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Ainsi, selon M. Flourens, le siége de l'âme est unique, c'est le cerveau proprement dit. Ainsi, l’intelligence est profondément distincte de la vie, puisqu'elles résident dans des organes distincts. Ainsi, la sensibilité fait partie des fonctions vitales et ne relève point de l’âme, puisqu'elle a pour organe une partie du cerveau où ne réside pas le principe intelligent. « Tout cela est certain, car tout cela résulte d'une analyse tout expérimentale; ces grands problèmes ont été résolus par M. Flourens, par lui le premier et par lui seul. »
Tels sont les faits que M. Flourens livre aux philosophes et Les vues qu’il propose aux physiologistes, Les faits ne se discutent pas, admettons-les, aussi bien nous ne pourrions les contrôler; mais, si les faits supposés hors de doute ne se discutent pas, les vues, c'est-à-dire l'interprétation des faits, peuvent être discutées. Or, M. Flourens fait dire aux faits bien des choses; il importe donc de savoir où finit le fait, où l'interprétation commence, Pour donner une idée de la différence du fait simple et du fait interprété, prenons deux exemples.
On coupe transversalement en un point déterminé la moelle allongée d’un animal, il meurt aussitôt ; voilà le fait. On trace les limites inférieure et supérieure entre lesquelles la blessure est mortelle; voilà encore le fait plus minutieusement observé. On dit ensuite qu'entre ces deux limites est le principe de la vie; ce n’est plus le fait, mais l'interprétation, vraie,
DU SIÉGE DE L’AME. 35 je le veux bien, hardie , téméraire, j'en suis sûr. Car on perce le cœur d’un animal ou d’un homme de part en part, il meurt aussitôt; voilà un autre fait; je ne dirai pas cependant que le cœur est le nœud vital. I] y a tant de manières de mourir ou de donner la mort ! Trancher la moelle allongée à l'origine de la huitième paire de nerfs serait, si quelques petites opérations préalables n'étaient nécessaires, une façon très-convenable d'exécuter instantanément par asphyxie les criminels condamnés à mort. Ce n'est pas la seule. La respiration, dont le nœud vital serait le principe premier moteur, est-elle donc plus importante que toutes les autres fonctions? Il ne le semble pas; l’enfant vit dans le sein de sa mère et ne respire pas; que fait cependant le nœud vital ou le principe de vie qui y réside? Rien; et le cœur bat, très-bien et très-vite ; et le fœtus vit sans respirer.
Autre exemple, On’ enlève sur un oiseau les tubercules bijumeaux, l’animal ne voit plus; l'iris, la rétine sont paralysées. On enlève sur un autre les hémisphères cérébraux en respectant les tubercules; l’animal ne voit plus, mais l'iris reste contractile et Le nerf optique excitable, les objets continuent à se peindre sur la rétine, Voilà le fait, M. Flourens ajoute que la sensibilité appartient au nerf et non au cerveau; il appélle cette excitation du nerf sensation, et dit : Dans le premier cas, on a enlevé la sensation et le sens; dans le second, on a détruit la perception et l’intelligence. Voilà l'interprétation, Or, les faits demeurant
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les mêmes, l'interprétation peut varier si bien , qu’en 1824, dans la première édition de ses Recherches sur les fonctions du système nerveux, M. Flourens concluait de ces mêmes expériences que «la sensation et la contraction n'appartiennent pas au nerf, » que «le nerf se borne à exciter la sensation et la contraction, sans être par lui-même ni sensible, ni contractile; 1l ne sent pas; il ne se contracte pas, il excite; » que «les facultés intellectuelles et sensibles résident dans les lobes cérébraux.» Et en 1842, dans la seconde édition du même ouvrage, comme aujourd’hui en 1858, dans le livre de la Vie et de l'Intelligence, M. Flourens tire de ces expériences des conclusions tout autres et une théorie philosophique toute différente; et cela Le plus facilement du monde. Dans toutes les phrases où étaient écrits, en 1824, les mots sensation, sensibilité, rapportés au cerveau, il les remplace tout simplement par les mots de perception et d'intelligence ; et la sensibilité passe ainsi du cerveau au nerf, de l'inteligence à la vie, de l'âme au corps. Cuvier, dans son rapport à l’Académie sur les travaux de M. Flourens, reprochait à celui-ci l’usage de certains termes mal définis qui ne «pouvaient qu'embrouiller les idées sans aucun avantage pour la science , » et particulièrement celui des mots sensible ct irritable , employés sans définition précise ou avec uné signification que la langue usuelle ne leur reconnait pas. M. Flourens a changé, à ce qu'il paraît, la signification de ce mot sensibilité , et transporté d’un
