‹ L'ame et l'évolution de la littérature des origines à nos joursChapitre 39 sur 54 · LES PREMIERS OUVRAGES ET LE DISCOURS SUR LES ARTS · texte numérisé non relu

LES PREMIERS OUVRAGES ET LE DISCOURS SUR LES ARTS

Premières lettres. — Le Verger des Charmettes. — Premières pensées à la Rousseau. — La Découverte du Nouveau-Monde : apparition des sauvages — Épitre à M. Bordes : fierté et' pauvreté ; la soie. — Épttre à Parisot : âcreté mîsanthropique ; honorable gratitude de Jean-Jacques pour M"^® de Warens. — Maximes sociales qui lui viennent de son enfance. — Jean-Jacques civilisé.

Le Discours sur les Arts. — L'inspiration en est bien de Rousseau. — Première partie : vues historiques. — Seconde partie : vues morales. — Attaques contre les sciences, l'inégalité, l'éducation, la philosophie, riniprimerie.

Polémique qui s'ensuit. — Réponse au roi de Pologne. — Plan anticipé du Discours sur l'Inégalité, — Conclusions modérées. — Réplique à M. Bordes, violente, — Idées qui apparaissent : la bonté originelle de l'homme. — Condamnation de la propriété — et de la dépendance, d'où naissent l'hypocrisie, les vices. — Conclusions brutales.

Suite des méditations de Rousseau. — Le Devin de village. — Lettre sur la musique française. — Narcisse. — Préface de Narcisse : reprise en ordre de ses idées. — Elles le mènent à traiter de l'inégalité.

Les premiers ouvrages de Rousseau sont fort intéressants, parce qu'ils sont de Rousseau.

On voit dans ses premières lettres un garçon qui, à vingt et un ans, ne sait pas quatre mots de français, mais qui a déjà de la vanité à revendre (i).

Le Verger des Charmettes (2) est rimé d'un meilleur style. Rousseau a vingt-quatre ans. Malgré la part d'imitation, tout le début respire un sentiment sincère de la nature. Outre le fort catalogue des auteurs qui occupent Jean-Jacques et des études auxquelles il se livre , on y lit Téloge de M"' de Warens en bonne place :

Si le cœur plus sensible et l'esprit moins grossier Au-dessus du vulgaire on m'a vu m'élever ; Enfin si chaque jour je jouis de moi-même. Tantôt en m'élançant jusqu'à l'Être suprême, Tantôt en méditant dans un profond repos Les erreurs des humains et leurs biens et leurs maux... Si, dis-je, en mon pouvoir j'ai tous ces avantages, Je le répète encor, ce sont là vos ouvrages, Vertueuse Warens...

On y trouve quelques indices qu'il convient de ne pas négliger tout à fait :

... dans Cl eveland j'observe la nature Qui se montre à mes yeux touchante et toujours pure.

(1) « Si je voulais, Madame, vous marquer toutes les honnêtetés que j'ai reçues du révérend Père, j'aurais pour longtemps à dire... Je suis ici le mieux du monde et le révérend père m'a dit résolument qu'il ne prétend pas que je m'en aille que quand il lui plaira et que je serai bien et dûment lactifié.

« Le frère Montant, qui n'a pas le temps de vous écrire parce que le courrier est pressé de partir, dit comme ça qu'il vous prie de croire qu'il est toujours votre très humble serviteur. » Cité pai- M, François Mugnier, Af«»c de Warens, etc., pp. 114-115. Et « ce serait un trésor et en môme temps un miracle de voir un musicien en Savoie ». Ibid., p. 144.

(2i Œuvres, III, 357-359.

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Tantôt aussi , de Spon parcourant les cahiers. De ma patrie en pleurs je relis les dangers. Genève, jadis sage, oh I ma chère patrie I...

plus loin :

... mon goût se refuse à tout frivole écrit Dont l'auteur n'a pour but que d'amuser Tesprit... Il a beau prodiguer la brillante antithèse, Semer partout des fleurs, chercher un tour qui plaise ; Le cœur plus que l'esprit a chez moi des besoins Et s'il n'est attendri rebute tous ces soins...

Et encore :

D'Épictète asservi la stoïque fierté M'apprend à supporter les maux, la pauvreté... Et le mal dont mon corps se sent presque abattu N'est pour moi qu'un sujet d'affermir ma vertu.

Dans la Découverte du Nouveau-Monde (i), qui est de 1740, relevons un petit hommage aux sauvages. C'est Christophe Colomb qui parle (il n'est pas inutile d'en être averti, car on ne s'en douterait guère : il est vrai que ce sont des vers à mettre en musique) :

Je songe, quand je te pardonne, Moins à leurs pleurs qu'à ta vertu., , Vante-nous désormais ton éclat prétendu, Europe... en ce climat sauvage On éprouve autant de courage.

On y trouve plus de vertu,

11 paraît que c'est le cacique qui a eu le beau rôle dans une intrigue quMl est superflu d'approfondir ; d'ailleurs, tout fini bien, selon l'aphorisme que voici :

Découvrir De nouveaux mondes,

(1) Œuvres, III, 254, et pour les citations, pp. 260-261.

C'est offrir De nouveaux myrtes à l'amour... Triomphe, amour I règne en ces lieux I Fille de la vertu, tranquillité charmante, Tu n'exclus point des cœurs l'aimable volupté ; Les doux plaisirs font la félicité.

Mais c'est toi qui la rends constante.

Voici qui est plus caractéristique ; je remprunte de VÉpitre à M. Bordes qui fut écrite vers la même époque (1) :

Quoi I j'irai sur le ton de ma lyre rustique

Faire jurer en vers une muse helvétique

Et préchant durement de tristes vérités.

Révolter contre moi les lecteurs irrités...

Tout poète est menteur et le métier l'excuse...

Mais moi qui connais peu les usages de France,

Moi fier républicain que blesse l'arrogance.

Du riche impertinent je dédaigne l'appui,

S'il le faut mendier en rampant devant lui...

La sotte vanité me révolte et m'irrite ;

Le riche me méprise et malgré son orgueil.

Nous nous voyons souvent à peu près du même œil.

Convenons que ceci a quelque accent et nous met loin des fadeurs de Topera. Les quelques vers que je viens de citer nous montrent déjà le personnage que Rousseau joue au naturel ; et ceux qui suivent nous présentent une idée qui n'est peut-être pas fort originale^ mais d'où Rousseau toutefois ne se départira plus:

O vous qui, dans le sein d'une humble obscurité Nourrissez les vertus avec la pauvreté, Dont les désirs bornés dans la sage indigence Méprisent sans orgueil une vaine abondance, Reste trop précieux de ces antiques temps

(1) Œuvres, III. 359-360.

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Où des moindres apprêts nos ancêtres contents, Recherchés duns leurs mœurs, simples dans leur pat*ure. Ne sentaient de besoins que ceux de la nature. Illustres malheureux, quels lieux habitez-vous ? Dites, quels sont vos noms ? Il me sera trop doux D'exercer mes talents à chanter votre gloire...

Puis Rousseau, par un détour qu'il ne cessera de prendre dans tous ses ouvrages ultérieurs, ou, si l'on veut, par une concession apparente, mais dont il fera la théorie, relâche quelque chose de cette doctrine de la rusticité qu'il vient d'exposer la première et il passe à l'éloge d'une industrie de la civilisation ; il chante ici la soie :

Non, célébrons plutôt l'innocente industrie Qui sait multiplier les douceurs de la vie Et, salutaire à tous dans ses utiles soins. Par la route du luxe apaise les besoins...

VEpitre à Parisot^ lyonnais comme Bordes, qui est de 1742, est bien plus significative encore. Il faudrait la mettre tout entière sous les yeux du lecteur ou qu'il eût le courage d'aller la chercher dans les œuvres de Rousseau. Je suis obligé d'en reproduire de longs extraits (1).

Voici comment Rousseau amasse de la bile :

Ami, daigne souifrir qu'à tes yeux aujourd'hui Je dévoile ce cœur plein de trouble et d'ennui... Né dans l'obscurité, j'ai fait dès mon enfance Des caprices du sort la triste expérience ; Et s'il est quelque bien qu'il ne m'ait pas ôté. Même par ses faveurs il m'a persécuté.

Il m'a fait naître libre, hélas I pour quel usage I Qu'il m'a vendu bien cher un si vain avantage I Je suis libre en effet ; mais de ce bien cruel

(1) Œuvres, III, 361-363.

J'ai reçu plus crennuis que d*un malheur réel.

Ah ! s'il fallait uu jour, absent de ma patrie,

Traîner chez l'étranger ma languissante vie,

S'il fallait bassement ramper auprès des grands,

Que n'en ai-je appris l'art dès mes plus jeunes ans I...

Quand je me vis enfin, sans appui, sans secours,

A ces mêmes grandeurs contraint d'avoir recours I

Non, je ne puis penser sans répandre des larmes

A ces moments affreux, pleins de trouble et d'alarmes,

Où j'éprouvai qu'enfin tous ces beaux sentiments,

Loin d'adoucir mon sort, irritaient mes tourments.

Sans ^oute à tous les yeux la misère est horrible.

Mais pour qui sait penser elle est bien plus sensible.

A force de ramper, un lâche en peut sortir ;

L'honnête homme à ce prix n'y saurait consentir.

Encor, si de vrais grands recevaient mon hommage

Ou qu'ils eussent du moins le mérite eil partage,

Mon cœur par les respects noblement accordés

Reconnaîtrait des dons qu'il n'a pas possédés :

Mais faudra-t-il qu'ici mon humble obéissance

De ces fiers campagnards nourrisse l'arrogance 7

Quoi ! de vils parchemins, par faveur obtenus.

Leur donneront le droit de vivre sans vertus I

Et malgré mes efforts, sans mes respects serN'iles,

Mon rèle et mes talents resteront inutiles I

Ah I de mes tristes jours voyons plutôt la fin

Que de jamais subir un si lâche destin...

Le succès cependant trompe ma confiance :

De mes faibles progrès je sens peu d'espérance ;

Et }ù vois qu'à juger par des effets si lents,

Pour briller dans le monde il faut d'autres talents.

Eh î qu'y ferais-je, moi, de qui l'abord timide

Ne sait point affecter cette audace intrépide.

Cet air content de soi, ce ton fier et joli

Qui du rang des badauds sauve l'homme poli ?

Oa voit s'il est copieux sur ce sujet, et acre. Tous ces vers médiocres sont d'une profonde sincérité, très personnels et par là ne risquent pas de plaire à cette société que Rousseau voudrait conquérir. Si M™« de Warens lui a rendu quelque service, c'est d'adoucir cette humeur farouche :

Tu sais, cher Parisot, quelle main généreuse l'évolution. — T. I. 20

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Vint tarir de mes niniix la source malheureuse... Je puis compter pour peu ses bontés secourables : . Je lui dois d'autres biens, des biens plus estimables. Les biens de la raison, les sentiments du cœur, Même par les talents quelques droits à l'honneur. Avant que sa bonté, du sein de la misère, Aux plus tristes besoins eût daigné me soustraire. J'étais un vil enfant, du sort abandonné. Peut-être dans la fange à périr destiné. Orgueilleux avorton, dont la fierté- burlesque Mêlait comiquement l'enfance au romanesque. Aux bons faisait pitié, faisait rire les fous Et des sots quelquefois excitait le courroux.

Ici une maxime qui contient en deux mot Y Emile et le Contrat social:

Mais les hommes ne sont que ce qu'on les fait être :

Et il reprend :

A peine à ses regards j'avais osé paraître Que, de ma bienfaitrice apprenant mes erreurs. Je sentis le besoin de corriger mes mœurs : J'abjurai pour toujours ces maximes féroces. Du préjugé natal fruits amers et précoces, Qui, dès les jeunes ans, par leurs acres levains. Nourrissent la fierté des cœurs républicains.

Quelles avaient donc été ces maximes que Rousseau avait puisées de son milieu genevois pendant son enfance ? Voici, dit-il, les « leçons » sur lesquelles

... on forma ma jeunesse.

' On me dit de remplir mes devoirs sans bassesse, De respecter les grands, les magistrats, les rois, De chérir les humains et d'obéir aux lois ; Mais on m'apprit aussi qu'ayant par ma naissance Le droit de partager la suprême puissance. Tout petit que j'étais, faible, obscur citoyen. Je faisais cependant membre du souverain ; Qu'il fallait soutenir un si noble avantage Par le cœur d'un héros, par les vertus d'un sage ; •

Qu'enfin la liberté, ce cher présent des cieux, N'est qu'un fléau fatal pour les cœurs vicieux. Avec le lait, chez nous, on suce ces maximes, Moins pour s'enorgueillir de nos droits légitimes Que pour savoir un jour se donner à la fois Les meilleurs magistrats et les plus sages lois.

Dans les lignes qui suivent, on reconnaîtra les idées chères à Rousseau sur Texcellence des petites républiques et son hostilité contre les arts, mol qui chez lui, on le sait, a un sens très large :

Notre plus grande force est dans notre faiblesse :

Nous vivons sans regret dans l'humble obscurité ;

Mais du moins dans nos murs on est en liberté.

Nous n'y connaissons point la superbe arrogance.

Nuls titres fastueux, nulle injuste puissance.

De sages magistrats, établis par nos voix,

Jugent nos différends, font observer nos lois.

L'art n'est point le soutien de notre république.

Être juste est chez nous l'unique politique.

Tous les ordres divers, sans inégalité,

Gardent chacun le rang qui leur est affecté.

Nos chefs, nos magistrats, simples dans leur parure.

Sans étaler ici le luxe et la dorure,

Parmi nous cependant ne sont point confondus :

Ils en sont distingués, mais c'est par leurs vertus.

Puisse durer toujours cette union charmante I

Hélas 1 on voit si peu de probité constante !

Il n'est rien que le temps ne corrompe à la fin ; '

Tout, jusqu'à la sagesse, est sujet au déclin.

Par ces réflexions ma raison exercée

M'apprit à mépriser cette pompe insensée

Par qui l'orgueil des grands brille de toutes parts

Et du peuple imbécile attire les regards.

On a distingué au passage ces pensées qui, elles aussi, sont, pourrait-on dire, de la moelle et de la substance de Rousseau : que les magistrats doivent être élus, que l'observance des lois est ^le premier bien des républiques, qu'il y doit régner une égalité qui n'exclut pas la

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hiérarchie, enfin que les institutions, toutes bonnes qu'elles soient, ont une pente à dégénérer. Ëcoutons encore cette condamnation des grands Ëtats :

Vois-tu, me disait-on, ces nations puissantes Fournir rapidement leurs carrières brillantes ? Tout ce vain appareil qui remplit l'univers N'est qu'un frivole éclat qui leur cache leurs fers. Par leur propre valeur ils forgent leurs entraves : Ils font les conquérants et sont de vils esclaves ; Et leur vaste pouvoir que l'art avait produit Par le luxe bientôt se retrouve détruit.

11 fallait remettre en pleine lumière, même au prix de ces longues citations, toutes ces pensées qui sont celles de Rousseau, sept ou huit ans avant que s'ouvre sa carrière philosophique. Elles rendent inutiles, si on y prend garde, bien des discussions et fixent en particulier leslimitesde l'inûuence exercée sur lui par Genève. Nous sommes fondés à dire qu'on n'aura pas besoin de lui souffler ses diatribes contre le luxe et les arts. Mais dans une seconde partie de l'épître (car en vérité il ne s'en faut guère que Rousseau soit là tout entier) il adoucit, sans crainte *e se contredire, la rigueur et râpreté des jugementif qu'on vient de lire ; l'homme à talents qu^il y a en lui demande à son tour à être satisfait et lui inspire des sentiments plus doux, moins v( féroces », moins sauvages, qui lui font trouver du charme à la vie de société et d'une société très civilisée :

Il ne serait pas bon dans la société

Qu'il fût entre les rangs moins d'inégalité.

Irai-je faire ici, dans ma vaine marote.

