II
M. Parchappe institue d’autres expériences, propose d'autres faits et en tire d’autres conclusions; mais sa confiance est la même, son langage aussi catégorique, ses formules aussi tranchantes. Lui aussi, lui seul, lui le premier a découvert l'organe immédiat des facultés de l'âme, et il tient à ce qu’on ne lui conteste pas la priorité de sa découverte. Il s’est rencontré plusieurs fois dans l’histoire de la science que deux hommes se sont disputé la gloire d’une nouvelle invention; ainsi le dix-septième et le dix-huitième siècles ont retenti des prétentions rivales de Newton et de Leibnitz, d'Euler et de d’Alembert. Mais alors la concurrence même était une sorte de preuve à l'appui de la réalité de la découverte, car les deux rivaux s’accordaient sur un même point et ne se disputaient que l'honneur d'avoir trouvé une certaine vérité l’un avant l’autre. Ici, au contraire, la rivalité ne peut qu'infirmer la confiance du public dans la valeur de la découverte, car les deux savants ne s'accordent pas sur l'organe de l'intelligence : ils le placent, l’un ici, l'autre À; ils ont, en un mot, découvert deux choses différentes et qui s’excluent mutuellement, Il est donc certain que l’un des deux au moins n'a rien trouvé, à moins que l’on n’appelle découverte la construction d'une hypothèse erronée, donnée pour la vérité; et 1l
DU SIÈGE DE L’AME! 43 n’est pas impossible que m1 l’un ni l’autre, les faits mis hors de cause, n'aient rien découvert du tout,
« La couche corticale cérébrale (c'est-à-dire la substance grise des hémisphères cérébraux) est la condition organique, le siége, le centre de l'intelligence dans tous ses modes; de la volonté dans tous ses actes, y compris le mouvement, et des phénomènes de sensibilité ‘. » Pour établir cette proposition dans laquelle consiste sa découverte et dont les conséquences seraient considérables pour la médecine mentale, M. Parchappe ne croit pas que ce soit assez d’une seule espèce: de preuves ; 1l veut l'accord unanime de toutes les preuves possibles, du raisonnement, de l’observation et de l’expérimentation. Leraisonnement démontre qu’il ya une parfaite harmonie entre la structure des systèmes cérébral et nerveux considérés à sa manière, et la nature des fonctions que le savant médecin attribue à leurs différentes parties. L'expérience découvre des rapports de coexistence ou de succession entre certains phénomènes physiques et certains états intellectuels produits spontanément. par la nature, qui confirment sa proposition capitale, L’expérimentation enfin établit des relations de cause à effet entre des phénomènes définis, provoqués dans le système cérébro-nerveux par une influence connue, et des manifestations ou des altérations déterminées de l'intelligence, de la volonté et de la sensibilité.
1 Parchappe. Du siégé commun de l'intelligence, de La volonté et de la sensibilité.
Le raisonnement que commence par invoquer M. Parchappe est en effet très-spécieux, très-Ingénieux, très-vraisemblable et singulièrement fait pour toucher un philosophe. L'intelligence, la volonté, la sensibilité, dit-il, sont réunies dans la conscience et y forment la personne humaine : elles sont inséparables ; elles ont donc besoin aussi d’un organe commun qui accomplisse leur union physiologique. Des centres séparés pour chacune de ces trois puissances ne satisferaient pas la raison; l’indivisibilité de la personne humaine ne serait-elle pas détruite ? Les phénomènes de la sensibilité ne peuvent se produire qu’à la double condition qu'il existe des parties organiques disséminées partout dans l’intérieur et à la surface du corps, capables de recevoir les impressions du dedans et du dehors, et un centre où toutes ces parties convérgent; ces cordons organiques, ce sont les nerfs, ce centre, l'axe cérébro-spinal. De même les phénomènes de la volonté locomotrice supposent un centre d’où la volonté parte, et des cordons rayonnants qui la conduisent ; encore l’axe cérébro-spinal et les nerfs.
Cette argumentation sur l’usage des parties à la façon de Galien et de Bossuet n'offre jusqu'ici rien de bien nouveau, mais le raisonnement se poursuit. L'axe cérébro-spinal est formé des deux substances blanche et grise ; or, la blanche est composée de fibres semblables à celles des nerfs et en communication non interrompue avec elles. Si les fibres nerveuses jouent le rôle de conducteurs de la sensation
DU SIÉGE DE L’AME. #5 et de l'excitation locomotrice, l’analogie porte à croire que la substance blanche tout entière remplit exactement et exclusivement les mêmes fonctions, qu'elle est conductrice, et rien autre chose. Au contraire, partout où, dans le système nerveux, les nerfs se réunissent, partout où il y a apparence de quelque point de départ ou d'arrivée, quelque carrefour, quelque centre partiel, il existe aussi de la substance grise, comme dans les ganglions, et la quantité de cette substance augmente à mesure que les nerfs se forment en faisceaux et se rapprochent du cerveau; la proportion s’en accroît toujours de la moelle épinière à la moelle allongée, de celle-ci au cervelet, du cervelet au cerveau où se rencontre le plus grand développement de substance grise : l'écorce des deux hémisphères. La raison n'est-elle point en droit de conclure que, selon toute vraisemblance, la substance grise ne remplit pas les fonctions d’organe conducteur réservées à la substance blanche, qu'elle est en général le centre d’où partent et où viennent aboutir les excitations que transmet celle-ci?
