PRÉFACE XXI
la postérité ni à l'attention des critiques. Lors donc qu'on Ta. replacé par la pensée dans ce milieu et dans ce temps, on a tout dit de lui, sauf justement ce par quoi il n'était pas comme les autres, s'est distingué par-dessus eux et nous intéresse. On l'é claire par les circonstances toutes spéciales, personnelles qui le concernent : dix mille autres hommes ont vécu parmi des circonstances qui ne seraient pas moins curieuses, s'ils en étaient sortis grands; il n'y a de lumière que quand elle se rélléchit sur un être. Dès avant Taine, on avait appris par Chateaubriand, Augustin Thierry, Walter Scott, Michelet, Auguste Comte, Guizot, Victor Hugo, Vigny, Villemain, Cousin, Sainte-Beuve, Gœthe, Balzac, qu'on doit tenir compte des mœurs, des climats, du décor, des usages, des modes successifs de la pensée humaine, des besoins, des tendances, du costume; les travaux historiques avaient retracé le tableau divers des civilisations, les œuvres d'art avaient fait revivre la couleur locale, on avait adapté la psychologie au rythme des évolutions passées; on savait qu'il ne faut perdre de vue ni la race, ni les milieux physiques et sociaux, ni la physionomie de chaque moment. On n'ajoutait aucim lustre à ces conquêtes de l'intuition en leur donnant pour toile de fond la phase solutréenne, l'âge de la pierre polie et de l'ours des cavernes, et il n'était pas besoin de brandir la machine ronde
XXlI L^ÉVOLUTION DE LA LITTÉRATURE
pour taper sur la tête d'un clou déjà enfoncé. La généralisation, dont il semble avoir contracté le vertige dans Spinoza, a rendu beaucoup d'autres mauvais services à Taine et à ses lecteurs jusque sur des aires de proportions moins vastes. Sa méthode de naturaliste l'obligeait à collectionner un grand nombre de petits faits, mais la nécessité môme de la pensée le forçait à les classer et son système le contraignait à les faire entrer tous, faits et classes, dans une déduction logique oîi ils fussent assujettis par une chaîne d'airain. Il lui fallait donc passer du fait à l'essence dominante et de ce principe premier au fait par un rythme inébranlablement mécanique, comme on passe du problème au théorème et à l'axiome et de l'axiome au problème. On n'est pas peu exposé, dans ce cas, à ériger en essence ou en fait dominateur une conception qu'on se forge promptement et qui, plus rigide et plus pauvre que la vérité de la vie, vous halluciné et vous dérobe les faits réels. C'est ainsi que pour Taine, tout ce qui est allemand est, par essence, métaphysique, tout ce qui est anglais est moral, tout ce qui est français est social. Il faut que ce soit toujours l'Allemagne qui fournisse l'idée, TAngleterre l'action et la France le liant. Rien de plus sujet à caution, de plus superficiel, à dire vrai, et aussi de plus fatigant que les variantes perpétuelles de ce jugement sommaire. De même il est admis
PRÉFACE XXltl
une fois pour toutes que les Grecs sont des enfants bavards et bien doués, qui n'ont jamais rien pris au sérieux; tout suivra de là : la dialectique i^recque ne sera qu'un amusement puéril, les arguments du Phédon^ par exemple, des arguties et des jeux paradoxaux. Tant pis pour Taine, s'il n'en a compris ni la beauté, ni l'ordre, ni la portée autrement profonde que tout ce qu'il a pensé. Ainsi le fait lui échappe parce que la prétendue essence le fascine et l'aveugle ; et d'autres fois le petit fait est immédiatement assimilé à Tessence par les anticipations les plus gratuites et les plus précipitées. Subitement le poète à la mode d'une petite société parisienne, telle que se la figurait peut-être ce digne ascète de l'étude, devient vaille que vaille le porteessence du génie de la France (1). Il est vrai que Taine n'a jamais bien entendu ce que c'était qu'un vers ; de là vient qu'il est bon surtout quand il parle des poètes étrangers. Souvent, vu de trop près, le contingent lui cache Téternel.
Sa valeur n'éclate que dans les études particulières et limitées, c'est-à-dire quand son pouvoir de coordonner, replié sur un cercle plus étroit, coïncide avec le champ plein d'objets que sa vue rapproche et embrasse. Sans vouloir chercher quelle était sa faculté dominatrice (je crois bien
il) Voir la fin de l'ctudc sur Teniiyson. Histoire de la littérature anglaise. Les contemporains.