Le grand déclamateur, le nouveau don Quichote (1) ?..

(1) Veut-on bien prendre la peine de remarquer que toute cettte

( Mais oui, bientôt, le « grand déclamateur » va paraître.)

Je connus que surtout cette raideur sauvnge Dans le monde aujourd'hui serait de triste usage ; La modestie alors devint chère à mon cœur ; J'aimai l'humanité, je chéris la douceur... J'appris à cultiver les douceurs de la vie. Du Portique autrefois la triste austérité A mon goût peu formé mêlait sa dureté ;

... des faux biens un mépris généreux Par la seule vertu prétend nous rendre heureux. Longtemps de celte erreur la brillante chimère Séduisit mon esprit, raidit mon caractère ; Mais malgré tant d'efforts, ces vaines fictions Ont-elles de mon cœur banni les passions ?... Otez les passions, il n'est plus de bonheur. C'est toi, cher Parisot, c'est ton commerce aimable, De grossier que j'étais, qui me rendit traitable : Je reconnus alors combien il est charmant De joindre à la sagesse un peu d'amusement. Des amis plus polis, un climat moins sauvage Des plaisirs iynocenls m'enseignèrent l'usage : Je vis avec transport ce spectacle enchanteur Par la route des sens qui sait aller au cœur. Le mien qui jusqu'alors avait été paisible Pour la première fois enfin devint sensible ; L'amour, malgré mes soins, heureux à m'égarer, Auprès de deux beaux yeux m'apprit à soupirer . Bons mots, vers élégants, conversations vives, Un repas égayé par d'aimables convives, Petits jeux de commerce et d'où le chagrint fuit. Où, sans risquer la bourse, on délasse l'esprit ; En un mol les attraits d'une vie opulente.^. Tous les plaisirs du goût, le charme des beaux-arts A mes yeux enchantés briilaîeul de toutes parts . L'innocence est le bien le plus cher à mon cœur... (Sans être vertueux je déteste le vice)... Les coupables plaisirs sont les tourments de l'ûme... Mais il n'est pas moins vrai que de notre carrière Le ciel ne défend pas d'adoucir la misère...

épître a déjà la même matière que les Confessions et In ini^^mr iivàpiration ?

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Rien ne doit être outré, pas même la vertu .

La vertu, à ce moment de la vie de Rousseau, eût consisté, d'après lui, à présenter « chaque jour » à Mme de Warens, avec « un zèle pur », les « vœux )> qu elle a « trop mérités w (ce « trop » est bien juste) ; malheureusement, ce zèle serait inutile et cette vertu paraît à Rousseau devenir bien malaisée :

Hélas ! de ses tourments le spectacle funeste Bientôt de mon courage étouffera le reste...

Il y a surtout a un affreux procureur, nourri d*encre et de fiel », dont « la griffe terrible » et « le voisinage horrible » surmonteront toute la constance de Rousseau ; et voilà pourquoi dans quelques mois il sera à Paris.

Des autres ouvrages qui se placent entre YÉpître à Parisot et le Discours sur les Arts^ je ne verrais rien à rappeler, que quelques stances assez connues de r Allée de Sylvie (1) qui furent écrites à Chenonceaux et qui expriment avec aisance ce goût de la nature inné chez Rousseau et qu'un tel séjour avait facilement réveillé. Il y a un abîme de tous les ouvrages écrits avant 1750 au Discours sur les Arts, Après tout, il n'est pas si grand, sans doute, que de Timilaleur de Parny au poète du Lac, pour prendre un exemple entre vingt» Il est ici dans le style, nullement dans les idées. Le philosophe du Discowr^ est préformé et reconnaissable aux traits les plus caractéristiques dans les essais qui ont précédé son départ définitif de la Savoie. Devant ces faits, la querelle que Diderot fit k Jean-Jacques, et la prétention qu'il eut de lui avoir inspiré la pensée de prendre parti contre la culture humaine, tombe d'elle-

(1) Œuvres, III, 367.

même. Tout au plus la conversatiou pétulante de Diderot, qui tentait toutes les voies à propos de toutes les idées, aurait-elle pu rappeler Rousseau à lui-même ; car il faut convenir que depuis sept ou huit ans, c'était le Rousseau mondain, le Rousseau des Muses galantes, de la Princesse de Navarre, des Fêles de Ramire, qui semblait primer l'autre. Et j'avoue que je ne fais pas non plus un bien grand cas du récit de Rousseau nous contant qu'il a mouillé son gilet de larmes sans s'en apercevoir à la lecture de la question de l'Académie de Dijon. Je crois que cet homme merveilleusement averti de ses sensations, pénétré de sa propre sensibilité et de sa bonté, n'a jamais commencé d'avoir une larme au bord des yeux sans s'en faire en dedans de luimême compliment : je me défie donc beaucoup de cette cataracte. Mais ce dont je tiens compte, c'est du témoignage des gens qui l'ont connu pendant cette période et qui tous le représentent comme un homme qui promenait ses idées antimondaines dans le monde même et qui les affichait pour ainsi dire par ses allures sur sa propre personne. Et ce que je vois, c'est un homme qui se seul désuni dans sa vie passée, puisqu'au lieu de rester dans une condition simple dont il a toujours rêvé, il en a traversé trente sans être encore fixé ; désuni dans sa vie présente où parmi les personnes qu'il hante, petit secrétaire d'une dame et homme de lettres, il est un déclassé ; désuni dans sa vie morale, alors qu'ayant une aspiration sincère à la vertu, il subsiste par un monde exceptionnellement vicieux, est établi fournisseur déplaisirs pour vices et répudie pour son compte les devoirs de la paternité, et qui, en querelle avec sa conscience ou éprouvant du moins de tout cela un réel malaise et un sourd dépit, e^t empressé à

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se soulager par un dérivatif en faisant un violent procès à la civilisation des sociétés. C'est dans cet esprit qu'il s'assimile quelques paradoxes de Montaigne et de Charron (1) et les jetant daas la fournaise des idées qui bouillonnent et montent en lui depuis de longues années, lance comme un jet de lave le Discours contre les Sciences et les Arts,

Discours sur les Sciences et les Arts (2).

La première partie du Discours est historique. Rousseau fait un rapide et grandiose tableau de la

(1) Il faudrait peut-être aussi faire état de la source suivante : « M. Perrault triomphe à nous faire voir combien cette simplicité est éloignée de notre mollesse et de notre luxe, qu'il regarde comme un des grands présents que Dieu ait fait aux hommes, et qui sont pourtant l'origine de tous les vices, ainsi que Longin le fait voir dans son dernier chapitre, où il traite de la décadence des esprits, qu'il attribue principalement à ce luxe et à cette mollesse. M. Perrault ne fait pas réflexion que les dieux et les déesses, dans les fables, n'en sont pas moins agréables, quoiqu'ils n'aient ni estafiers, ni valets de chambre, ni dames d'atours, et qu'ils aillent souvent tout nus ; qu'enfin le luxe est venu d'Asie en Europe, et que c'est des nations barbares qu'il est descendu chez les nations polies, où il a tout perdu, et où, plus dangereux fléau que la peste ni que la guerre, il a, comme dit Juvénal, vengé l'univers vaincu, ea per\'ertissant les vainqueurs ;

saevior armis

Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem.

J'aurais beaucoup de choses à dire sur ce sujet ; mais il faut les

réserver pour un autre endroit. •» Boileau, Réflexions critiques sur

quelques passages du rhéteur Longin. Refl. IX. Le lieu commun est

ancien, mais Rousseau a su le renouveler à propos et le faire sien.

(2) Le discours est publié en 1750. La question expressément est : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. » Il porte en épigraphe, avant les préambules :

Barbarus hic ego sum, quia non intelligor illis,

Ovid., Trist. V, élég. 10, V. 37, et en tête de la première partie : Decipimur specie recti (Hor. Art

beauté du génie humain alors qu'il se développe, tableau qui rappelle le célèbre chœur de Sophocle dans Œdiperoi ou les chapitres consacrés par Rabelais à célébrer le Pantagruelion. En revanche, le moyen âge est peint à la mode du xvni® siècle avec les couleurs les plus noires, jusqu'à ce que la Renaissance vienne mettre fin à cette barbarie « Mais les arts sont toujours ce qui enguirlande la tyrannie, témoins Athènes, Rome, le temps présent. Toute cette politesse est au fond sans la vertu. La rusticité seule est «incère. Chacun, dans nos sociétés policées, porte un masque et le vice est dessous; cette dépravation est en corrélation permanente avec le progrès des sciences et des arts, comme on peut s'en convaincre par l'exemple, sommairement indiqué, de l'Egypte, de laGrèce, de Rome, de Constantinople, de la Chine. En regard de celte série de peuples dégénérés, Jean-Jacques dresse les Perses, les Scythes, les Germains, les Suisses; il leur prête à tous ce surprenant trait de mœurs d'avoir été ignorants exprès. Le philosophe, très échauffé, s'adresse à Sparte, invoque le témoignage de Socrate, de Caton, fait parler Fabricius dans une prosopopée qui devint célèbre : il aurait pu prêter le même langage à Louis XII ou à Henri IV. La nature, qui est sage, nous voulait ignorants ; elle voulait nous préserver de la science. Que valent en effet les sciences? Et c'est ce qui nous amène à la:

Seconde partie du Discours, qui est morale. Chaque

poet.^ 25). Le frontispice de In première édition « représentait Proniéthée tenant à la main un flambeau et prêt à animer sa statue. Un satyre, attiré par Téelat du feu, s'en approchait pour le saisir. Promélhée lui criait : N'approche pas, satyre ; le feu brûle quand on y touche » (note de Petitain). Œuvres, I, 4()3-476.

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science naît d'un vice ; c'est ce qui est exposé avec une brièveté si saisissante qu'elle en est comique, et toutes les sciences servent le luxe. Toutes sont acquises au prix d'une infinité d'erreurs et par conséquent nous font perdre le temps inutilement. Elles ont ce grave inconvénient de donner des armes auxphilosophes pour décrier la patrie et la religion;. elles substituent la recherche de l'argent et de la somptuosité à Tétude de la vertu. Cependant la pauvreté et la vraie valeur vont ensemble. Rousseau fait une vigoureuse diatribe contre ce qu'on appelle aujourd'hui le point de vue économique. Bientôt la futilité, le désir du succès corrompent même le goût : Rousseau, en passant, donne un fort coup de griffe à Voltaire. La peinture, la sculpture se ravalent, s'abaissent, comme l'exigent les jeunes gens et les femmes, ceux qui font les connaisseurs et ceux qui sont des dilettantes. Le courage militaire s'éclipse et s'éteint. Aucun remède à attendre d'une éducation qui est plus qu'inutile, immorale. Toute cette recherche dans les études produit la funeste inégalité, la plus dangereuse de leurs conséquences; c'est à peine s'il reste quelques citoyens dispersés dans les campagnes et qui achèvent d'y périr. Ici se place un hommage à Louis XIV, fondateur des Académies, qui sont considérées comme un moyen d'enrayer ou délocaliser le mal ; c'est une façon assez adroite de satisfaire à la tradition académique respectueuse envers ce roi et de ménager les juges du concours. La suite des idées est ressaisie dès que Rousseau passe à parler de là philosophie, dont il fait un tableau ridicule et une satire particulièrement cuisante pour les philosophes de son temps. Ces égarements de la raison humaine sont propagés par la plus funeste

des inventions, l'imprimerie. Ce comble d'infortune oblige Rousseau à lever les mains au ciel et à s'adresser directement à Dieu pour le supplier de nous délivrer des lumières et des arts. Il loue fort (dans une note) le calife Omar d'avoir brûlé la bibliothèque d'Alexandrie. Enfin, et c'est le dernier point de notre malheur, des auteurs élémentaires écartent, dit-il, du temple des Muses les difficultés qui défendaient son abord ». Ce jargon inspiré des Muses signifie ce que nous exprimons dans le nôtre, qui, je l'avoue, ne leur doit pas grand'chose, en disant qu'on en vient à vulgariser les sciences. Il faudrait qu elles ne fussent cultivées que par quelques hommes, obéissant à une vocation reconnue et protége's par les princes; quant aux autres, le mieux pour eux est de rentrer dans leur conscience pour y entendre la voix de la vertu, cette science ^ sublime des âmes simples, ainsi que Rousseau la qualifie très justement, et c'est elle qu'il invoque avec éloquence dans la péroraison.

On sait que le Discours sur les Arts fit un bruit incroyable et donna immédiatement la célébrité à Rousseau. Selon la mode du temps, il y eut des objections, des réfutations auxquelles l'auteur répondit, en un mot toute une polémique. Si l'on veut essayer de bien comprendre le développement et l'organisation progressive des idées de Rousseau, il faut s'attacher avec soin à ces morceaux « à coté » qui, d'un ouvrage à l'autre, font comme l'entre-deux et manifestent la liaison ; il est naturel que la pensée de Rousseau se précise par la contradiction et qu'aux trouvailles de ses adversaires il oppose des idées nouvelles qui viennent à la rescousse des premières. C'est ce que nous voyons tout de suite dans les

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Réponses que Rousseau dut faire aux défenseurs que les sciences et les arts ne pouvaient manquer de trouver. De ces réponses, j'en retiens deux, très différentes Tune de l'autre, moins encore parla doctrine que par le ton.

La première (1) est adressée à Stanislas, roi de Pologne et duc de Lorraine, qui s'était peut-être fait aider par le P. Menou, jésuite. Rousseau se pique d'avoir démêlé ce qui venait du jésuite et ce qui venait du prince, et d'avoir malmené le premier en prenant la précaution de ménagerie second. La science est très bonne en soi, il en convient, seulement elle n*est pas faite pour l'homme (pour qui, diable 1 alors est-elle donc faite ?) et «lie est détestable par ses résultais, parce qu'on en abuse toujours. Il en revient là qu'il faut qu'il y ait peu de gens qui la cultivent. Stanislas n'a pas manqué de lui signaler la contradiction qu'il y a entre ses opinions et saconduite. CetteobjectiontoucheRousseauàun point vif, il regimbe avec une extrême souplesse; il fait remarquer que s'il embrasse son ennemi, c'est pour l'étouffer, que, s'il se sert des sciences, c'est pour les attaquer, pour les détruire, et il invoque, pour se justifier du reproche, l'exemple des Pères de l'Église : ceci sans doute allait au jésuite. La science n'est pas nécessaire pour s'élever de la nature k Dieu. Et, chemin faisant, voici qu'il invente presque un plan de son futur discours sur Tinégalité : « Ce n'est pas des sciences, me dit-on, c'est du sein des richesses que sont nés de tous temps la mollesse et le luxe. Je n'avais pas dit non plus que le luxe fût né des sciences, mais qu'ils étaient nés ensemble et que l'un n'allait guère sans l'autre. Voici com-

(1) Œuvres, I, 483-495.

ment j'arrangerais cette généalogie. La première source du mal est l'inégalité : de Tinégalité sont venues les richesses ; car ces mots de pauvre et de riche sont relatifs, et partout où les hommes seront égaux, il n'y aura ni riche ni pauvre. Des richesses sont nés le luxe et l'oisiveté ; du luxe sont venus les beaux-arts, et de l'oisiveté les sciences... les riches et les savants ne servent qu'à se corrompre mutuellement (1). »

Il suffira à Rousseau de déranger un peu ou d'ordonner un peu autrement « cette généalogie » pour avoir le plan de son prochain discours. Dès à présent, suivant ces idées principales, il flagelle de nouveaurhy» pocrisie : ce vice, dont il fera une des raisons essentielles de sa doctrine, le préoccupe de plus en plus. Forcé enfin de préciser son sentiment sur l'ignorance qu'il a tant exaltée dans son Discours, il faut bien qu'il en rabatte et il en vient à défînirce qu'il appelle « une ignorance raisonnable », «une ignorance modeste », « une douce et précieuse ignorance » qui n'est « ni féroce, ni brutale », mais qui « borne sa curiosité à l'étendue des facultés qu'on a reçues » .

