aucun moyen » ni d'ailleurs aucun désir « d'en sortir i», amusé par sa propre imagination et pour le reste coulant ses jours dans un milieu gracieux, pnîsible, toujours le même, dont l'idée le fait pleurer ie tendresse et dont il nous fait un tableau que peindiait Greuze. On peut voir par la suite des Confessions que toutes les fois qu'il y a quelque apparence, même absurde, que la vie de Jean-Jacques se fût fixée dans une condition humble ou modeste, il attribuera comme ici à tout plutôt qu'à lui-même le tour que prendra sa
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vie. J'ai toujours remarqué chez les gens qui présentaient delà sorte leur histoire, à moins qu'elle ne fût vraie ou naturelle, un grand fonds d'orgueil : ils sont ceux sur qui le Destin a des vues, qui sont appelés même malgré eux, dont le monde, qui pour l'ordinaire n'en sait rien, n'aurait pas pu se passer^ qui dans la condition qu'un apparent hasard leur a faite et qu'accepte la simplicité de leur àme, ont reçu mission de réformer les hommes. Quelle gratitude nous leur devons de consentir à sceller de leur volonté les mystérieux décrets qui les ont élus pour les mettre comme des lumières sur notre chandelier 1 Jean-Jacques ne manque pas d'invoquer « la fatalité de sa destinée » qui Ta arraché h la douceur de l'obscurité rêvée pour faire de lui tout ce qu'on sait ou plutôt encore tout ce qu'il croit être (1).
Hospitalisé par des paysans, accueilli par un curé, enivré d'ailleurs, comme un poulain, de grand air et d'indépendance, voyant dans toutes les bicoques qu'il rencontre ses châteaux en Espagne et bien persuadé qu'avec l'aide des dames il va occuper de lui tout l'univers, bornant parfois sa fantaisie à être comme le dieu d'un manoir, favori du seigneur et de la maîtresse, amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur dès voisins (c'est autant de rêves qu'il réalisera parfaitement plus tard dans la Julie et dans VEmile^ c'est-àdire dans des romans), au demeurant très gueux, chantant sous les fenêtres qui restent fermées et mal nourri, sauf les aubaines, de proche en proche il arrive chez M"*^ de Warens. C'est le moment de nous tracer de lui-même un portrait plutôt avantageux.
(1) Conf , jusqu'à la p. 21.
Celui qxCil nous donne de M™« de Warens est d'un enthousiaste. Sa doctrine de la sympathie ne sera pas sans se ressentir de cette rencontre où, d'après les dires ridicules de Rousseau, le salut des hommes était si intéressé qu'ils ne devraient s'approcher qu'à genoux du lieu où elle se fit et qu'on en devrait entourer l'heureuse place d'un baluslre d'or.
M'^^de Warens le confie à un compagnon de voyage pour aller faire sa conversion à Turin. Cependant, son père, averti de sa fugue et ayant botte à botte un ami, court à cheval sur la piste du drôle ; ils arrivent chez M"* de Warens comme il venait d'en partir à pied et versent force larmes sur la cruelle aventure avec la sensible dame, puis ils montent en selle et s'en retournent chez eux, tout juste comme avait fait l'oncle Bernard après avoir manqué le fugitif à Gonfignon. Comment un père doué d'une « âme forte » si propre à loger « les grandes vertus » et « aimant » son fils « très tendrement » ne donne-t-il pas un petit coup d'éperon pour l'atteindre ? C'est qu'il aime aussi ses plaisirs, que d'autres goûts ont attiédi son affection pour l'enfant dont il est éloigné depuis quelques années ; c'est qu'il s'est remarié à Nyon ; c'est que, sans que ridée s'en offrît à lui directement, il touchait les revenus de ses fils tandis qu'ils n'étaient pas là.
Jean-Jacques fut, semble- t-il, frappé de ce qu'il y avait d'inattendu dans la volte-face du cavalier qui jadis luiavait donné le jour ; il parait avoir fait là-dessus mainte réflexion et il prétend qu'il a tiré de cet épisode le principe essentiel de sa morale, qui est qu'il ne faut pas qae « nos devoirs soient en opposition avec nos intérêts », et qu'il convient d'éviter les situations qui nous mettent dans cette alternative. Cette pru-
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dente maxime, si sagement traduite dune nos inducas in teniaiionem^ s'applique, d'après lui, même aux hommes de devoir, aux héros à la Plutarque comme son père ; elle s'applique même à Jean-Jacques. Il n'hésite pas à dire qu'elle contient « la bonne philosophie, la seule vraiment assortie au cœur humain » et «d'une profonde utilité », et que c'est cette philosophie même qu'il a retournée dans tous ses principaux écrits. Mais il accuse le public de son siècle d'être frivole et de n'avoir pas su Vy remarquer. Nous prendrons le plus grand soin de ne pas tomber dans la même faute (1).
