Livre II (Du souverain
La théorie du souverain est dominée tout entière par <:elte idée d'organisme dont M. Izouleta bien marqué la présence chez Rousseau, idée qui a eu depuis lors une grande fortune et qui semble avoir abouti à une faillite au moins partielle.
(1) Rousseau insère cette restriction pour justifier son ancien point de vue du Discours sur llnéyalité : corruptio optimi pessima,
(2) Liv. I, ch. VIII, « De l'état civil ». On voit le parti que Kant a tiré de cette dernière formule .
382 l'évolution de la littérature
La souveraineté est inaliénable, indivisible, c'est-àdire que du moment où, en vertu du contrat social, la société civile existe, elle est simplement, pour ellemême et en elle-même. Aussi sa volonté, de quelque façon que se répartissent et soient comptées toutes les voix, est toujours générale ; elle n'a rapport qu'à un corps et veut toujours le bien commun. Sans doute elle peut se tromper sur son propre bien, comme un individu peut se tromper sur le sien, mais comme l'individu, c'est son bien qu'elle veut. Il est vrai encore que les volontés particulières veulent leur propre bien ; aussi faut-il qu'il y ait beaucoup d'associations particulières qui se neutralisent, ou mieux qu'il n'y en ait pas du tout, de manière que la volonté générale se dégage en pleine lumière : en tant que volonté, elle ne peut errer. En revanche, le peuple n'a aucun droit de statuer sur des cas particuliers, car en se posant vis-àvis des particuliers, il se mettrait luï-méme dans la situation d'un particulier, dans l'état de nature vis-à-vis de ses membres, ce qui est contraire à l'essence même du pacte social ; il n'a droit qu'à faire des lois générales ou autrement dit : l'acte de la volonté générale statuant sur une matière générale est une loi, et hors de là il n'y a pas de loi (1). La loi peut bien établir qu'il y aura des distinctions de personnes, mais non désigner les personnes : « Aucun objet individuel n'appartient à la puissance législative. » Ainsi il ne peut y avoir de loi injuste : entendons qu'une loi étant injuste dès là qu'elle viserait un objet individuel, une loi injuste ne serait pas une loi. Dans ces termes, le souverain a droit de vie et de mort sur tous ses membres, et le droit de grâce est
(1) Cf. Platon, Lois, IV ; — Arist. Polit. , IV-iv, 7.
celui qui paraît à Rousseau le plus douteux. En somme^ il assigne à la yolonié dite générale les mêmes droits que l'individu a sur ses membres pour son propre bien dont il est juge. Là où la loi, telle qu'elle vient d'être définie, est en vigueur, il y a république, et tout gouvernement légitime est républicain, quand même il serait monarchique (1).