Je doute si une telle ignorance n'est pas précisément la science. Quoi qu'il en soit, il me semble que Kant fera son profit de cette idée-là. Rousseau, après qu'il l'a trouvée ou formulée ici, ne s'en dessaisira plus, car elle le tire d'affaire. D'ailleurs il est trop tard pour détruire les sciences ; il y faudrait une grande révolution (c'est un mot que nous rencontrons pour la pre^ mière fois et que nous verrons reparaître en plus d'une occasion), « grande révolution presque aussi à crain-

(1) Œuvres, p. 491. Plus tard, il fera venir l'inégalité civile des richesses.

dre que le mal qu'elle pourrait guérir et qu'il est blâmable de désirer et impossible de prévoir ». Pour le moment il faut laisser les sciences et les arts « adoucir en quelque sorte la férocité des hommes qu'ils ont corrompus », De là une nouvelle justification des Académies, car pour les établissements politiques, Toccasion décide. Tout se termine par un éloge très chaud et très délicat de Stanislas.

C'est tout autrement qu'est traité M. Bordes. Nous avons déjà rencontré ce Bordes, lyonnais, à qui Rousseau naguère dédiait une épître en vers. Ce Bordes, profitant de ce qu'il avait jadis connu Jean-Jacques, Toulut sans doute se tailler un petit lambeau de notoriété dans la gloire nouvelle de son ancien ami. Mal lui en prit ; la réponse au roi de Pologne, malgré les malices que Rousseau se pique d'y avoir mises à l'adresse du jésuite, gardait partout un ton mesuré et des plus courlois. La polémique avec M, Bordes (1) nous donne le premier exemple de ces répliques terribles où Rousseau, s'emparant de son adversaire, le laisse pour ainsi dire sur la place, déchiqueté. La violence est dans le fond, comme le mépris écrasant est dans la forme. Nous savons enfin à qui seraient bonnes les sciences : «'est à des intelligences célestes. Je glane de place en place les autres idées qui doivent nous intéresser, celle-ci par exemple, qui deviendra une des vues d'économie politique les plus familières à Rousseau : que c'est parce qu4l y a du luxe qu'il y a des pauvres. En voici une autre et bien importante qui sera un des points fondamentaux de sa philosophie : les hommes sont bons naturellement. Le reste de la réponse sent

(1) Œuvres, I, 495-508.

rirritalion et dans ce sens va aux extrêmes. Les mots de « tien » et de « mien » sont des mots affreux ; tout le mal qui abonde en ce monde vient de la dépendance mutuelle des hommes qui rend les uns cruels, brutaux^ abominables, les autres fripons, menteurs, fourbes, jaloux, traîtres. Brutus a bien fait de faire périr ses enfants. 11 vaut mieux pendre les gens que les laisser devenir méchants. Pluti^t que les hommes fussent ce qu'ils sont, Rousseau préférerait que, broutant Therbe, ils fussent comme des bêtes. Et dans une dernière réplique à un académicien de Dijon, il affirme que c'est un crime d'avoir une terre et appelle une révolution qui apprenne aux peuples quelle est la vanité de la spéculation philosophique et que nous ne savons rien. On voit quels pas énormes fait dans cette polémique notre misanthrope^ et même quelques-uns qu'il aura de la peine à retirer.

Le succès du Discours sur les Arts^ où il maltraite le monde si rudement, eut pour effet de mettre notre ours, notre bourru tout à fait & la mode dans le monde ; il avait beau s'en défendre, chacun voulait le connaître, le produire, l'obliger, et ses «gouverneuses » recevaient malgré lui en cachette les dons qu il refusait de parti pris. Pour avoir la paix, il allait se promener seul et il nous dit qu'il rêvait à son grand système, jetant ses idées en note sur un calepin à niesure qu'il les rencontrait (1). Ceci prouve évidemment que nous avons bien fait de ne pas lui attribuer, dès son début dans la philosophie, un système complet el arrêté, qu'en vue de ses productions futures il inventait, trouvait, imaginait bon

(1) Confessions, 1, 192.

320 l'évolutiOxN de la littérature

nombre d'idées nouvelles, et que pourtant celles qu'il possédait déjà faisaient un fond, des linéaments, un plan sur lequel il pouvait bâtir systématiquement. Dans ces méditations, il porte « la bile et l'humeur » (1) qu'il amasse alors, parce que le monde le tracasse, parce qu'il soufiFre d'y faire mauvaise figure, parce que son être moral est en contradiction avec le milieu grossier etbas qu'il trouve chez lui, parce que la carrière qu'il continue de courir jure avec Tidéal de vertu qu'il s'est tracé et l'espèce de réforme qu'il s'impose.

En effet, il travaille comme par le passé pour le théâtre et môme il y remporte un franc succès avec le Devin de village (2), joué devant le roi en 1752 et à Paris en 1753. La pièce, d'après lui, alla aux nues et l'auteur avec elle. Il a en ce moment des liaisons avec tous les hommes de lettres du temps, Diderot, Grimm, Raynal, d'Holbach, Duclos, l'abbé Prévost, etc., qui sont tous des mondains, si Rousseau ne Test pas ou ne sait ou ne veut pas l'être. Il se jette dans la grande querelle musicale qui fait alors fureur et, partisan déterminé de la musique italienne, il écrit sa Lettre sur la musique (3), où il maltraite la musique française de telle sorte qu'il croit s'être aliéné par là le cœur de la nation et qui produit une si grande fermentation que Rousseau s'imagine tout de bon qu'on fut sur le point d'expédier contre lui une lettre de cachet. Du moins il gagne de l'argent avec son opéra, mais aussi il s'attire des jalousies et son succès rend ses amis envieux : c'est Rousseau qui le pense, et qui

(1) Confessions, I, 192.

(2) Œuvres, I. 248.

(3) Ibid., III, 522.

oserait assurer qu'en ceci Rousseau a torl? En même temps on joue à la Comédie-Française cette petite pièce de A'armse(l) qu'il avait écrite avant Tâge de vingt-cinq ans, en Savoie. La pièce est extrêmement faible, Rousseau le sait ; elle tombe, il en prend le plus tranquillement du mopde son parti, mais il la publie et, la publiant, y met une préface.

Rousseau a beaucoup de tendresse, de faiblesse pour cette PRÉFACE ; autant il affecta plus tard de faire peu de cas de son Discours sur les arts, autant il loue cette préface qui est, dit-il, un de ses bons écrits. D'où vient celte préférence pour ces quelques pages ? Après les avoir lues attentivement^ je ne vois pas qu'elles effacent par le style Téclat du Discours, ni qu'elles apportent des idées qu'on ne trouverait pas dans le Discours même ou dans les réponses polémiques qui l'ont suivi. Mais, et dans le Discours et dans ces réponses, les idées avaient été jetées par Rousseau un peu témérairement, telles qu'il les portait en lui depuis longtemps ou que l'occasion les avait dégagées ; et pendant un moment il sentit le risque qu'il courait en les envoyant de par le monde assez mal rangées en bataille, en désordre et peut-être se combattant les unes les autres. D'où un malaise pour l'auteur, pour le philosophe théoricien. Mais, quand il écrit la préface de Narcisse, tout cela s'est clarifié, ordonné, les idées se sont déposées en quelque sorte les unes au-dessus des autres de manière à former une série ; il a trouvé le moyen d'établir entre elles un lien logique ; et il se sent apaisé, momentanément il se contente, et c'est cette satisfaction intérieure qu'il projette sur son petit

(1) Œuvres, III, 912.

l'évolution. — T. I. 21

322 l'évolution de la littérature

ouvrage et qui le lui fait voir sous un jour très avantageux.

On a prétendu, dit-il, mettre ses principes et sa conduite en contradiction et on Ta accusé d'écrire de propos délibéré des paradoxes ; il est sincère, on doit le croire, et il pourrait Têtre même en vivant et en agissant autrement que d'après son idéal, c'est le fait de tous les hommes. Longtemps il a pensé que les sciences et les lettres étaient admirables, et c'est alors qu'il a aspiré à la qualité d'auteur. « La science prise d'une manière abstraite mérite toute notre admiration. La folle science des hommes n'est digne que de risée et de mépris. » Les lettres naissent de l'oisiveté dans un Ëtat mal constitué et ne contribuent qu'à hâter la corruption. L'étude épuise l'homme : elle n'est donc pas faite pour nous. Le philosophe s'exalte dans sa vanité, dans son goût de se distinguer par des doctrines absurdes, et bientôt il méprise la famille, la patrie; cette vanité des lettrés fait naître une foule de vices. La philosophie relâche donc les vrais liens de la société, tandis que les arts multiplient ces faux et ces mauvais liens qui mettent les hommes dans une dépendance mutuelle et en concurrence les uns avec les autres, au lieu que leurs forces devraient conspirer toutes ensemble. Le sauvage, qui ignore tous ces pernicieux raffinements, est homme de bien et vaut mieux que TEuropéen. La science n'est passable qu'à quelques hommes de génie. Les peuples qui ont des mœurs doivent donc bannir les sciences, surtout les savants, et ne rien changer aux coutumes qui sont la morale du peuple. Toutefois, dès que le mal a commencé, il est irrémédiable : les sciences deviennent un palliatif, sans cesser d'être un poison. Ces conjonctures étant

données, on peut vouloir le progrès des arts et des sciences à ce titre de palliatif, pour empêcher les vices de se tourner en crimes, et c'est dans cet esprit qu'il y travaille. Au surplus, il interdit à qui que ce soit de le juger ; il consent qu'on commence à l'accuser quand on verra que la littérature l'aura rendu malhonnête homme; en attendant, il s^élè va au-dessus des reproches et des critiques avec un orgueil qui ne laisse rien à désirer (1).

On le voit, cette préface de Narcisse, ce «bon écrit », à part cet argument que Tétude n'est pas faite pour les hommes, puisqu'elle les épuise (nous le retrouverons dans le Discours sur V Inégalité), n'apporte, ce me semble, aucune pensée que nous n'ayons déjà rencontrée dans le Discours sur les arts et dans la polémique qui le suivit ; et elle laisse de côté beaucoup de points qui ont été touchés là et qui sont d'importance ; mais ce qu'elle dit, elle le dit dans un ordre assez logique pour que l'analyse de ce morceau soit comme un résumé, un sommaire abrégé des écrits antérieurs.

L'habileté et l'assurance invincible de l'auteur ne doivent pourtant pas nous aveugler sur le caractère artificiel et encore superficiel de sa doctrine. On se souvient d'avoir rencontré des aphorismes sur lesquels il n'est pas revenu et qui attendent leur justification, par exemple que les hommes sont bons originellement. Quant à cette théorie que les vices naissent avec la civilisation ou la culture et marchent de pair avec

(1) Rousseau laisse h d'autres le rôle de Philinte, mais pnr une originalité très neuve, il prétend être à son aise Alceste et Oronte tout à la fois.

324 l'évolution de la littérature

elle, si c'est une vérité (et pour ma part je ne le crois pas), c'est une vérité un peu grosse, si générale, sujette à tant d'objections, de remarques, de réserves, de distinctions, qu'à Tuser il n*en resterait sans doute pas grand'chose. Les arts sont présentés d'abord comme un poison, puis comme un contre-poison. Je sais qu'on trouverait à la rigueur dans la pharmacopée ou dans l'histoire médicale des microbes des analogies qui paraîtraient autoriser les deux termes quasiment contraires de cette double assertion. Mais les arts serontils rendus responsables des vices tout seuls ou bien des vices et des crimes ? Il semble, d'après certains passages de Rousseau mentionnés plus haut, qu'ils sont surtout une cause et un moyen de propagation des vices, qu'on pourrait tout au plus voir une corrélation étroite entre eux et certains états d'esprit criminels, comme l'oubli ou le dédain de la famille et de la patrie; et chez les peuples policés, ils serviraient même à empêcher les vices de se tourner en crimes. Aux crimes proprement dits, il faudrait assigner des causes plus capables que les arts d'exciter des mouvements violents, et on ne les trouverait, ces causes, que dans le fond des passions. Rousseau a effleuré cela, l'a entrevu, l'a déjà signalé en passant dans la partie de sa polémique où il a touché à l'idée de la propriété. On aperçoit tout de suite, on comprend que le désir de s'emparer définitivement d'une certaine portion des dons de la nature et de les mettre avec soi-même à Tabri des entreprises des autres hommes puisse devenir pour chacun le mobile des actes les plus énergiques, les moins scrupuleux, les moins respectueux de la personne et môme de la vie d'aulrui. Dès lors, les beaux-arts sont en grande partie innocentés ; si on constate leur présence-

dans les sociétés civilisées, ils y accompagneront le mal plutôt qu'ils n'en seront la cause. Celle-ci résidera dans cet effort des individus pour s'arroger des privilèges et le mal se manifestera par l'inégalité ; les beauxarts pourront servir, favoriser l'inégalité, contribuer peut-être à l'accroîlre tout en la rendant moins funeste : ils ne l'auront pas fait naître. Il resterait donc à examiner la nature de l'inégalité elle-même, ce qu'elle est dans son fond, dans son origine, d'où elle vient, comment elle a pu s'établir, le droit qu'elle a eu de commencer et de subsister ; et si l'on veut qu'elle ait eu dès le début quelque chose à voir avec les arts, il ne s'agira donc plus ici des beaux-arts qui en ont été une suite, mais de cette partie des arts que Ton embrassait au xvni<: siècle sous ce même vocable et à laquelle nous donnerions plutôt maintenant le nom de connaissances pratiques ou de notions techniques ou, si l'on veut, d'arts mécaniques primitifs. Ainsi, l'idée de sciences et d'arts dont Rousseau a traité jusqu'ici d'une manière à la fois synthétique et confuse se résoudrait en catégories diverses, dès qu'on viendrait à en faire une analyse un peu exacte. Et enfin cette inégalité où se ramènerait en dernier ressort la corruption humaine, est-elle réellement un mal ? Car si l'on voit comment elle peut ouvrir le champ à bien des vices et même à bien des crimes, est-il sûr qu'il n'y eût ni vices ni crimes avant elle, qu'il n'y en aurait pas sans elle ; et si elle n'était pas, s'il n'y avait pas une certaine solidarité des hommes qui a pris cette forme, est-ce qu'il pourrait y avoir du bien parmi eux et en eux? Voilàla question. Tous les travaux antérieurs de Rousseau y mènent, y aboutissent, et en vérité on peut se demander si ce n'est pas pour lui que l'Académie

326 L'ÉVOLUtlON DE LA LITTÉBATURE

de Dijon Ta posée. Je ne trouve sur ce point aucun renseignement, mais il ne me paraît pas improbable que le Discours de Rousseau, qui fit trop de bruit pour que cette Académie de province n'en ait pas été fière, et la polémique dont il le fit suivre, polémique où il indique expressément un plan de travail sur Tidée d'inégalité, ont agi dans l'Académie de Dijon sur le choix de la question de concours pour Tannée 1733.

LE DISCOURS SUR l'INKGALITÉ.

Rousseau à Genève. — Ses travaux. — Le Discours sur Vlnégalité.

— Préface : Recherche de l'homme naturel. — Il n'y a pas de droit naturel. — La loi naturelle n'a rien i\ voir avec les institutions. — Introduction : Qu'il faut rétrograder. — Première partie : Peinture de l'homme naturel; animal. — L'homme moral : liberté» malheureuse perfectibilité. — Mystère des commencements des arts, du langage. — La pitié. — Bonheur de l'homme primitif. — Seconde partie : Diatribe contre la propriété. — Premières industries de l'homme, son orgueil légitime. — La famille, l'amour, la jalousie, naissance des beaux-arts. — La vanité, encore légitime.

— Sang versé sans qu'il y ait de mal. — État le meilleur du monde. — Accident qui introduit le mal. — L'inégalité de combinaison ou dépendance d'homme à homme. — L'hj^pocrisie ou mensonge. — Premier contrat social vicieux. — Les États politiques et la guerre. — Établissement des magistratures ; leur dégénérescence. — Le cycle fermé par les révolutions. — Voir en note comment les Confessions font partie intégrante et essentielle du système tracé ici. — Notes. — La descendance animale de l'homme ; vues diverses.

