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Livre III (Dm gouvernement, de ses formes et de sa vie

Le gouvernement est l'agent de la force publique chargé de l'exécution des lois dans le sens de la volonté publique et par des actes particuliers, ce qui précisément a été mis en dehors du ressort du souverain. Ainsi le prince ou le magistrat n'est pas le souverain.

Un nombre médiocre de citoyens, un nombre médiocre de magistrats, tel paraît être à Rousseau le juste milieu. Plus TÉtat grandit, moins chacun a de part à la législation commune, par conséquent moins il est libre, moins ses mœurs ont de rapport avec les lois et plus il est nécessaire qu'il en subisse la contrainte. Il peut être bon alors que legouvernement soit entre les mains d'un seul, ce qui lui donne le plus haut point d'intensité et d'activité (2), car la force du gouvernement est en raison inverse du nombre de magistrats. C'est ainsi qu'il peut y avoir autant de bonnes formes de gouvernement qu'il y a d'États différents en grandeurs, et de plus il faut tenir compte des temps et des circonstances.

(1) Je iiîc réserve de parler plus loin de la théorie du législateur que Rousseau a insérée ici. Je crois qu'il y aura plus de clarté à l'exposer ailleurs.

(2) Cf. Avisi, Polit. IV-ii, 5.

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Inversement, plus les magistrats sont nombreux, plus la volonté de corps ou générale se rapproche de la volonté de chacun des membres, mais plus aussi le gouvernement est faible par Topposition des forces à l'intérieur même du gouvernement: caria force du souverain qui est absolue et constante ne peut être ni augmentée ni diminuée, et à la limite, le gouvernement étant entre les mains de tous et rapproché des volontés particulières qui ont toute leur force, ilestà son moindre degré d'intensité et d'efficace. C'est, pourrait-on dire, le point où la volonté de corps ou générale coïnciderait avec la nullité de gouvernement ou anarchie.

Quand la majorité des citoyens est du magistrat, c'est démocratie, quand la minorité, aristocratie, quand un seul, monarchie (1).

De véritable démocratie, il n'y en ajamaiseuet il n'y «n aura jamais. « Il est contre l'ordre naturel que le -grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. » Cet état serait bon pour des dieux, car s'il est vrai que la vertu soit nécessaire partout, là elle le serait absolument et à tous.

L'aristocratie a eu son évolution ; elle a pu être fondée sur l'âge d'abord, sur la richesse ou puissance une fois que Tinégalité se fut accrue, et, dans cet état mixte, on voit place pour l'élection, enfin sur l'hérédité. L'aristocratie naturelle, on dirait patriarcale, celle qui se fonde sur Tége, convient aux peuples simples. L'héréditaire est le pire des gouvernements. Mais l'élective en est le meilleur, car l'élection est garante qu'on sera bien gouverné. Toutes les préférences de Rousseau sont pour l'aristocratie élective qui exige un Etat moins

(1) Division donnée par Arist., Politiq.^ III-v, 2.

petit que la forme démocratique et présente sur celleci Tavantage d'impliquer moins d'égalité des biens ; dans un tel Ëtat» les riches sont modérés et les pauvres contents (1.)

La monarchie ne convient qu'aux grands Élats, qui, par leur nature même, ne peuvent être bien gouvernés (2) ; elle entraîne force maux, tels que les cours où l'on arrive aux places par Tintrigue, non par le mérite. Les talents des rois sont variables, les frontières de TÉtat sont souvent dép acées et l'hérédité de la fonction souveraine aggrave les inconvénients de cette dévolution du pouvoir à un seul.

On pourrait, de ces trois formes politiques, composer des gouvernement mixtes, tempérés ; mais ce sont les climats qui le plus souvent ont agi sur leur constitution (3). Les peuples d'une médiocre pauvreté sont les plus propres à recevoir la forme démocratique ou aristocratique, les riches^ la monarchique. Comme d'ailleurs Rousseau pense que la richesse est en raison de la chaleur des climats, les pays chauds sont réservés au despotisme, comme les pays froids sont condamnés à la barbarie, et la liberté ne convient qu'aux pays intermédiaires. Les signes d'un bon gouvernement sont une population abondante et non pas une paix désolée, mais une certaine agitation qui donne du ressort.

Tout Ëlat politique, quel qu'il soit, tend à la dégénérescence, comme l'individu à la décrépitude et à la vieillesse, et cela par le penchant même des gouvernements. Leur inclination naturelle est d'usurper le

(1) Rousseau se souvient ici de Montesquieu, il en a bien le droit.

(2) Pour la préférence à accorder à une forme moyenne de gouvernement, cf. Arist., Polit., IV-ix, le chapitre entier.

^3) Cf. Arist., Polit. VIl-iv, 5.

l'évolution. — t. l 25

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pouvoir souverain, ce qui, en droit, dissout le pacte social et est par suite Tanarchie mênnie, et ce qui, en fait, transforme la démocratie en ochlocratie, l'aristocratie en oligarchie, la royauté en despotisme (1). Bien que l'État soit destiné à périr , comme toutes choses en ce monde, il peut être maintenu par le conseil mieux que le corps humain, ouvrage de la nature, parce qu'il est un ouvrage de l'art et que, s'il a une bonne constitution (2), c'est-à-dire la meilleure possible, les lois en vieillissant acquièrent une nouvelle force : elles sont supposées excellentes, puisque le souverain aurait toujours été libre de les abroger et ne l'a pas fait. Le consentement des citoyens est présumé par cela même qu'il est tacite et confirme en cette sorte les lois traditionnelles.

Le moyen préventif à employer contre la dégénérescence de l'État, puisqu'elle résulte de l'effort du gouvernement contre le souverain, c'est de fortifier la souveraineté contre le gouvernement. C'est dire qu'il faut que la loi convoque le peuple à jours fixes; mais c'est dire aussi qu'il faut que l'État soit fort petit. Dès que le souverain est légitimement assemblé, toute juridiction du gouvernement cesse. Sous les mauvais gouvernements, on ne se rend pas aux assemblées du peuple, parce qu'on prévoit que la volonté générale n'y prévaudra pas: « Que m'importe? » dit-on ; c'est le signe que l'État est perdu.

L'erreur capitale serait de croire que le souverain peut déléguer sa souveraineté à des représentants. Ce

(1) Reproduit d' Arist. , PoUtiq,, III-v, 4.

(2) L'emploi de ce mot semble ici une plaisanterie à la manière de M. Grosclaude, mais il est rigoureusement exact dans la théorie organiciste de Rousseau.

n'est pas seulement parce que des représentants vendent la patrie ; c'est que la souveraineté, ne pouvant être aliénée, ne peut être représentée, c'est qu' « à l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est plus libre, il n'est plus(l)... » « Cette idée des représentants » est moderne et, d'après Rousseau, a nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l'espèce humaine est dégradée et où le nom d'homme est en déshonneur » (2). Le souverain établit par une loi qu'il y aura des magistrats pour gouverner et nomme les chefs qui seront chargés du gouvernement établi (3) : ce sont ses officiers, ils n'ont qu'à obéir ; c'est leur devoir de gouverner, non leur droit.

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