Ainsi, il ny a pas seulement une divergence d’opinion entre M. Parchappe et M. Flourens sur le siége définitif de la sensibilité, de la volonté et de l’intelligence, il y a encore divergence sur les fonctions mêmes des nerfs. Pour l’auteur de la Vie et de l'Intelligence, le nerf sent et excite; pour M. Parchappe, il ne fait que conduire l’excitation première de la sensation et du mouvement; pour le premier, le cerveau
ne fait que percevoir et vouloir, il ne sent, ni ne commence matériellement le mouvement, il l’ordonne : pour le second, la substance grise du cerveau sent et perçoit seule, seule veut et excite le mouvement.
La thèse de M. Parchappe est ingénieusement présentée, mais tous les raisonnements du monde ne vaudront jamais en pareille matière de beaux et bons faits, Aussi M, Parchappe ne considère-t-il cette argumentation sur les causes finales que comme un préambule de la démonstration véritable par l'expérience et l’expérimentation, L'expérience, c’est pour le savant médecin la pathologie, car c'est la nature seule qui opère dans la maladie; par l’expérimentation il entend l'emploi des substances dites anesthésiques et l’observation des faits exceptionnels qu’il peut produire. Les preuves fournies par cette intervention de l’art dans la nature constitueront sans doute la seconde partie de son œuvre inachevée,
Les preuves pathologiques sont assez difficiles à obtenir. Elles consistent à constater pendant la vie d'un malade la lésion d’une faculté mentale, après la mort et par l'autopsie la lésion d’un organe cérébral, et à rapprocher l’une de l’autre ces deux altérations. Maïs, pour que la preuve ait une valeur sérieuse, pour que l'on puisse conclure que la lésion de la faculté mentale est l'effet de la lésion organique observée après la mort, et que la partie corporelle lésée est l'organe de la faculté mentale troublée pendant la vie, il faut que l’altération de cette fonction de l'âme soit
DU SIÉGE DE L’AME, 47 bien nettement déterminée, qu’elle ait atteint un ou plusieurs éléments parfaitement définis, Il faut encore que la lésion organique constatée par l'autopsie soit à son tour rigoureusement limitée à une portion du système nerveux où cérébral qui présente tous les caractères d’un organe distinct. Il faut enfin que le rapport observé entre la lésion de l'organe et celle de la fonction mentale soit constant et ne reçoive jamais aucun démenti de l'expérience. A l’aide d'observations qui lui paraissent réunir toutes ces conditions, M, Parchappe croit pouvoir établir successivement ces trois propositions, qui sont les trois degrés de la démonstration générale : 1° dans l’encéphale pris en son ensemble, la substance blanche joue. exclusivement le rôle de conducteur des imiluences physiques qui donnent naissance ‘aux phénomènes de motilité, d'intelligence et de sensibilité ; 2° la substance grise, considérée aussi dans l’encéphale tout entier, remplit les fonctions d’organe central d’où partent, où aboutissent les influences que la substance blanche ne fait que transmettre; 3° enfin, la substance grise qui constitue la couche corticale des hémisphères cérébraux, à l'exclusion du cervelet, de la moelle et des ganglions, remplit spécialement l'office de centre organique pour toutes les manifestations essentielles de la volonté, de l'intelligence et de la sensibilité.
Pour établir la première de ces trois propositions, M. Parchappe démontre, en réunissant la somme de ses expériences, ou s'efforce de démontrer que, dans
tous les cas où l’altération organique est circonscrite dans la substance blanche, l'intelligence, la volonté, la sensibilité persistent, en puissance seulement pour tout ce qui est essentiel à ces fonctions, en acte pour toutes les manifestations qui ne nécessitent pas l’intervention du conducteur lésé. Comme contre-épreuve, il démontre qu'il existe dans tous ces cas une altération de la conductibilité nerveuse correspondant à l'organe altéré, et rendue manifeste par le trouble ou la suppression des fonctions'auxquelles la partie lésée concourt. Ainsi, pour les cordons nerveux, l’altération des racines antérieures des nerfs Spinaux est suivie exclusivement de la paralysie du mouvement. volontaire dans les parties où ces nerfs se ramifient; la volonté subsiste en effet pour tout autre objet et en puissance pour le mouvement même de ces parties ; le conducteur du mouvement fait seul défaut. Pour le cervelet, l’altération des pédoncules composés de matière blanche est accompagnée de la paralysie du mouvement volontaire dans le côté du COrps opposé à l'organe altéré. Pour le cerveau, l’altération de Ia substance blanche des hémisphères est également suivie de la paralysie du mouvement volontaire et de la sensibilité ; mais l’action centrale subsiste, car les phénomènes essentiels de l'intelligence continuent à se produire.