Son séjour à Fhospice des catéchumènes de Turin lui a laissé des souvenirs qu'il ne tourne pas à l'édification de son lecteur ; il n'est pas téméraire de penser que cette maison n'était pas peuplée de sujets irréprochables. Jean-Jacques veut y avoir discuté, « ergoté » sur les dogmes avec la compétence la plus embarrassante pour les ecclésiastiques chargés de le convertir. Il se convertit enfîn et après quelque temps est mis, à sa grande joie, hors de la cage, avec une vingtaine de livres de menue monnaie qui ont été recueillis pour lui à la cérémonie de son abjuration. Le voilà battant les rues, abandonné de nouveau, écoutant avec délices à la messe du roi « la meilleure symphonie de TEurope » et y prenant sans doute ce goût de la musique italienne qui fut chez lui, comme on sait, très
(1) Conf.t jusqu'à la p. 28. Depuis Rousseau, je vois Kant qui Ta parfaitement compris. Cf. p. 32. Jean Jacques ne fait pas de réflexions sur ce qu'on avait laissé son frère aîné se perdre en Allemagne, sans qu'on s'en fût soucié, à ce qu'il semble. On dirait que dans la famille Rousseau, où on avait les mœurs un peu trop naturelles, on aimait les petits jusqu'à un certain âge.
exclusif et même polémique (1), courant de porte en porte pour offrir ses petits talents de graveur, couchant à un sou la nuit, commençant un roman avec une certaine boutiquière de cœur tendre et de mœurs sages. Il entre enfin chez une vieille dame en qualité de laquais, elle meurt et Jean- Jacques est derechef au hasard.
La vie de flâneur à Turin ne lui est pas saine. Il nous en fait de sales histoires qui attestent chez lui un triste détraquement, que ces histoires soient d'ailleurs vraies ou fausses ; mais il n'y a guère à douter qu'elles soient vraies. Et le voici de nouveau laquais, cette fois chez le comte de Gouvon. Il s'y fait remarquer par ses connaissances littéraires très supérieures à la condition dans laquelle momentanément il se trouve (2), s'amourache de la fille du maître et entre temps reçoit les soins dévoués de deux hommes dont il n'a plus oublié ni les leçons ni la figure : Tabbé Gaime, qui n'eût peutêtre pas été aussi flatté que Jean-Jacques Timaginait d'avoir été l'un des modèles sur lesquels il fit son vicaire savoyard (3), et l'abbé de Gouvon. Le grand service que M. Gaime voulut rendre à Jean-Jacques, ce fut de lui apprendre à se connaître lui-même, lui recommandant une voie moyenne qui pouvait paraître tout
(1) V. Lettre sur la musique française^ etc., etc. Œiiv , t. III. Plus tard, atteint de la manie de la persécution, il se demande si ce n'est pas pour avoir attaqué la musique française qu'il s'est attiré la haine de toute la nation. V. Conf., I, 200.
(2) Au surplus, il n'y a pas tant de quoi se vanter parce qu'on sait que « fiert » vient de ferire. Il y a beaucoup de gonflement pédantesque chez cet ami de la nature. Il peindra sur cet idéal ce déplaisant cuistre de Saint-Preux.
(3) Ces deux modèles dont il fit a l'original du vicaire savoyard » sont les abbés Gaime et Gâtier. V. Conf., I, 61.
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particulièrement convenable à un tempérament composé de qualités et de défauts si contraires, et il lui enseignait de son mieux à « se mettre à sa place ». Il appuyait ce conseil, qui relève, comme le dit Jean- Jacques, de la droite raison et de ]a saine morale, et qui à ce titre vaut pour tout le monde, il l'appuyait par des considérations justes touchant les hommes en général et la loi qui leur est faite de ne tendre au bonheur que par la prudence et la sagesse. Pour fortifier ces avis, il dissipait aux yeux du jeune homme le prestige de bonheur apparent dont la grandeur mondaine est enveloppée et, tâche plus délicate et plus malaisée, il s'attaquait aux idées de grandeur personnelle que sans doute il discernait bien dans ce vigoureux esprit, enthousiaste et ampoulé. 11 couronnait ces leçons par les aperçus d'une philosophie religieuse que très probablement le disciple, quoi qu'il en dise, n'a pas reproduite fidèlement, mais qu'il a traduite à sa manière dans la Profession de foi du Vicaire. En somme, l'idée que Jean-Jacques a très bien retenue de cette doctrine qui lui fut libéralement et discrètement dispensée, c'est qu'il est bon que chacun se tienne paisiblement à sa place, car le bonheur est de tous les états, la sagesse est que chacun demeure dans le sien, et il n'y a pas de bonheur sans sagesse ; et cette idée qu'il faut que chacun demeure dans sa condition et que les conditions modestes sont les meilleures, c'est pour notre auteur une acquisition faite une fois pour toutes, nous la retrouverons dans tous ses écrits, à toutes leurs pages. Le rôle et l'influence de l'abbé de Gouvon, pour être d'une portée moins grande, ne furent pas moins charitables ; il prodigua ses soins au jeune homme intéressant et de belle espérance qu'il voyait près de
lui sous rhabit d'un valet et se donna beaucoup de peines, qui ne furent pas inutiles, pour lui faire faire des progrès en Satin, étendre ses connaissances dans la littérature, lui apprendre à discerner les bons livres et, tout en lui enseignant Titalien dans sa pureté, lui former ou lui affermir le goût.