Rapprochement du Discours et de la Genèse. — Divers points d'analogie. — Différence remarquable : l'homme naturel de Rousseau est un paresseux. — Rédemption possible par un nouveau Contrat social.

Sur ces entrefaites, Rousseau se rend à Genève en

compagnie d*un certain M. de Gauflfecourt qui paraît avoir été un assez vilain personnage. Au passage, il revoit M™e de Warens, qu'il trouve bien avilie ; ce fut, je crois, leur dernière entrevue. A Ghambéry, il écrit la dédicace de son Discours sur r Inégalité « à la république de Genève » ; mais le discours n'est pas encore imprimé et la dédicace n'est pas communiquée. A Genève, où il se livre « à Tenlhousiasme républicain », il est merveilleusement fêté par ses compatriotes, flattés de la gloire qu'il vient d'acquérir. Il reprend son titre de citoyen et, pour ce faire, abjure le catholicisme, pensant qu'il appartient au souverain de fixer en chaque pays le dogme et le culte (1). D'ailleurs la fréquentation des encyclopédistes n'avait fait qu'affermir ce qui était sa foi : partout, dans l'homme et dans l'univers, il avait démêlé « les causes finales (2) et l'intelligence qui les dirigeait ». En outre, il lisait la Bible et rÉvangile et il en tirait l'essentiel de la philosophie religieuse que nous lui verrons exposer plus tard. Il se promène sur le lac et fait provision de ces paysages qui se retrouveront dans les descriptions de la Nouvelle Béloise, En même temps, et on jugera par là de l'activité de son esprit, !

a il digère le plan » de son grand ouvrage les Institu- I

tions politiques^ médite une Histoire du Valais^ rêve à une tragédie en prose dont le sujet est Lucrèce et traduit le premier livre des Annales de Tacite. 1 Il fait imprimer son Discours sur Vlnégalité en i

(1) Rousseau en ceci, comnic dans tant de cas, est a rétrograde », s'attache t\ une idée historiquement antérieure, celle qui avait prévalu pour pacifier tant bien que mal l'Europe cent ans auparavant,

à savoir que le sujet suit la religion du prince. i

(2) Cf. le constant respect de Kant pour la preuve sentimentale et ! populaire de l'existence de Dieu parles causes finales. j

Hollande et les Genevois peuvent lire la dédicace par laquelle il le leur adresse (1). Nous sommes en 1155. a Magnifiques, très honorés et souverains seigneurs », c'est par ces mots, par cette formule que commence cette Dédicace à la République de Genève, où Jean- Jacques rappelle avec à propos et en termes louables la mémoire de son père et où il rend aux Genevoises un adroit et galant hommage. Le sujet, tel qu'il est proposé par l'académie de Dijon, est le suivant : « Quelle est l'origine de l'inégalité par les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Rousseau le traite en une préface et dans un discours divisé lui-même en préambule, première et seconde partie. Rappelons tout de suite que Rousseau n'eut pas le prix (2).

Préface. — La connaissance de l'homme est la moins avancée de toutes; et elle serait de toutes la plus utile, car on ne peut connaître la source de l'inégalité si on ne connaît d'abord l'homme tel que l'a formé la nature. Or le temps et les circonstances l'ont changé, défiguré ; la passion et Tentendement sont chez lui en lutte, en contradiction (3) et plus il va, plus il est ditficile de démêler ce qu'il a été originellement. Ces changements seuls ont pu détruire l'égalité qui, « d'un commun aveu », existait dès l'origine entre les hommes comme entre les animaux d^une même espèce. Mais de même qu'il s'introduit des variétés dans les espèces animales, il arrive que dans l'espèce humaine, les in-

(1) Pour tout ceci. v. les Conf. I, 203-206.

(2) Le discours de Rousseau porte en épigraphe : « Non in depruvatis, sed in his quai bene secundum natiu*am se habent, considerandum est quid sit natura. » Arist. Polit., lib. I, cap. ii.

(3; Kant ne donnera pas une autre définition du péché originel.

dividus ne sont pas tous affectés de la même manière par le changement : quelques-uns s'éloignent plus vite que les autres de leur état originel, et c'est la première source de Tinégalité. Le Discours de Rousseau est une tentative pour débrouiller « ce qu'il y a d'originaire et d'artificiel dans la nature actuelle de l'homme, et bien connaître un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes pour bien juger de notre étatprésent». Voilà une recherche bien difficile, il y faudrait le concours des travaux des philosophes et de la protection des princes ; cependant, tant qu'on n'y a pas réussi, on ne peut définir le droit naturel.

A partir d'ici, il est évident que le dessein de Rousseau est, sinon d'éliminer, du moins d'interpréter à sa façon la seconde partie de la question qui est posée. En effet, s'il veut bien chercher « quelle est l'origine de Tinégalité parmi les hommes », il n'entend pas admettre qu'il y ait aucune « loi naturelle » qui régisse l'homme en société, puisque tout TefiForlde son Discours sera de démontrer que la société, du moins la société policée, celle qui reconnaît des lois, n'est pas naturelle. Il montre donc avec complaisance qu'en prononçant ce nom de loi, on ne sait guère ce que l'on dit et qu'on y attache facilement des sens contradictoires. Ainsi pour les anciens philosophes ouplutôt pour les jurisconsultes romains, la loi est un rapport général établi par la nature entre tous les êtres animés, pour leur commune conservation, tandis que les modernes y voient une règle prescrite à un être moral, intelligent et libre ; on ne s'accorde donc pas sur la définition de la loi. Mais pour qu'une loi soit naturelle, il faut, semble-t-il.

330 l'évolution de la littérature

« qu'elle parle immédiatement par la voix de la nature » et qu'elle ne suppose pas des connaissances scientifiques et des hypothèses métaphysiques, en un mot des raisonnements qui sont ou impossibles à entendre ou assurément étrangers à la plupart des hommes (1). Si Ton considère « les premières et les plus simples opérations de l'âme humaine » avant que la raison y soit constituée, on n'y aperçoit que deux principes : Tinstinct du bien-être et de conservation et la commisération. On n'y voit pas Tinstinctde sociabilité, on n'en a pas besoin pour expliquer les événements humains et, ainsi, dans la recherche que l'on poursuit maintenant, il est inutile de s'en embarrasser. Parlant de la sorte, il est clair que Rousseau ne veut pas que rhomme naturel soit à aucun degré un homme social ni qu'il y ait par conséquent une loi naturelle qui s'applique à la société humaine dès que la raison a commencé de s'y tnontrer nettement par des institutions et des connaissances.

En voyant l'homme dans cet être en qui il n'a pas mis la raison, Rousseau triomphe, disant qu'ainsi on est homme avant d'être philosophe ; et comme il nous a donné dès le commencement la commisération, il en tire celte heureuse conséquence que les animaux mômes, ayant comme nous en partage la sensibilité, ont droit à cette commisération qui est une des formes de la loi naturelle. Cette étude profonde de l'homme naturel est, ajoute-t-il, la seule qui puisse nous éclairer sur la constitution du « corps politique » ; et en séparant « ce qu'a fait la volonté

(1) Voilà justement les caractères que Kant reconnaîtra à la loi morale .

divine d'avec ce que Fart humain a prétendu faire», elle seule aussi peut nous apprendre à bénir la main bienfaisante de Dieu(l).

Discours

Introduction ou préambule. — Il y a deux sortes d'inégalités : l'inégalité naturelle ou physique, Tinégalité morale ou politique. Celle-ci est une inégalité de privilège, fondée par exemple sur la richesse, les honneurs, ayant pour effet le commandement. Elle ne va pas du tout de compagnie avec l'égalité naturelle : on ne voit pas que ce soit le meilleur ni le plus fort physiquement qui commande d'ordinaire dans la société. Comment une telle inégalité, à qui manquent ainsi les fondements naturels, a-t-elle pu s'établir ? Pour le trouver, il faut d'abord chercher dans quel état se trouvaient les hommes avant elle, c'est-à-dire déterminer l'état de nature. Mais la foi nous enseigne avec évidence qu'il n'a jamais existé. Il faut donc écarter tous les faits : il s'agira d'une hypothèse comme celles des physiciens sur la formation du monde, Buffon ou Descartes peutêtre. Et Rousseau s'adresse aux sages, àl'homme ; sans se soucierde ce qu'il vient de dire, il déclare que « les temps » dont il va parler sont bien éloignés, qu'il va lire*( dans la nature qui ne ment jamais », tandis que les livres des hommes sont menteurs, et il annonce qu'il inspirera peut-être à son lecteur, en présence des malheurs qui accablent et qui attendent les hommes, le désir de « rétrograder ».

(1) Ce problème qui est ici posé, celui de justifier la Providence, n'échappera pas à Kant ; il est vrai qu'en cette question on ne saurait oublier Leibniz,

^32 l'évolution de la littérature

Première partie. — Il ne recherchera pas si Thomme fut d'abord un animal « marchant à quatre pieds » ou ce que nous appellerions aujourd'hui un anthropoïde ; il considère l'homme même, sans « dons surnaturels » ni t facultés artificielles », et il le peint sortant « des mains de la nature». L'homme n'a point d'instincts déterminés comme les autres espèces, mais il est capable de s'approprier toutes les industries diverses des animaux. La nature, agissant comme fit Sparte, élimina les individus faibles. L^homme se fait craindre de toutes les bêtes et s'il en rencontre déplus fortes que lui, il les fuit sur les arbres. Menant cette vie sauvage, il a peu d'infirmités, souffre la mort sans presque s'en apercevoir et ne connaît guère les maladies, car elles viennent d'une vie contraire à la nature et surtout de lactivité mentale. Rousseau « ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature et que l'homme qui médite est un animal dépravé ». Au surplus les maladies ne sont pas pires que les médecins et la nature sait des secrets pour guérir. L'homme par les arts qu'il a inventés s'est fait dégénérer. Ce n'est pas un être à plaindre que cet homme animal qui n'a pas dégénéré encore, qui se passe fort bien d'habits et de logement et qui, àpart le goût et le toucher qui demeurent obtus chez lui, a tous les sens aiguisés, comme par exemple les sauvages actuels.

Envisageons maintenant l'homme du côté moral. L'animal n'a que l'instinct, l'homme a la liberté. L'animal a certes des idées, mais l'homme seul a la perfectibilité. Cette « faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous ses malheurs... ce fut un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l'habitant des rives de TOrénoque l'usage de ces ais qu'il applique

j.-j. ROUSSEAU 3:^3

sur les tempes de ses enfants et qui leur assure du n)oins une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originel ».

Rousseau sent le besoin d'innocenter la nature qui a mis en nous cette fâcheuse faculté de la perfectibilité et il trouve pour cela que « les progrès de l'esprit se sont précisément proportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de la nature » même ; il en donne pour preuve Tapathie des sauvages actuels, si peu perfectionnés. Mais, puisque des peuples ont évolué à travers les formes historiques de la civilisation, puisque les sauvages, après tout, présentent des traitsde mœurs qui ne sont pas de la nature toute pure, ces questions se posent : Comment l'homme a-t-il passé « des pures sensations aux plus simples connaissances » ? Gomment a-t-il trouvé l'usage du feu ? Comment a-t-il inventé l'agriculture qui lui était inutile et dans un temps 0(1 les fruits de la culture ne pouvaient être assurés à celui qui se serait donné la peine de les faire croître ? Comment le langage a-t-il pu prendre naissance quand il n'y avait même pas de famille (1) ? Il est à craindre qu'en nous expliquant comment ces arts, qui sont évidemment à Torigine de toute civilisa, tion, ont pu se produire, si c'est par un développement naturel, Rousseau n'accuse du même coup la nature, car elle deviendrait à ses yeux une coupable si elle était pour quelque chose dans Tavènement de la civili-

(1) Il y a ici (I, 543) un passage intéressant sur la façon dont chaque enfant invente sa langue, cela annonce l'auteur de VÉmile dans ses bons moments. On peut voir aussi (III, 495 et suiv.) à YEssaisur Vorigine des langues, qui est de 1759, comment Rousseau y a repris avec moins de mystère cette question, expliquant la naissance des langues, non par les besoins, mais par les passions.

334 l'évolutton de la littérature

sation. Il faut donc de parti pris qu'il Tabsolve de ces commencements du mal, de ces premiers rudiments des arts et qu'il en laisse la cause dans le mystère. En somme le langage a ét« inventé, dit-il, par « des moyens qu'il ne conçoit pas *. 11 plaide les circonstances atténuantes ; le langage a dû être d^abord un art fort borné. Encore, et il y revient, ne comprend-il pas comment les langues auraient pu s'établir par des moyens « purement humains », et il ne sait si c'est la société qui a institué les langues ou les langues qui ont établi la société. Bien que ces raisonnements, on le voit, ménagent autour de la question beaucoup d'incertitude, Rousseau conclut que la nature a pris peu de soin pour faciliter aux hommes Tusage delà parole et a peu préparé leur sociabilité, mettant peu du sien dans tout ce qu^ils ont fait pour en établir les liens. En effet, rhomme est plus heureux sans aucune société et sans l'exercice de cette raison dont la culture ne lui sera utile que pour vivre en société. Il n'est alors ni bon ni méchant; il a seulement la pitié qui est un pur mouvement de la nature, qui sera plus tard la source de toutesles vertus sociales et dont Rousseau fait un bel éloge (1). Même Tamour, qui est alors purement physique, ne mettra pas en guerre ces hommes sauvages ; ils sont heureux, sans éducation, sans progrès et ce qu^il y a entre eux d'inégalité naturelle n'engendre ni maux ni esclavage.

(1) Ici se trouve le passage célèbre où Rousseau, déniant la pitié au philosophe, le représente qui se bouche les oreilles pendant qu'on égorge quelqu'un sous ses fenêtres. C'est Diderot, dit-il, qui lui a inspiré ce morceau et dont les conseils ont donné à ses premiers écrits « ce ton dur et cet air noir » qu'on y remarque. Conf., I, 203* Diderot sent où est l'originalité de Rousseau, le pousse, avec excès peut-être, à abonder dans son propre sens.

Tel est le soin qu'a pris Rousseau d'exclure toutes les causes naturelles d'une évolution humaine ; il faut bien qu'il s'adresse à des causes fortuites : « Quelles causes fortuites, étrangères, qui pouvaient ne jamais naître, quels diflférents hasards ont donc perfectionné la raison humaine en détériorant l'espèce et rendu un être méchant en le rendant sociable, jusqu'au point où nous le voyons aujourd'hui ? »

Seconde partie. — Une violente diatribe, imitée de Pascal, contre la propriété, nous avertit que cette institution sera chargée de tous les péchés du monde. Mais, avant qu'elle paraisse, il faut que Fhumanité fournisse plusieurs étapes.

Sous l'empire du besoin, l'homme apprit la lutte, la guerre avec les autres animaux, les combats entre hommes mêmes, quelque industrie de poche, de chasse, peut-être sut-il domestiquer quelques espèces. Dès lors, se comparant aux autres animaux de la terre, il éprouva un mouvement d'orgueil ; mais, qu'on y prenne garde, il n'y a pas de mal dans cet orgueil, parce qu'il est juste : si l'homme se compare aux autres animaux, il est vrai qu'il a le droit de ressentir de l'orgueil de cette comparaison. Rousseau ne fait pas lui-même cette remarque et je l'ajoute à son texte, car elle est essentielle.