DU SIÉGE DE L’AME. 97 organe à un autre, du principe de l'intelligence à celui de la vie, la faculté ou la fonction qu’il représente. Ce nouveau langage est-il plus précis, cette nouvelle théorie plus vraie? Qu'il nous soit permis d'en douter et de trouver plus de clarté et de vérité dans la première. Certes, il y a une différence entre sentir et percevoir; mais la sensibilité n'appartientelle pas au même principe qui perçoit et qui veut, au principe intelligent, à l’âme enfin? M. Flourens, qui semblait penser ainsi en 4824, lorsqu'il disait : QI me paraît démontré que les lobes cérébraux sont le siége exclusif de la volition et des sensations; la vision n’est ni dans les contractions de l'iris, ni dans les irritations du nerf optique; ces contractions , ces irritations n’en sont que la condition; la vision est tout entière dans la sensation de ces irritations, ou plutôt elle n’est que cette sensation elle-même ; or le principe de cette sensation réside dans les lobes cérébraux ; » M. Flourens, qui parlait ainsi, n’a-t-il pas pris depuis 1842 pour la vraie sensibilité, pour la sensibilité de l'âme, cette 1rritabihité tout organique que possèdent les nerfs, qui persiste quelque temps encore après la mort, et qui n’est ni la jouissance ni la souffrance? Que Sont, dans cette théorie nouvelle, les douleurs et les joies morales qui ressemblent si manifestement aux jouissances et aux souffrances physiques ? Elles ne se passent pas dans le nerf, elles ne sont pas non plus de simples perceptions, et elles ne sont pas davantage des fonctions vitales.
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M; Flourens sépare la vie et l'intelligence; une poule à laquelle il a enlevé les deux hémisphères a survécu pendant plusieurs mois; il y a donc entre la vie et l'intelligence une séparation complète : et voilà le problème agité par Aristote, Galien et toute l’antiz quité, par Descartes, Leïbnitz, Stahl, Barthez, résolu définitivement. M. Flourens est en vérité tranchant comme son scalpel. Cette pauvre poule vit, et cepéndant le principe de l'intelligence, de l'instinct, ce qui chez l'animal est ou remplace l'âme, n'existe plus, n'intervient plus en rien dans sa vie ; et cependant elle sent; ce n'est plus qu’une machine cartésienne. Descartes enlevait du moins à ces machines la sensibilité et les réduisait à une vie sans souffrance. N'y a-t-1l pas dans ce seul fait plus de problèmes encore que de solutions, et des problèmes assez obscurs pour nous inspirer quelque réserve dans l'interprétation des faits? Des faits, M. Flourens en à recueilli, produit beaucoup, et des plus curieux; mais l’expérimentation a ses mirages comme la spéculation et lé raisonnez ment ont les-leurs.
Le cerveau, organe de l'intelligence et non de la vie, il vit cependant; l'intelligence, l'instinct ne sont pas la vie, mais ils se mêlent à ses fonctions comme elle se mêle à leurs manifestations. Chez l’homme, l’intels ligence n’est jamais lésée sans que la santé s’en ressente; On n enlèverait pas impunément à un homme ses deux hémisphères; la folie est une maladie, nofiseulement une maladie mentale, mais une maladie
DU SIÉGE DE L’AME,. 39 organique qui jette le désordre dans les fonctions vitales, comme dans les facultés intellectuelles. Si quelque portion de l'encéphale est l'organe de l'âme, de l'intelligence, elle n’est pas cela exclusivement, elle est aussi un Organe vivant, qui sert à la vie, quand même on placerait ailleurs l'organe principal de la vie. Bien savant sera celui qui, sans hypothèse, sans tirer des faits plus que ce qu'ils renferment, démélera dans les systèmes nerveux et cérébral ce qui est de la vie pure, de la vie physique, et ce qui se rapporte exclu: sivement à la vie de l'intelligence.