Si ses prolecteurs eurent Tintention de faire de lui un secrétaire de la maison de Gouvon pour Ja diplomatie^ ils furent bien déçus. Rousseau dit que sa destinée n'était pas là, et il faut convenir qu'il Ta étonnamment prouvé. Il décampe sans raison, uniquement parce que son imagination est « en délire », avec un vaurien du nom de Bâcle dont il fait un portrait frappant. Le voilà en route, toujours en pleine ivresse dès qu'il voyage à pied, montrant dans les villages une fontaine de Héron qui ne manque pas de se casser bientôt et, tout d'un coup, quand il arrive à Annecy, lâchant au détour d'une rue M. Bâcle qui, de son côté, lui dit adieu en faisant une pirouette.
Je pense qu'à ce moment le tempérament moral de Rousseau va être, autant qu'on peut le dire en cette matière, déterminé. 11 est né avec une santé mal équilibrée et des inclinations opposées entre elles ; peutêtre un milieu très raisonnable, des influences prolongées et droites auraient réussi à faire un même tout de ces éléments très divers, à le réunir, à le rassembler, à runirier,à l'asseoir. Il y aurait fallu d'abord, le sujet étant si sensible, si nerveux, si passionné, si frémissant en un mot, de la douceur, de la tendresse. Aflais il n'a pas eu de mère et son père fut absurde, passant de Texaltation des sentiments affectueux à des violences que Jean-Jacques a eu le mérite de nous taire ou qu'il a oubliées. A Bossey (et là il est déjà chez des étrangers)
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c'est la même inconséquence dans la conduite de ceux qui le gouvernent, avec des effets plus fâcheux, parce que l'enfant est plus âgé, plus conscient du juste et de l'injuste et moins disposé sans doute à souffrir l'injustice de la main d'un homme qui, il le sait, n'a sur lui qu'une autorité empruntée (1). Son séjour chez le graveur empire les choses, puisque les bonnes parties de sa nature n'y ont plus d'emploi ni d'exercice, tandis qu'au contraire ce qu'il a de bas et de mauvais réagit à sa manière contre la brutalité de la discipline qui lui est infligée. Bientôt, à sa première religion peu établie une nouvelle est substituée qui ne rencontre pas un sol bien propice pour y pousser des racines : il fera peu de cas plus tard de toute forme confessionnelle de la religion, et c'est avec un véritable dédain qu'il en permettra le choix aux individus^ tandis qu'il remettra au pouvoir civil le soin et le droit de fixer le dogme métaphysique et social. Il est vrai qu'il n'a guère encore que dix-neuf ans ; ses idées auraient peut-être pu prendre une forme consistante et harmonique si, à son retour de Turin, il s'était trouvé sous une conduite ferme, sage, haute et saine. Il s'en manqua de beaucoup. Il tombe dans les mains ou plutôt datis les bras d'une femme, baronne plus ou moins authentique, mais, selon toute vraisemblance, authentique catin, tracassière, personnage interlope, espionne politique, croit-on, sans que le naïf Jean-Jacques s'en soit douté, échappée du logis conjugal, brouillonne, charitable, bonne femme ou plutôt bonne fille, de petit esprit, entreprenante, de cœur accommodant, sans délicatesse
(1) Dans rJÉ/niZe, il voudra que le précepteur ait sur son pupille une autorité pleine et sans partage dès le premier jour, dès avant le premier jour.
