Livre IV (Des magistratures
La volonté générale est de sa nature indestructible, inaltérable et pure, mais les divisions, les volontés particulières et égoïstes, les brigues peuvent si bien l'oblitérer que la liberté périsse. De là l'importance du système par lequel s'opère la délégation du pouvoir aux magistrats.
Compléments de la doctrine du Contrat social.
Rousseau, dans le Contrat social, explique ce qu'il pense des magistratures par une étude critique de l'his-
(1) Liv, III, ch. XV, « Des députes ou représentants », I, 679.
(2/ Œuvres^ 1, 678-671). Je pense que si Rousseau porte sur la féodalité ce. dur jugement, c'est que dans ce gouvernement on était en règle générale l'homme de quelqu'un, « l'homme de l'homme » ; et pour lui c'est l'abomination même.
(3) Sur la subordination des gouvernants t\ la loi, cf. Platon, Lois, IV.
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loire de Rome. Si intéressant que puisse êlreTexemple qu'il choisit et le commentaire qu'il en donne, on irait encore plus au fond de sa pensée si on le voyait à l'œuvre, non plus pour interpréter ce qui a été, mais pour déterminer ce qui doit être : et c'est justement ce qui arrive lorsque des admirateurs zélés le prient d'être le législateur de la Pologne ou de la Corse.
Il n'est pas improbable qu'ils avaient pris Tidée de lui adresser cette invitation dans le second livre du Contrat social où Rousseau avait exposé sa pensée sur le législateur. Il n'a eu garde de le confondre parmi les magistrats, car les magistrats ont pour fonction d'appliquer la loi établie par le souverain, tandis que le législateur a pour mission, nécessairement antérieure à la loi, d'établir le souverain lui-même : aussi a-t-il parlé du législateur dans le même livre où il traitait du souverain, car c'était traiter en fait de Tinstitution du souverain.
Il ne faut pas s'étonner si Rousseau dit de la nature du législateur qu'il la faudrait divine. L'idée de Rousseau est en effet que les hommes sont tels que leur milieu les fait être et que chaque homme résulte de la forme de l'humanité telle qu'elle est. Or, la mission du législateur est justement de changer la forme de l'humanité telle qu'elle est au moment où il entreprend son institution, de changer même, pour ainsi dire, la nature humaine et de substituer en chacun une existence et une force morale toutes nouvelles à l'existence physique et à la force indépendante qu'il a tenues de la nature (1). Il faut donc bien à tout le moins que le
(1) Liv. Il, ch. VII, « Du législateur », Œuurcs, I, 655. Rousseau prend ici comme un principe cette assertion si contestable et qu'il
législateur soit dans toute la force du terme « un homme extraordinaire » que la doctrine, pour être conséquente avec elle-même, a pour ainsi dire le devoir de ne pas expliquer : il y a là quelque chose comme de surnaturel. La difficulté de la tâche du législateur s'aggrave de ce qu'il ne doit que proposer, non décréter l'institution, car le souverain seul a le pouvoir législatif ; et si le législateur participait à ce pouvoir, il y serait complice de son propre intérêt : autrement dit, il ne peut intervenir légitimement par sa force comme physique dans un acte collectif, alors que cet acte collectif qu'il a en vue est justement leseul qui donnera moralement la légitimité à son intervention ; celleci doit demeurer morale et le mieux est que le législateur soit étrangerou se rende comme étranger parmi les siens (1). D'un autre côté, alors qu'il propose son institution, il y a lieu de remarquer que, pour la goûter, il faudrait que les peuples à qui il la destine eussent été formés par cette institution même. 11 faut donc que les législateurs aient recours à une autorité d'un autre ordre que la leur propre, fassent parler le ciel, les dieux, les immortels. L'admiration de Rousseau est grande à ce titre pour Moïse, Mahomet, Calvin (2), Numa et d'autres.
ne songe même pas à discuter, que « chaque individu... par luimême est un tout parfait et solitaire ».
(1) Je soupçonne que cette théorie du législateur, certainement présente à l'esprit des hommes de la Constituante, a fortement contribué à leur inspirer cette décision, dont les historiens s'étonnent, par laquelle ils se sont interdit à eux-mêmes de siéger dans la prochaine assemblée législative.