M. Parchappe s'efforce de prouver de la même façon que, quand l’altération morbide n’atteint que la substance grise dans l’axe encéphalo-spinal, sans
DU SIÉGE DE L’AME. 49 attaquer la matière blanche, tous les phénomènes de conductibilité nerveuse, dont la manifestation n’est pas rendue absolument impossible par l’altération de la substance grise, se produisent encore. Ainsi, l’altération de la matière grise dans la moelle épinière est suivie de l’abolition des mouvements involontaires : ce n'est pas que la propriété conductrice ait abandonné la substance blanche, mais celle-ci ne peut évidemment transmettre une excitation que la substance grise n’est plus capable de provoquer. Dans ce cas, au contraire, les mouvements volontaires persistent, parce que ce n’est pas la substance grise de la moelle, mais celle du cerveau qui les produit. La matière blanche n’est pas plus propre à transmettre l'excitation des mouvéments volontaires que celle des mouvements involontaires ; mais, comme elle recoit cette excitation d’ailleurs, elle la transmet sans difficulté; sa puissance, qui ne trouve pas à s'employer pour conduire l'excitation du mouvement involontaire et demeure à l’état latent, trouve cette fois de la besogne commencée par la substance grise du cerveau et l'achève. De même, quand l'écorce grise des hémisphères cérébraux est altérée, à moins que l’altération ne soit trop profonde, les mouvements volontaires et les phénomènes de l'intelligence et de la sensibilité sont troublés, mais ils persistent. Ils sont troublés, et ce trouble provient de l’altération partielle de la matière grise ils ne cessent pas de se manifester, parce que la substance blanche “conductrice
est intacte, Mais si l’altération de la couche grise est telle, que l'intelligence, la volonté, la sensibilité soient abolies, les mouvements involontaires n’en persistent pas moins; ce qui prouve à la fois et la persistance de la conductibilité dans la matière blanche, et l'existence d'un principe d'action indépendante dans la substance grise du cervelet ou de la moelle, puisque ces mouvements involontaires sont suspendus à leur tour, quand la substance grise est profondément altérée dans ces organes,
Pour établir enfin le point capital de sa thèse, à savoir que la substance grise qui forme l'écorce des hémisphères cérébraux est le centre commun de l'intelligence, de la volonté et de la sensibilité, l'organe unique et immédiat de l'âme, M. Parchappe divise sa preuve en trois théorèmes, et fait une démonstration séparée pour chacune de ces trois attributions.
C'est un fait général et incontestable pour le savant médecin que , lorsque l'altération de la couche corticale s'étend aux deux hémisphères, il y a perturbation des facultés intellectuelles. Dans la folie paralytique ou paralysie générale, qui n'est, comme maladie organique , qu'une lésion, une inflammation, un ramollissement de cette substance corticale, 1l y a une proportion constante entre le degré de l’altération physique et celui du trouble intellectuel; et, quand l’altération n’attaque qu’un seul hémisphère, s'il n'y a pas délire, il y a au moins diminution, affaiblissement de quelques facultés de l'intelligence, Pour la
DU SIÉGE DE L’AME. 51 volonté, C'est précisément la paralysie générale ou l’altération générale du mouvement volontaire qui est le signe extérieur caractéristique du ramollissement de la substance grise des hémisphères, et a donné son nom à cetie maladie dans les classifications pathologiques. Quand cette substance corticale est altérée du côté gauche, le côté droit seulement, par l'effet du croisement des nerfs, est attaqué de paralysie du mouvement. Enfin, quant à la sensibilité, elle est toujours plus ou moins altérée chez les fous paralytiques, et si les faits généraux ne suffisent pas, M. Parchappe dispose de quelques observations très-rares, par conséquent très-précieuses, et pour lui trés-concluantes. Un maniaque, par exemple, est ifrappé d’une hémiplégie du côté gauche; dans toute cette moitié de son corps la sensibilité est abolie, et l’autopsie découvre après sa mort l'hémisphère gauche parfaitement sain et la substance grise de l'hémisphère droit profondément altérée,
Parvenu au terme de cette argumentation, quand on en veut juger la valeur et qu’on n’est point du métier, quand on n’a ni fou paralytique à observer, ni à faire la moindre autopsie, on sent à son tour le besoin de raisonner en philosophe, comme à fait d'abord M. Parchappe, et de suppléer aux connaissances spéciales que l’on n’a pas, aux faits contradictoires qu'on ne peut recueillir soi-même, par les observations d’autres physiologistes aussi compétents en pareille matière. Or, quand on entend M. Andral