Ce premier stade franchi, les hommes s'associent pour la chasse et c'est alors vraisemblablement qu'ils commencent à parler. Leur industrie se perfectionne, ils se font des habitations et, en même temps, les familles se forment et se distinguent les unes des autres. C'est ici à proprement parler le stade de la famille. Cette famille primitive est encore bonne, à cause de la

336 l'évolution de la littérature

sympathie qui en fait le seul lien : toutefois cela ne va pas sans quelques inconvénients et, en se procurant des commodités nouvelles, les hommes de cette époque préparent plusieurs maux à leurs descendants. Les hommes étant plus rapprochés les uns des autres, le langage se perfectionne et sans doute cela arrive d'abord quand certaines circonstances resserrent les groupes, par exemple dans des cantons isolés, dans des îles. On se connaît davantage, l'amour de comparaison et de préférence vient à naître et avec lui se montre la jalousie furieuse : « La discorde triomphe et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain. » Sous quelque grand arbre on s'amuse à chanter et à danser, « Celui qui chantait ou dansait le mieux, le plus beau, le plus forl, le plus adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré ; et ce fut là le premier pas vers Tinégalité. » (Entendez l'inégalité d'homme à homme, celle qui distingue Thomme de l'animal étant déjà établie par la nature et fortifiée par l'homme même.) Ce pas vers l'inégalité est un pas vers le vice. En efiFet, avec les mœurs que nous venons de décrire, la vanité vient à poindre qui a pour contrepartie le mépris, la honte, l'envie.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, là encore il n'y a pas de mal, il n'y a que des conditions du mal à venir. Il n'y a pas plus de mal dans cette vanité qu'il n'y en avait tout à l'heure dans l'orgueil de l'homme quand il se comparait aux bêtes, parce que cette vanité, elle aussi, est justifiée, elle a un fondement vrai : on est jugé et on se juge soi-même sur ce qu'on est, sur le talent ou la force qu'on a, qu'on montre et dont on fait preuve. Peu importe donc que ces mœurs engendrent des outrages, des vengeances terribles poursuivies par

des hommes sanguinaires et cruels. Cela n'empêche pas que cet état ne soit a le meilleur » (1). Une fois pour toutes, pour bien entendre Rousseau, il faut faire attention qu'il ne prend jamais aucun mal physique, quel qu'il soit, pour un mal. Ainsi, maintenant, en dépit des cruautés, des guerres^ de l'effusion du sang et du raffinement des supplices auxquels Rousseau vient de faire allusion, cet état est pour lui la véritable jeunesse du monde, Tépoque la plus heureuse et la plus durable ; tt tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de Tindividu et, en effet, vers la décrépitude de l'espèce ». Cet état, le moins sujet aux révolutions et le meilleur à l'homme, comment Thomme en est-il donc sorti ? Nous savons d'avance que Rousseau est décidé à ne pas attribuer ce genre de malheurs à la nature, c'est-à-dire aux dispositions innées et originelles des êtres et qu'il met de propos délibéré la faute de la corruption de la nature au compte d'une sorte de mystère. Pour cela et ne voulant pas faire intervenir un principe d'ordre moral, il est obligé de faire une distinction assez subtile et philosophiquement très faible entre la nature et les accidents, c'est-à-dire, après tout, les événements qui se déroulent dans la nature ; il est obligé d'appeler à son aide le hasard et ici il dit, en effet, que l'humanité n'a dû sortir de l'état qu'il vient de dépeindre w que par quelque funeste hasard qui pour Tutilité commune eût dû ne jamais arriver ».

Cependant dans les stades ou dans les époques précédentes, nous avons vu déjà se réaliser les conditions et comme se former les assises du mal ; nous avons

(1) Sur la bonté de la simplicité primitive. Cf. Platon. Lois III. l'kvolutiox. — T. I. 22

338 l'évolution de la littérature

senti que nous marchions vers une catastrophe, et le Discours de Rousseau, si oratoire, a en même temps l'intérêt d'un drame où la destinée de Thomme se joue et où tout annonce sa perte.

Expliquons toutefois que le mal, tel que Tentend Rousseau, n*est pas encore dans le monde : les arts, au point où ils sont dans cette période, peuvent être encore exercés par l'homme individuel ; ils ne produisent que des ouvrages « qu'un seul pouvait faire ». Mais dès que les choses en vinrent au point où « un homme eut besoin du secours d'un autre (i) », dès qu'on vit qu'il pouvait être utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit et, avec elle, le travail, l'esclavage et la misère.

L'occasion désastrueuse de cette révolution, il faut la chercher précisément dans les arts auxquels on a rhabitude de rapporter l'honneur de la civilisation, la métallurgie et l'agriculture ; et quant à la cause, cause fortuite bien entendu, ce sera « la circonstance extraordinaire de quelque volcan vomissant des matières métalliques en fusion ». La métallurgie exigea ce que nous appelons la division du travail, non seulement entre ceux qui s'occupaient de forger le fer, mais encore entre ceux-ci et les autres hommes, obligés de leur procurer la subsistance. L'agriculture à son tour exigea la division des terres, leur partage, par conséquent la propriété, et, dès qu'il se trouva que quelqu'un put avoir quelque chose, il fallut la justice qui rend à chacun le sien. Le droit de propriété a expressément sa source dans la main-d'œuvre, dans le tra-

(1) Kant trouvera ici la suggestion de sa célèbre idée que rhomnie doit être pour l'homme une fin, jamais un moj^en.

vail(l);ce travail incorporé à la terre de récolte en récolte, implique une possession continue qui se transforme en propriété.

Dès lors Tégalité naturelle, celle de la force, du talent, de l'adresse qui jusqu'alors ne s'était pas tradqite dans des résultats permanents et par conséquent laissait subsister Tégale indépendance de tous les individus, cette inégalité naturelle se fixe pour ainsi dire dans des effets durables et met entre les hommes des différences constantes, les établissant par là les uns visà-vis des autres dans un état d'inégalité sociale, d'inégalité « de combinaison »^ comme dit Rousseau. Aussitôt et dès le moment que l'un dépend de l'autre, chacun a intérêt à tromper l'autre. « Être et paraître » deviennent « deux choses tout à fait différentes » (2). De là sortent tous les vices, qui ont, comme on le voit, leur racine dans le mensonge ou hypocrisie et leur cause dans la dépendance mutuelle d'homme à homme. Enfin le voilà, le mal : c'est la dépendance ou ce que nous appellerions aujourd'hui la solidarité ; le voilà, à l'envisager du dehors. Et pris en soi, c'est, quelque nom particulier qu^on lui donne, la fausseté, le contraire <le la vérité. Il est superflu de retracer en détail tous les désordres qui suivent de cette chute morale une fois consommée. Les riches dominent les pauvres et, se servant de leurs anciens esclaves pour en soumettre de nouveaux, deviennent « semblables à ces loups affamés qui, ayant une fois goûté de la chair humaine... ne yeulent plus que dévorer des hommes » ; les pauvres

(1) Cf. Texposition en quelque sorte dramatique de cette doctrine nu second livre d'nmile, II, 444.

(2) Cf. Platon. Lois V,

340 l'évolution de la littérature

se livrent vis-à-vis des riches à des brigandages effrénés. Et comme après tout ce sont les riches qui ont le plus à perdre, comme ce sont eux qui sont pressés par leur mauvaise conscience qui leur représente qu'ils ont usurpé ce qui auparavant était à tous, ce sont eux qui les premiers songent à faire cesser cet état de guerre et, « par le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l'esprit humain », méditent d'employer en leur faveur les forces mêmes qui les attaquent. A cet effet, sous couleur de garantir de l'oppression les faibles et de contenir les ambitieux, ils proposent aux pauvres d'établir une loi gui s'impose à tout le monde en assurant à chacun la possession de ce qui lui appartient. En somme, ils sont les bénéficiaires de cet arrangement qui se trouve avoir à son origine un dessein machiavélique ou, autrement dit, à sa base un prétexte hypocrite, un mensonge encore. Mais comme en vertu même de l'évolution que Rousseau vient de décrire, es pauvres sont justement ceux qui ont été les plus faibles et surtout les plus sols et comme aussi ils ont tout autre chose à faire qu'à épiloguer et à réfléchir, comme enfin ils ont déjà des vices qui les rendent mûrs pour la servitude, ils courent au-devant de leurs fers en croyant assurer leur liberté (1).

Le premier contrat social, celui que vient d'imaginer Rousseau, est donc un contrat vicié jusque dans son fond par le mensonge et si nous devons être tirés du mal par quelque contrat, il est clair que celui-ci, le nouveau, devra être d'une tout autre nature et d'une forme toute différente.

(1) Sur l'asservissement des classes inférieures par celle qui s'est enrichie, cf. Platon, Rép., liv. VIII.

L^établissement d'une seule société sous forme d'Ëlat politique entraÎDe nécessairement la formation des autres. Tandis que Tétat de nature est supprimé pour les individus, il reparaît entre ces sociétés. Le droit des gens remplace la pitié naturelle, sauf dans quelques grandes âmes cosmopolites (1). Entre les Ëtats éclatent de grandes guerres qui font plus de carnage en un jour qu'il ne s'en était commis durant des siècles lors de Tétat de nature, qui ensanglantent la surface de toute la terre et implantent dans les cœurs ce préjugé « horrible )> qu'il est honorable de répandre le sang humain (2).

Envisageons révolution sociale à l'intérieur de la société civile. Tout d'abord il n'y eut que des conventions générales, conventions expresses : ainsi le veut la théorie de Rousseau qui met les idées réfléchies avant les mœurs et les faits. Ces conventions, beaucoup les violent : pour les faire observer, on résolut de créer des magistrats, et ce fut un pas de plus vers la servitude. Toutefois on ne leur donna pas dès le commencement

(1) Faut-il rappeler le grand rôle qu'aura chez Kant l'idée cosmopolitique, son opuscule de 1784 sur « l'idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique », un autre sur « la paix perpétuelle » en 1795, et comment il mêle profondément celte idée à son système d'éducation. V. mon De tractatii Kantii paedatjogico,

(2) Rousseau se trompe sans doute en décrivant toute cette évolution sans y faire la moindre place à l'action de la croj'ance ; il voit des desseins « réfléchis » là où il conviendrait de reconnaître aux événements le caractère le plus spontané. Il partage donc le sec préjugé de son siècle et suit la méthode de son ami Condillac, qui met toujours l'idée avant le fait et avant l'action. Quelques-uns des principaux livres du xix« siècle, ceux d'Auguste Comte, de Summor Maine, de Fustel de Coulanges, sont écrits tout entiers à l'encontre de celle théorie de l'antériorité des idées claires et ces travaux semblent priver de valeur la déduction pseudo-historique de Rousseau, fondée sur une logique explicite. Il voit tout du point de vue de la

342 l'évolution de la littérature

un pouvoir tyrannique, car les hommes, en les instituant, eurent l'intention de défendre ce qu'ils avaient de liberté ; et aussi bien, cette liberté, on n'a pas le droit de l'aliéner. Rousseau se refuse à voir l'origine du pouvoir politique dans l'autorité paternelle : nous rencontrerons de nouveau cette idée dans le Contrat social. L'établissement politique est un contrat entre le peuple et les chefs qui sont choisis pour l'observation des lois. Ce Contrat peut être dénoncé de part et d'autre, soit que le chef abdique, soit que le peuple prononce l'indépendance.

Dès l'établissement du contrat, il peut paraître des monarchies, des aristocraties, des démocraties, selon que la société qui se constitue compte un ou plusieurs hommes éminents ou beaucoup d'égaux. Du côté des sujets furent les richesses et les conquêtes, du côté des citoyens le bonheuret la vertu. Mais Télection dégénéra bientôt en hérédité. Le progrès de l'inégalité peut être résumé en trois phases : dans la première, la loi et la propriété font des riches et des pauvres ; dans la seconde, les magistratures, toutes légitimes qu'elles sont, font des puissants et des faibles ; dans la troisième, les magistratures ou plutôt les pouvoirs héréditaires, c'est-à-dire arbitraires, font des maîtres et des esclaves «jusqu'à ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout à fait le gouvernement en le rapprochant de l'institution légitime (1) ». S'il se trouvait d'ailleurs

politique et même de l'économie politique ; mais justement par là il se trouve l'ancêtre de théoriciens plus récents qui prétendent que l'histoire de l'humanité est l'histoire du ventre, que c'est celle-ci qu'il faut savoir démêler pour atteindre la vérité profonde des événements et que les phénomènes religieux et moraux ne sont que des épiphénomènes .

(1) Kant, à son tour, dans ses recherches sur le droit, a déterminé

UD pays où personne n'éludât la loi et n^abusât de la magistrature, on pourrait s'y passer de lois et de magistrats (i).

Ces distinctions politiques amènent nécessairement des distinctions civiles telles que cette sotte institution de la noblesse ; mais en fîn de compte, les distinctions sociales se réduisent toutes à la richesse, dont on se sert pour acheter tout le reste. De là les désordres moraux et matériels de la société, désordres au-dessus desquels le despotisme élève par degrés sa tête hideuse. Au point où se referme le cercle des révolutions, Tégalité primitive se retrouve sous ,1a figure monstrueuse d'un esclavage commun. Mais la loi du plus fort qui a porté le despote aux sommets le renverse aussi bien, car elle appelle Témeute.

En somme l'homme sociable, agité, se travaillant sans cesse pour se créer de nouvelles peines, vithors de lui-même, dans l'opinion des autres, autant dire parle mensonge ; le sauvage, le Caraïbe par exemple, vit en lui-même, dans le repos, la liberté et la vérité (2).

dans quel cas était légitime la dissolution du lien noué entre les gouvernants et les gouvernés .

(1 ) Autant dire que si les mœurs étaient toutes bonnes, l'anarchie serait possible ; il n'y faut que ce point qui, il est vrai, est difficile ; c'est que tout le monde soit toujours vertueux. Ce passage de Rousseau a peut-être pu donner à quelques-uns l'illusion que l'anarchie serait possible, comme d'autres cités plus haut ont pu être interprétés en faveur du socialisme. Ici, il suffit de corriger comme il suit l'idée de Rousseau (et lui-même s'y prête bien un peu dans ce Discours) pour en tirer l'anarchisme : ce sont les lois mêmes et les • gouvernements qui empêchent les hommes d'être vertueux, supprimons les lois et les gouvernements et tout sera bien.

(2) Il importe grandement de remarquer cette conclusion morale du Discours sur Vlnégaliié^ discours contre la société corrompue et d'y rattacher les Confessions. La société est mauvaise en tant quïi un certain moment, la dépendance d'homme à homme venant à s'y intro-

344 l'évolution de la littérature

L'état d'inégalité qui règne chez les peuples policés est un scandale pour la raison et une perpétuelle atteinte à la justice.