(2) Liv. 11, ch. VII. Les croit-il bien sincères ? Il n'y regarde pas de trop près. De même le précepteur ne se fait pas scrupule de « tromper » Emile ; la fin justifie le moyen. Cela jette un jour douteux sur ces Confessions où Rousseau prend d'ailleurs de façon si gaillarde les inexactitudes de mémoire qu'il vient à reconnaître.
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En somme, la vraie preuve du législateur, le miracle par lequel il s'avère, c'est son àme. Cette surprenante et originale théorie du législateur (1) jette un jour merveilleux sur rame même de Rousseau : s'il a cru qu'il lui appartenait d'être le législateur du genre humain, on voit comment cette idée se lie à fatlitude qu'il a prise et par laquelle il veut donner aux regards du monde le spectacle de ce que j'appellerai son autothaumaturgie morale,
Le législateur ainsi défini et qui se propose d'instituer un peuple doit Texaminer de près et tenir le plus grand compte de ses mœurs. Il n'y a rien en ceci qui ne soit parfaitement d'accord avec la doctrine de Rousseau. On n'a aucune objection à lui faire, s'il prétend donner des constitutions très différentes aux Genevois, aux Polonais et aux Corses. En vain lui reprocheraiton de tracer dans ces cas divers des plans qui s'éloigneront les uns des autres : il le faut pour avoir égard aux climats et aux circonstances ; et qui paraîtront s'éloigner du caractère idéal du contrat social : il n'en est rien. Si l'on a bien compris l'esprit du Contrat social, on a vu clairement qu'il n'y est nullement traité d'une constitution, mais uniquement des conditions selon lesquelles un dogme moral peut et doit prévaloir dans l'ordre politique et social. Ce dogme, c'est l'indépendance radicale d'homme à homme réalisée par la dépendance radicale de l'homme vis-à-vis de la loi civile devenue aussi nécessitante que les lois de la nature. Dès lors, il s'agit bien moins d'ajouter aux
(1) Il faut pourtant remarquer que Rousseau en a trouvé le germe et pris ridée dans ce que dit Platon de l'intervention de Saturne et du gouvernement établi par ce dieu. V. Lois, IV. Cf. un passage non moins pertinent à cette idée, LoiSf VIII.
mœurs et aux coutumes que d'en retrancher ce qui est contraire à Tessence du contrat social ; et ce qui en reste, il s'agit bien moins de le changer que de le pénétrer d'un nouvel esprit. L'institution est comme Tâme humaine qui, avec le souffle, s'ajoute à l'organisme déjà formé quand il vient au monde, organisme qui se diversifie selon les individus et qui cependant loge toujours cette essence commune qui est la raison. Bien plus, si l'esprit du contrat social est cette raison qui doit éclairer tout corps politique venant en ce monde, et si, d'autre part, il faut pour cela que la loi civile prenne la force d'une loi de la nature, il est indispensable et logique que le législateur respecte les mœurs, les coutumes spontanées du peuple qui reçoit l'institution, dans la mesure 0(1 elles peuvent s'accommoder avec Tessence immuable du contrat social. En effet, si la raison est impersonnelle, la sensibilité ne l'est pas, elle est relative à chacun de nous par notre organisme individuel, nos facultés physiques, nos sens, le^r manière d'être et leurs habitudes. Et cela est vrai de chaque corps politique comme de chaque corps organique. Or, il est évident que la prétention de donner à la loi civile rationnelle un caractère nécessitant demeurerait un desideratum pur, si celte loi abstraite ne venait à se réaliser d'une manière concrète par des actes et par des mouvements pour ainsi dire réflexes dans le corps politique, tout de même que les lois de la nature ont leur prolongement et leur retentissement dans la vie et l'activité de notre corps. Pour cela, il peut bien y avoir une éducation du corps, on peut même le modifier, mais on ne le change pas ; il faut bien le prendre tel qu'il est naturellement, et ne seraitce pas une conséquence absurde qu'il fallût supprimer
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le corps d'un individu pour faire régner en cet homme la raison ? La conséquence est également absurde pour le corps politique sensible : il faut le prendre tel qu'il est donné. Le problème du législateur est de l'accommoder, sans déformer son type, mais en Tachevant au contraire, à l'esprit rationnel du contrat social, comme l'éducateur raccorde son pupille tel qu'il est avec la raison humaine universelle. C'est le problème où Kant a vu la racine même du péché originel, cette présence simultanée d'une sensibilité et d'une raison qui sont unies sans être accordées. L'accord est-il obtenu, la loi devient vivante et se propage par mille actions qui deviennent aussi sûres que les actions naturelles, soit dans la conduite active d'un individu, soit ici, selon Rousseau, dans l'activité d'un peuple.