dans ses choix ou plus exactement ne choisissant pas, le désordre incarné, également éloignée de savoir et ce que c'est que la méchanceté et ce que c'est du tout que la morale. Jean-Jacques se dit avec emphase « Télève de M"»« de Warens » ; son souvenir tendre, sa reconnaissance l'abusent : un esprit de sa force et de son originalité n'a rien reçu positivement d'un être aussi faible et à bien des égards nul ; ou, à part la subsistance matérielle, il n'en arien reçu d'utile. Le prestige d'une femme notablement plus âgée que lui et d'une condition supérieure à celle de Jean-Jacques, deux points importants en cette rencontre aux yeux de ceux qui connaissent un peu le cœur de l'homme jeune, n'a pu qu'enfoncer fortement dans ses sens et dans son esprit ce préjugé que la morale n'est pas intéressée aux choses où précisément elle a fort à voir, et cette dernière leçon à rebours, cette leçon de choses, si j'ose dire, n'était pas faite pour remettre de Tordre dans les idées divergentes du futur philosophe. C'est là pourtant toute l'initiation qu'il aura reçue jusqu^à ce qu'il soit homme fait et homme à idées. Et quel décousu dans cette vie, quand même elle va graviter longtemps dans la même orbite I
Tout ce qu'il y aura de suivi dans la vie de Jean- Jacques à partir de ce moment jusqu'au jour où il passera homme de lettres, c'est Teffort persévérant qu'il fera pour s'instruire lui-même et grâce auquel il méritera de demeurer en exemple à ceux qu'on appelle les autodidactes. Il continue tout seul et en somme il refait son éducation, au hasard sans doute, avec force interruptions et distractions ; mais ce qui met l'unité en tout cela, c'est l'ascension laborieuse de l'esprit, l'avidité d'apprendre, le perfectionnement par soi-
même. Le voilà lisant le Spectateur d'Addisson, Puffendorf, Saint-Evremond, la Henriade, y faisant sa rhétorique et môme y apprenant le français : ajoutons-y La Bruyère à qui il revient, La Rochefoucauld, un peu de conversation avec sa protectrice. C'est pour lui le moment de nous expliquer les procédés par lesquels à son tour il a écrit plus tard d'une manière amplement digne de tels maîtres. Nous y voyons que le point de départ de la composition, c'est pour lui l'émotion toute pure, violente, impétueuse, éblouissante, incapable de s'exprimer. Puis, au cours d'une lente fermentation, s'opère un classement des idées où il semble toutefois à Jean-Jacques que quelque chose est perdu de la beauté de Taperception première : c'est ce je ne sais quoi d'incommunicable où les artistes s'imaginent volontiers qu'était le meilleur et le plus sublime de ce qui a fait leur rêve. Ensuite vient un travail de style obstiné, pénible, acharné, méditatif. A ce point de l'élaboration, Rousseau est bien loin de ce qui en a été le premier mobile, le premier objet. Il convient d'ailleurs que dans le premier moment, s'il s'agit de personnes et non plus d'idées, il n'a rien su observer, sinon peut-être la superficie, le signe extérieur de ce qui l'a frappé. Mais il se persuade que sa mémoire réveillée par Timagination reconstitue avec une prodigieuse précision toute la scène : « Le lieu, le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance, rien ne m'échappe. Alors sur ce qu'on a fait ou dit, je trouve ce qu'on a pensé ». C'est de l'hallucination toute pure et de l'autosuggestion (1).
Il entre pour un temps au séminaire et a la bonne fortune d'y connaître l'abbé Gâtier dont il fait un por-
(1) Conf., I, 58.
trait charmant et doux et à qui il témoigna sa durable sympathie par deux attentions dont Tabbé se serait bien passé, s'il les avait jamais connues : Tune est de lui prêter gratuitement une scandaleuse affaire d'amour, l'autre est de le réunir avec M. Gaime pour faire « de ces deux dignes prêtres Toriginal du vicaire savoyard ». D'ailleurs, il n'apprend rien au séminaire, n'ayant, dit-il, « appris que seul ». On le remercie. Il entre à la maîtrise d*Annecy, reconduit jusqu'à Lyon son chef de musique Le Maître, quand celui-ci fuit en abandonnant son poste la veille de Pâques, pour jouer un tour aux chanoines avec qui son humeur vicieuse l'a peu à peu brouillé. Jean-Jacques profite de ce que Le Maître est atteint en pleine rue de Lyon d'une attaque d'épilepsie pour lever le pied lestement après avoir ameuté la foule par des cris déchirants, et revient comme un trait à Annecy, d'où M™« de Warens, de son côté, a filé.
