PRÉFACE XIX
et tendrement maladive, le lyrisme contenu, la vision lointaine, l'émotion mystérieuse et chantante de Racine, quelle étroite affinité tout cela a-t-il spécialement avec l'Ile-de-France ? Pourquoi la même province donne-t-elle à la fois Claude Lorrain et Callot? Je voudrais bien qu'on me montrât quelles attirances maritimes, quels appels aventureux de l'Océan suscitent la Pérouse à Albi? En quoi la nature noble et tendre de l'Italie, le pays sec et nerveux de Provence ont-ils contribuée l'abondance touffue et à la pesante vigueur de Zola ? Je m'arrête en laissant l'idée à poursuivre à quelque compagnon du tour de France ou du tour du monde : l'investigation ne manquerait pas d'un intérêt des plus vifs. Dès à présent elle nous conduit à cette loi assez large que les provinces, en produisant leurs grands hommes, expriment leur caractère par leurs semblables, à moins que ce ne soit par leurs contraires ou par ni l'un ni l'autre. Sans doute, quand on étudie un homme, il faut le situer dans son pays et dans son temps, dans son milieu physique et dans tout son milieu moral. On le fait bien, quand il s'agît d'entrer en commerce avec un inconnu. Si on venait nous proposer de passer quelque temps avec un hôte digne d'attention, il ne nous serait pas indifférent de savoir s'il est anglais, allemand ou turc, et nous aimerions à apprendre dans quelle condition il est né, ce qu'il
XX l'évolution de la littérature
a fait, quelles mœurs sont les siennes et celles de son entourage habituel, quelles traditions il peut tenir de sa famille, quelle est la complexion d'esprit des gens à qui il doit son sang ou sa culture, quelle destinée l'appelle. Toute cette information par le dehors est d'autant plus précieuse à l'égard d'un grand homme qu'il condense ce qui est épars, accuse ce qui est diffus chez les autres et qu'il est plus significatif. C'est autant de points de vue qu'on se donne sur lui, autant de perspectives où on le profile. Mais s'imaginer, quand on l'a enveloppé de ce réseau et de ces lignes d'approche, qu'on Ta expliqué par une équation comme un problème de mécanique, c'est la pire erreur. C'est comme si on croyait me rendre compte d'une statue en me disant où en est la place, comment elle est éclairée, sur quel fonds elle se projette et les dimensions du socle. C'est comme si on prétendait que je saurai tout de la plante, quand on m'aura donné la composition chimique du sol où elle a pris racine. Miais il y pouvait croître aussi bien un chêne qu'une tige de blé. Il est vrai que dans cet autre sol plus maigre, ni le blé ni le chêne n'auraient pu venir à bien : un pin et un grain de seigle peuvent également y prospérer. Les conditions de temps et de milieu où se développe un grand homme lui ont été communes avec une infinité d'autres hommes qui ne se sont acquis aucun titre à la mémoire de