PRÉFACE XVII
la race et comme l'histoire môme, qu'un problème de mécanique psychologique.
De Jà l'importance disproportionnée que Taine donne à chaque pays comme cause du génie d'un homme et de son tour d'esprit. Je veux bien qu'il discernelabonhomie narquoise des Champenois dans La Fontaine, je veux même qu'il rapporte une certaine adresse de perception du bonhomme à la nature du sol, aux aspects du terrain, aux nuances de la lumière. Un autre à sa suite remarquera l'esprit, la faconde, le scepticisme spéculatif, le sens avisé et judicieux des Gascons dans Montaigne; un autre retrouvera le sentiment religieux des Bretons dans Chateaubriand et recherchera des raisons dans la terre et dans Teau, dans le granit et dans la mer. On peut continuer la liste, elle est indéfinie. Taine savait bien ce qu'il faisait quand il portait son effort vers l'histoire de la littérature anglaise : il comptait que les conditions exceptionnelles, spéciales, insulaires du milieu donneraient de sa thèse une démonstration plus saisissable et plus frappante. Mais la part de vérité qu'elle contient n'en est pas accrue et elle n'en est pas moins critiquable, comme toutes les vues incomplètes. Sans sortir de chez nous, je vois deux provinces dont les indigènes sont connus par une certaine prudence qui incline leur perspicacité naturelle au souci des résultats tout sensibles, la Normandie et le Dau-
xvm l'évolution de la littérature
phiné ; et il y a des hommes qui les représentent telles qu'elles sont, fort habiles, « gaignantes », entassantes, lucides, ordonnées; ils sont bien leurs fils, Fqntenelle, Basnage, Vaucanson, Lionne, Beyle, Condillac. Mais je vois aussi qu'elles se parent surtout d'une lignée d'âmes héroïques et chevaleresques, Corneille, Scudéry, Tourville, Poussin, Géricault, Millet, Flaubert, Berlioz, Bayard. Et j'en trouverais autant qu'il faudrait pour remplir l'intervalle, et quelques-unes, si je ne me trompe, touchent à la fois les deux extrémités. S'il y a une race bien attachée à sa lourde terre, qui en met dans sa bouche pour aller à la bataille contre rétranger, qui jouit de la maison et n'aime pas à perdre de vue sur la plaine la pointe de ses clochers, massive, solide, municipale, c'est bien la race du nord de la France et celle de Flandre. Pourquoi s'est-elle signalée par Froissart qui n'est heureux qu'avec sa valise en croupe, courant toute l'Europe par bonne brise, tout yeux, tout oreilles ? Les « coteaux modérés » s'appliquent à la Touraine comme une épithète homérique à un nom, et les habitants de cet heureux jardin de France passent pour avoir un caractère délicatement tempéré comme leur climat; or qu'y a-t-il de particulièrement tempéré, je vous prie, dans les orgies pantagruéliques, la fécondité bouffonne, les imaginations énormes de Rabelais? Et la sensibilité frémissante