Il rôde autour d'Annecy, reconduit à Fribourg la pauvre servante, la Merceret, qui ne savait plus que devenir ; il regrettera, bien entendu, de ne l'avoir pas épousée, car elle était un parti fait pour lui et qui aurait fixé sa destinée dans une condition modeste. Il mène la vie de bohème à Lausanne, cherchant à enseigner la musique quUl ne sait pas, trotte dans le pays de Vaud qu'il aime fort et où il placera la scène de la Nouvelle Héloise, enseigne derechef, à Neuchàtel, la musique qu'il finit par apprendre un peu, à force de se piquer de l'apprendre aux autres, et subitement se fait le secrétaire d'un magnifique archimandrite qui va quêtant pour le Saint-Sépulcre et a tout l'air d'un franc chevalier d'industrie. C'est en qualité de secrétaire de Monseigneur l'Archimandrite qu'il est éloquent devant
l'évolution. — T. I. 19
le Sénat de Berne. M. de Bonac, ambassadeur de France à Soleure, le sépare de son patron de rencontre, discerne son mérite naissant, et après qu'on l'a fait coucher dans une chambre en lui apprenant qu'elle a été occupée jadis par Jean-Baptiste Rousseau et en lui disant avec cette ancienne exquise politesse française qu'il ne tient qu'à lui d'égaler un jour la réputation de son homonyme, on l'expédie à Paris pour faire une carrière militaire auprès du neveu d'un colonel. L'extrême partialité de Jean-Jacques pour la France (atavisme inconscient peut-être, ou plutôt déjà effet de la littérature française), partialité qu'il ressentit vivement à peu de temps de là, pendant la guerre de la France et deTEmpire, tout en la cachant par une singularité de son caractère fait de contradictions, cette affection innée pour la France lui aurait rendu facile le devoir de la servir par les armes. Mais, après avoir rêvé de devenir le maréchal Rousseau, il s'aperçoit que ses goûts sont plutôt bucoliques. Paris ne lui plaît pas ; il se remet en route, décochant une satire au colonel Godart, ravi de coucher à la belle étoile, arrive à Lyon où une dame lui prête Gil Blas qu'il ne goûte nullement ; il ne s'en fait d'ailleurs aucune application, malgré quelque apparence qu'il y en pourrait avoir, vit au jour le jour, affamé, copiant de la musique pour vivre. Après des incidents de qualité douteuse, il apprend que M™» de Warens est installée àChambéry. Il part; sa joie est grande d'entrer, toujours à pied, dans un pays de montagnes, il n'y a de beaux pour lui que ces pays-là. Enfin il tombe chez M™e de Warens, qui sur-le-champ le fait employer au cadastre (1).
(1) Conf.y I, jusqu'à la p. 90 où Rousseau marque fortement la
Voilà bien des aventures pour un jeune homme de vingt ans. La période qui s'ouvre maintenant est moins riche d'événements et mieux fournie de besogne. Il devient fort en arithmétique, grâce au cadastre ; mais le travail du cadastre l'écœure si fort qu'il ne tarde pas à le négliger complètement. Il fait du lavis, du dessin, Deint des fleura, des paysages ; il ne réussit guère, bien qu'il s'y passionne ; mais, chose singulière, il ne s'intéresse nullement, malgré les invitations du jardinier Claude Anet, à la botanique dont il devait s'engouer, étant déjà presque vieux ; il orne, comme il dit, « une guinguette », et il s'en souviendra quand il fera faire la même chose à Emile. Il lit surtout les auteurs français, entre autres Brantôme. Il s'occupe fort de musique ; il étudie le traité de l'harmonie de Rameau, les cantates de Dernier, de Glérambault, organise des concerts avec de bons musiciens et quitte enfin le cadastre pour enseigner de nouveau la musique ; il a des élèves. En même temps, il prend des leçons de danse et d'escrime : ici son insuccès est complet. Le voilà parti subitement pour Besançon, afin de prendre des leçons de musique de l'abbé Blanchard ; mais sa malle ayant été confisquée en route, il en revient comme il y était allé. Il lit les Lettres philosophiques de Voltaire, qui lui inspirent le désir d'apprendre à écrire avec élégance. Entre temps, il voyage à droite et à gauche pour les affaires très embrouillées de M°»« de Warens, à ce qu'il paraît. Il s'attache aux mathématiques, puis incline à la littérature. Tout à coup et tandis qu'il tripote je ne sais quelle chimie, une bouteille fait explosion dont les
nécessité de tous ces détails que j'ai dû reproduire, avec un pu de choix, dans leurs traits les plus essentiels.
292 l'évolution de la littérature
éclats lui sautent à la figure. Il se croit mort, fait son testament. Une première crise de franche névrose se déclare ; il n'en faut voir dans cet accident que Toccasion : ce qui altère sa santé, dit-il, c'est la passion, la passion en général qui se porte tantôt dans ses rêveries à propos des femmes, tantôt dans la prévision de malheurs imaginaires, tantôt sur la musique, sur les moindres incidents de la vie, tantôt dans des fantaisies « forcenées », comme plus tard celle d'apprendre les échecs et d'où il ne sortit qu'exténué. Pour le guérir de sa mélancolie ou de son hypochondrie, que nous aurions l'avantage d'appeler aujourd'hui neurasthénie, on l'envoie aux Charmettes. Il se persuade qu'il a un palype au cœur ; c'est alors que se place le voyage de Montpellier qui le ragaillardit un peu. Les médecins ne lui trouvent nul polype, M"»^ de Warens ne lui envoie nul argent ; il revient, est repris de plus belle. On le met au lait, le mal persiste. On le met à Teau, il en boit immodérément, cela va sans dire. L'effet cette fois est net : il a une épouvantable défaillance, accompagnée d'une palpitation de cœur, à la suite de quoi il gardera toute sa vie ce qu'il appelle un battement d'artères et demeurera dur d'oreilJe. La science a marché depuis lors : cet accident tout névropathique a été décrit et on l'appelle une lipothymie. La description de Jean- Jacques est d'ailleurs merveilleusement exacte, avec ce détail bien typique que, tout près qu'il se croie du trépas, il garde toujours bon appétit. Ce piteux état a cela de bon qu'il lui élève fort les idées. Il se fait une religion consolante, d'autant plus facilement que j^me de Warens a une religion optimiste ; et quand il prend peur de l'enfer, il a deux ressources pour se rassurer : l'une est d'avoir recours aux bons Pères
Jésuites qui le confessent et à qui il garde un souvenir si sympathique ; l'autre est de pronostiquer son salut en lançant des pierres contre les arbres, qu'il doit toucher s'il a droit à une bonne espérance de l'autre vie : et il les touche, tout maladroit qu'il est, parce qu'il les choisit fort gros et fort proches.