Notes. — Je glane dès à présent dans les notes quelques détails intéressants. Rousseau s'y montre un complet adepte de la théorie de révolution, non pas du tout dans l'esprit où Darwin devait la concevoir, car rien n'est plus opposé à son système que la féroce concurrence vitale ou même la sélection sexuelle, mais selon des principes qui me paraissent s'approcher beaucoup de ceux de Lamark. Aussi bien, il n'est pas

duire, rhomme trouve intérêt à substituer le paraître à l'être, à vivre dans le mensonge, par le mensonge. Dès lors, quel et combien prodigieux, combien utile ne serait pas l'acte, le geste de l'homme qui, pareil au sauvage tout en étant sociable, découvrirait au milieu de la fausseté universelle son être véritable ! Ce sauvage sociable, c'est Jean-Jacques, ce geste, c'est les Confessions, C'est par là qu'elles font partie intégrante de l'exposition du système de Rousseau, que, toutes sales qu'elles soient par places, elles sont le corollaire public de sa réforme morale de 1752 ; c'est pour sentir cela d'instinct et non seulement à cause du talent et parce qu'elles sont dans la littérature moderne les premières, que le public leur garde une sorte de place à part, ne les confond pas avec tant d'imitations qu'elles ont suscitées, et c'est pour cela qu'elles ont contracté, comme l'a si bien vu M. Brunetière, le caractère d'une sorte de révélation iv. Manuel de Vhist. de la litt. fr., p. 341). Jean- Jacques a pris au rite catholique le mot de confession et même il lui a pris la chose ; seulement le catholique se confesse en secret dans une sainte haine de lui-même pour être corrigé, Rousseau occupe tout le monde de ses vilenies sans se soucier de la contagion pour les autres et avec la prétention de corriger toute la terre. En somme par l'ambition de 'révéler un homme vrai dans une société toute fausse, les Confessions faisant corps avec le sj'stème tendent comme lui à faire révolution et à la faire par un homme autant que par le système de cet homme. Le préambule des Confessions découvre cela tout de suite. Quant au mode d'exposition, on peut voir dans la Quatrième Promenade comment, tout en témoignant de son horreur du mensonge, Rousseau se donne sur ce point les plus grandes libertés.

douteux qu'il ne s'inspire plus ou moins fidèlement de Buffon. Il admet fort bien que l'homme puisse provenir d'une souche ancestrale purement animale ; il n*est pas bien sûr qu'à l'heure actuelle les orangs-outangs, les pongos, les enjocos, les mandrils ne soient pas des hommes sauvages et qu'ils n'auraient pas Tintelligence d'entretenir au moins le feu. Pour décider la question il faudrait des explorations savantes, faites non point par des voyageurs sujets à précipiter leur jugement, mais par des naturalistes et des philosophes. Toutefois et peut-être pour échapper aux sarcasmes de Voltaire, il conclut que Thomme à proprement parler est bien un bipède, sans en apporter des raisons fort décisives à ses propres yeux. Il soutient contre Locke que la famille n'est pas naturelle et redouble ses attaques contre la guerre, contre l'amour tel que le fait ou tel que le contraint la société, contre les droits paternels qui produisent tant de désastres. Se fondant sur une distinction foncière de Tamour de soi-même qui est naturel et de Tamour propre qui est factice et mauvais, il plaide avec éloquence et subtilité la supériorité des barbares, des sauvages, veut que Thomme soit naturellement bon, croit l'avoir démontré et répète que c'est la civilisation qui le rend méchant.

Et ce serait dommage de ne pas remarquer, cachée pour ainsi dire dans quelques lignes, une idée dont Kant tirera un grand parti : c'est que les bornes mêmes du monde devaient mettre des bornes à la dispersion des hommes et les forcer enfin à se tenir assemblés. Seulement il ne fait intervenir cette considération qu'après le moment où la société a pris une constitution inique et ainsi l'idée demeure comme inutile. En reportant celte nécessité à l'origine de l'éta-

hlissement des sociétés, Kant leur assigoera une cause intelligible et pourra éliminer ce hasard auquel Rousseau faisait appel et à qui il donnait un rôle si important dans l'histoire de révolution humaine.

On a dès longtemps aperçu l'analogie profonde qu'il y a entre les premières pages de la Bible et le récit que nous déroule le Discours swr r Inég alité [i]. Tout d'abord rhomme est présenté de part et d'autre dans un état d'innocence ; puis, après une chute, le mal se précipite et de jour en jour s'aggrave. Ce rapprochement est juste ; et même, selon moi, on n'a pas marqué avec assez de soin ce parallélisme. Rousseau a reçu une première éducation protestante, il a connu la Bible de boane heure^ nous savons qu*il la lisait au moment où il était engagé dans les travaux dont \e Discours sur Vlnégalité est une des pièces ; au surplus, il la lira encore pendant qu'il fuira la France après la condamnation de VÉmile^ il en tirera le « Lévite d'Ephraïm » ; elle demeure au programme permanent de ses lectures. Ceci lui donne un grand avantage sur les persifleurs français qui, ou bien ne la connaissent ni ne la lisent, ou bien n'y voient qu'un texte à leurs calembredaines. Rousseau sans doute ne la lit pas comme pouvait faire le pasteur Lambercier, mais on peut affirmer du moins qu'il l'étudié dans cet esprit qui y cherche un sens moral (2). Qu'il transpose les événements de l'ordre surnaturel dans l'ordre naturel en y maintenant présent ce sens qu'il y a trouvé, et nous aurons un tableau

(1) Par exemple M. Saint-Marc Girardin dans ses deux volumes sur Rousseau. Paris, 1875.

(2) C'est dans ce même esprit que Kant en interprète le texte.

qui gardera un dessin analogue sous sa nouvelle couleurnaturaliste (i).

Dans la Bible, Thomme est créé innocent et dès |

Tabord le texte marque en lui une double nature : \\ est tiré du limon de la terre, c'est-à-dire qu'il est un animal, parfaitement pourvu de toutes les facultés de la vie animale, et toutefois il est créé à l'image de Dieu. Rousseau, lui aussi, va chercher Thomme jusqu'à son point de rencontre avec la nature des animaux ; il le doue d'une sensibilité qui a deux formes, et toutes deux innocentes : Tamour de soi qui est légitime, néces- ' saire, et la pitié qui, sans transporter Thomme hors de lui-même, le relie à ses semblables. Celle-ci est comme ^ une bonté, dénuée, il est vrai, de caractère moral, mais toute naturelle et qui imite de loin Tattribut le plus touchant de la divinité.

L'homme est innocent, d'après la Genèse, en tant qu'il a reçu cette âme que Jéhova lui a soufflée sur la face. De même Rousseau ajoute quelque chose aux dons purement naturels de Thomme, et ce quelque chose, c'est ce qu'il y a de précisément humain dans l'homme, ce qui est plus particulièrement de lame, ce qui est en somme le germe de la raison, à savoir le libre arbitre et la perfectibilité. L'homme, avec ces facultés supérieures, demeure parfaitement innocent, tant qu'il ne développe pas cette raison de manière à altérer le jeu de ses qualités sensibles, àsemettreainsi en désaccord avec lui-même et avec la nature des choses, tant qu'il reste vrai et continue de vivre dans

(1) Rousseau indique lui-même explicitement et d'une manière expresse combien ces rapprochements occupaient son esprit. V. Essai sur l'oriyine des laïujiiesj chap. x. ŒuureSf III, 505-507.

348 l'évolution de la littératmre

la vérité, ea harmonie avec soi et avec le milieu où il est placé (1). On reconnaît la doctrine chrétienne: c'est par la faute dç la volonté raisonnable que naît la concupiscence qui à la fois trouble les rapports des puissances de notre être intime et fait croître pour nous de la terre même des ronces et des épines.

Tant qu'il demeure dans Tinnocence, il y a pour rhomme de Rousseau une sorte de paradis terrestre, un Éden non plus exquis, mais naturel; c'est un jardin de délices rudes, mais où tout de même l'homme jouit du bonheur. Cet état en quelque sorte édénique continue tant que Thomme vit isolé et encore tant qu'il vit en de petites sociétés ou groupes oix la raison se développe d'abord avec la sensibilité, c'est-à-dire dans l'harmonie de la vérité. Là est même l'apogée de l'humanité innocente. C'est ce que M. Saint-Marc Girardin n'a pas fort bien vu. Il confond bien à tort l'état de chute avec l'état de société, sans considérer si, dans la société primitive, l'homme dépend de l'homme. Or tout est là, et c'est ce que je crois avoir fait remarquer suffisamment en son lieu. L'homme, pendant la période de ces groupements, n'est pas encore tombé. Assurément il connaît déjà l'orgueil et la vanité, mais j'ai expliqué que ces sentiments, aux yeux de Rousseau, n'étaient pas un mal, tant qu'ils avaient des fondements vrais. Toutefois ils sont une possibilité de mal. Ils sont plantés là comme l'arbre de la science du bien et du mal auprès d'Adam qui est encore innocent, mais qui est peccable et à qui ils présentent une occasion de pécher. J'ajoute que dans i'Éden de Rousseau, il y a

(1) De même pour Kant, il n'3^ aurait pas en nous de péché inné s'il y avait accord entre notre entendement et notre sensibilité.

des maux physiques, maladies, mort, violences; mais • nous sommes convenus que tout ce qui n'est pas mal \ moral n'est pas, selon lui, un véritable mal.

Voici même des analogies de détail : d'après la Bible, l'homme est créé frugivore (1) ; Rousseau veut que les choses soient ainsi. D'ailleurs il n'a pas de principes pour empêcher l'homme d'être carnassier et ichthyophage, tel que la Bible nous le montre plus tard, et il ne faudrait pas alléguer que le meurtre des animaux est en contradiction avec la bonté de la nature, car il n'y a laque mal physique, donc pas de mal.

Il n'est que juste de noter une grande différence entre le texte de la Bible et la théorie de Rousseau. Adam est mis dans l'Ëden avec mission de le garder et de le cultiver : le travail est si bien une de ses lois premières que la femme lui est donnée expressément comme une aide ; l'homme de Rousseau est un paresseux heffé qui n'obéit qu'à la nécessité qui l'enveloppe et quand elle l'aiguillonne de près (2).

De part et d'autre il y a un rapport entre la science et la chute : la science est comme le moyen de la chute et il y a de cette chute une cause au moins occasionnelle, dans la Bible le serpent, chez Rousseau le hasard. Il est remarquable que Rousseau ait choisi la métal-

(1) V. Genèse y I, 29. Peut-être même faut-il penser que l'homme y est d'abord frugivore strictement, si c'est une punition pour lui de manger l'herbe de la terre. Ibid. III, 18.

(2) V. par ex. une note de V Essai sur V origine des langues, ch. ix, t. III, p. 507, qui commence ainsi : (( Il est inconcevable à quel point l'homme est naturellement paresseux. » La suite de ce début en est si parfaitement digne que cette apothéose de la paresse est comique. C'est tout le contre-pied de la doctrine biblique. Kant reprend d'un ton plus grave, dans ses notes sur la pédagogie : « l'homme est de tous les animaux le seul qui doive travailler ». V. édit. Harteustein, t. VIII, p. 486.

3bO l'évolution de la littérature

lurgie pour en faire la science connexe de la chute de l'homme : en effet, nous voyons dans la Bible que la métallurgie est pratiquée d'abord par les fils de Caïn. Tubalcaïn invente le marteau, les ouvrages d^airain et <le fer. C'est aussi un fils du fratricide, Jubal, qui invente l'orgue, la harpe, c'est-à-dire ces beaux-arts que Rousseau a tant invectives. Les Caïnites vivent sous des tentes et sont pasteurs. Mais il s'en faut bien que la Bible condamne, comme fait Rousseau, ni ces arts, ni l'agriculture, puisqu'elle enseigne expressément que Dieu a assigné à Thomme la domination sur les animaux et la garde de la terre : l'âpreté du labeur est seule donnée comme une punition. Enfin ici et là, après la chute, le mal s'accroît et de grandes catastrophes surviennent : c'est dans le texte sacré les vices et le déluge, dans l'histoire telle que la trace Rousseau, les révolutions par lesquelles, avec la dépravation grandissante, s'introduisent des fléaux affreux. Et de part et d'autre une réparation, une rédemption apparaît comme promise ou possible: là, c'est un mystérieux rédempteur, un nouvel homme qui est entrevu ; ici, c'est un nouveau contrat social qui rétablirait les hommes dans la justice et dans la vérité.

C'est donc vers le Contrat social qu'il nous faut tendre maintenant.

DU DISCOURS SUR l'iNÉGALITÉ AU CONTRAT SOCIAL

Le manuscrit de Genève. — Objection de Bonnet de Genève au Discours sur Vliiàgalité. — Faible réponse de Rousseau. — Commencements de vues plus fortes.

Jean-Jacques en froid ' avec Genève. — Il se fixe à l'Hermitage. — Ses travaux. — Les Institutions politiques. — Les ouvrages de Tabbé de Saint-Pierre : lapolysynodie. — La Morale sensitiue, — Emile. — La Nouvelle Héloïse. — Ordre à suivre poiu- étudier l'œuvre de Rousseau.

Le nouveau Contrat social que nous proposera Rousseau aura en quelque sorte le devoir, sera tenu de corriger ce qu'il y a eu de dolosif, de mensonger dans le premier. C'est ce qui n'a jamais échappé à Rousseau dès qu'il y a songé et môme il n'y songe que pour cela, pour corriger le mal moral qu'il voit dans la société corrompue. Le nouveau, le vrai Contrat social est donc comme une cause finale qui agit d'avance sur le système philosophique dont nous avons suivi jusqu'ici l'exposition.

Il faudrait pourtant se garder de croire qu'au moment où Rousseau écrit même le Discours sur l'Inégalité^ tous les points du système soient si bien fixés et l'aboutisse* ment si bien déterminé qu'il n'y ait aucune opposition entre les idées même principales des premiers ouvrages et celles que nous trouverons dans les œuvres ultérieures. Il s'en faut bien qu'il y ait un si parfait accord.

Un indice notable du flottement de pensées dans lequel Rousseau vécut aux environs de la date oCi nous

352 l'évolution de la littérature

sommes arrivés nous est donné par le manuscrit de Genève où l'on voit une première ébauche du Contrat social (1). Cette ébauche est encore assez loin de l'œuvre définitive. Sans doute Rousseau montre déjà tout à plein de quel côté il entrevoit le salut, où est selon lui Tissue du problème inquiétant que lui a posé la corruption sociale et par où il cherchera la justification définitive de la Providence : ce sera la vertu et la valeur morale de la vertu qui sera appelée à résoudre Ténigme. Toutefois, quand on lit le second chapitre de ce travail, on est frappé de la force que donne l'auteur aux arguments présentés et accumulés par « Thomme indépendant y> et qui ont totalement disparu de la rédaction définitive du Contrat social ; on sent que les arguments de cet homme, Rousseau les a vivement éprouvésjpour sa part il n'y a pas longtemps, et l'impression en ce passage rappelle celle qu'on retire de la lecture du Discours sur V Inégalité et des. notes qui l'accompagnent. Il est indéniable que des ouvrages philosophiques écrits jusqu'en 1756 à ceux qui vont paraître six ou sept ans après, il y a une différence très grande, si grande que M. Faguet n'aperçoit pas comment le sauvage effréné, Ticonoclaste; le Huron, le vagabond, le cbemineau des Confessions et des premiers Discours est le même homme qui apporte bientôt dans ses imaginations politiques l'idéal d'une législation de fer et d'une action publique écrasante (2).

(1) V. Du contrat social, édition comprenant avec le texte définitif les versions primitives de VouvragCy etc.^ par Edmond Drej'fus-Brisac. Paris. 1896.

(2) M. Faguet dans celle de ses études du xviii^ siècle qu'il a consacrée à Jean-Jacques Rousseau. Sans doute, il ne me semble pas, conmie à M. Bertrand (v. Alexis Bertrand : le texte primitif du

La vérité est qu*au cours de cette période, Rousseau a changé rorientation de son esprit, que par suite certaines de ses idées ont évolué et se sont fortement précisées. Il n'apporte rien dont on ne puisse trouver des germes passablement développés déjà dans ses ouvrages antérieurs ; mais la première floraison est terminée, c'en est une seconde qui s'épanouit, d'aspect sensiblement neuf ; les premières couches de la doctrine subsistent, non sans subir quelques atteintes et quelques bouleversements de détail, mais sur cette première assise arrive toute une alluvion nouvelle et c'est un autre univers.

Je ne doute pas que ce renouvellement et cette transformation n'aient profité de la polémique qui suivit la publication du Discours sur l'Inégalité et qu'ainsi le même phénomène ne se soit reproduit en partie auquel nous avons assisté après le Discours sur les Arts.