On pourra chercher plus particulièrement dans ses Considérations sur le Gouvernement de Pologne (1) comment Rousseau entendait venir dans ce pays à bout de son dessein et le soin qu'il prenait d'ordonner, en vue de son dogme politique, en vue de l'esprit du contrat social, les coutumes nées de la forme du sol, de l'espèce des productions, de la situation géographique et climatérique,de l'habitude de la guerre, et aussi les traditions monarchiques et nobiliaires, les mœurs turbulentes, le goût de Téquitation, en un mot les éléments que lui apportaient toutes les sources d'information qu'il interrogeait, enfin comment il espérait relier à l'institution la constitution.
Ce qui, aux yeux de Rousseau, rend la mission du législateur moderne bien plus difficile que celle du
(1) Elles sont de 1772.
législateur antique et presque impossible, c'est que Jésus-Christ est veau fonder un royaume spirituel sur la terre. Dès lors l'État cesse d'être un et il semble qu'il n'y ait plus moyen d'établir une bonne « politie (1) y>. Rousseau n'entend rien à la division du pouvoir temporel et spirituel que Comte devait tant admirer. Tout allait plus aisément au but dans l'antiquité, quand chaque peuple avait ses dieux ennemis des dieux des autres peuples (car les assimilations qu'on a faites plus tard de tous ces dieux sont ridicules) et quand régnait dans chaque État l'intolérance religieuse et civile (2).
La religion antique était donc bonne en tant que civile, mais elle était mauvaise en tant que mensongère, superstitieuse, chargée de rites. Le théisme évangélique, au contraire, est bon, favorable à l'humanité, mais il est contraire à l'esprit civique. Le chrétien est trop résigné aux événements, trop détaché du monde, catéchisé par une religion qui prêche la servitude et la dépendance.
Il n'est pas question pour Rousseau de rien rêver de semblable à une restauration de cette mensongère
(1) Contrat social, liv. IV, ch. viii, « De la religion civile », Œuuresy h 695.
(2) Rousseau montre ici une certaine intelligence de la « Cité antique » qui le rapproche des historiens modernes et par où il dépasse les déductions strictement économiques et politiques du Discours sur Vlnégalité. Son erreur est de confondre, au point de vue de ce qu'elles doivent à leur législateur, les religions antiques et celles où est adoré un seul Dieu et de ne pas voir que dans le premier cas le législateur doit plus à la religion que la religion au législateur. (V. mon ouvrage Du rôle des Concepts, pp. 16-20, et Du concept d'un Dieu unique^ p. 78 et circà.) Cette erreur est d'ailleurs celle de son temps qui a cru les religions antiques inventées selon des plans réfléchis.
religion antique. Si le christianisme évangélique est bon par quelque côté, on en atténuerait déjà les inconvénients dès le moment qu'on amoindrirait la force avec laquelle « il rompt Tunité sociale (i) ». Le moyen, c'est de supprimer tout clergé (2). Partout où il y a un clergé, il est le maître, et dans ce cas, il ne sert de rien au chef civil de se faire en apparence le chef de la religion: en réalité, il en est le ministre asservi.
Il faut donc refouler le théisme dans les âmes, en lui ôtant cet organe de désunion organique et d'abaissement du pouvoir civil qu'est un clergé. Dans ces termes, l'État a le droit de s'emparer de ce que le théisme a de bon et même de le prescrire à ce titre. Il retient les dogmes de l'existence de Dieu (3), de la vie à venir, des récompenses et des châtiments futurs, et aussi celui de la sainteté du contrat social et des lois ; il les fixe en tant qu'ils intéressent la vie morale et les devoirs du citoyen, et les promulgue comme enfermant les sentiments les plus utiles à la sociabilité. Si quelqu'un n'y croit pas, qu'il soit banni comme insociable et s'il se conduit comme n'y croyant pas après les avoir reconnus, qu'il soit puni de mort pour avoir menti devant les lois. Et ce serait mal comprendre Rousseau que de
(1) Œuvres., I, 696.