Jean- Jacques a bien de la chance d'être entouré de gens d'esprit. Son médecin Salomon est cartésien, homme intelligent qui, d'instinct, sent qu'il y a peu à faire dans un tel cas et qu'il s'agit moins peut-être d'ôter la maladie au malade que d'arracher le malade à la maladie. Il lui laisse lire les Entretiens sur les sciences du P. Lamy, et il se trouve que le travail de l'esprit ne fait que du bien à notre moribond. Cette lecture le maintient dans les hautes régions où son àme alors se sent naturellement portée. Il ouvre ses journées par des prières qu'il fait volontiers dehors dans un bien beau paysage, et nous en avons gardé des spécimens écrits ; on y entrevoit l'esquisse, un peu pâle il est vrai, du Dieu du vicaire savoyard : ce sont des élévations de cœur vers TÊtre des êtres, avec quelques sentiments d'humilité (1). Ce soin pris, il se consacre à ses auteurs. Tout d*abord il ne sait pas les lire ; il est trop méthodique, trop pointilleux, trop logique pour tout dire, il ne voudrait rien laisser derrière lui d'indécis ni de provisoire. Avec ces scrupules, impossible d'avancer ; il se heurte à chaque mot, s'épuise tout alentour. Mais enfin, sur les conseils de Salomon, il trouve la vraie méthode de lecture qui est d'entrer de droit fil dans le sens de son auteur pour le pénétrer, afin de se mieux mettre en état de le juger. Cest ainsi qu'il lit la Logique
(1) V. F"!'. MiignitT, .U'»e de Warcns, etc., pp. 198-200.
de Port-Royal^ VFssaide Locke, Malebranche, Leibniz, Descartes el d'autres (2). Il s'applique à la géométrie du P. Lamy, et même à Talgèbre, suivant ce même guide ; mais il saisit mal l'application de Talgèbre, son génie est sans doute trop Imaginatif et concret, même dans l'abstrait. Il étudie encore la Science du calcul et V Analyse démontrée du P. Reynaud, mais ne va pas bien loin dans cette voie. Il prend beaucoup de peine pour faire des progrès en latin et croit qu'il a été ici gêné et arrêté par un certain défaut de mémoire qui lui a toujours interdit de rien retenir par cœur; il s'exerce à la traduction mentale, et nous avons de lui, comme on sait, la traduction écvite du premier livre de
(1) Le Verger des Charmettes, qui se réfère à la même période, dresse un catalogue très étendu et mêlé :
Là, portant avec moi Montaigne ou La Bruyère,.
Ou bien avec Socrale et le divin Platon...
Alors suivant de loin La Hire et Cassini,
Je calcule, j'observe...
Je pousse en raisonnant Huyghens et Fontenelle...
Tantôt avec Leibniz, Malebranche et Newton...
Avec Locke, je fais l'histoire des idées ;
Avec Kepler, Wallis, Barrow, Raynaud, Pascal
Je devance Archimède et je suis L'Hospital...
Je tâtonne Descarte et ses égarements.
Sublimes, il est vrai, mais frivoles romans...
Là, Pline et Nieuwentit...
Télémaque et Séthos me donnent leur leçon ;
Ou bien dans Cleveland j'observe la nature...
Tantôt aussi, de Spon parcourant les cahiers.
De ma pati'ie en pleurs je relis les dangers ..
O vous, tendre Racine ! ô vous, aimable Horace !...
Claville, Saint-Aubin, Plutarque, Mézerai,
Despréaux, Cicéron, Pope, Rollin, Barclai,
Et vous, trop doux La Mothe, et toi, touchant Voltaire,
Ta lecture à mon cœur restera toujours chère...
Œuures, III, 357-359.
