PRÉFACE XI
la seule cause qu'il y ait, au mécanisme de la nature . Aussi Taine a-t-il raison, dans son système, d'énoncer, immédiatement après l'exposé de la théorie qu'on vient de lire, ceci qui en est le corollaire : « Gomment l'histoire est un problème de mécanique psychologique. »
Il n'est pas juste dépenser et il n'est pas bon de dire que la psychologie humaine est un mécanisme ; encore moins est-il permis de faire passer cette doctrine sous le couvert d'assertions audacieuses, mais assurément fausses. C'est donc la nature physique toute seule qui fait qu'il y a une race avec des « aptitudes » presque immuables et des « instincts » presque indélébiles ; un tel résultat, elle ne l'obtient pas en un jour ; il lui faut « plusieurs myriades de siècles ». C'est beaucoup. A ne donner au mot myriade que sa moindre extension, une myriade de siècles ferait un million d'années. La grammaire et l'usage nous enseignent que l'emploi de plusieurs ne commence qu'avec frais; il faudrait donc multiplier le million d'années demandé au moins par trois ou quatre ; et pour être dans l'esprit de Taine, il ne faut pas, comme je fais, taxer ses indications au plus bas, puisque, selon lui, l'origine de l'espèce est séparée de nous par v l'immensité de la distance », puisque la race est le produit d'un « passé presque infini », et puisqu'il a besoin d'un axiome de Spinoza pour
^It l'évolution de la LITTÉRATtîRÉ
être sûr que ce passé n'est pas Tinfini même. N'abusons pas de la prise qu'il nous donne^ tenons-nousen, par exemple, à cinq ou six millions de siècles. Or le premier livre venu d'histoire naturelle apprend à quiconque que Torigine de l'homme ne semble pas remonter au delà de quatre-vingts ou cent mille ans ; quand nous doublerions ou triplerions ce chiffre, en dehors de toute certitude, comme font certains anthropologues malicieux pour chagrinerles bonnes âmes, il resterait que l'exagération de Taine est à la vérité comme cinq ou six millions sont à deux ou trois cent mille ; c'est-à-dire que la proportion de la tromperie est de vingt-cinq ou trente contre un et va plus probablement à quarante ou cinquante. Eh I quoi, le respectable Taine, dans le plateau de la balance qu'il charge seul, laissant l'autre vide, jette un poids fait d'une pièce vraie et de quarante fausses !... N'y en eût- il que vingt pour une, est-ce là une façon d'agir? On me dit que c'est une étourderie. J'en suis persuadé ; mais je la trouve étrange, surtout au moment où on prétend me faire agréer là-dessus une théorie et qu'encore on me donne pour scientifique ! Et si Taine s'en était aperçu, je crois qu'il eût trouvé lui-même l'étourderie peu excusable. C'est pourtant à l'aide de bourdes de cette force que des systèmes font leur chemin, qu'ils sont puissants, qu'ils ont des adeptes et passent sous les yeux de tout le
PRÉFACE Xllt
monde, sans que personne en un demi-siècle remarque la tare énorme.
Ramenons donc ce temps presque infini, ces myriades de siècles, « peut-être plusieurs myriades », à peut^tre un ou deux mille. C'est dans ce laps que le milieu physique doit avoir « modelé » d'une façon presque indestructible le génie des races. Sans aller imaginer queJle peut avoir été l'influence des différences et des variations de milieu sur la mentalité du Pitheçanthropus erectiis de Java, sur la race de Gannstadt, sur celle de Gro-Magnon, sur l'homme de Neanderthal, sur celui de la Madeleine, sur celui de Grenelle et sur celui de Spy, retenons seulement le principe : c'est que plus le milieu est stable, plus l'homme sera fixe, puisque^ (« forcé de se mettre en équilibre avec les circonstances, il contracte un tempérament et un caractère qui leur correspond, et que son caractère comme son tempérament sont des acquisitions d'autanlplus stables que Fimpression extérieure s'est enfoncée en lui par des répétitions plus nombreuses et s'est transmise à sa progéniture par une plus ancienne hérédité. » Or il se trouve justement que Tévolutio humaine s'est accomplie dans la dernière période où la forme du milieu physique présente des traits presque constamment identiques, que cette évolution s'est précipitée vers la fin de cette période au point que Thomme est entré dans l'ère de l'histoire
XIV l'évolution de la littérature
au moment même où la théorie exigerait qu'il eût de moins en moins évolué, que toutes les évolutions historiques niarquées successivement par la transformation des « circonstances politiques » et des « conditions sociales » ont paru, pendant que le milieu physique ne se transformait pas d'une manière sensible et que partout où le milieu physique a été notablement changé, il l'a été en fait par l'action de l'homme. Le milieu physique n'avait pas changé du moment où Platon traçait son idéal de cité terrestre à celui où saint Augustin décrivait la cité de Dieu ; le milieu physique était tout pareil au moment où Eschyle faisait représenter les Perses et quand Lucien imaginait VIcaroménippe; le milieu physique était resté de lui-même immuablement uniforme du temps où les Romains gravaient la loi des. Douze Tables à celui où Catulle chantait le moineau de Lesbie ; le milieu physique était demeuré invariable de l'époque où Rome conquérait le monde à celui où les Germains trouvaient par toutes les portes accès dans l'empire ; le milieu physique était infiniment égal à lui-même sous le règne de Louis XIV et sous celui de Louis XV; le Français aurait dû s'affermir dans son type avec une ténacité accrue de l'un à l'autre moment, puisque « les impressions extérieures s'étaient enfoncées en lui par des répétitions plus nombreuses et s'étaient transmises à sa progéniture avec une