Quand les faits dont l’authenticité n’est pas contéstée ne renfermeraient pas tant de mystères, les conclusions de M. Flourens seraient peut-être encore un peu hasardées, Eh quoi ! disait-on il y a déjà longtemps à M, Flourens, vous opérez , Dieu merci, sur des animaux, et vous concluez d’eux à nous : cela est bon quand il s’agit de quelqu’une de ces fonctions presque mécaniques qui nous sont tout à fait com munes avec les bêtes; mais quand il s’agit de fonctions telles que raisonner et vouloir, cela n’est plus aussi légitime. Savez-vous donc quel exact rapport 1l y a entre les facultés des bêtes et les nôtres, si elles ont comme nous l'intelligence et la volonté, ou seulement l'instinct, et ce qu'est au juste cet instinct? Vous en avez traité dans un excellent petit livre ; mais vos conclusions mêmes vous empêchent d'établir un parallèle aussi parfait entre les bêtes et les hommes. L'anatomie, la physiologie comparées sont des scien-
ces, soit : mais il n'y a pas encore une psychologie comparée, et, si elle existait, ce serait à l'étude des facultés humaines à nous éclairer sur celles des bêtes, plutôt qu’à la psychologie des bêtes à nous révéler les facultés de notre âme. La poule à laquelle on a enlevé les deux hémisphères n'a plus, dit l'opérateur, ni instinct, ni volonté; est-ce bien sûr? Est-ce là une de ces choses que l'opération puisse découvrir? Et est-il bien sûr, quand cela serait, que l'intelligence de l’homme et non l'instinct de la poule réside uniquement dans les hémisphères? D'ailleurs, les bêtes ontelles l’encéphale de l’homme? C'est surtout, disait-on encore, sur des oiseaux, c'est-à-dire sur des animaux dont les hémisphères cérébraux ne sont que rudimentaires et composés presque en totalité des corps striés qu’a opéré M. Flourens; les conclusions appliquées à l’homme auront-elles toute la certitude désirable ? Et puis on mutile des animaux vivants, c’est-à-dire qui souffrent, s’agitent, gémissent, en supposant que l'opération chirurgicale réussisse à merveille, on a sous les yeux une pauvre bête dans un état violent; au lieu d’une observation réellement physiologique où l’on prenne sur le fait la vie et la santé, on n’a qu’une expérience pathologique, la douleur, la maladie, la mort. Soit parce que le cœur saigne aux cris de la victime, soit parce que l’opération est plus commode, au lieu d'un chien qui crie et se démène on sacrifie des lapins, véritables stoïciens ou bouddhistes, qui subissent la torture et la mort sans pousser une plainte;
DU SIÉGE DE L’AME. 41 mais la pauvre bête souffre-t-elle moins parce qu'elle ne gémit ni ne s'agite? Un homme peut manifester son état par la parole, quand il n’a pas perdu connaissance : mais comment discerner dans la bête qui ne dit mot si les agitations sont des mouvements volontaires ou automatiques, si ce ne sont pas des convulsions où le principe de l'instinct n intervient pas ; comment deviner si c’est la force vitale ou la force volontaire dont on voit les effets, si dans les dernières convulsions quelque souffrance réelle parvient encore au principe sensible, où siége ce principe, et s'il est le même que celui de l'instinct et de l'intelligence ou le même que celui de la vie?
Le vivisecteur répond sans doute à quelques-unes de ces objections, mais il ne répond certainement pas à toutes celles qu’on a formulées et qu’on pourrait produire encore.
Quoi qu’il en soit , une grande partie de ces doutes disparaîtrait ou ne serait pas née peut-être, si la vivisection était la seule méthode possible, si les expériences de M. Flourens sur les animaux étaient la seule lumière pour éclairer la question , surtout si des faits d’un autre ordre et des savants dans une autre science ne venaient nous offrir des résultats ou des conjectures très-différentes. Les expériences sur l’homme, si elles sont possibles, ont bien leur valeur dans une question où il s’agit de l’homme. Oublions donc un