Tacite. La prosodie latine lui échappe à peu près, malgré un labeur incroyable. Le programme de ses études se complète par l'histoire, la géographie, un peu d'astronomie : il observe les constellations sur le ciel et il est donné pour sorcier, mais ses jésuites n'en veulent rien croire.
C'est vers ce temps (1739) qu'il commença aussi d'écrire. Outre les prières dont j'ai parlé, il nous reste de ses premiers essais une ÉpUre à Fanie, une pièce de vers sur le Verger des Charmettes, la comédie de Narcisse et, s'il ne faut rien omettre de ce qui a été tracé par une telle plume, son Mémoire au gouverneur de Savoie pour demander une pension justifiée par ces essais mêmes et qu'il promet de résigner par une mort prochaine.
C'est vers ce temps aussi (1740) que, se trouvant supplanté près de M"® de Warens par l'aventurier Wintzenried et sentant tout de bon pousser ses ailes, il part pour Lyon et entre chez le grand prévôt de la ville, M. de Mably, en qualité de précepteur des enfants. Nous avons de cette époque son Projet pour Véducation de M, de Sainte-Marie^ qui en était l'aîné ; il convient de rapprocher ce morceau de VEmile^ on y aperçoit déjà certains des principes que préconisera Rousseau, et particulièrement l'idée que l'autorité du précepteur doit être entière, non partagée, et qu'il lui appartient d'organiser de petites scènes pour jeter de la poudre aux yeux de l'enfant et le moraliser par ce moyen. Ses vues théoriques ne l'empêchent pas, il en convient, d'être un fort mauvais précepteur. Il est amoureux de M™» de Mably, « selon sa coutume », et vole du vin à la cave pour faire de petits goûters, tout seul, bien tranquille, dans sa chambre. Au bout d'un
296 l'évolution de la littérature
an, il prend congé: tout le monde en somme en est fort aise.
Pendant ces deux dernières années, il a composé le livret d'un opéra : la Découverte du Nouveau^Monde^ il a accommodé une épître à M. Bordes et une autre à Parisot, chirurgien ; surtout il a inventé la notation de la musique par chiifres, projet dont sa tête est extrêmement échauffée. 11 ne demeure que quelques mois aux Gharmettes et se rend à Paris. Son système laisse indifférentel'Académie de musique. Toutefois Rousseau fait connaissance avec des artistes, des hommes de lettres, parmi eux Diderot, écrit une petite pièce de théâtre, les Prisonniers de guerre, est introduit dans le monde parisien et, comme il faut vivre, accepte d'être le secrétaire deM. de Montaigu, ambassadeur de France à Venise. Je ne rappellerai pas les démêlés qu'il eut avec son chef et où la raison et l'honneur paraissent avoir été de son côté. Ce qui me frappe, c'est que cet homme, si accessible aux émotions et aux impressions du dehors, semble n'en avoir reçu aucune de l'aspect et de la vie de Venise. Je ne dis pas qu'à cet égard il fait un étrange contraste avec son illustre élève George Sand et qu'il n'annonce en rien les Lettres d'un voyageur : ce serait chercher pour lui un terme de comparaison trop nécessairement désavantageux. Mais on est surpris que Jean-Jacques se trouve ici moins artiste, moins ému du pittoresque, moins romantique, si j'ose dire, qu'un vieux diplomate et politique du moyen âge comme Philippe de Commines. Il est vrai qu'il n'a rien compris ni senti de la beauté des ouvrages des hommes (j'excepte les ouvrages de l'esprit). Tout au plus aperçoit-on chez lui un soupçon d'intérêt pour les monuments de l'antiquité. Dans son
voyage à Montpellier, il se prend tout un jour d'un grand enthousiasme pour le pont du Gard ; mais cet aqueduc a été bâti par les Romains et il est en pleine campagne, il fait partie d'un paysage. En somme, il faut convenir que Tami de la nature n'a pas le moindre sentiment de ce que les hommes ont jamais pu ouvrer et édifier de beau.
Revenu à Paris, il se lie avec Thérèse, travaille aux opéras des Muses galantes et des Fêtes de Ramire, est secrétaire de M"»® Dupin et de M. de Francueil (1), fait le premier numéro du journal le Persifleur^ dont \e second devait être écrit par Diderot qui n'y songea plus, renoue ses relations avec lesphilosophes, Diderot, Gondillac, bâcle des comédies de salon, V Engagement téméraire, et même les joue, fort mal il est vrai, tourne de petits vers, IM/Z^e de Sylvie, élabore des articles sur la musique dans V Encyclopédie^ s'occupe de chimie, apprend le grec, garde au milieu de cette vie mondaine Tallure d'ours mal léché et la brusquerie qui ne nuisent pas h son succès, car elles réveillent le goût un peu affadi de la société excessivement civilisée à laquelle il est mêlé. Tout à coup il écrit son Discours sur les arts et tandis qu'il mène une vie assez crapuleuse avec Grimm et commence à mettre ses enfants à l'hospice, l'Académie de Dijon lui donne le prix.