Des objections qui furent faites à Rousseau et qu'il ne rétorqua pas toutes, il en est une qu'il ne put

Contrat social, Paris 1891), que le manuscrit de Genève nous découvre un Rousseau tout nouveau et qu'il ait été jusque-là l'adversaire de toute société quelle qu'elle soit, nous avons vu par l'analyse du Discours sur Vlnégalité que « le meilleur âge du monde » fut un âge social ; mais je ne saurais souscrire non plus à la thèse de M. Izoulet (v. Johannes Izoulet : De J,-J. Russeo (J.-J. Rousseau) utrum misopolis fuerit an philopolis ex genevensi Codice, etc., quaeritur. Thèse latine, Paris 1895) qui nous présente trop la doctrine de Rousseau comme un bloc où rien jamais n'aurait varié. Au surplus, il n'est pas mauvais d'obser\'er qu'on lit dans la préface de V Encyclopédie de l'Alcmbert, en 1751 : « ... un droit si légitime est enfreint par ce droit barbare d'inégalité... de là la notion de l'injuste... C'est ainsi que le mal que nous éprouvons par les vices de nos semblables produit en nous la connaissance réfléchie des vertus opposées à ces vices, connaissances précieuses, dont une union et une égalité parfaites nous auraient peut-être privés. » II y a donc là des idées qui alors sont dans l'air et se raccordent à celles de Rousseau, les fortifient, les préparent.

l'Évolution.— t. i. 23

354 l'évolution de la littérature

dédaigner et qui lui fut proposée par Bonnet, le naturaliste de Genève, caché sous le pseudonyme de Phiiopolis : « Tout ce qui résulte immédiatement des facultés de l'homme, dit Bonnet, ne doit-il pas être dit résulter de la nature ? Or, je crois que l'on démontre fort bien que Tétat de société résulte immédiatement des facultés de rhomme : je n'en veux point alléguer d'autres preuves à notre savant auteur que ses propres idées sur l'établissement des sociétés, idées ingénieuses et qu'il a si élégamment exprimées dans la seconde partie de son discours. Si donc l'état de société découle des facultés de l'homme, il est naturel à l'homme. Il serait donc aussi déraisonnable de se plaindre de ce que ces facultés, en se développant, ont donné naissance à cet état, qu'il le serait de se plaindre de ce que Dieu a donné à l'homme de telles facultés. L'homme est tel que l'exigeait la place qu'il devait occuper dans Tunivers. Il y fallait apparemment des hommes qui bâtissent des villes, comme il y fallait des castors qui construisissent des cabanes... Quand M. Rousseau déclame avec tant de véhémence et d'obstination contre l'état de société, il s'élève, sans y penser, contre la volonté de celui qui a fait l'homme et qui a ordonné cet état, etc. (1)... »

Rousseau aurait pu répondre qu'il n'avait pas incriminé l'état de société en lui-même, mais qu'il s'était élevé contre la constitution condamnable d'une société qui se fondait sur le mensonge et l'hypocrisie. Il n'en serait pas moins resté ou que la nature a mis dans les facultés de l'homme le germe d'une mauvaise société et alors la nature n'est pas aussi innocente que le cla-

(1) V. le Mercure d'oct. 1755, cité par Saint-Marc Girardiii dans son ouvrage sur Rousseau, t. I, p. 134.

mait Rousseau, ou elle a laissé la porte ouverte au hasard et, dans ce cas, elle est, pourrail-on dire, pavée de bonnes intentions, mais bien aveugle et peu digne de l'admiration que Rousseau veut nous extorquer pour elle.

Dans le système de Rousseau tel qu'il nous l'a exposé jusqu'ici, il n*y arien à répondre au dilemne énoncé cidessus et dont l'idée est enfermée dans l'objection de Bonnet. Celle-ci démontre à Rousseau qu'il n'a pas justifié la Providence comme il s'y était engagé. Aussi Rousseau réellement n'a-t-il pas répondu. Disons tout de suite que jamais il ne saura lever nettement la difficulté de l'introduction du mal dans le monde et nous en retrouverons en son temps une preuve décisive au sommet même de la doctrine. Pour le moment, malgré son extraordinaire talent de polémiste, la souplesse vigoureuse de son style et l'esprit admirable qu'il met dans son essai de riposte, on sent qu'il a été touché, déconcerté et les idées à l'aide desquelles il se défend sont ingénieuses, curieuses, remarquables, mais elles ne sont pas probantes et ne vont pas au fond de la question. Je laisse de côté une brève et forte discussion de l'optimisme de Leibniz où il a peut-être raison contre Leibniz, mais non pas contre Bonnet. Car, du moment où Rousseau soutient qu'il y a du mal dans le monde, la question n'est pas de savoir si tout y est bien ou non, la question est de savoir pourquoi il y a du mal quand Dieu est juste et que l'homme est naturellement bon. Or, c'est ce qui n'est pas le moins du monde expliqué par ridée qu'il propose à Philopolis, en guise de réponse, et où il se tient tout à la superficie du problème. Il est même si troublé par la justesse de l'attaque qu'il accepte d'être donné comme l'adversaire de

356 l'évolution de la littérature

la société, absolument parlant : « Selon moi, la société est naturelle à Tespèce humaine comme la décrépitude à Tindividu. » Les lignes qui suivent sont tracées d'une pensée qui chancelle, incertaine d'elle-même : « Toute la différence est que l'état de vieillesse découle de la seule nature de l'homme et que celui de société découle de la nature du genre humain, non pas immédiatement comme vous le dites, mais seulement, comme je l'ai prouvé, à l'aide de certaines circonstances extérieures qui pouvaient être ou n'être pas, ou du moins arriver plus tôt ou plus tard et par conséquent accélérer ou ralentir le progrès. » Tl se ressaisit un peu quand il ajoute : « Plusieurs même de ces circonstances dépendent de la volonté des hommes : j'ai été obligé, pour établir une parité parfaite, de supposer dans l'individu le pouvoir d'accélérer sa vieillesse comme l'espèce a celui de retarder la sienne. » Il achève en disant: « L'état de société ayant donc un terme extrême auquel les hommes sont les maîtres d'arriver plus tôt ou plus tard, il n'est pas inutile de leur montrer le danger d'aller si vite et les misères d'une condition qu'ils prennent pour la perfection de l'espèce (1). »

D'où vient à Rousseau l'idée qu'il soutient dans cette réponse : que le monde est corrompu comme un individu est décrépit quand il est vieux, que le moment de sa force, de sa santé, de son bonheur fut au commencement, et que c'est là qu'il faut remonter pour ralentir le mouvement de la décadence? Est-ce la vieille tradition de l'âge d'or, du bon vieux temps, toujours vivace sous des formes diverses et prompte à renaître même dans ie cerveau d'un philosophe, s'il est mélancolique ? Est-

(1) Œuvres, I, 579.

J.-J. ROUSSEAU Sol

ce la leçon de Machiavel ? Est-ce l'idée prolestante qu'il faut remonter aux origines ? Il y a là un trait de la doctrine de Rousseau qui a contribué à donner à sa physionomie de philosophe ce caractère grâce auquel certains de ses critiques, abusés par sa renommée, ont découvert avec surprise qu'il avait été le plus réactionnaire des hommes (1). Dans tous les cas, c'était une médiocre justification de la Providence et de la nature, de dire, en ne laissant à Thomme que la responsabilité douteuse de quelques mouvements, que le progrès du mal avait une évolution inévitable dont tout le jeu consistait en ce qu'elle pouvait être un peu ralentie. Quelque complaisance qu^on ait en général pour ses propres idées et bien que Rousseau en eût beaucoup pour les siennes, il avait aussi une trop grande pénétration pour ne pas apercevoir à part lui la faiblesse de cette réponse.

Il avait pourtant déjà des éléments pour en faire une meilleure. Certaine note (2) du Discours sur V Inégalité a plus de portée que la réponse à Philopolis : « Quoi donc! Faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien et retourner vivre dans les forêts avec les ours?... 0 vous à qui la voix céleste ne s'est point fait entendre... et qui ne reconnaissez pour votre espèce d'autre destination que d'achever en paix cette courte vie... allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contemporains et ne craignez point d'avilir votre espèce en renonçant à ses lumières pour renoncer à ses vices. Quant aux hommes semblables à moi dont les passions ont détruit pour toujours l'ori-

(1) Il s'agit d*uii critique américain.

(2) La note 9, m fincy Œuvres, I, 572.

ginelle simplicité (i), qui ne peuvent plus se nourrir d'herbes et de glands ni se passer de lois et de chefs ; ceux qui furent honorés dans leur premier père de leçons surnaturelles... ceux, en un mot, qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et au bonheur des célestes intelligences : tous ceux-là tâcheront, par Texercice des vertus qu'ils s'obligent à pratiquer en apprenant à les connaître, de mériter le prix éternel qu'ils en doivent attendre ; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres; ils aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir; ils obéiront scrupuleusement aux lois et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres ; ils honoreront surtout les bons et sages princes... mais ils n'en mépriseront pas moins une constitution qui ne peut se maintenir qu'à Taide de tant de gens respectables qu'on désire plus souvent qu'on ne les obtient et de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de calamités réelles que d'avantages apparents. »

Il suffira à Rousseau de rapprocher cette vue de certain passage de son article sur l'Économie politique, non pas pour assigner une destination plus haute à rétablissement de la société — quelle tin plus haute saurait-elle avoir pour l'homme que la vertu et des récompenses célestes? — mais pour dépasser la conception d'une société condamnée en dépit de tout à s'enfoncer sans cesse dans une corruption décrépite et pour proposer une justification de la Providence, une théodicée supérieure à celle qui fait faillite dans le Dis-

(1) On voit par cette expression même que Rousseau a prétendu dépeindre dans les premières parties du Discours un état originel d'innocence d'où les hommes par la suite sont déchus.

cours sur l'Inégalité (1). On assiste dans le manuscrit de Genève au premier essai de construction de cette théodicée par une rectification de la doctrine sociale qu'il y entreprend déjà. Mais dans le Discours sur l'Inégalité ei les documents qui l'escortent immédiatement, les rapprochements d'idées nécessaires ne sont-ils pas faits? ou ne sont-ils pas assez parfaits pour que Rousseau les découvre et les expose ? ou se réserve-t-il de ne manifester sa doctrine qu'après lui avoir donné plus de force et des développements qu'il pressent, qu'il entrevoit, qu'il combine déjà peut-être ? Le plus probable ou plutôt ce qui est certain, c'est qu'il y rêve et il y travaille (2).

Le Discours sur V Inégalité avait eu à Genève un sort tout autre que celui qu'attendait un peu naïvement Jean-Jacques. Volontiers on avait reçu en pompe l'auteur du Discours sur les Arts, le nouvel élu de la gloire littéraire en France, on l'avait avec empressement admis à la Cène, mais quand on fut en face du texte de sa nouvelle production, l'enthousiasme s'arrêta net ; à vrai

(1) Je rappelle qu'il a annoncé expressément à la fin de la Préface du Discours le dessein de nous « apprendre à bénir » la main de Dieu.

(2j II le dit tout au long dans les Confessions, part. II, liv. IX, 1756, I, 211. « Des divers ouvrages que j'avais sur le chantier, celui que je méditais depuis longtemps, dont je m'occupais avec le plus de goût, auquel je voulais travailler toute ma vie et qui devait, selon moi, mettre le sceau à ma réputation, était mes Institutions politiques. Il y avait treize à quatorze ans que j'en avais conçu la première idée.,. »» Si l'on songe que le Contrat social a paru en 1762, cela fait un espace d'une vingtaine d'années pendant lesquelles ii n'est pas trop facile.de situer la date du manuscrit de Genève. Pour ma part, j'incline à penser que la rédaction, au moins dans son ensemble, sinon dans quelques d<;tails, s'en rapporte à une période ultérieure au Discours sur l'inégalité et profite des réflexions qu'a dû susciter la polémique avec Philopolis.

360 l'évolution de la littérature

dire, on ne souffla mot et on fit même très grise mine k la solennelle dédicace par laquelle Rousseau avait déposé son ouvrage sur Tautel de la patrie. Les raisons de cela, je suppose qu'il est superflu de les donner. Rousseau fut froissé. D'autre part, Voltaire était établi près de Genève, c'en était assez pour donner de l'ombrage à Jean-Jacques. Après avoir dit bien haut que le mieux était de vivre dans sa patrie et qu'ayant repris le titre de citoyen dans la sienne, il allait y passer ses jours, après avoir avec sincérité stigmatisé la dépendance, il accepte chez M«»e d'Épinay THermitage et s'y établit pour longtemps. S'il se résout à dépendre des grands, des riches, c'est pour être indépendant des libraires et avoir la liberté et le loisir de bien penser.

Il s'installe avec transport dans son nouveau séjour qu'il devait illustrer par de célèbres travaux. Il faut les énumérer avec lui. C'était d'abord les Institutions politiques^ d'où proviendra plus tard le capital fragment qui porte le nom de Contrat social. Il en avait conçu la première idée à Venise ; il l'avait peu à peu étendue par « l'étude historique de la morale », et s'était enfin persuadé que (( tout tenait radicalement à la politique et que de quelque façon qu'on s'y prît, aucun peuple ne serait que ce que la nature de son gouvernement le ferait être (1) ». De là il avait dû passer à des méditations sur le gouvernement, et celles-ci l'avaient amené à cette question, comme à la plus importante, comme à la clef de toutes les autres : « Quel est le gouvernement qui par sa nature se tient toujours le plus près de la loi?...

(1) Pour ceci» v. ibid., I, 211, et il n'est pas mal à propos de se riippeler le vers de lepître à Parisot (1742) que j'ai cité plus haut :

«c Mais les hommes ne sont que ce qu'on les fait être. »

Qu'est-ce que la loi ?» En élucidant ce problème, il espérait donner à Genève des leçons indirectes dont il estimait qu'elle avait besoin. A la prière de Mme Dupin, il allait s'occuper aussi des papiers et des ouvrages de Tabbé de Saint-Pierre : vingt- trois volumes, ces ouvrages, « diffus, confus, pleins de longueurs, de redites, de petites vues courtes ou fausses, parmi lesquelles il en fallait pêcher quelques-unes grandes belles et qui donnaient le courage de supporter ce pénible travail ». Rousseau Teût, de guerre lasse, abandonné s'il n'eût contracté une sorte d'engagement en prenant les manuscrits de Tabbé des mains de son neveu, le comte de Saint-Pierre, à la sollicitation de Saint-Lambert. En somme, Rousseau n'y perdit ni son temps ni sa peine; il en fit peu d'extraits, mais il examina de près avec profit la polysynodie du bon abbé et reçut de lui des vues sur la paix perpétuelle. Le gain n'était pas médiocre. Le programme ainsi tracé enferme tout ce qui concerne les rapports politiques et sociaux des hommes à l'intérieur de TEtat et les relations extérieures des Etats entre eux.

D'autre part, l'attention de Rousseau se fixait sur l'homme même, et à cet égard il entreprenait deux livres.

Le premier, il comptait y mettre le titre de Morale sensitive ou Matérialisme du sage. Préoccupé de son ancienne idée qu'il n'est homme si vertueux qui ne succombe à la tentation et que le parti le plus sage est de prendre toutes les précautions possibles pour l'éviter^ il voulait décrire une sorte d'hygiène, au sens tout physique du mot, qui nous prémunît contre nos défaillances : « Il est, sans contredit, plus pénible à l'honnôte homme de résister à des désirs déjà tout formés

^62 l'évolution de la littérature

qu'il doit vaincre que de prévenir, changer ou modifier ces mêmes désirs dans leur source, s'il était en état d'y remonter. Un homme tenté résiste une fois parce qu'il est fort et succombe une autre fois parce qu'il est faible... En recherchant... à quoi tenaient ces diverses manières d'être, je trouvai qu'elles dépendaient en grande partie de l'impression antérieure des objets •extérieurs et que, modifiés continuellement par nos sens et par nos organes, nous portions sans nous en apercevoir, dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions mêmes, Teffet de ces modifications. Les frappantes et nombreuses observations que j'avais recueillies étaient au-dessus de toute dispute ; et par leurs principes physiques, elles me paraissaient propres à fournir un régime extérieur qui, varié selon les circonstances, pouvait mettre ou maintenir Tâme dans l'état le plus favorable à la vertu. Que d'écarts on sauverait à la raison, que de vices on empêcherait de naître, si l'on savait forcer l'économie animale à favoriser Tordre moral qu'elle trouble si souvent î Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l'obscurité, lalumière, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine et sur noire âme par conséquent ; tout nous offre mille prises presque assurées pour gouverner dans leur origine les sentiments dont nous nous laissons dominer (i). »

Le second ouvrage que Rousseau entreprenait et dont l'homme était l'objet, c'est YEmile,

Les Institutions politiques sont demeurées inachevées, mais si l'on rapproche du Contrat social les opuscules et les essais politiques, ce qu'on possède ne laisse

(1) Œuvres, 1,213.

pas bien sentir ce qui manque, et la doctrine politique apparaît complète.