(2) D'après ces principes strictement étatiques, il va sans dire que la religion catholique est la plus malmenée de toutes. Mais Rousseau ne fait grâce à aucun « corps de clergé ». (V. Ibid., I, p. 695 et not.) Si l'on en vient aux personnes, c'est autre chose; il n'a de complaisance que pour les prêtres catholiques. Il écrit ù M. Buttafuoco : « J'aime naturellement même autant votre clergé que je hais le nôtre. J'ai beaucoup d'amis parmi le clergé de France et j'ai toujours très bien vécu avec eux. » {Œuvres, I, 752. Lettre III, du 24 mars 1765.)
(3) Cf. Platon, Lois^ X : Que les lois enseignent qu'il y a des dieux.
se plaindre d'une telle conclusion : les lois de TÉtat ne doivent-elles pas avoir la môme efficace que les lois de la nature ? Songe-t-on à protester contre les lois de la pesanteur parce qu'il arrive que quelqu'un se rompt le col en tombant de haut ? ou nous insurgeons-nous contre la nécessité qui nous est faite de respirer parce que, si nous tombons à Teau, nous nous noierons ? Respirer en est-il moins une joie, un bonheur pour nous, pour tout homme ? D'ailleurs, plus les lois seront fortes, moins il y aura, selon Rousseau, de punitions, comme dans une race où les fonctions de la respiration auront toute leur énergie, il y aura moins de gens qui s'étoufferont, encore que cela puisse arriver à quelques-uns. Ce point acquis, l'État pourra bien laisser aux citoyens leurs opinions particulières en matière de théologie ou de religion, autant que leurs dogmes n'auront rien de contraire aux devoirs du citoyen, peut-être même quelque espèce de culte : cela pourrait bien faire partie de ces mœurs et de ces coutumes dont Rousseau fait cas. Nous savons que c'est dans cet esprit qu'à Genève il a pris part à la Cène (1). Les seuls cultes qu'on ne tolérera pas seront ceux qui ne voudraient pas tolérer les autres (2).
(1) C'est peut-être aussi dans cet esprit que le Vicaire savoyard dit la messe et consacre, sans croire à la transsubstantiation.
(2) Voici le temps, ce me semble, d'indiquer sommairement ce que Rousseau a pu devoir à Hobbcs. Il y a certains traits de ressemblance évidente entre quelques idées de Rousseau et quelques passages du Traité du gouvernement civil de Locke, notamment en ce qui concerne les deux états successifs de nature et de société, les formes du gouvernement et la place laissée aux divers cultes dans l'État. Mais il est remarquable que Rousseau a en somme remonté au delà de l'apparent libéralisme de Locke pour prendre quelquesunes de ses inspirations principales dans Hobbes. Rousseau a considéré la société comme un organisme qui toutefois n'est pas l'œuvre
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Il restera que le théisme et la religion civile, à cause de leur caractère rationnel et universel, n'auront pas, selon Rousseau, pour faire des citoyens attachés de façon intraitable et étroite à leur petite patrie, la même efficace que les religions antiques, dont les bornes précisément étaient celles de TËtat. Si néanmoins Rousseau recommande et môme décrète le théisme, c'est que,
de la nature. Dès le début du Leuiathan, la cioitas est définie par Hobbes homo artificialis ; il pousse l'assimilation de l'État à un organisme assez loin pour parler au ch. xxi\ De civitatis facultate nutritiua et generativa^ etc. ; le roi est donné comme « l'âme » du corps politique au sens réel de ces mots. (V. De Cive, VI, xix, et Leuiathan^ introd.) La doctrine de la souveraineté est très analogue dans Rousseau et Hobbes. (V. De corpore polit ico, part. I, ch vi, et surtout part. II, ch. i. 3.) Leur doctrine touchant les assemblées est trop voisine pour qu'on ne voie pas que l'une procède de l'autre. (V. De corp. polit., part. II, ch. n, et De Cive, VII.) De même en ce qui concerne l'autorité de l'État en matière de dogmes et de religion. (V. De corp. polit., part. Il, ch. vi, et ibid., ix, 2.) Hobbes estime, comme fera Rousseau, que le culte naturel étant rendu à Dieu, l'État peut en outre instituer tel culte que bon lui semble (v. De Cive, XV et xvi), et que le pire crime est de mépriser les commandements du souverain. {Ibid., xv, 15.) Hobbes a exposé dans le De corp. polit. ^ aux passage cités, le dogme qu'il considère comme essentiel, et Rousseau arrêtera de même expressément le texte de la confession civile, he De Cive a. pour objet de