A peu de temps de là, il tombe malade. Ge lui est une occasion de réfléchir sérieusement sur sa conduite. Il prend la résolution de vivre conformément à ses principes et il institue ce qu'il appelle « sa réforme personnelle ». Il donne sa démission de caissier chez Francueil, ne voulant plus gagner sa vie qu'à copier de
(1) George Sand est sa petite-fille.
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la musique, quitte la dorure et les bas blancs, prend une perruque ronde, pose Tépée et vend sa montre, enchanté de n'avoir plus besoin de savoir Theure qu'il est. Tout d'abord il n'a pas le courage de renoncer à son linge fin ; mais le frère de Thérèse vient à son aide dans cette circonstance et le détermine, en lui volant toutes ses chemises, à se vêtir d'une toile plus grossière.
Rousseau est convaincu qu'il a accompli en ceci un haut fait sans exemple, et cette conviction, il me semble qu'ill'a fait partager à des esprits extrêmement sérieux, comme Kant (1). Et il faut bien avouer que la démarche n'est pas ordinaire : quitter la route qui s'ouvre du côté de la commodité mondaine, du succès immédiat dans une société conquise qui se serait chargée d'en répercuter le bruit par mille voix, répudier l'exemple des autres triomphateurs prêts à ouvrir le rang, Diderot, Grimm, Duclos, tourner le dos à cette fortune qui se présente comme aisée, pour s'enfoncer dans un genre de vie tout au moins original, plutôt difficile, en apparence austère et bien propre par là à susciter des jaloux, des malveillants, des ennemis, ce n'est point une aventure si commune que nous puissions eu parler légèrement et sans sympathie. Toutefois, à voir les choses comme elles furent, il est certain que la réforme de Rousseau fut beaucoup plus d'attitude et d'intention que de fait. Elle est une réaction
(1) Je suis persuadé que la théorie si étrange de Kant sur la formation subite et comme miraculeuse du caractère moral dans l'individu est la traduction philosophique des suggestions que Kant a prises dans ce passage des Confessions. V. le Traité de pédagogie de Kant et dans mon ouvrage De tractât ii Kantii paedagogico divers endroits et particulièrement les articles 86 à 92.
volontaire et à ce titre très remarquable contre cette incohérence de sa vie qui éclatait, à mesure que nous le suivions pas à pas ; mais elle n'y mit dorénavant, pas plus que par le passé, aucune unité vraie : elle n'en donna à Rousseau que Tillusion, ce qui en réalité aggrava le désaccord perpétuel qu'il y avait entre la doctrine de l'homme et sa conduite. Ce fantôme de réforme ne lui sauva ni une inconséquence, ni un entraînement, ni une injustice, ni une dureté, ni une faute, ni une folie, ni même enfin la folie, et ce dernier mot est sans doute l'excuse pour ceux qui précèdent. Cette orgueilleuse réforme sous les dehors d'une certaine modestie fut ce qui contribua très certainement à précipiter la chute de Rousseau dans la voie fatale de la manie : en effet, fortement prévenu du préjugé qu'il est devenu tout de bon vertueux, parce qu'il s'est décidé à l'être, et exerçant sur lui-même, comme d'habitude, une autosuggestion complète, halluciné en un mot par sa propre impeccabilité telle qu'il l'a décrétée à son profit, tout ce que ses actes présenteront de contraire à ses idées, tout ce qu'ils auront ou auront eu de fâcheux, de répréhensible ou de monstrueux, il le mettra désormais sans scrupule et avec une audace effrénée sur le compte de la société ou des autres hommes, jusqu'à voir enfin des ennemis partout, jusqu'à imaginer une conjuration du genre humain contre lui, sans en excepter les enfants, jusqu'à entrer dans cette forme extrêmement douloureuse, lamentable, mais aussi un peu irritante et assez dangereuse de la démence qui est connue sous le nom de folie de la persécution. Et cette réforme même, s'il convient qu'il n'en est pas venu entièrement à bout, il ne manquera pas à en expliquer l'imperfection par ses sentiments
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d'amitié, c'est-à-dire encore par ses mérites et par la méchanceté d'autrui, en sorte qu'il dit qu'il a réussi « autant qu'il était possible ». Dès lors la question de savoir si Rousseau saura unifier sa vie cesse d'être posée, parce qu'en se persuadant qu'il Ta fait, il ôte toute espérance qu'il le fasse jamais ; et c'est maintenant du côté de ses idées qu'il faut se tourner, pour chercher s'il y saura surmonter cette contradiction où il se débat et réaliser l'harmonie que sa vie a manqnée.