XXIV l'évolution de la tlTTÉRATURE
que c'était le travail), c'est alors qu'il est plein, robuste, instructif, pressant. Son avantage est de se trouver à égale distance des deux bouts de son génie empiriste et mythologique. Les œuvres qu'il fait dans cette zone centrale emportent le plus souvent Tadmiration et son caractère force toujours l'estime : sa doctrine est pitoyable* C'est l'inlirmité radicale de cet honnête homme d'avoir cru que les causes comprennent « tout » quand elles « comprennent toutes les puissances extérieures qui façonnent la matière Awmame et par lesquelles le dehors agit sur le dedans ». Lui-même, à la fin de sa vie, semble, grâce à sa vertu, avoir découvert couche par couche quelque chose de plus intérieur que l'empirisme et de meilleur que le culte de la nécessité. C'est une raison de plus de le respecter, et c'en est une aussi de n'avoir ni tendresse ni complaisance pour sa philosophie, qui n'en mérite pas.
Le dessin le plus vigoureux d^un système de critique littéraire qui nous ait été tracé depuis la dissertation de Taine se trouve dans la leçon d'ouverture A^V Evolution des genres Aq M. Brunetière. Les genres existent, à n'en pas douter : la méthode
PRÉFACE XXr
est de leur appliquer les mêmes lois qui gouvernent les espèces animales. Donc les genres se transformeront en d'autres : «Nous achèverons de nous en rendre compte en étudiant le lyrisme (des romantiques) premièrement dans sa forme^ secondement dans sa matière ; et si nous trouvons cette matière et cette forme identiques à celles de Téloquence de la chaire (au xvii® siècle), la démonstration sera complète, me semble-t-il ; et nous aurons vu vraiment, non pas métaphoriquement, un genre se transformer en un autre » (p. 25).
J'avoue que je ne comprends pas bien, malgré I a définition de la forme donnée plus haut et conçue comme le rythme et l'image ; car si la matière et la forme sont demeurées identiques, la qualité intérieure du génie et de la sensibilité peut avoir changé (pp. 25, 26), mais précisément il n'y a pas transformation. Comment peut-il y avoir transformisme quand la forme ne change pas ? ?... Mais je passe.
Le second point, c'est que les genres lutteront entre eux pour la vie : « Poussant plus loin le parallélisme, nous examinerons enfin, sous le titre de Transformation des genres, s'il se rencontre, dans l'histoire de lalittérature et de l'art, quelque chose d'analogue à ce qu'on appelle, en histoire naturelle, des noms de concurrence vitale^ de 'puissance du plus apte y ou généralement de sélectionnaturelle.
XXVI l'évolution de la littérature
Et dès à présent, si rapparition de certaines espèces, en un point donné de Tespace et du temps, a pour effet de causer la disparition de certaines autres espèces; ou encore, s'il est vrai que la lutte pour la vie ne soit jamais plus âpre qu'entre espèces voisines, les exemples ne s'offrent-ils pas en foule pour nous rappeler qu'il n'en est pas autrement dans rhistoire de la littérature et de Fart » (p. 22) ? A lire cette page, on avait le même petit frisson de curiosité épouvantée que devant les gravures où on voit tous les monstres paléontologiques se livrer dans un paysage d'horribles combats.
Je crois bien que M. Brunetière lui-même ne prendrait plus tout ce darwinisme aussi à la rigueur. A trois ans de distance, dans les « Conclusions » de son Evolution delapoésie lyrique^ il s'interroge déjà sur la nature et la mesure de la foi qu'il convient d'accorder à la doctrine qui l'a séduit. A quoi il répond : « Avez-vous besoin, Messieurs, d'être astronomes pour croire à la loi de la gravitation, ou physiciens, pour accepter l'hypothèse de l'unité des forces physiques ? Moi^ je crois à l'évolution sur la parole des savants compétents, de Darwin ou d'Haeckel, si vous le voulez, pour ne rien dire de nos Français. J'y crois encore. Messieurs, parce que je vois que, depuis une trentaine d'années, la théorie ou l'hypothèse a révolutionné, renouvelé, transformé l'histoire naturelle. Mais j'y crois peut-