ramener à des lois de nature ces maximes du De corp. polit. Ces lois de nature, il en compte vingt ; mais elles se réduisent à une loi unique qui est facile à connaître pour chacun, car il la porte en lui-même et elle consiste dans le précepte : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit. » Cette loi de nature unique est en même temps la loi di\*ine. (V. De Cive, IV, i.) Ainsi la fameuse norme de Rousseau et son cri « Conscience ! » ne sont que la paraphrase éloquente du lourd et massif dogmatisme de Hobbes. La forme robuste et énergique de l'esprit de Hobbes a sur la mentalité de Rousseau de tout autres prises que la sapience douteuse de Locke. — En signalant ce que j'ai aperçu des emprunts de Rousseau à Platon, Aristote, Fénelon, Locke, Hobbes, Montesquieu, etc., j'ai essayé de donner l'esquisse d'un travail qui serait d'un sérieux intérêt. C'est dans la même pensée que j'ai marqué quelques rapprochements avec Kant, puis par la suite avec d'autres.
dans sa pensée, ce que le théisme a de bon et que l'Ëvangile a commencé d'apporter aux hommes ne doit pas demeurer sans une grande conséquence qu'il appartient à Tesprit du contrat social de développer dans les faits. Il estime, à n'en pas douter, que Tanlagonisme militaire des petites cités doit cesser et que la guerre doit finir. Comme il a cru le plus souvent, quoique sur ce point son sentiment ait un peu vacille', que dans l'état de nature les hommes ne se faisaient point de mal les uns aux autres ou du moins rarement, et comme aussi dans le vrai état civil ils ne s'en doivent point faire et vivent d^accord, de même il a jugé que dans Tart social achevé les corps politiques auront à vivre en paix tous ensemble, afin que les hommes n'aient plus à se guerroyer les uns les autres. C'est par là que son dogme théiste se relie directement au Projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre^ qui fournit un indispensable prolongement au Contrat social. Sans doute Rousseau n'en accepte pas tous les ternies et Teût écrit d'un autre stylé ; mais dans Texamen qu'il en a fait, il ne lui reproche après tout que de n'être pas pratique et d'être trop bon (1). Pour qu'il devînt exécutable, il faudrait une crise de l'Europe, des révolutions, et si Rousseau ne souhaite pas les révolutions et les redoute, il les prophétise néanmoins et les pressent avec assez de passion pour les amener. Lui-même avait composé, paraît-il, sur les Confédérations un écrit, vraie suite du Contrat social, qui aurait été détruit (2) et dans ses Considérations sur le Gouvernement de Po-
il) Œuvres, 1, 624.
(2) V. (EuvreSf 1,679, notes. Le comte d'Eiitraigucs aurait détruit, on 1789, un manuscrit de Rousseau traitant de celle question.
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lognCy il recommande expressément « le système des gouvernements fédératifs, le seul qui réunisse les avantages des grands et des petits Ëtats » (1). Les petits Ëtats qu'il rêve se grouperaient en confédérations par un pacte consenti comme le contrat social : Kant n'ira pas prendre ailleurs que là son projet de paix perpétuelle.
Il faudrait dire un mot du rôle des femmes dans ces petits Ëtats ; il est aisé à comprendre. Il est résumé dans .l'Apostrophe aux Genevoises que Rousseau a placée vers la fin de la Dédicace du Discours sur Vinégalité. On en trouverait des indications très nettes dans la Lettre à d'Alembert sur les spectacles et ailleurs. Les femmes n'ont pas de génie, elles n'ont que des talents. Mais même leur caquetage et les censures auxquelles elles se livrent dans les petits cercles peuvent être utiles pour maintenir les mœurs. Car voilà à quoi elles sont relatives dans la cité : les hommes sont relatifs aiix lois, les femmes aux mœurs. Et il n'en faudrait pas conclure que leur fonction civile soit de médiocre importance ; c'est tout le contraire. Elles représentent dans la société civile la sensibilité. Or, comme les lois de la nature, toutes rationnelles qu'elles sont, c'est par les actions spontanées de notre sensibilité qu'elles prennent vie en nous ; de même, que seraient les lois de l'État s'il nous y fallait penser à tout coup et si elles n'agissaient en nous, avec nous, par nous dans le corps social de façon spontanée, réflexe pour ainsi dire et organique ? C'est là l'opération que font les mœurs (2)
(1) Œuvres, I. 711, 712.