Le matérialisme du sage resta à l'état de projet totalement inexécuté : il n'est pas sôr que la philosophie de l'homme ait beaucoup à le regretter. On distingue dans le plan de Rousseau l'inspiration de la philosophie anglaise de l'association des idées qu'il eût certainement traitée d'une manière originale et plus idéaliste qu'il n'imagine ; mais il n'est pas douteux que beaucoup de ses pensées sur cette matière n'aientpassédans VÉmiley et qu'on ne pût retrouver de nombreuses traces de cette morale sensitive dans la Nouvelle Héloïsey ce réservoir commun de toutes ses doctrines et le dernier des ouvrages auxquels il consacrait alors une si étonnante activité d'esprit. Au reste, il avoue lui-même dans ses Dialogues qu'après toutes ces publications et les Confessions à part, il n'avait plus rien à dire.

C'est dans l'ordre que je viens de suivre que Rousseau lui-môme expose les projets dont il est occupé et c'est dans cet ordre aussi qu'il me paraît logique de les abordCi éJ- ^^ les étudier. Il n'en irait pas de même avec un^ixutre philosophe et il ne serait que rationnel d'étudier l'homme avant de passer aux relations politiques que les hommes soutiennent entre eux. Mais chez Rousseau c'est le cadre et la forme qui déterminent l'homme. Un peuple n'est que ce que son gouvernement le fait être, et un homme à son tour n'est que ce qu'on le fait être par le milieu où on le place, milieu politique ou milieu naturel. Il semble donc bien qu'il convienne de considérer d'abord la forme de la politique telle que la conçoit Rousseau et d'y ajouter ensuite l'homme tel qu'il le détermine.

364 l'évolution de la littérature

Le Contrat social et les ouvhages politiques.

Refaire l'homme en le rendant indépendant de l'homme. — Faire l'homme de la loi . — Idée fondamentale : égaler les lois civiles aux lois de la nature. — Éloge de la loi. ^ Les lois de la nature nécessaires, à qui on ne ment pas. — Donner le même caractère aux lois sociales. — Mesure de l'influence due à Genève.

Le Contrat social. — Livre I. — Concilier l'utilité et la justice. — De l'origine du pacte social. — Le hasard ici est éliminé. — Formule du contrat social. — Son caractère absolu, impersonnel. — Sa réalité, d'après Rousseau, historique. — Comment le contrat a été faussé, il l'ignore. — Rousseau maintenant rasséréné. — Le corps politique . — La propriété droit sacré. — L'égalité des biens contraire à la doctrine de Rousseau. — Adoucissement progressif de ses idées en matière d'impôts. — La liberté à la Rousseau antipode du libéralisme. — Dithyrambe en l'honneur de l'état social. — La liberté morale.

Livre II. — Du souverain. — L'idée d'organisme social. — Limites de la loi : sa force.

Livre III. — Du gouvernement, de ses formes et de sa vie. — Le prince ou magistrat. — Rapports du magistrat à l'Etat. — La démocratie impossible par nature.. — Évolution de l'aristocratie. — Élective, l'aristocratie est le meilleur gouvernement. — Monarchie mauvaise. — Influence des climats. — Tendance des Et-.n^ à dégénérer. — Corruption des formes de gouvernement.^ - Remède préventif : la souveraineté fortifiée contre le gouveV^iement. — Condamnation absolue du gouvernement représentatif.

Livre IV. — Des magistratures. — Importance des formes de la délégation du pouvoir.

Compléments de la doctrine du contrat social". — Théorie du législateur. — Son caractère miraculeux. — La personne de Rousseau.

— Compte à tenir des mœurs. — Liaison logique du système. — Exemple pris des Considérations sur le gouvernement de Pologne.

Critique du christianisme au point de vue politique. — Le théisme évangélique moralement bon. — Qu'il faut supprimer tout clergé.

— Les dogmes de la religion civile promulgués avec force de loi.

— Place laissée aux opinions et traditions religieuses.

La paix perpétuelle comme conséquence de la doctrine civile. — Les

confédérations.

Rôle des femmes dans l'Etat. — Les mœurs . — Exclusion des arts. Jugement du Contrat social.

L'homme est méchant parce qu'il est divisé d'avec lui même (1). Il vit hors de lui-même parce qu'il dépend d'autrui. Le problème est donc de supprimer cette dépendance d'homme à homme, de faire disparaître ce que Rousseau appelle avec une énergie et une concision admirables : « Thomme de l'homme » (2).

L'idée fondamentale et essentielle du Contrai social est extrêmement simple, il ne faut que la voir.

Cette idée, c'est de donner à la loi dans l'ordre politique la force et Tefficacité qu'ont les lois dans l'ordre naturel. Ainsi, puisqu'on ne peut restituer l'homme naturel, puisqu'il n'est même pas souhaitable, nous le verrons, de faire revivre l'homme de la nature, on abolira l'homme de l'homme et on fera paraître à sa place l'homme de la loi (3).

(l)Sur l'homme divisé d'avec lui-même, cf. Platon, Rép. liv. VIII, où Rousseau a beaucoup puisé. Que, d'autre part, la constitution civique ait pour fin la vertu des citoyens, c'est une idée que Rousseau trouvait expressément dans Arist. Politiq., III-v. 11, ibid. VII-ii, 3. (Par ces chiffres, je renvoie mon lecteur à l'estimable traduction de M.Thurot.)

(2) L'expression se trouve dans les Confessions, dans le passage qui se rapporte aux méditations de Rousseau pour le Discours sur Vlnégalité, part. II, liv. VIII, Œuvres, I, 203.

(3) Cette théorie se dégage suffisamment de l'œuvre politique de Rousseau. Au surplus, il l'a formulée lui-même expressément dans le texte suivant : «... Ces considérations sont importantes et servent à résoudre toutes les contradictions du système social. Il y a deux sortes de dépendances : celle des choses, qui est de la nature, celle des hommes, qui est de la société. La dépendance des choses, n'ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté et n'engendre point de vices ; la dépendance des hommes, étant désordonnée, les engendre tous, et c'est par elle que le maître et l'esclave se dépravent niuluellenient. S'il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, c'est de substituer la loi à l'homme et d'armer les volontés générales d'une force réelle, supérieure A l'action de toute volonté particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité que jamais aucune force hu-

366 l'évolution de la littérature

Il y a déjà longtemps que Rousseau professe pour la loi Tadmiration la plus haute el le culte le plus solide ; nous l'avons vu par ses tout premiers essais. Il tient cela sans nul doute de son éducation genevoise et de la lecture des auteurs de Tantiquité. Maintenant, ces sentiments sont poussés au plus grand enthousiasme : a Gomment, dit-il dans son article de TËconomie politique, forcer les hommes à défendre la liberté de Tua d'entre eux sans porter atteinte à celle des autres ? et comment pourvoir aux besoins publics sans altérer la propriété particulière de ceux qu'on force d'y contribuer ? De quelques sophismes qu'on puisse colorer tout cela, il est certain que, si Ton peut contraindre ma volonté, je ne suis plus libre ; et que je ne suis plus maître de mon bien, si quelque autre peut y toucher. Cette difficulté, qui devait sembler insurmontable, a été levée avec la première par la plus sublime de toutes les institutions humaines, ou plutôt par une inspiration céleste, qui apprit à l'homme à imiter ici-bas les décrets immuables de la Divinité. Par quel art inconcevable at-on pu trouver le moyen d'assujettir les hommes pour les rendre libres ; d'employer au service de TÉtat les biens, les bras et la vie même de tous ses membres, sans les contraindre et sans les consulter ; d'enchaîner leur volonté de leur propre aveu ; de faire valoir leur consentement contre leur refus, et de les forcer à se

maine ne pût vaincre, la dépendance des hommes redeviendrait alors celle des choses ; on réunirait dans la république tous les avantages de l'état naturel à ceux de l'état civil. » Emile, liv. II, Œuures, II, 434. Voilà évidemment l'objet du Contrat social ; et Rousseau y renvoie lui-même dans une note relative à ce passage . En somme, je définirais tout Rousseau, le sauvage et le politique, en disant qu'il transporte à la société telle qu'il la veut sa superstition de la nature.

punir eux-mêmes quand ils font ce qu'ils n'ont pas voulu? Comment se peut-il faire qu'ils obéissent et que personne ne commande, qu'ils servent et n'aient point de maître ; d'autant plus libres en effet que, sous une apparente sujétion, nul ne perd de sa liberté que ce qui peut nuire à celle d'un autre ? Ces prodiges sont l'ouvrage de la loi. C'est à la loi seule que les hommes doiventla justice et la liberté ; c'est cet organe salutaire de la volonté de tous qui rétablit dans le droit l'égalité naturelle entre les hommes ; c'est cette voix céleste qui dicte à chaque citoyen les préceptes de la raison publique et lui apprend k agir selon les maximes de son propre jugement et à n'être pas en contradiction avec lui-même. C'est elle seule aussi que les chefs doivent faire parler quand ils commandent ; car sitôt qu'indépendamment des lois un homme en prétend soumettre un autre à sa volonté privée, il sort à l'instant de l'état civil et se met vis-à-vis de lui dans le pur état de nature où l'obéissance n'est jamais prescrite que par la nécessité (i). »

Ainsi la loi est capable de supprimer le mal qu'il y a dans le monde parce qu'elle est, de son essence, impersonnelle. Si elle règne comme elle doit le faire, on dépendra d'elle et non plus d'autrui, et en dépendant d'elle absolument, on sera libre.

En effet, ne dépend-on pas complètement et constamment des lois de la nature? Y a-t il un seul moment où nous soyons exempts de leur contrainte ? Est-ce que la pesanteur cesse jamais d'agir sur tout notre corps ? Ne devons-nous pas respirer du moment de la nais-

'1) Œiiures, t. I, p. 589. L'article parut en 1755. Sur la valeur éminentc de la loi, cf. Arist , Polit., lll-xi, 4 sqq.

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sance jusqu'à la mort ? Ne faut-il pas que les battements de notre cœur assurent sans intermittence la circulation de notre sang, que nous nous réparions par le sommeil, par la nourriture, que chacun de nos organes conspire sans faute à Tensemble ? Et cependant, si Ton ne nous met pas entre quatre murs, malgré ces inéluctables nécessités qui nous pressent perpétuellement et peut-être même , à les considérer comme des conditions de notre vie, à cause d'elles, nous nous sentons libres et nous le sommes. Qu'on parvienne, par un art politique achevé (i), à imiter ces décrets de la Providence, à donner à la loi civile le même caractère de vigueur incessante qui ne fait point acception de personnes, à la rendre donc parfaitement irrésistible et impersonnelle, on aura tout sauvé. On ne ment pas aux lois delà nature ; mais les lois, humaines, quand elles sont fausses, issues d'un contrat social vicieux, c'est-à-dire quand, au lieu d'être des lois, elles sont des simulacres de lois, quand elles sont relatives à tels ou tels hommes et sont établies pour les uns, par les uns, contre les autres, elles provoquent l'hypocrisie de ceux qu'elles servent aussi bien que de ceux qu'elles atteignent ; on ment à ces sortes de lois et les uns aux autres et à soimême ; ainsi le paraître est substitué à l'être, à la

(1) « Montrons-lui, dans l'art perfectionné, la réparation des maux que l'art fit à la nature » {Manuscrit de Genève, eh. ii, éd. Dreyfus- Brisac, p. 254}. C'est une idée fort analogue que Kant exprime dans ses notes sur la Pédagogie (éd. Hartenstein, t. VIII, p. 506) en disant : « Volkommene Kunst wird wieder zur Natur : l'art parfait se tourne de nouveau en nature. » Barni fait dans la traduction de cette phrase un contresens que j'ai signalé dans mon De tractatu Kantii paedagogicOf pp. 18 et 127. On voit par ce détail à quel point Kant, qui ne connaissait pas le Manuscrit de Genève, a le sens de Rousseau.

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vérité le mensonge, à Tharmonie intérieure de la vertu la désunion de nos facultés, dont quelques-unes nous transportent pour ainsi dire hors de nous-mêmes, dans Topinion, également vicieuse d'ailleurs, d'autrui. Il s'agit de rendre les lois sociales aussi impersonnelles et aussi géne'rales que les lois de la nature ; voilà le problème qu'il faut se proposer, et c'est justement, pour le résoudre que Rousseau écrit le Contrat social (1).

Entreprenant cette tâche, qu'est-ce que Rousseau doit à la constitution de Genève ? On a pu le rechercher. Il lui doit quelque chose, moins peut-être qu'il n'a dit ou qu'on n'a cru. Que Ton compare le Contrat social avec la constitution de Genève telle qu'elle était établie au moment du travail de Rousseau, on trouvera fort peu d'analogies, de points de contact. Le Contrat social est une chose et la constitution de Genève en est une autre : l'un est un travail abstrait, l'autre est un certain accident historique qui participe beaucoup de la complexité des productions delà vie des peuples (2). Si, d'autre part, on considère que Rousseau espérait exercer sur sa patrie par le Discours sur VJnégalité uno influence de réformateur et sans doute par le Contrat social une action de législateur, que le livre fut brûlé

(1) C'est en faisant des lois sociales l'équivalent des lois naturelles qu'il va prétendre à faire cesser l'opposition des intérêts avec les devoirs, opposition dont il a eu jadis un exemple qui l'a frappé, lorsque son père a négligé de le suivre et de le rattraper sur la route de Turin. C'est cette « bonne philosophie, d'une profonde utilité », qu'il est en train de mettre « dans ses principaux écrits », et que plus tard il accuse son siècle frivole de n'avoir pas su remarquer.

(2) V. le tableau de la constitution de Genève dans l'article « Genève » de VEncyclopédief reproduit par Petitain dans son édition de Rousseau.

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à Genève quand on le tolérait partout ailleurs, qu'après la publication qu'il en fit, ainsi que de V Emile, l'auteur entra dans une ère de terribles démêlés avec ses concitoyens, que toutes les Lettres de la Montagne sont écrites, avec quelle passion ! pour démontrer l'absurdité du gouvernement de Genève au point de vue théologique, son iniquité au point de vue politique, qu'il reproche aux magistrats d'y être ou de s'y faire les arbitres des lois, au lieu de les appliquer seulement, ce qui est usurpation (1), j'estime qu'on peut transporter avec confiance et presque mot pour mot au Contrat social ce que Rousseau dit de la Polysynodie : « Il y avait une extrême différence entre la Polysynodie qui existaitet celle que proposait l'abbé de Saint-Pierre ; et pour peu qu'on y réfléchisse, on trouvera que l'administration qu'il citait en exemple lui servait bien plus de prétexte que de modèle pour celle qu'il avait imaginée (2].» Encore Rousseau prend-il pour \e Contrat social ses exemples ailleurs qu'à Genève et ne la citet-il pas, après l'avoir saluée au début. 11 lui a dû une part de son inspiration républicaine, une part seulement, car il en doit la plus grande aux républiques antiques. Je veux que Genève les lui ait rendues plus chères, encore qu'elles le fussent à bien d'autres lettrés non genevois : il a vu Genève à la lumière de ces républiques bien plus qu'il n'a vu cesrépubliques à travers Genève. Ce que je retrouve plutôt dans le Contrat social, c'est son « âme à la Plutarque » formée sous les influences de jeunesse que nous avons signalées en leur

(1) V. Lettres écrites de la Montagne, pai't. II, lettre ix, Œuvres, III, 107.

(2) Œuvres, I, 633.

temps et les idées qu'il avait acquises lui-même, une fois homme (1).

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