(2) Sur cette importance des mœurs par rapport aux lois, cf. Arist., Politiq,, WlUi, 1.
et les ouvrières en sont les femmes : a Soyez toujours ce que vous êtes, les chastes gîtrdieones des mœurs.... Aimables et vertueuses citoyennes, le sort de votre sexe sera toujours de gouverner le nôtre... C'est à vous de maintenir toujours, par votre aimable et innocent empire et par votre esprit insinuant, l'amour des lois dans l'État et la concorde parmi les citoyens... »
« Et qui ne mépriserait un vain luxe, en voyant votre simple et modeste parure qui, par Téclat qu'elle tient de vous, semble être la plus favorable à la beauté (1) ? » Les arts raffinés, pompeux, tel le théâtre, n'ont rien à faire dans ces petits États vertueux, pacifiques, religieux, puisque les arts ne conviennent qu'aux peuples corrompus : « Continuez de faire valoir, en toute occasion, les droits du cœur et de la nature au profit du devoir et de la vertu (2). » Rousseau n'a des arts et de la beauté réalisée par l'homme qu'une intelligence extrêmement bornée, comme aussi son intelligence est quasiment nulle du rôle des grands États. Il n'est sensible qu'à une certaine rigidité morale insinuée et exaltée par le pouvoir des femmes dans des patries tout à fait étroites, vivant en bonnes voisines les unes avec les autres et où chacun demeurerait dans sa condition et à sa place.
Je néglige les critiques de détail que chacun pourrait faire selon ses goûts, comme aussi les éloges dont on pourrait trouver la matière dans le Contrat social et les ouvrages politiques de Rousseau. Je n'insiste pas sur les points par où il pourra se rencontrer avec Tavenir,
(1) Œuvres, h 531.
(2) Ibid, et « Lettre à M. d'Alembert sur son article Genève... et particulièrement sur le Projet d'établir un théâtre de comédie dans cette ville ». Œuvres, III, 113. La lettre est de 1758.
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non plus que sur ceux, fort nombreux, par où il coïncide avec le passé. Le contrat social est, j'espère qu'on Ta vu, d'une logique remarquablement serrée. Qu'y pourrait-on objecter ? Rien du tout, si TÉlat nous donne notre âme.
Mais s'il ne nous la donne pas, le contrat social est par terre. La clef de voûte est ôtée, le monument d'une parfaite sujétion et d'une oppression implacable croule. Car nous ne donnons plus à l'État tout ce que nous sommes. Il passe au rang d'un moyen, indispensable, semble-t-il, merveilleusement digne de noire respect et de notre affection, jusqu'à lui sacrifier notre vie ; mais c'est tout. Et c'est peu.
l'éducation kt les fins dernières.
Doctrine de l'homme. — Le problème pédagogique. Cas où la société est instituée. — Détermination de l'individu par le tout social. — Programme proposé pour les jeunes Polonais.
— L'éducation publique. — Le jeu en commun. — Pas de professeurs.
Cas où la société n'est pas instituée. — Emile.
Livre I. — Tenir l'enfant à part de la société. — Diriger l'éducation dans le sens de celle qui vient de la nature et des choses. — Jiducation négative. — Conditions où se place Rousseau. — Éducation physique.
Livre II. — Éducation de la sensibilité. — Plaisir d'être. — Excès des souffrances sur les jouissances. — Excès de nos désirs sur nos facultés. — Proportionner notre imagination à noti-e pouvoir.
— La purger de ses fantômes. — Rester à sa place. — Ne pas raisonner avec l'enfant : la force. — Emploi systématique de la tromperie. — Tout ce qui vient de la civilisation humaine exclu du programme.